d'Orléans. Elle aime tendrement madame la Dauphine; et, dans toutes
les tristes circonstances qui se sont succédé, c'est toujours des
malheurs et des impressions de cette princesse que j'ai vu la Reine
s'inquiéter et se désoler.
On me montra, plus tard dans cette matinée, une lettre interceptée de
madame la Dauphine écrite à son mari. J'ai conservé le souvenir d'une
phrase qui me frappa extrêmement. Après avoir rendu compte, en termes
fort amers, de la scène du théâtre de Dijon dont elle sortait, des
cris insolents qu'on y avait poussés, elle ajoutait: «Ils avaient
bonne envie de m'insulter personnellement; mais je leur ai fait cet
air qu'on me connaît, et ils n'ont osé.»
Ainsi _cet air qu'on lui connaît_, et que nous regardions comme une
espèce de fatalité, _elle le faisait_. Certes, je ne rappelle pas ces
paroles dans un sentiment hostile contre une princesse que je vénère,
et dont les malheurs, selon l'expression de monsieur de Chateaubriand,
sont une dignité, mais seulement comme une nouvelle preuve de
l'ignorance où était la branche aînée du siècle et du pays.
Cet air, dont elle prétendait tirer du respect, ne produisait que de
l'aigreur et du mécontentement. Dans cette lettre, il n'était pas
question des ordonnances, il paraissait qu'elle en avait déjà parlé:
«Je ne reviens pas sur ce que je vous ai dit hier. Ce qui est fait est
fait; mais je ne respirerai que quand nous serons réunis.»
Je retourne au Palais-Royal. On était censé se tenir dans le salon dit
des Batailles où une espèce de repas en ambigu était en permanence;
mais, de fait, on était constamment dans la pièce qui servait de
communication à tous les appartements et dont le grand balcon donne
sur la cour.
Chaque cri, chaque coup de tambour, chaque bruit, et ils étaient
fréquents, y rappelait. Madame la duchesse d'Orléans cherchait
évidemment à vaincre l'agitation de l'âme par celle du corps; elle ne
tenait pas en place. Après l'avoir suivie pendant quelque temps, j'y
renonçai, excédée par la fatigue, et m'assis dans un coin où madame de
Dolomieu, aussi lasse que moi, vint me rejoindre.
Nous y restâmes jusqu'au moment où les acclamations, dans la place,
nous annoncèrent l'approche de monsieur le duc d'Orléans. Mademoiselle
nous suivit à ce signal, suivie par le général Sébastiani. Il avait
l'air fort grognon, et, en passant à côté de moi, me jeta un regard où
je vis qu'il me savait l'intermédiaire d'une négociation qui lui
était aussi désagréable.
Tout le monde se plaça sur le grand balcon pour voir arriver monsieur
le duc d'Orléans. Lui et son cheval étaient littéralement portés par
les flots du peuple. Je sais bien que cet enthousiasme ne signifie
rien pour le lendemain; mais, sans y attacher autrement d'importance,
on doit constater qu'il y en avait beaucoup pour lui, là et dans ce
moment. Sa pauvre femme en fut fort attendrie; ce lui fut une douce
compensation à ce qu'elle souffrait d'ailleurs.
Monsieur le duc d'Orléans, se débarrassant enfin de cette foule,
rentra dans le Palais, où elle n'était guère plus choisie, et parvint
dans la salle où nous étions.
Il s'y arrêta un moment, embrassa ses plus jeunes enfants arrivés de
Neuilly depuis qu'il était sorti, parla au général Sébastiani, me dit
quelques paroles obligeantes en me prenant la main, et rentra dans son
cabinet particulier suivi de sa femme et de sa soeur. Celle-ci n'y
demeura pas fort longtemps. En en sortant, elle me prit sous le bras
et me dit: «Venez, je suis prête à partir» Nous regagnâmes son
appartement.
Survint l'embarras de la toilette. Elle avait bien un chapeau de
paille, mais sans voile, et le voile était de rigueur pour notre
expédition. Le mien étant de grand deuil; je ne pouvais le lui donner.
Elle sonna la seule femme qui l'eût accompagnée de Neuilly, mais elle
n'avait aucune clé des armoires. Elle se rappela enfin un chapeau
resté à Paris et garni d'une grande blonde; on l'apporta. Mademoiselle
craignait qu'il ne fût trop remarquable. Je l'assurai que les rues
étaient remplies de toilettes tout aussi élégantes; bientôt elle-même
en fut frappée et aussi étonnée que je l'avais été les jours
précédents.
Nous descendîmes le petit escalier de la tourelle et sortîmes du
palais sans qu'elle fût reconnue. Cela n'était pas très difficile, au
milieu d'un si grand désordre.
Arrivées dans la rue de Chartres, elle me dit en anglais: «Nous sommes
suivies.» Nous l'étions, en effet, mais par mon maître d'hôtel. Je
l'avais amené parce que c'était de tous mes gens celui sur la
discrétion duquel je comptais le plus. Je la rassurai.
«Alors, me dit-elle, donnons-lui toutes les deux le bras; cela
paraîtra plus simple que de voir deux femmes seules dans ce
moment-ci.» Ainsi fut fait et Jules Goulay fut honoré du bras d'une
Altesse Royale.
Dans le cas où nous rencontrerions quelqu'un de ma connaissance qui
voudrait me parler, je devrais m'arrêter tandis qu'elle continuerait
son chemin.
Je lui dis le billet que j'avais reçu au sujet de monsieur de
Chateaubriand; elle me répéta combien on attacherait de prix à
concilier sa bienveillance, sans toutefois le mettre dans le cabinet.
Si l'ambassade de Rome pouvait lui convenir, on serait tout disposé à
la lui voir reprendre.
La veille, monsieur de Glandevès m'avait chargée de parler de lui et
de son attachement au Palais-Royal. Je m'étais acquittée de cette
commission dès le matin. Apparemment, Mademoiselle en avait parlé à
son frère, dans leur court entretien, car je fus formellement chargée
de dire à monsieur de Glandevès de reprendre son appartement aux
Tuileries et qu'on arrangerait sa position. Je fis le message, et il
refusa avec beaucoup de bonnes et respectueuses paroles.
Toute ceci prouve combien on aurait désiré, dans ces premiers moments,
suivre les habitudes monarchiques, et que la nécessité, formée par
l'activité des uns et la réticence des autres, a seule jeté dans
d'autres voies.
Je me sers du mot _réticence_ parce qu'il n'y avait pas encore
d'_hostilité_. Le parti, qui s'est depuis appelé carliste ou
légitimiste, n'existait alors nulle part.
Comme nous causions en anglais, l'homme qui nous séparait ne nous
gênait aucunement. Je demandai à Mademoiselle s'il lui plaisait de
voir monsieur Pasquier; dans ce cas, je le ferais avertir pendant sa
conférence avec l'ambassadeur. Elle me dit qu'elle en serait charmée.
Nous étions entrées dans le jardin des Tuileries, mais il fallut
revenir sur nos pas, les grilles du côté de la place Louis XV étaient
encore fermées. Nous suivîmes la rue de Rivoli. En approchant de la
rue Saint-Florentin, Mademoiselle me fit mettre à côté d'elle à
l'intention de la masquer le plus possible: «Je ne veux pas que le
vieux homme boiteux m'aperçoive, me dit-elle; il est si fin! Il serait
capable de me reconnaître de sa fenêtre. Je ne me soucie pas qu'il
remarque mon passage, et encore bien moins d'être exposée à lui
parler.»
Nous arrivâmes, sans avoir fait aucune rencontre, jusqu'à la rue des
Champs-Élysées. Je m'arrêtai pour débiter au portier de l'ambassadeur
le message convenu. Mademoiselle poursuivit sa route. Je la rejoignis
comme elle entrait chez moi; je l'y avais à peine installée que Pozzo
arriva. Il m'avertit qu'on viendrait le demander pour donner une
signature. Je l'introduisis auprès de la princesse et je les laissai.
J'écrivis un mot à monsieur Pasquier pour le prévenir qu'il était
attendu.
Bientôt survint monsieur de Lobinski, apportant une dépêche à signer.
J'allai chercher Pozzo. En faisant ses excuses à Mademoiselle de la
quitter, il lui dit: «C'est pour votre service; je vais signer la
dépêche dont je vous rendais compte pour ne pas retarder le départ du
courrier.»
Il signa effectivement deux grande lettres et rentra dans la pièce où
Mademoiselle l'attendait. Je restai seule avec Lobinski. Il avait
apporté une petite écritoire de poche; je lui fis une plaisanterie sur
cette précaution. Il me donna la plume: «Gardez-la, me dit-il, comme
une plume d'honneur. Vous l'avez bien méritée. Vous ne savez pas
vous-même toute l'étendue du service que vous avez rendu, non
seulement à votre pays, mais à l'Europe entière qui vous devra le
maintien de la paix. Soyez bien contente de vous-même, madame; vous
avez droit de l'être.»
Je voulus prendre cette allocution solennelle en riant et j'acceptai
la plume: «Je parle très sérieusement, reprit-il; vous ne savez pas la
portée de ce que vous avez empêché; réjouissez-vous-en comme
française, je vous en remercie comme russe.»
Ces paroles de Lobinski m'ont fait penser que ces dépêches, si
bénévoles pour nous, en remplaçaient d'autres d'une toute autre
tendance.
Ce fut aussi l'opinion de monsieur Pasquier, à qui je les rapportai
sur-le-champ. Peut-être cependant ne faisaient-elles allusion qu'au
projet, formé par le corps diplomatique, de se rendre à Rambouillet et
que Pozzo avait déjoué. Je n'en ai pas su davantage. Mes rapports
d'intimité avec l'ambassadeur ne me permettaient pas de pousser
Lobinski de questions.
Monsieur Pasquier arriva. Nous attendîmes la fin de la conférence avec
Pozzo, qui fut fort longue. Aussitôt que je le vis sortir, je menai
monsieur Pasquier dans le salon où il devait le remplacer, et je me
retirai. On voit que je n'ai guère été dans tout cela que la mouche du
coche.
J'avais remarqué dans ma course du matin que les fiacres commençaient
à circuler, quoique difficilement. J'en avais envoyé chercher un, et,
lorsque monsieur Pasquier eut quitté Mademoiselle, je lui proposai de
s'en servir plutôt que de retourner à pied. Elle y consentit, et nous
y montâmes.
Elle me dit avoir été contente de monsieur Pasquier: «On voit,
ajouta-t-elle, que c'est un homme accoutumé à envisager les questions
sous toutes les faces, et, pour vaincre les obstacles, c'est un grand
moyen de les avoir prévus; mais on voit aussi qu'il est peu pressé de
s'engager. Évidemment, il s'est trouvé dans bien des révolutions et il
les redoute. Mais, de qui j'ai été enchantée, c'est de notre bon
Pozzo. Il est parfait, ma chère madame de Boigne, parfait; c'est tout
à fait un de nous. Il m'a raconté cette dépêche qu'il a été signer;
nous ne l'aurions pas faite autrement! Il me tarde fort qu'il puisse
voir mon frère. J'espère arranger cela pour la nuit prochaine. Au
reste, le plus essentiel est déjà accompli: la décision qu'il a fait
prendre au corps diplomatique de rester à Paris, et l'expédition de
ces bonnes dépêches.»
Nous devisâmes sur ce sujet, et sur plusieurs autres, pendant la
route. Elle n'offrit d'autre inconvénient que de nombreux et affreux
cahots. Je fis arrêter dans la rue de Valois; j'accompagnai
Mademoiselle par l'escalier de la tourelle, et, une fois que j'eus vu
la porte de son appartement fermée sur elle, je regagnai mon fiacre et
revins chez moi.
Après avoir fait semblant de dîner, car l'excessive chaleur, la
fatigue, l'agitation empêchaient de manger presqu'autant que de
dormir, je remontai dans un fiacre pour aller voir madame Récamier.
Elle m'attendait, avec impatience, pour m'entretenir de monsieur de
Chateaubriand.
Je découvris bientôt qu'il était outré contre Charles X qui n'avait
pas répondu à sa lettre, indigné contre les pairs qui ne l'avaient
pas choisi pour diriger la Chambre, furieux contre le Lieutenant
général, qui n'avait pas déposé entre ses mains le pouvoir auquel les
événements l'appelaient. De plus, il était censé malade. C'est sa
ressource ordinaire lorsque son ambition reçoit un échec considérable,
et peut-être au fond l'impression est-elle assez violente pour que le
physique s'en ressente.
Madame Récamier me pressa fort d'aller chez lui chercher à le calmer.
Je consentis à l'y accompagner; et, montant toutes deux dans la
voiture qui m'avait amenée, nous arrivâmes à sa petit maison de la rue
d'Enfer.
Madame Récamier y était connue. On nous laissa pénétrer sans
difficulté jusqu'à son cabinet. Nous frappâmes à la porte; il nous dit
d'entrer. Nous le trouvâmes en robe de chambre et en pantoufles, un
madras sur la tête, écrivant à l'angle d'une table.
Cette longue table, tout à fait disproportionnée à la pièce qui a
forme de galerie, en tient la plus grande partie et lui donne l'air un
peu cabaret. Elle était couverte de beaucoup de livres, de papiers, de
quelques restes de mangeaille et de préparatifs de toilette peu
élégante.
Monsieur de Chateaubriand nous reçut très bien. Il était évident,
cependant, que ce désordre et surtout ce madras le gênaient. C'était à
bon droit, car ce mouchoir rouge et vert ne relevait pas sa
physionomie assombrie.
Nous le trouvâmes dans une extrême âpreté. Madame Récamier l'amena à
me lire le discours qu'il préparait pour la Chambre: il était de la
dernière violence. Je me rappelle, entre autres, un passage, inséré
depuis dans une de ses brochures, où il représentait monsieur le duc
d'Orléans s'avançant vers le trône _deux têtes à la main_; tout le
reste répondait à cette phrase.
Nous écoutâmes cette lecture dans le plus grand silence et, quand il
eut fini, je lui demandai si cette oeuvre, dont je reconnaissais la
supériorité littéraire, était, à son avis, celle d'un bon citoyen: «Je
n'ai pas la prétention d'être un bon citoyen!» s'il croyait que ce fût
le moyen de faire rentrer le Roi aux Tuileries: «Dieu nous en garde!
je serais bien fâché de l'y revoir!»--«Mais alors, ne serait-il pas
plus prudent de se rallier à ce qui se présente comme pouvant arrêter
ces calamités anarchiques, si raisonnables à prévoir, dont vous faites
la terrifiante peinture?»
Madame Récamier profita de cette ouverture pour dire que j'avais été
au Palais-Royal le matin. Elle se hasarda à ajouter qu'on y attachait
un grand prix à son suffrage, à sa coopération. On comprenait les
objections qu'il pourrait avoir à prendre une part active au
gouvernement, mais on pensait qu'il consentirait peut-être à retourner
à Rome.
Il se leva en disant: «Jamais!»; et il se mit à se promener à l'autre
extrémité de la petite galerie.
Madame Récamier et moi continuâmes à causer, entre nous, des
convenances de son séjour à Rome, des services qu'il pouvait y rendre
à la religion, du rôle, tout naturel et si utile, que l'auteur du
_Génie du Christianisme_ avait à y jouer dans de pareils prédicaments,
etc. Il feignait de ne pas nous écouter. Cependant il s'adoucissait,
sa marche se ralentissait; lorsque tout à coup, s'arrêtant devant une
planche chargée de livres et se croisant les bras, il s'écria: «Et ces
trente volumes, qui me regardent en face, que leur répondrais-je?
Non... non... ils me condamnent à attacher mon sort à celui de ces
misérables. Qui les connaît, qui les méprise, qui les hait plus que
moi?» Et alors, décroisant ses bras, appuyant les mains sur les bouts
de cette longue table qui nous séparait, il fit une diatribe contre
les princes et la Cour. Il laissa tomber sur eux les expressions de
cet âpre mépris que sa haine sait enfanter, avec une telle violence
que j'en fus presque épouvantée.
Le jour finissait, et, par la situation où il était placé, cette
figure, coiffée de ce mouchoir vert et rouge, se trouvait seule
éclairée dans la chambre, et avait quelque chose de satanique.
Après cette explosion, il se calma un peu, se rapprocha de nous, et
prenant un ton plus tranquille: «Quel français, dit-il, n'a pas
éprouvé l'enthousiasme des admirables journées qui viennent de
s'écouler? Et sans doute ce n'est pas l'homme qui a tant contribué à
les amener qui a pu rester froid devant elles.»
Il me fit alors un tableau du plus brillant coloris de cette
résistance nationale, et, s'admirant lui-même dans ce récit, il se
laissa fléchir par ses propres paroles.
«Je reconnais, dit-il en concluant, qu'il était impossible d'arriver
plus noblement au seul résultat possible. Je l'admets. Mais moi,
misérable serf attaché à cette glèbe, je ne puis m'affranchir de ce
dogme de légitimité que j'ai tant préconisé. On aurait toujours le
droit de me rétorquer mes paroles.
«D'ailleurs, tous les efforts de cette héroïque nation seront perdus;
elle n'est comprise par personne. Ce pays, si jeune et si beau, on
voudra le donner à guider à des hommes usés, et ils ne travailleront
qu'à lui enlever sa virilité!...
«Ou bien on le livrera à ces petits messieurs (c'est le nom qu'il
donne spécialement à monsieur de Broglie et à monsieur Guizot, objets
de sa détestation particulière), et ils voudront le tailler sur leur
patron!
«Non, il faut à la France des hommes tout neufs, courageux, fiers,
aventureux, téméraires, comme elle; se replaçant d'un seul bond à la
tête des nations!
«Voyez comme elle-même en a l'instinct! Qui a-t-elle choisi pour ses
chefs lorsqu'elle a été livrée à elle-même?... des écoliers... des
enfants! Mais des enfants pleins de talents, de verve, d'entraînement,
susceptibles d'embraser les imaginations, parce qu'ils sont eux-mêmes
sous l'influence de l'enthousiasme!...
«Tout au plus, faudrait-il quelque vieux nautonier pour leur signaler
les écueils, non dans l'intention de les arrêter, mais pour stimuler
leur audace.»
Le plan de son gouvernement se trouvait suffisamment expliqué par ces
paroles. Monsieur de Chateaubriand le dirigeant avec des élèves des
écoles et des rédacteurs de journaux pour séides, tel était l'idéal
qu'il s'était formé, pour le bonheur et la gloire de la France, dans
les rêveries de son mécontentement.
Cependant, il fallait en finir et sortir de l'épique où nous étions
tombés. Je lui demandai s'il n'avait aucune réponse pour le
Palais-Royal où j'irais le lendemain matin.
Il me dit que non; sa place était fixée par ses précédents. Ayant
depuis longtemps prévu les circonstances actuelles, il avait imprimé
d'avance sa profession de foi. Il avait personnellement beaucoup de
respect pour la famille d'Orléans. Il appréciait tous les embarras de
sa position que, malheureusement, elle ne saurait pas rendre belle,
parce qu'elle ne la comprendrait pas et ne voudrait pas l'accepter
suffisamment révolutionnaire.
Je le quittai évidemment fort radouci; et il y a loin du discours
qu'il m'avait lu, avec ces _deux têtes à la main_, à celui qu'il
prononça à la Chambre et dans lequel il _offrirait une couronne à
monsieur le duc d'Orléans s'il en avait une à donner_.
J'y retrouvai, en revanche, quelques-uns des sarcasmes amers contre
les vaincus qu'il avait fait entrer dans son improvisation du bout de
la table et dont l'éloquence, en le charmant, avait commencé à
l'adoucir, entre autres l'expression de _chasser à coup de fourche_.
Dans toute cette longue conversation, qui dura jusqu'à la nuit bien
close, j'affirme que pas un mot sur monsieur le duc de Bordeaux ne fut
prononcé. J'en entendis parler pour la première fois en rentrant chez
moi le soir. Je sais bien qu'à présent tout le monde y a constamment
pensé, que tout le monde l'a toujours désiré et voulu; mais je puis
bien assurer que c'était _in petto_.
L'idée de l'abdication du Roi, et surtout celle de monsieur le
Dauphin, ne venait pas au commun des mortels. Quant à moi, je l'avoue
de bonne foi, il a fallu me la suggérer; et encore m'a-t-elle paru
bien improbable à voir réaliser. J'ai pourtant la certitude que des
tentatives, pour amener à ce but, ont été faites dans cette journée du
dimanche. Elles avaient commencé la veille, et ont continué le
lendemain. Elles ont trouvé bien plus de résistance à Trianon et à
Rambouillet qu'au Palais-Royal.
Je crois savoir, d'une façon positive, que le Lieutenant général, tout
en repoussant la responsabilité de l'initiative de la demande,
consentait à recevoir l'enfant tout seul. Sa femme l'aurait accueilli
avec transport, et lui promettait des soins maternels; mais la réponse
faite à Rambouillet avait été dure jusqu'à l'insulte.
Au reste, cette transaction, n'ayant pas été dans le moment même à ma
connaissance personnelle, ne rentre pas dans ce que j'ai _vu et
entendu_, et je ne prétends pas raconter autre chose.
Je ferais un gros volume si je parlais de tout ce que j'ai appris
depuis, même avec certitude, sur les détails de ces journées.
Ici se termine la tâche que vous m'avez faite. J'ai été bien souvent
encore l'intermédiaire de paroles portées au Palais-Royal, mais de
loin en loin, pour des circonstances spéciales et lorsque l'on est
venu me trouver. Ces détails, quoique curieux peut-être, pourraient
difficilement former un récit de quelque intérêt.
D'ailleurs, si je continuais, il me faudrait parler de la journée du
mardi et de la hideuse marche sur Rambouillet. Or je ne veux pas
terminer par une impression si pénible. Elle ne se rattache en rien à
la noble semaine qui venait de s'écouler.
Alors la France s'est levée comme un seul homme et, s'étant faite
géant par l'unité de sa volonté, elle a secoué les pygmées qui
prétendaient l'asservir.
Contente de ce résultat, son seul but, elle serait rentrée dans le
calme de son fier repos, si une poignée d'ambitieux et quelques
centaines de misérables n'avaient continué une agitation factice qui,
pour les contemporains, a gâté le magnifique spectacle offert à nos
yeux.
La postérité lui rendra, je crois, plus de justice; et je me trompe
fort si ces journées, appelées maintenant par dérision les
_Glorieuses_, n'en conserveront pas le nom dans les siècles à venir.
EXPÉDITION
DE MADAME LA DUCHESSE DE BERRY
EN 1832
Si les romans historiques sont encore à la mode dans quelques siècles,
un nouveau Walter Scott trouvera difficilement un sujet plus poétique
que celui de l'expédition de madame la duchesse de Berry en France
pendant les années 1832 et 1833.
Lorsque le temps aura permis de voiler la fatale et ridicule
catastrophe fournie par l'inexorable histoire, on s'exaltera
volontiers sur une princesse, une mère, bravant toutes les fatigues,
tous les périls, tous les dangers, pour venir réclamer l'héritage de
son fils proscrit et déjà orphelin par un crime.
Voilà de ces positions éternellement destinées à intéresser le coeur
et l'imagination. Et j'ai toujours été surprise que l'action de madame
la duchesse de Berry n'ait pas excité plus d'enthousiasme parmi ses
partisans. Cela s'explique, sans doute, par l'extrême mansuétude du
nouveau gouvernement.
Dans un temps où le bien-être matériel tient une si grande place et où
l'égoïsme personnel se dissimule sous les formes d'une tendresse
illimitée pour les petits enfants, on veut bien déverser l'injure sur
le pouvoir qui protège, mais on redoute, en l'attaquant ouvertement,
d'aventurer sa propre tranquillité.
L'opposition de nos ancêtres se manifestait d'autre sorte. Ils
donnaient de grands coups de lance et versaient du sang; nos
contemporains ne se battent qu'en paroles et ne répandent que de la
boue. Ce métier est trop peu attrayant, trop peu honorable, pour se
prolonger. Cette opposition, honteuse et tracassière, s'éteindra
prochainement, on le doit espérer, dans son propre venin.
En attendant que les aventures de madame la duchesse de Berry soient
devenues le domaine de l'histoire et du roman, elles restent dans
celui de la chronique. C'est à ce titre que je prétends raconter ce
que j'en ai aperçu du point de vue où j'étais placée.
Je ne pense pas m'écarter en cela du parti que j'ai ci-devant annoncé
de ne rien écrire de confidentiel. Cet épisode est tout à fait en
dehors de la conduite des affaires à l'intérieur et ne peut donner
lieu à aucune révélation indiscrète.
* * * * *
Madame la duchesse de Berry a de l'esprit naturel, le goût, l'instinct
des arts et l'intelligence de la vie élégante. Elle porte
habituellement de la bonté, de la facilité dans son commerce, mais
trop souvent aussi la maussaderie d'une personne gâtée, d'une enfant
mal élevée.
Comprenant mal les exigences de son haut rang, elle n'avait jamais
songé combien c'est un métier sérieux d'être princesse au dix-neuvième
siècle, et elle ne prétendait y puiser que de l'amusement et des
plaisirs.