Les gens de son intimité savaient sa conduite assez désordonnée,

mais, soit qu'on fût porté à l'indulgence envers elle, par l'injuste

réprobation qu'inspiraient les vertus un peu austères de madame la

Dauphine, soit que le secret fût passablement gardé, on n'en glosait

guère et madame la duchesse de Berry était très populaire.

Il se disait bien, à l'oreille, qu'une certaine attaque de goutte,

suivie d'une réclusion de plusieurs semaines à Rosny, avait eu pour

motif la naissance d'un enfant à cacher; mais, en général, on croyait

ces rapports calomnieux et, pour mon compte, j'y étais complètement

incrédule.

Madame la duchesse de Berry s'est toujours montrée fort courageuse.

Elle aimait et recherchait le danger souvent jusqu'à la témérité,

s'aventurait à nager dans la mer lorsque la vague était assez grosse

pour effrayer les matelots eux-mêmes, préférait monter les chevaux les

plus fougueux, passer par les chemins les plus difficiles, affronter

enfin tous les obstacles qui, ordinairement, font reculer les femmes.

Aussi incliné-je à croire, et on me l'a affirmé, que le vendredi 30

juillet 1830, elle eut la pensée d'enlever son fils de Saint-Cloud et

de l'apporter, dans ses bras, à l'Hôtel de Ville de Paris pour le

confier à la protection de l'assemblée tumultueuse qui s'était arrogé

le droit de parler au nom de la ville et même du pays.

Ce coup de tête aurait certainement beaucoup embarrassé les factieux,

et il est impossible de dire aujourd'hui quel eût été le résultat

d'une semblable marque de confiance donnée à la population. Mais le

roi Charles X et monsieur le Dauphin en eurent quelque soupçon et

firent garder à vue la mère et l'enfant.

J'ai déjà raconté comment, trois jours plus tard, d'autres personnes

songèrent à remettre monsieur le duc de Bordeaux aux mains de

monsieur le duc d'Orléans, lieutenant général du royaume, et comment

cette proposition fut accueillie à Rambouillet.

Madame la duchesse de Berry s'y opposa avec emportement, car, cette

fois, elle ne devait jouer aucun rôle personnel, mais s'éloigner avec

le reste de la famille. Cela n'entrait plus dans ses projets.

J'ai aussi déjà dit sa folle satisfaction des ordonnances et son

puéril entrain de cette bataille des trois journées où la monarchie

était en jeu. Lorsque le sort en eut fatalement décidé, la princesse

ajouta à ces erreurs de jugement des actions niaisement ridicules.

Vêtue d'un costume masculin et armée d'un pistolet qu'elle tirait à

tout instant, elle prétendait se montrer aux troupes dans cet

équipage. C'est pendant la courte halte de Trianon qu'elle accomplit

cette mascarade.

J'ai entendu raconter au duc de Maillé, premier gentilhomme de la

chambre, que, dans cette bagarre de Trianon, il se trouvait seul

auprès du Roi, dans une pièce où Charles X s'était réfugié.

Le vieux monarque, très accablé, occupait un fauteuil sur le dossier

duquel monsieur de Maillé s'appuyait. La porte s'ouvrit avec fracas;

madame la duchesse de Berry s'élança dans la chambre, en faisant ses

évolutions belliqueuses, et tira son pistolet chargé à poudre.

Cette apparition ne dura qu'un éclair mais frappa de stupéfaction les

deux vieillards. Après un moment de silence, le Roi, se retournant

vers monsieur de Maillé, lui dit piteusement:

«Comment la trouves-tu, Maillé?

--A... bo... mi... na... ble, Sire,» répondit le duc, d'un ton tout

aussi lamentable, la force de la vérité l'emportant en cet instant sur

les habitudes de la courtisanerie. Le pauvre Roi plia les épaules.

Le duc de Maillé racontait cette scène, dont le cadre était si

déplorable, de la façon la plus amusante.

J'ignore quelles influences firent reprendre à madame la duchesse de

Berry le costume de son sexe; mais elle ne conserva pas longuement

celui dont le Roi et monsieur de Maillé se tenaient pour si mal

édifiés.

Ceux qui accompagnaient la famille royale, dans cette incroyable

retraite vers Cherbourg, remarquèrent la faveur dont monsieur de

Rosambo jouissait auprès de la princesse; mais les circonstances

semblaient pouvoir excuser les privautés accordées à une personne

complètement dévouée, quoique, cependant, l'étiquette fût seule, dans

ces jours néfastes, à conserver ses droits.

Et, puisque j'ai occasion de parler de ce triste voyage, je veux

consigner ici une petite anecdote qui est à ma connaissance spéciale,

dans le seul intérêt de montrer à quel point cette étiquette

enveloppait de ses petitesses nos pauvres princes.

Ils devaient dîner à Laigle, chez madame de Caudecoste fort empressée

à les recevoir. Les officiers de la bouche précédaient. Tout fut mis à

leur disposition. Ils demandèrent une table carrée et, comme il ne

s'en trouva pas, ils scièrent une belle table d'acajou, le Roi,

disaient-ils, ne _devant pas manger à table ronde_. Si je ne me

trompe, un pareil soin, en pareil temps, en dit bien long et me paraît

une excuse à nombre de reproches fréquemment répétés.

En approchant la côte d'Angleterre, madame la duchesse de Berry, que

son humeur vagabonde entraînait dans tous les coins dû bâtiment,

éclata tout à coup en cris et en sanglots. Elle se précipita dans la

cabine où se trouvaient réunis les princes et les principaux

passagers, proclamant une infâme trahison du capitaine. Celui-ci,

fort étonné, parvint enfin avec peine à la faire expliquer.

En errant sous le pont, elle avait saisi quelques mots du pilote

proposant d'entrer dans la rade de Saint-Hélens, le vent se tenant

mauvais pour Spithead, et elle s'était déjà vue mettant à la voile

pour le rocher où une autre grandeur déchue avait récemment terminé sa

brillante carrière.

Le capitaine dut avoir recours à l'inspection d'une carte pour calmer

les alarmes si singulièrement conçues.

L'habitation de Lullworth, vaste pour des particuliers, paraissait

bien étroite à des habitudes princières. Madame la duchesse de Berry

surtout avait peine à se soumettre à la communauté où elle se trouvait

avec sa royale famille, et s'en affranchissait par de fréquentes

absences.

Elle assista, entre autres, à l'ouverture du chemin de fer de

Manchester à Liverpool et, suivant ses goûts aventureux, monta dans le

premier wagon que la vapeur eût lancé sur des rails, lorsque cela

paraissait encore une tentative pleine d'épouvante.

Les courses répétées, quoique accomplies sans faste dans un

demi-incognito, déplaisaient à madame la Dauphine. Elle y voyait un

oubli des convenances dont elle était blessée. La retraite, le

silence, lui semblaient, à juste titre, l'attitude la plus digne à

conserver dans leur cruelle position qui, d'ailleurs, trouvait peu de

sympathie dans la population anglaise pleine d'enthousiasme pour la

révolution de Juillet où elle reconnaissait l'exemple donné par

elle-même en 1688.

Madame la Dauphine témoignait hautement à sa belle-soeur un

mécontentement partagé du Roi et de monsieur le Dauphin. Aussi la

réunion de l'auguste intérieur devenait chaque jour plus orageuse.

Cependant madame la duchesse de Berry ne s'en sépara pas tout de

suite: elle s'établit quelque peu de temps à Édimbourg, puis s'éloigna

sous prétexte de santé.

Elle fit un assez long séjour à Bath. On manda qu'elle y était

accouchée d'une fille; la suite rend tout croyable. Dans le moment, je

n'y vis qu'une calomnie de l'esprit de parti dont je fus indignée.

Les registres des aubergistes, répétés par les gazettes, nous

apprirent que madame la duchesse de Berry avait traversé l'Europe pour

se rendre à Naples où elle n'était aucunement désirée. Il n'y avait

guère moyen toutefois de repousser absolument une soeur réclamant

asile. On accepta donc une _visite_ en refusant l'_établissement_.

Ce point fixé, elle fut bien accueillie. Elle se montra d'autant moins

exigeante dans cette transaction qu'elle était, dès lors, sous

l'influence de ses espérances et en pleine intrigue pour leur

exécution. Ses entours ne doutaient pas plus qu'elle de leur succès.

La princesse fit l'acquisition de deux bateaux à vapeur, destinés à

parcourir la Méditerranée à l'effet d'entretenir et de faciliter les

intelligences qu'elle pensait avoir en France.

L'un des deux lui échappa. L'autre, avec plus ou moins de complicité

du gouvernement piémontais, arbora le pavillon sarde en restant à ses

ordres, et devint ce _Carlo Alberto_ qui a joué un rôle principal dans

les événements que je vais m'appliquer à retracer sous l'aspect où ils

me sont apparus.

Je dirai ce qui est à ma connaissance, d'après des témoignages

authentiques, et, parfois, je hasarderai des conjectures en les

signalant comme telles. Sans doute cette relation différera, en bien

des points, de celles fournies par les partisans de la princesse, et

il y aura nécessairement des lacunes que ses complices seuls

pourraient remplir.

Quelque récit véridique les racontera peut-être à la postérité. Ces

matières ne sauraient être abordées franchement qu'avec un parti pris,

le plus positif, contre toute espèce de publicité et presque de

confidence contemporaine.

Il avait paru, dans l'automne de 1830, une caricature représentant un

personnage, fort bien mis, saluant honnêtement un homme du peuple et

lui demandant chapeau bas: «Monsieur, pourriez-vous m'indiquer ce que

sont devenus les royalistes?» Elle peignait assez exactement la

situation. L'opposition, dite du faubourg Saint-Germain, était alors

aussi modeste qu'elle s'est montrée arrogante par la suite. Beaucoup

d'entre ceux qui sont devenus depuis ses coryphées allaient au

Palais-Royal, plus ou moins ouvertement.

Si des personnes particulièrement attachées à la maison des princes

s'en abstenaient, celles-là même n'annonçaient que des regrets de

convenance et un temps de deuil limité. Je pourrais citer bien des

gens dont j'ai été chargée de porter les paroles qui probablement les

renieraient aujourd'hui.

Les propos étaient dépourvus d'hostilité; on se rencontrait sans

répugnance; on causait de tout les uns avec les autres. Le blâme

universel s'attachait aux ordonnances de Charles X, la pitié aux

malheurs qu'elles avaient provoqués; la reconnaissance s'exprimait

pour ceux qui, se jetant à travers la mêlée, avaient arrêté

l'irritation de la multitude et prévenu les violences dont la crainte

était fréquemment rappelée par les émeutes qui grondaient autour de

nous.

Je me souviens que, causant amicalement et confidentiellement avec le

duc de Laval, je lui demandai s'il laisserait écouler le temps fixé

par la nouvelle Charte pour faire sa soumission et siéger à la

Chambre des pairs.

«Ma décision n'est pas absolument arrêtée, me répondit-il, mais

voyez-vous, ma chère amie, en fin de compte on sera toujours trop

heureux de nous avoir quand nous voudrons et, en se rattachant

isolément, on fera plus d'effet et mieux ses conditions.»

Mon pauvre ami se croyait encore au temps de la Fronde où l'on

traitait avec les grands seigneurs et [où] un Montmorency _faisait ses

conditions_.

Les souvenirs de l'Empire pouvaient, dans une certaine mesure,

entretenir ces illusions, mais, ici, il était dans l'erreur de tous

points. Aussi ne rapporté-je cette circonstance que pour montrer

quelle était, à cette époque, la mesure des répugnances

aristocratiques contre la révolution de Juillet.

À bien dire, le parti, d'abord appelé _carliste_ et plus tard

_légitimiste_, n'existait pas encore. Des bouches qui grimacent

aujourd'hui en disant: «Monsieur Philippe» ou «Madame Amélie»,

s'ouvraient très naturellement pour les qualifier «du Roi» et «de la

Reine».

En un mot, _on avait peur_. Cette situation dura jusqu'après le procès

des ministres de Charles X.

Quand il fut bien constaté que le gouvernement réunissait à la force

la volonté de protéger ses ennemis, alors seulement on songea à lui

faire subir des impertinences.

La première fut une manifestation dans l'église

Saint-Germain-l'Auxerrois, le 13 février 1831, mais on la choisit

d'une nature trop ostensible, aux yeux du peuple. Elle souleva sa

colère et il en tira une vengeance, à jamais déplorable, qui suspendit

pour quelque temps les entreprises et retarda l'organisation du parti.

Dans des proportions différentes, tout le monde blâma l'imprudence

commise à Saint-Germain-l'Auxerrois et réprouva avec indignation le

vandalisme exercé sur cette église et sur l'archevêché. On avait vu la

Seine entraînant les meubles, les livres, les manuscrits précieux sous

ses ponts, tandis que le cortège du boeuf gras (car c'était un mardi

gras de funeste mémoire) les traversait et que des processions de

misérables bandits, affublés de chasubles, d'étoles, de surplis,

d'ornements pontificaux, la croix, la crosse, les bannières

religieuses en tête, inondaient ses quais en se mêlant aux masques. Je

conserve de ce hideux spectacle un bien pénible souvenir.

Comme il arrive d'ordinaire dans les effervescences politiques, on

n'avait pas _pillé_, et on se croyait héroïquement généreux pour

n'avoir fait que détruire.

Tout ce qui paraît utile aux masses populaires, le linge, les litages,

l'argenterie trouvés à l'archevêché, avaient été portés à

l'Hôtel-Dieu, et les gazettes du parti révolutionnaire vantèrent le

lendemain la magnanimité de ce peuple qu'elles cherchaient à pousser

dans tous les excès.

L'archevêque aurait bien pu courir quelques risques à ce premier

moment, mais heureusement on avait réussi à le faire évader et pas une

goutte de sang, du moins, n'était à regretter dans cette oeuvre de

destruction conduite avec une fabuleuse célérité.

L'église de Saint-Germain avait été dévastée très rapidement, mais,

là, on s'était borné à dépouiller les autels, à enfoncer les armoires,

à briser les fenêtres, les lambris, les vitraux, les boiseries

sculptées, enfin tout ce qui offrait une sorte de fragilité; tandis

qu'en moins de trois heures il ne restait pas pierre sur pierre de

l'archevêché et que la grille même qui entourait le jardin avait

disparu. Un tremblement de terre n'aurait pas agi d'une façon plus

prompte et plus efficace.

J'ai presque répugnance à ajouter que la cathédrale et le quartier

ont également gagné à la démolition du palais de l'archevêque.

Les intrigants du parti carliste durent renoncer pour lors à obtenir

des manifestations des gens ayant quelque chose à perdre, mais la

sécurité ne tarda pas à renaître parmi eux et, lors qu'il fut bien

constaté, d'une part, qu'il n'y avait rien à craindre du nouveau

gouvernement, soit pour sa personne, soit pour sa propriété

(protection égale étant donnée, à tous) et, de l'autre, qu'il n'y

avait rien à gagner à le servir, ni pour l'importance, ni pour les

intérêts personnels, qu'il n'y avait plus de Cour, plus de courtisans,

plus de places de faveur, plus de crédit à exploiter, encore moins de

privilèges à obtenir, alors l'opposition royaliste s'organisa.

Quelques-uns étaient encore arrêtés par les avantages attachés à

l'hérédité de la pairie. On voulait les conserver, ou les acquérir; la

loi qui les détruisit acheva de les éloigner.

Les gens de ce parti vivent, selon l'habitude qui leur a été si

fatale, exclusivement entre eux, parqués dans les mêmes salons. Ils se

touchèrent le coude et, se sentant tous hostiles, ils crurent être

_tout le monde_.

Leur première espérance fut celle de ruiner Paris. On réforma une

partie de ses gens, de ses chevaux; on diminua son ordinaire; on

décommanda à grand bruit les meubles, les voitures, les bijoux, tous

les objets de luxe que les marchands devaient fournir.

Les dames partirent pour la campagne sans acheter de chapeaux d'été,

et reprirent leurs robes de l'an dernier à leurs femmes de chambre.

Elles croyaient bonnement retrouver l'herbe croissante dans les rues

de la cité criminelle.

Le commerce souffrit, en effet, pendant la première année de la

révolution, d'une si violente commotion, mais il ne tarda guère à se

relever. Le luxe se développa rapidement, et même avec une certaine

exagération d'assez mauvais goût.

Les habitants des châteaux, à leur grand étonnement, trouvèrent au

retour plus d'équipages élégants, plus de diamants, plus de

magnificences extérieures dans la ville qu'ils n'en avaient jamais vu

et Paris déjà plus brillant que pendant la Restauration.

Toutefois, le mouvement était donné, la bouderie établie, l'hostilité

constatée. Le plus grand nombre des personnes de l'ancienne Cour, qui

allaient encore au Palais-Royal en 1831, s'abstinrent des Tuileries en

1832.

La destruction de l'hérédité de la pairie leur servit de prétexte, ou

peut-être de motif réel, pour s'éloigner. Leur place, au reste, était

déjà prise par une classe, riche et arrogante, qui marchait sur les

talons de la noblesse depuis longtemps et n'était nullement disposée à

lui rendre ni même à partager la situation que ses ressentiments lui

faisaient abandonner dans l'État.

J'ai vu de près les prétentions individuelles des hommes qui se

trouvaient distingués par leur fortune reconnue ou par leur capacité

présumée, et j'ose affirmer qu'elles ne cèdent en rien à celles des

ducs et des marquis de l'ancien régime, qu'elles sont tout aussi

exigeantes, tout aussi exclusives, habituellement plus ridicules,

toujours plus grossièrement formulées, et amènent beaucoup plus

fréquemment l'expression et la pensée rendue par les mots: «un homme

comme moi!»

Le parti carliste se cimenta pendant les derniers mois de 1831. Madame

la Dauphine y contribua assez habilement, quoique dans la ligne qui

convient à son grand coeur incapable de fomenter l'intrigue.

Elle s'était de tout temps érigée en protectrice zélée et fort

éclairée des jeunes militaires. Ceux qui servaient dans la garde

royale, surtout, lui étaient personnellement connus. Dans des lettres

adressées à Paris, elle avait soin d'insérer leurs noms et faisait

remercier, tantôt les uns, tantôt les autres, plus souvent les

familles, de la fidélité conservée à la légitimité.

Ces messages étaient autant d'engagements pour ceux qui les recevaient

et ont arrêté bien des jeunes gens prêts à reprendre du service. J'ai

lieu de penser que les correspondants de la princesse ne se faisaient

faute d'inventer des paroles dans ce sens, lorsqu'ils les croyaient

utiles à employer.

D'un autre côté, les agents de madame la duchesse de Berry recrutaient

d'une façon plus active et cherchaient à organiser une guerre civile

dans la Vendée. Là, comme ailleurs, le parti se divisait en deux

classes distinctes, l'une voulait forcer les événements et l'autre les

attendre.

La comtesse de La Rochejaquelein, née Duras et veuve du prince de

Talmont, dirigeait la première; tout ce qui restait de vieux chefs

vendéens se ralliait à la dernière.

De même, à Paris deux comités directeurs se disputaient le pouvoir.

L'_actif_ reconnaissait pour chefs Gaston de Montmorency, prince de

Robecque, et sa clientèle de jeunes gens; le _temporisme_, monsieur de

Chateaubriand, monsieur Pastoret et monsieur Berryer.

Monsieur Hyde de Neuville flottait entre les deux. D'anciennes

habitudes le stimulaient à entrer dans toute espèce de conspirations

et il y résistait difficilement. D'après ses propres paroles, il doit

avoir eu connaissance de celle de la _rue des Prouvaires_, s'il n'y

prit pas une part directe.

Il est à peu près avéré aussi que le maréchal Bourmont l'autorisa de

sa présence et parvint à s'évader de la maison où ses complices furent

arrêtés.

Le plan était de pénétrer par la galerie du Louvre, où l'on se tenait

sûr d'être furtivement introduit, jusqu'au palais des Tuileries dans

la nuit du 1er au 2 février 1832.

Le Roi donnait un grand bal; l'attention était appelée sur les autres

issues. On s'était procuré les clefs de la porte qui ouvre dans le

pavillon de Flore, et on espérait que l'invasion de quelques douzaines

d'hommes, _armés_ et _tirant_, produirait une telle confusion qu'on

pourrait se débarrasser de la famille régnante d'un seul coup.

On comptait d'ailleurs, avec l'illusion commune à tous les partis

politiques, qu'il suffisait d'attacher le grelot et que _tout le

monde_ se joindrait aux conspirateurs. Il ne serait pas impossible, au

reste, qu'ils eussent des complices parmi les nombreux convives du

Roi.

Quoi qu'il en soit, la famille royale, avertie de ce nouveau danger,

ne témoigna pas la plus légère agitation; et le Roi sut à onze heures,

par monsieur Perier, que l'état-major des assaillants, dans la rue des

Prouvaires, était occupé par la police, et quelques-uns des factieux

arrêtés. En attendant plus tard, la capture aurait été plus nombreuse

et plus importante, mais il est dangereux en temps de révolution de

risquer une collision; il suffisait de déjouer le plan, sans commettre

plus de monde qu'il n'était nécessaire.

Le lendemain, les salons du faubourg Saint-Germain se partageaient

entre ceux qui se moquaient des vaines terreurs de Louis-Philippe, en

niant le projet, et ceux qui se désolaient de son insuccès.

Une personne moins _bien pensante_ (pour me servir de l'argot de ces

salons), ayant hasardé de témoigner un peu d'horreur à l'idée de voir

entrer deux cents assassins au milieu d'un bal, fut vertement tancée

par un jeune homme s'étalant dans un excellent fauteuil.

«Mais enfin, reprit-elle, vos soeurs auraient pu y périr!...

--Tant pis pour elles... pourquoi vont-elles là?...»

Si cette réponse n'est pas fort chevaleresque, elle est du moins très

spartiate.

Au demeurant, cet échec dégoûta des conspirations de ce genre. On

renvoya de Paris les subalternes, anciens gardes du corps et

sous-officiers de la garde royale, en les dirigeant vers les provinces

de l'ouest; et les chefs se renversèrent de nouveau sur les fauteuils

rembourrés, d'où ils frondaient tout à l'aise, renonçant à _descendre

dans la rue_, autre terme d'argot de la même époque appartenant aux

républicains.

La tentative de la rue des Prouvaires avait coûté beaucoup d'argent.

De toutes les nombreuses conspirations tombées dans le domaine des

tribunaux pendant le cours de ces années si fertiles en ce genre,

c'est la seule où l'on ait trouvé la trace de sommes considérables

dépensées.

Le comité s'y était décidé par condescendance pour un petit nombre de

carlistes qui ressentent véritablement et sincèrement la répugnance

que tous professent hautement pour le secours de l'étranger. Il n'y en

a pas un qui ne se dise et ne se croie, peut-être, prêt à courir à la

frontière pour en repousser l'étranger, et fort peu qui n'aient

l'instinct de rattacher aux succès d'une armée ennemie toutes leurs

espérances. Ils renouvelleraient volontiers l'appellation de _nos amis

les ennemis_ célébrée par Béranger en 1814, et en conviennent même

lorsqu'en tête à tête on les presse d'arguments.

En attendant l'alliance offensive avec les puissances, les carlistes

s'étaient ménagé celle des ambassades. L'habitude leur y donnait

accès.

Ils s'y rendaient en foule, demeuraient maîtres des salons et y

faisaient des impertinences aux jeunes princes (les ducs d'Orléans et

de Nemours) qu'ils y rencontraient, au point que monsieur le duc

d'Orléans se trouva forcé d'en demander raison au duc de Rohan (alors

Fernand de Chabot) et se conduisit dans cette circonstance avec son

tact et son esprit accoutumés.

Bientôt l'ambassade d'Angleterre fut fermée à ces factieux de

contredanse. Ils continuèrent à dominer dans celle d'Autriche et nos

princes cessèrent petit à petit de se montrer dans le monde.

L'échec de la rue des Prouvaires était fort sensible au parti. Un

jeune carliste, monsieur de Berthier, rencontrant peu de jours après,

dans le Carrousel, le Roi, à pied et donnant le bras à la Reine, lança

contre eux le cabriolet qu'il menait, cherchant évidemment à les

écraser au tournant de la rue de Chartres.

Il y aurait certainement réussi si le cheval, poussé avec fureur, ne

s'était providentiellement abattu. Cette brillante prouesse fut

célébrée dans les salons et monsieur de Berthier devint le héros du

jour.

À force d'imprudences et d'impertinences, madame de La Rochejaquelein

parvint enfin à attirer l'attention de l'autorité sur sa demeure. La

visite de son château fut ordonnée pour y arrêter des réfractaires

qu'elle n'y _recélait_ pas mais dont elle faisait trophée.

À l'approche de la force armée, la terreur s'empara de _la générale_,

comme elle se faisait appeler et de son aide de camp, mademoiselle de

Fauveau, autre tête écervelée.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 7 / 21 段