sortaient quelques heures plus tard, noires comme des ramoneurs, au
milieu des politesses empressées que leur prodiguaient les officiers
devant lesquels elles avaient fui. Le ridicule de cette aventure ne
fut agréable ni à ces dames ni à leur monde.
Néanmoins, les manifestations se multipliaient. Les chefs, dans la
crainte de voirie découragement s'emparer de leurs gens, faisaient
circuler le bruit de la faveur secrète que madame la duchesse de Berry
trouvait auprès de toutes les puissances, de son alliance intime avec
Ferdinand VII en Espagne, dom Miguel en Portugal, et surtout avec le
roi de Hollande.
La connivence du duc de Modène était évidente, et on se vantait de la
sympathie des rois de Naples et de Sardaigne. Les plus initiés
laissaient échapper l'annonce d'une entreprise prochaine d'un succès
assuré.
Chacun, dans ces prédicaments, voulait se munir tout au moins d'une
impertinence au nouveau gouvernement, à faire valoir auprès de
_Madame_ Régente. Ceux qui s'étaient montrés modérés jusque-là
exagérèrent l'hostilité pour se faire pardonner.
Alors commença la véritable scission dans la société et jusque dans
les familles, entre les personnes qui allaient aux Tuileries et celles
qui s'en tenaient éloignées, accompagnée d'un redoublement de
vitupérations inimaginables.
Si je répétais les propos, tenus dans ces temps-là par les bouches les
plus aristocratiques et les plus dévotes, on n'y croirait ni pour le
fond ni pour la forme, et j'aime mieux oublier ceux mêmes que j'ai
entendus de mes oreilles.
Le ciel nous préparait à tous une terrible distraction. Il aurait
manqué quelque chose aux calamités que la génération dont je fais
partie est appelée à subir, si le fléau de la peste lui avait été
épargné. Le choléra acquitta cette dette de la Providence.
Depuis plusieurs années, il s'avançait vers nous, et les récits qu'on
en faisait préparaient les esprits à le recevoir avec effroi. Les plus
grands génies partageaient cette terreur avec le vulgaire; et nulle
part il n'était autant redouté qu'au sein de l'Académie des sciences,
comme si elle avait, dès lors, prévu combien elle en serait décimée et
y perdrait ses plus beaux titres de gloire.
Jusqu'à cette heure, on avait vu le choléra s'avancer pas à pas,
hésitant un peu dans sa marche, choisissant fantastiquement un point
plutôt qu'un autre, mais ne s'égarant que de peu de lieues. Son allure
fut différente en France. Il éclata violemment à Paris et faiblement à
Calais, au même jour, sans qu'aucun point intermédiaire en eût été
frappé.
Personne ne s'attendait à une si brusque invasion, et, quoique de
nombreuses précautions eussent été méditées, le gouvernement, qui ne
voulait pas effrayer la population prématurément, fut pris au
dépourvu. Toutefois, il ne se découragea pas et les secours
s'improvisèrent avec autant de promptitude que d'intelligence.
Cette utile sollicitude imposa sur-le-champ à tous les quartiers de la
ville l'aspect le plus sinistre. De nombreux établissements, où des
lanternes et des drapeaux rouges indiquaient, jour et nuit, des
ambulances, destinées à recevoir les malades tombés dans la rue, aussi
bien que des escouades de médecins réunis prêts à se rendre à votre
domicile au premier appel, en annonçant l'assistance signalaient le
danger.
Chacun, au reste, en était suffisamment averti par ses impressions
personnelles. Mais nul, en revanche, ne faillit à son devoir, et
l'époque du choléra restera à l'éternel honneur de toutes les classes
des habitants de Paris.
Je regrette que la vérité me force à relater un moment de fureur d'un
horrible résultat. Quatre innocents furent impitoyablement massacrés
comme empoisonneurs. On attribua ce crime à l'effet d'une proclamation
fort imprudente du préfet de police, monsieur Gisquet. C'était l'avis
de monsieur Casimir Perier, et je l'en ai vu transporté de colère au
moment où il rendait compte aux Tuileries de cette déplorable journée.
C'est la dernière fois qu'il soit sorti, car, cette nuit-là, lui-même
fut atteint de la maladie. Il en portait le germe depuis une visite
des hôpitaux où il avait accompagné monsieur le duc d'Orléans,
l'avant-veille.
Ni l'un ni l'autre ne s'étaient épargnés dans l'espoir de rassurer les
malades et la population; mais le ministre avait été profondément
impressionné; il en parlait avec terreur et l'émotion de ces
massacres, qu'il pensait provoqués par un de ses agents confidentiels,
en excitant une vive irritation, décida l'invasion du mal.
Cette triste circonstance empêcha seule le renvoi immédiat de monsieur
Gisquet. Je reconnais pleinement l'inconvenance de son ordonnance.
Elle recommandait aux marchands de vin, aux laitières, et jusqu'aux
porteurs d'eau de veiller à ce que des malveillants ne vinssent pas
jeter dans le vin, le lait et l'eau des liqueurs dangereuses, et
devait enflammer la multitude.
Mais, lorsque je pense que partout, depuis le village du fond de la
Hongrie habité par dès demi-sauvages, jusqu'à Glascow dont la
population en masse est peut-être la plus éclairée du monde, le
neuvième jour de l'invasion du choléra a été constamment accompagné
d'imprécations contre les empoisonneurs suivies d'atroces cruautés,
je suis presque tentée de croire cette exaspération générale, à date
fixe, une des phases de l'incompréhensible fléau où nous étions en
proie.
Nous en fûmes presque tous avertis à Paris par les cris de nos gens.
Ils entrèrent dans nos chambres dans la plus vive excitation,
affirmant la ville livrée aux empoisonneurs et se refusant à tous nos
raisonnements contraires. Selon les diverses opinions, on accusait les
républicains, les légitimistes; ou même le gouvernement; mais pour
tous le crime était avéré, chacun en apportait des preuves
irrécusables.
Cette frénésie dura vingt-quatre heures, puis disparut entièrement
pour ne plus revenir. Malheureusement, elle avait produit des
victimes. Quelqu'un inventa de faire, à la halle même, une collecte
pour la veuve d'un infortuné massacré sur ses dalles, la veille au
soir. Avant six heures du matin, on avait récolté douze cents francs,
la plupart en gros sols et donnés par les mêmes gens qui, très
probablement, dans leur aveugle furie, avaient subi l'influence
délétère et partage le crime.
Espérons donc que cette inexcusable tache ne noircira pas trop, aux
yeux de la postérité, l'honorable conduite tenue par la grande masse
de la population. Riches et pauvres, chacun fit son devoir et plus que
son devoir.
La non-contagion du choléra n'était rien moins qu'établie; je ne suis
pas bien sûre qu'elle soit prouvée à l'heure qu'il est et, à l'époque
dont je parle la question était très controversée. Les savants, les
médecins se partageaient sur ce point. Pendant tout l'hiver précédent,
des faits, proclamés incontestables, étaient apportés à l'appui des
deux opinions par les contagionistes et par leurs adversaires; mais,
dès que le fléau eut fait invasion, un seul avis prévalut: la
possibilité de la contagion ne fut plus admise de personne. Pas un
cholérique n'inspira la terreur à son voisin, pas un soin ne lui fut
refusé par la crainte. Dieu donna la force aux plus timides.
Toutefois, il y eut, un moment, une certaine répugnance à ensevelir
les victimes de cet horrible, mal. Une association de jeunes hommes,
parmi lesquels on citerait les plus beaux noms de France, et qui
portaient déjà des secours aux malades, allèrent de galetas en galetas
pour en enlever les effroyables reliques laissées par la mort, et
rendirent ainsi le courage de s'en défaire; car la hideur des cadavres
augmentait encore l'effroi à les toucher; et pourtant leur séjour dans
les maisons aggravait le danger pour les survivants.
Un seul médecin, dans la nombreuse faculté de Paris, profita d'un
prétexte assez spécieux pour s'éloigner. Il n'a jamais pu reparaître
parmi ses collègues. Tous les autres rivalisèrent de courage et de
zèle.
Les ecclésiastiques allaient confesser les malades, s'enveloppant avec
eux sous le même manteau, afin d'obtenir l'isolement, sans ralentir
les soins que les infirmiers leur prodiguaient.
Des succursales aux hôpitaux s'improvisaient dans tous les quartiers.
Les propriétaires de maisons inoccupées les offraient, quoique souvent
élégantes. En vingt-quatre heures, l'empressement public, répondant au
premier appel, les avait fournies de lits, de linge, de batterie de
cuisine, de tout ce qui était nécessaire au service des malades; et
souvent des dames chrétiennes s'y dévouaient et ajoutaient leurs soins
à leurs dons. La charité semblait décidée à ne se point laisser
dépasser par la misère du temps. Chacun donnait, même au delà de ses
moyens, avec entraînement, et, ce qui est pour le moins autant à
remarquer, si le riche était généreux, le pauvre était reconnaissant.
Jamais je n'ai vu toutes les classes de la société réunies par un
lien plus touchant.
Il ne faut pas croire cependant que ce spectacle parût très beau à
ceux qui y assistaient. Je doute que beaucoup de gens eussent le
sang-froid de le remarquer et la philosophie d'en jouir.
Pendant plusieurs mois, et surtout durant cinq semaines à l'invasion
et trois à la recrudescence, chacun, en prenant congé le soir de sa
famille, conservait peu d'espoir de se retrouver le lendemain réunis
au déjeuner. On ne sortait pas sans mettre ordre à ses affaires, dans
l'attente d'être rapporté mourant de sa promenade.
Ces craintes se confirmaient en voyant les corbillards stationner au
coin des rues, en guise de fiacres, prêts à répondre à de trop
fréquents appels, et en les rencontrant, allant au grand trot, chargés
de plusieurs bières.
Mais bientôt ils ne suffirent plus; on leur donna pour auxiliaires des
tapissières dont les rideaux noirs et fermés annonçaient les sinistres
fonctions, et enfin de ces énormes voitures de déménagement remplies
jusqu'au comble des victimes du fléau.
Je pense que ces rencontres, hélas! bien souvent renouvelées,
n'étaient indifférentes à personne; pour moi, je conviens de bonne foi
en avoir été très péniblement impressionnée.
Apparemment, pourtant, je faisais bonne contenance, car on ne me
ménageait guère. Plusieurs personnes du gouvernement se réunissant
chez moi tous les soirs, l'inquiète curiosité de chacun y amenait
assez de monde pour les interroger, et elles faisaient les réponses
concertées pour atténuer autant que possible la terreur publique.
Mais, lorsque les visites étaient parties et que ces messieurs
restaient entre eux, ils cessaient de se contraindre et déroulaient
leur effroyable chapelet d'horreurs, m'avouant le chiffre véritable
des décès qu'on avait cessé de donner et qui s'est élevé jusqu'à
dix-sept cents dans les vingt-quatre heures.
Un soir, on annonçait que la pénurie de bières forçait à employer
plusieurs fois la même en en retirant les corps, le jour suivant,
qu'on avait tout à fait renoncé à s'en servir, elles prenaient trop de
place et l'on empilait les cadavres tels quels dans ces horribles
tapissières.
Celui-ci avait vu amener chez lui le matin trente-deux orphelins de
père et de mère, sortant de la même rue, celle de la Mortellerie, et
produits d'une seule nuit. Cet autre craignait que le service des
hôpitaux ne manquât le lendemain, un nombre considérable d'infirmiers
ayant été atteints dans la matinée, etc.
Venaient ensuite les atroces descriptions de la maladie, car tous ces
gens-là ne s'épargnaient pas; ils remplissaient leurs pénibles
devoirs, allaient tout visiter, mais en demeuraient horrifiés.
C'est sous ces agréables impressions qu'on me laissait vers minuit, et
je donne à penser si le sommeil était facile et les rêves gracieux.
Lorsque la fatigue l'emportait et qu'au réveil on apercevait un rayon
de soleil, on se sentait comme étonné de revoir un nouveau jour. Cet
impitoyable soleil ne manqua pas de luire constamment dans un ciel
d'airain, accompagné d'un vent d'est qui ne variait pas d'un souffle.
Je n'ai jamais vu un semblable ciel. Il avait, malgré sa pureté,
quelque chose de métallique, de plombé, d'imposant, de sinistre, de
solennel. La terre lui répondait par une brume assez épaisse, mais
parfaitement sèche, ne s'élevant qu'à quelques pieds. Tous les jours
se ressemblèrent pendant cette redoutable épidémie.
Il est à remarquer que toutes les récoltes furent abondantes et
superbes.
Quoique fort alarmants, les récits dont on saluait la fin de mes
soirées nous faisaient moins d'effet, par leur généralité même, que
lorsque le mal sévissait autour de nous. Chaque grande catastrophe
amène des expressions qui lui sont propres. Celle _d'être pris_ devint
consacrée par l'usage. _Elle est prise_, _il est pris_, se comprenait
du reste sans autre explication.
Je me rappelle un certain dimanche des Rameaux, de sinistre mémoire.
Madame de Champlatreux, fille de monsieur Molé, jeune personne de
vingt ans qu'une distinction réelle mettait déjà hors de pair, _prise_
au retour d'une promenade au marché aux fleurs, avait succombé dans la
nuit.
Nous nous entretenions de ce triste événement lorsque le marquis de
Castries, en entrant chez moi, demanda si nous savions pourquoi madame
de Montcalm ne recevait pas selon son usage; il venait de trouver sa
porte fermée. Monsieur Portal dit l'avoir quittée à six heures; elle
lui avait recommandé de revenir le soir. Nous envoyâmes chez elle:
elle était morte.
Au même instant on annonça monsieur de Glandevès, comme très mal; il
s'éleva une discussion à ce sujet. Monsieur de Glandevès avait été
atteint l'avant-veille, mais faiblement. Quelqu'un affirma l'avoir vu
le matin tout à fait bien, cependant nous envoyâmes encore: il était
mort.
La stupeur n'était pas passée qu'un message appela monsieur Pasquier
auprès de sa nièce avec laquelle il avait dîné et qui se trouvait à
toute extrémité. Nous sûmes, à la même heure, la duchesse de Maillé
atteinte: elle n'a pas succombé, mais elle a été des années à se
rétablir.
Si, par hasard, quelqu'un, un jour, lit ces lignes tranquillement
établi au coin de son feu, on s'exagérera peut-être l'impression que
nous recevions de ces morts si rapides. Nous n'avions ni le temps de
nous apitoyer, ni le loisir de nous lamenter.
Une douloureuse stupeur nous dominait. Chacun était occupé à regarder
dans les yeux de ses plus chers intérêts, et, il faut bien en
convenir, à se tâter soi-même.
L'examen était peu favorable, tout le monde avait fort mauvaise mine
et on se sentait généralement sous une influence morbide qui causait
un profond malaise. Peut-être la peur y entrait-elle pour quelque
chose. Je suis disposée à le croire.
Dieu sait qu'on n'avait pas de secret les uns pour les autres. Chacun
rendait compte de l'état de ses entrailles, cela se qualifiait des
_prodromes_; et les plus délicats ne s'effarouchaient ni se
scandalisaient de ces étranges détails.
Je n'ai perdu personne dans ma maison; mais, le lundi suivant ce fatal
dimanche, je vis mon cocher, auquel je venais de donner un ordre, se
promener à grands pas dans la cour, recherchant le soleil: il venait
d'être _pris_.
Dix minutes après, il était entre les mains des médecins qu'on avait
été quérir à l'ambulance la plus voisine, une heure ensuite à la mort,
et le soir sauvé; mais il lui a fallu bien des semaines pour se
remettre.
La longueur des convalescences, pour la plus légère atteinte,
constatait de l'extrême malignité du mal.
Ma belle-soeur, madame d'Osmond, pour une très faible attaque de
choléra, fut six semaines sans pouvoir supporter d'autre aliment
qu'une cuillerée de bouillon de poulet de trois heures en trois
heures, tant l'estomac et les intestins étaient délabrés, et
pourtant, lorsqu'elle fut _prise_, le fléau était à son déclin, car,
pendant les quatorze premiers jours, tout ce qui en était touché
périssait infailliblement.
On commença ensuite à sauver quelques malades, puis beaucoup, puis à
peu près tous au bout de cinq à six semaines. Il ne faut pas que la
médecine se targue de ce succès.
Le choléra a suivi la même marche partout où il s'est présenté, de
quelque façon qu'il ait été traité, et il a parcouru toute l'Europe
sans que la science ait découvert le moindre de ses secrets. Il a
trompé toutes les conjectures et déjoué tous les calculs. Il a sévi
dans les lieux réputés les plus sains, et s'est abstenu là où l'on
redoutait ses effets les plus pernicieux.
Les grands hôtels du faubourg Saint-Germain, peu habités et entourés
de vastes jardins, ont été décimés, tandis que la fourmilière du
Palais-Royal était ménagée et qu'il n'y a pas eu un seul cas de
choléra dans les passages vitrés, mal aérés et encombrés de
population. On avait tellement craint de les voir devenir des foyers
d'infection, qu'à l'approche de la maladie le conseil sanitaire avait
songé à les faire évacuer. La rapidité de l'invasion n'en laissa pas
le temps.
Les mêmes anomalies se présentèrent dans la campagne. Tel village a
été complètement épargné, et tel autre, dans des conditions de
salubrité également favorables, a été abîmé. Tantôt le fléau s'est
abattu dans les vallées, tantôt il a frappé sur les montagnes.
Mais partout il a augmenté pendant quatorze jours, est resté
stationnaire trois ou quatre et en décroissance pendant trois semaines
au bout desquelles la maladie avait changé de caractère et ne
présentait plus que les symptômes de ce qu'on appela la _cholérine_.
Elle était rarement mortelle. Puis venait le moment de la
_recrudescence_ qui, au bout de quatre mois, ramenait le _choléra
bleu_ et les trop justes terreurs.
Paris la subit vers la fin d'août avec une grande intensité. Cette
recrudescence a eu lieu partout où le choléra s'est montré, et n'a été
ni mieux prévue, ni mieux expliquée que ses autres symptômes.
J'ai remarqué, pendant ces jours d'effroi, combien on parlait du
choléra avec les ménagements respectueux qu'inspire toujours une
puissance dont on a peur. Difficilement lui donnait-on tort. Chaque
victime, tombée sous ses coups, avait assurément mérité son sort par
quelque imprudence, ou bien par une organisation défectueuse.
Cela me rappelait notre empressement à trouver des motifs aux exils
ordonnés par l'empereur Napoléon et la façon dont les russes
expliquent les envois en Sibérie émanés du caprice de leur souverain.
Nous traitions le choléra en potentat redouté. Il semble qu'on éloigne
le danger de soi en accusant celui qui en souffre de l'avoir mérité
par des fautes.
Voilà une longue digression, mais il faut pardonner un peu
d'entraînement sur un pareil sujet. Lorsqu'il tombe sous la plume les
souvenirs arrivent en foule, et, quoique bien pénibles, ils ont laissé
des impressions impossibles à refouler.
Bien des générations se succéderont, j'espère, avant qu'un tel
spectacle se renouvelle; mais, elles peuvent le tenir pour certain, il
n'y a rien de plus effrayant, de plus formidable, de plus solennel que
l'aspect d'une ville de onze cent mille âmes pliée sous le poids d'un
pareil fléau, et pourtant, tout le monde se raidissait contre
l'accablement, tout le monde accomplissait les devoirs de son état.
Non seulement le Roi et sa famille demeurèrent à Paris, sans
témoigner la moindre crainte, non seulement les deux Chambres
législatives et les tribunaux n'interrompirent point leurs travaux,
non seulement les professeurs remplirent leurs chaires et les
étudiants leurs bancs, non seulement la Bourse réunit ses habitués,
mais encore les lieux publics, les salles de spectacle étaient
fréquentés. Chacun sentait instinctivement que, si la société
s'arrêtait un moment, tous les liens se dissoudraient et l'anarchie
surgirait.
Souvent, au milieu d'une pièce, on venait avertir que monsieur, ou
madame un tel ne pouvait continuer son rôle. Quelquefois, le
commissaire de police avertissait un des spectateurs qu'il était
demandé chez lui.
Le mot de choléra circulait de bouche en bouche, et on attendait avec
patience que les acteurs improvisassent une scène quelconque pour
gagner l'heure de la retraite. On n'était pas là pour s'amuser, mais
pour ne rien changer aux usages quotidiens de la ville.
On voulait que les théâtres fussent ouverts et remplis, afin que la
société semblât conserver son attitude ordinaire; mais on demeurait
néanmoins sous une impression grave et solennelle: on ne se livrait
pas à des saturnales, on s'armait contre la faiblesse.
Beaucoup cependant n'avaient pas cette énergie, et quelques personnes,
entre autres la comtesse de Montesquiou-Fezensac, sont littéralement
mortes de peur sans aucune autre maladie.
Un très petit nombre, et ce sont peut-être les plus sages, se sont
enfuis les premiers jours de l'invasion, un beaucoup plus grand ont
été héroïques.
Je citerai notamment le duc et la duchesse de Broglie. Après avoir
subi toute l'horreur du choléra à Paris, ils apprirent qu'il éclatait
à Broglie et s'y rendirent aussitôt. L'effroi et le découragement les
avaient devancés. On abandonnait les malades. Ils les soignèrent
eux-mêmes, calmèrent les imaginations frappées et allèrent jusqu'à
ensevelir les morts de leurs propres mains; car partout l'aspect
hideux des cadavres a inspiré la même terreur. Les personnes appelées
à en voir m'ont assuré qu'elle était bien justifiée.
Je reviens à mon sujet dont je me suis moins écartée qu'il ne semble
d'abord, car l'espoir de profiter de la perturbation que le choléra
avait dû mettre, dans le pays et dans le gouvernement décida madame la
duchesse de Berry à hâter son entreprise.
Le parti la préparait pour la fin de la session, en agitant la Vendée
et suscitant des manifestations qui, forçant à des répressions,
excitaient les esprits.
Je me rappelle, à cette occasion, une scène assez curieuse où je me
trouvai assister. Madame Récamier, réduite à s'éloigner de
l'Abbaye-aux-Bois, ravagée par le choléra, avait trouvé refuge chez
une madame Salvage (dont le dévouement à la piteuse fortune de Louis
Bonaparte est devenu une sorte de petite célébrité). J'allais l'y voir
souvent.
Un jour, je trouvai la conversation fort animée, chose rare à cette
époque de deuil général.
Le _Moniteur_ du matin, ce doit être vers le milieu d'avril, avait
publié une lettre, adressée à madame la duchesse de Berry, trouvée au
château de La Charlière en Vendée, où l'on établissait qu'une
tentative légitimiste serait intempestive et funeste, que les fidèles
devaient employer leurs soins à fomenter la division et le
mécontentement, chercher partout à accroître la misère des ouvriers,
la souffrance du commerce, et se tenir en mesure de profiter des
circonstances favorables, si, par exemple, la Prusse et la Hollande
marchaient sur la Belgique. Alors serait le moment pour Madame de
faire une descente sur les côtes, surtout si elle était appuyée de
troupes sardes, espagnoles ou portugaises... Je ne me rappelle plus
les termes exacts, mais c'était là le sens.
Le duc de Laval, le duc de Noailles, et même monsieur de Chateaubriand
adoptaient complètement ce document et en préconisaient les doctrines.
Tous les gens sages du parti les professaient, et les projets insensés
de quelques extravagants, impossibles, au reste, à réaliser, ne
méritaient que du mépris. Fomenter les mécontentements et attendre les
chances d'une guerre étrangère en y excitant, voilà ce que la sagesse
commandait.
Tout le monde était d'accord, lorsque survint monsieur Genoude.
«Nous parlions de la lettre publiée par le _Moniteur_, lui dit le duc
de Laval.
--Et vous en êtes profondément indigné, répliqua monsieur Genoude. Il
ne manquait plus à ce gouvernement impie que de se faire faussaire.
--Vous croyez cette lettre controuvée?
--En pouvez-vous douter? Quoi! désigner les royalistes à la haine du
pays en les dénonçant comme fauteurs de la misère, de la souffrance du
peuple, les montrer appelant les secours de l'étranger, tandis qu'au
contraire, et cela est notoire, ils arrêtent à grand'peine les haines
suscitées par les violences du gouvernement contre les habitants de
l'Ouest, c'est une pensée infernale, une oeuvre du démon bien digne
des gens qui l'ont inventée.»