À l'époque dont je parle, madame la duchesse d'Orléans, quoique

extrêmement considérée dans le conseil de famille où régnait l'accord

le plus parfait, s'était persuadé à elle-même n'entendre rien aux

affaires et pensait que Mademoiselle, par la rectitude de ses idées et

la force de son esprit, était beaucoup mieux appelée à s'en occuper.

Aussi se mettait-elle volontairement sous la tutelle de sa belle-soeur

dans tout ce qui semblait affaire ou parti politique à prendre.

Peut-être aussi cette attitude tenait-elle à cette délicatesse de

coeur qui, même à son insu, dirige toutes ses actions.

La Cour, surtout sous Louis XVIII (car Charles X traitait mieux les

Orléans), cherchait à établir une grande distinction entre madame la

duchesse d'Orléans, son mari et sa soeur. On lui aurait volontiers

fait une place à part si elle avait voulu l'accepter. Or, comme toutes

les contrariétés et les manifestations, qui se trouvaient sur le

chemin des heureux habitants du Palais-Royal, tenaient à cette

inimitié de la branche régnante, madame la duchesse d'Orléans se

croyait doublement obligée de faire cause commune et d'adopter, sans

réflexion, les décisions de Mademoiselle. De là, venait l'habitude de

se laisser conduire par elle et de ne jamais chercher à combattre

l'influence qu'elle pouvait avoir sur son frère, objet de leur commune

adoration. Je ne crois pas ce scrupule de madame la duchesse d'Orléans

demeuré à la reine des Français.

Il n'y a eu aucun refroidissement entre les deux princesses, mais

elles n'ont pas toujours été unanimes sur des questions importantes.

La Reine parfois a exprimé, défendu et soutenu ses opinions avec

chaleur, en cherchant à user de son crédit sur l'esprit du Roi.

Jamais sentiment n'a été plus passionné que celui de madame la

duchesse d'Orléans pour son mari. La ferme persuasion où elle est que

tout ce qu'il décide est toujours: «Wisest, discreetest, best», a été

pour elle un motif de grande consolation dans la mer orageuse où les

circonstances l'ont poussée. Elle y est entrée dans une extrême

répugnance. Elle a prié, bien sincèrement, que ce calice s'éloignât

d'elle, mais, une fois ce parti pris, elle l'a accepté complètement.

On a spéculé sur ses regrets; les partis se sont trompés; et, six

semaines après la matinée dont je viens de parler, elle me disait:

«Maintenant que cette couronne, d'épines est sur notre front, nous ne

devons plus la quitter qu'avec la vie, et nous nous y ferons tuer s'il

le faut.»

Cette énergie calme ne l'empêche pas de s'identifier avec toute la

vivacité la plus délicate, la plus exquise aux chagrins des autres, de

les apprécier et d'y compatir. L'indulgence est le fond où elle puise

constamment, le fard dont elle embellit les vertus les plus solides

qu'une femme et une reine puisse posséder.

On croira peut-être que je trace un panégyrique; ce serait à mon insu.

Je la représente telle que je la vois.

Mes relations personnelles avec Mademoiselle datent de 1816 à 1817.

J'ai toujours rendu hommage à son coeur et à son esprit, sans jamais

avoir eu pour elle ce qui peut s'appeler de l'attrait. Cependant ses

qualités sont à elle; ses inconvénients sont nés des circonstances où

elle a été placée.

Mademoiselle est la personne la plus franche et la plus incapable de

dissimulation qui se puisse rencontrer: voilà ce qui lui a fait tant

d'ennemis; Les premiers épanchements de sa jeunesse ont été accueillis

par la malveillance. Il lui en est resté de l'amertume; voilà ce qui

lui en a mérité.

Son père était charmant pour elle. Élevée par madame de Genlis, dans

des idées plus que révolutionnaires, elle l'avait vue s'avancer

graduellement dans une carrière si fatalement parcourue sans en être

effrayée. Elle était trop jeune pour en juger par elle-même alors et

elle n'a jamais voulu consentir depuis à reconnaître que ce fut celle

du crime, du crime sans excuse. On a prétendu le lui faire proclamer.

Tout le temps de son séjour auprès de madame la princesse de Conti a

été employé à obtenir d'elle une démarche où elle abandonnerait la

mémoire de son père. Forte des souvenirs de sa tendresse, elle s'était

fait une vertu de la résistance. Le résultat en a été de passer les

années de son adolescence dans la solitude de sa chambre.

Les émigrés, formant la société de madame la princesse de Conti,

refusaient de se trouver avec elle, et, de son côté, elle ne voulait

faire aucune concession. Sa tante, qui avait beaucoup d'esprit, lui

témoignait de l'affection, ne la violentait pas, ne la blâmait même

pas, mais n'avait pas le courage de la soutenir contre l'esprit de

parti.

Plus tard, elle espéra trouver auprès de sa mère une entière

sympathie, et elle arriva en Espagne toute pleine d'illusions

filiales. Elle y fut mal accueillie et trouva madame la duchesse

d'Orléans placée dans une situation si fausse que le séjour de

Barcelone lui devint bientôt insupportable. Elle dut écrire à ses

frères que sa position n'y était pas convenable. On voit combien tous

les sentiments de sa jeunesse, tous ceux qui font ordinairement la

gloire et le bonheur des filles ont été froissés. Avec ces données, on

peut, je crois, comprendre à la fois les qualités et les défauts de

Mademoiselle.

Elle est franche, parce qu'elle s'est accoutumée à ne point cacher ses

impressions, sans s'inquiéter si elles étaient opportunes ou devaient

plaire aux autres. Elle n'est pourtant pas expansive, parce qu'elle a

été repoussée par tout ce qui aurait dû, dans sa première jeunesse,

développer les facultés aimantes de son coeur.

Aussi ce coeur s'est-il donné, avec la passion la plus vive et la plus

exclusive, à son frère, le premier qui lui eût fait goûter les

douceurs de l'intimité, le seul en qui elle puisse trouver entière

sympathie pour la grande croix qui pèse sur son coeur bien plus que

sur son front. La vie et la mort de leur père sera toujours un lien

plus puissant entre eux que peut-être ils ne se l'avouent à eux-mêmes;

et, sur ce point, tous les deux, si faciles en général, ils sont

susceptibles et même rancuneux à l'excès. Jamais ils n'ont su être à

leur aise avec la famille royale, surtout avec madame la Dauphine qui,

de son côté, les a constamment traités avec une répulsion marquée.

Mademoiselle a conservé beaucoup d'amertume contre la noblesse et les

émigrés qui ont abreuvé sa jeunesse de dégoûts, comme _classes_. Son

excellent coeur leur pardonnerait à tous, pris individuellement;

mais, là encore, les formes sont contre elle et prennent l'apparence

d'une sorte de vengeance.

Cette disposition l'a poussée à chercher ses appuis parmi les gens

professant les mêmes répugnances. Elle a cru beaucoup trop, je pense,

qu'ils s'arrêtaient au même point qu'elle, et a désiré voir le pouvoir

entre leurs mains. Elle a travaillé à le leur remettre. Les Laffitte,

les Barrot, les Dupont n'ont pas eu de plus chaud partisan dans les

commencements; et la ténacité de son caractère, la volonté de _parti

pris_ en elle de ne point abandonner les gens que les circonstances

semblaient accuser et de leur toujours supposer de bonnes intentions

les lui a fait soutenir à un point qui, pendant un temps, a beaucoup

nui à son influence sur l'esprit du Roi. Elle l'a senti, elle en a

souffert; mais elle n'a pas changé. C'est ainsi qu'elle est faite.

On l'accuse d'être peu généreuse; il y a du vrai et du faux. Jusqu'à

la mort de sa mère, Mademoiselle ne possédait rien et vivait au dépens

de son frère; la parcimonie était alors une vertu.

Depuis qu'elle jouit d'un revenu considérable, elle dépense

honorablement; elle emploie des artistes, elle fait travailler dans

ses terres. Elle fait énormément de charités; mais elle n'a pas les

habitudes de la magnificence et ne sait pas dépenser royalement, même

lorsque ce serait convenable. Elle calcule trop exactement pour une

princesse. Mais aussi, au commencement de la nouvelle royauté,

lorsqu'il fut d'abord question de fixer la liste civile, le baron

Louis étant venu lui demander si elle se contenterait d'y être portée

pour un million, elle se récria, comme s'il lui faisait injure, en

protestant que sa fortune personnelle suffisait, et par delà, à tous

ses voeux.

Mademoiselle porte à ses neveux une affection que j'avais crue

complètement maternelle jusqu'à la mort du petit duc de Penthièvre. Il

avait sept ans et était presque en imbécillité.

Madame la duchesse d'Orléans fut au désespoir de cette perte.

Mademoiselle ne feint jamais un sentiment; elle était peinée du

chagrin de sa belle-soeur, mais tenait et disait la mort de cet enfant

une délivrance pour tous.

C'est la seule nuance que j'aie observée dans la tendresse des deux

soeurs pour les enfants. Peut-être même y a-t-il plus de faiblesse

dans l'affection de Mademoiselle, quoiqu'elle s'associe tout à fait à

l'excellente éducation qu'on leur donne.

Personne au monde, je crois, n'a plus complètement l'esprit d'affaires

que Mademoiselle. Elle découvre avec perspicacité le noeud de la

difficulté, s'y attache, écarte nettement toutes les circonlocutions,

n'admet pas les discours inutiles, saisit son interlocuteur et le

réduit à venir se battre, en champ clos, sur le point même. On

comprend combien ces formes ont dû paraître désagréables dans des

circonstances où presque tout le monde aurait voulu ne s'expliquer et

ne s'engager qu'à peu près.

Cette disposition de l'esprit de Mademoiselle serait une qualité

inappréciable si elle était à la tête des affaires, mais c'est un

véritable inconvénient située comme elle l'est. Son rôle aurait dû

être tout de nuance, et elle ne sait employer que les couleurs

tranchantes.

Cela lui a fait personnellement beaucoup d'ennemis. Il en est rejailli

quelque chose sur son frère dont on la croyait l'interprète. Elle s'en

est aperçue, et le désir de ne point nuire à ce frère tant aimé a gêné

ses discours et ses actions; si bien qu'une personne, dont la

franchise va jusqu'à la rudesse, a acquis la réputation d'une extrême

fausseté et qu'en poussant l'indulgence au delà des bornes ordinaires

elle passe pour haineuse.

Pendant le jugement des ministres de Charles X, je me rappelle qu'un

soir, où l'on était fort inquiet, le maréchal Gérard, qui n'a jamais

manqué une lâcheté, établissait le danger qu'il y aurait pour le Roi

de chercher à sauver monsieur de Polignac, Mademoiselle lui répondit

d'un ton que je n'oublierai jamais: «Eh bien, maréchal, s'il le faut,

nous y périrons.» Sa figure, ordinairement commune, était belle en ce

moment.

Je lui dois la justice qu'elle sait écouter la vérité, même

lorsqu'elle lui déplaît, non seulement avec patience, mais avec

l'apparence de la reconnaissance. Je ne la lui ai pas épargnée dans

maintes circonstances et, quoique nous n'ayons peut-être pas ce qu'on

appelle du goût l'une pour l'autre, elle ne m'en a que mieux traitée.

Je reviens au 1er août. Mademoiselle me chargea de ramener madame de

Valence et ses petites filles. Nous montâmes toutes quatre avec

monsieur Arago dans la voiture qui m'attendait. Je m'étais assurée la

protection spéciale des princesses pour le duc de Raguse, dans le cas

où il se trouverait en avoir besoin, et Arago avait raconté sa visite

à l'état-major, dans tous ses détails, à madame de Montjoie chez

laquelle il était resté pendant mes visites aux deux belles-soeurs.

Arrivés à la barrière, je me séparai de mes compagnes et je me rendis

directement chez Pozzo.

Il avait du monde dans son grand salon; je le fis demander. Il vint

au-devant de moi dans la pièce qui précède. Je lui dis: «J'arrive de

Neuilly, et je suis chargée de vous remercier de votre bon vouloir

dont on est fort reconnaissant.»

Je trouvai un homme tout changé de la veille, empêtré, froid, guindé.

Il me répondit: «Certainement ils ont bien raison; vous savez combien

je leur suis attaché, mais la situation est bien délicate... le Roi

est à Rambouillet... Il s'y établit... Mes collègues pensent

convenable d'aller rejoindre le souverain auprès duquel nous sommes

accrédités... Cela est au moins fort spécieux, cependant nous n'avons

pas été appelés... Cependant je ne sais que faire... Je ne sais que

leur conseiller.»

Je ne me laissai pas trop effaroucher par ce changement, car je

l'avais prévu; mais je m'attendais, j'en conviens, à plus de façons

dans le retour. Je répondis:

«Vous ferez, j'en suis bien sûre, ce qu'il y aura de plus sage et de

plus utile. À propos, je voulais vous dire aussi que Sébastiani ne

sera pas ministre. J'en ai la certitude.»

Il me regarda un instant fixement: «À eux, à la vie et à la mort,»

s'écria-t-il; et, me prenant les deux mains, il m'entraîna dans le

petit salon à gauche: «Asseyons-nous. Ils veulent régner, n'est-ce

pas?

--Ils disent que non.

--Ils ont tort. Il n'y a que cela de raisonnable; il n'y a que cela de

possible. Ils le veulent au fond et, s'ils ne le veulent pas

aujourd'hui, ils le voudront demain, parce que c'est une nécessité. Il

nous faut donc agir dans ce sens.»

J'avoue que, tout en m'attendant à un retour, cette prompte péripétie

m'avait suffoquée. Aussi en ai-je été tellement frappée que je suis

sûre de n'avoir ni ôté ni ajouté une syllabe à ces premières paroles.

Il entra ensuite dans quelques détails sur la manière dont il s'y

prendrait pour faire avorter la sotte pensée, venue à quelques-uns de

ses collègues, de se rendre à Rambouillet. La question ne lui semblait

plus ni délicate ni embarrassante; il était revenu à tous ses

arguments de la veille contre la branche aînée et en faveur de celle

d'Orléans. Il était impossible d'être plus clair et plus logique.

Après beaucoup de considérations générales, il me donna des

instructions de détail sur la meilleure conduite à tenir vis-à-vis du

corps diplomatique.

Je lui demandai s'il me permettait de dire que ces conseils venaient

de lui. Non seulement il me permettait, mais il m'en priait, aussi

bien que d'y ajouter les expressions de son plus entier dévouement. Il

me répéta encore plusieurs fois: «Ils doivent régner et en proclamer

hautement la volonté.»

Nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde. Il attendait ses

collègues pour décider du parti à prendre. Fallait-il rester à Paris

ou se rendre à Rambouillet? Sans doute, ils durent trouver une grande

différence entre cette conférence et les conversations du matin.

Si l'incurie qui a accompagné toutes les démarches de la Cour n'avait

pas fait négliger de prévenir le corps diplomatique en quittant

Saint-Cloud, il est bien probable, d'après les dispositions où j'avais

trouvé Pozzo, que l'avis de ceux qui voulaient rejoindre le Roi aurait

prévalu et que le départ aurait été décidé avant mon retour de

Neuilly.

Mais, depuis le lundi où monsieur de Polignac avait déclaré, dans une

si pleine confiance, _la France préparée à subir toutes les volontés

du Roi_, il n'avait pris la peine de communiquer, sur quoi que ce

soit, avec aucun des ambassadeurs, pas même avec ses plus affidés,

comme messieurs d'Appony et de Sales qui approuvaient pleinement les

ordonnances. Au reste, l'espèce de honte où ils étaient d'être tombés

dans cette erreur leur fit renoncer plus facilement au projet du

départ. Ils l'avaient formé avec le Nonce. Castelcicala hésitait. Sir

Charles Stuart s'y opposait. Pozzo, en entraînant monsieur de Werther,

trancha la question de ce côté. Mais l'argument le plus concluant à

faire valoir dans leurs idées diplomatiques porta sur ce qu'ils

n'avaient pas été appelés par Charles X. L'habileté consiste à parler

à chacun le langage qu'il convient.

Aussitôt mon arrivée chez moi, j'écrivis le résultat de ma

conversation avec l'ambassadeur de Russie, et je l'expédiai tout de

suite à Neuilly.

Pendant mon absence, il était venu plusieurs personnes chez moi, entre

autres madame Récamier. Elle m'avait attendu longtemps et avait fini

par laisser sur ma table un petit billet où elle me témoignait un

grand regret de ne m'avoir pas trouvée et un vif désir de causer avec

moi d'une personne qu'elle voyait, à regret, bien irritée.

Je compris facilement qu'il s'agissait de monsieur de Chateaubriand.

Précisément, il en avait été question le matin dans ma conversation

avec Mademoiselle, et nous étions convenues qu'il serait bien

désirable de le rallier aux intérêts du pays. Je le connaissais trop

pour le croire un auxiliaire fort utile, mais je le savais un

adversaire formidable.

Monsieur de Chateaubriand est un homme qu'on n'acquiert qu'en se

mettant complètement sous sa tutelle, et encore s'ennuierait-il

bientôt de conduire dans une route facile. Il appellerait cela suivre

une ornière et voudrait se créer des obstacles, pour avoir l'amusement

de les franchir.

J'étais par trop fatiguée pour songer à aller chez madame Récamier où

je ne pouvais arriver qu'à pied. Je remis au lendemain à m'occuper de

son billet. D'ailleurs, il était plus de six heures; la matinée était

achevée.

Je vis assez de monde dans la soirée. On me fit beaucoup de récits

contradictoires sur ce qui s'était passé à l'Hôtel de Ville et à la

Chambre; j'en conserve un faible souvenir. Je me rappelle seulement

qu'Alexandre de Laborde nous arriva dans des transports de joie qui

nous révoltèrent et nous impatientèrent.

L'impression des gens avec lesquels je vivais était grave et triste:

nous voyions, dans ce qui se passait, un résultat nécessaire des

fautes commises; mais ce résultat nous apparaissait comme une fatalité

sur laquelle on devait gémir tout en s'évertuant pour éviter qu'elle

ne devint une calamité plus grande en jetant le pays dans l'anarchie.

Personne n'était plus attristé ni plus effrayé que monsieur Pasquier;

je lui dois cette justice. J'avouerai, avec la même franchise, que ses

craintes me semblaient un peu exagérées. Appuyée sur ma _Glorious

Revolution_ de 1688, le chemin me paraissait devoir être plus facile

qu'il ne s'est trouvé.

(1er AOÛT.)

Le dimanche 1er août, madame de Montjoie entra dans ma chambre à sept

heures du matin. Elle me dit que Mademoiselle voulait causer avec

Pozzo: s'il consentait à venir au Palais-Royal, il pourrait y entrer

par une porte très éloignée du palais; si cependant il y avait

objection, Mademoiselle offrait de venir le rencontrer chez moi; si le

premier arrangement lui convenait, il sortirait avec moi, ayant l'air

de me donner le bras pour nous promener aux Tuileries. Nous

gagnerions la rue Saint-Honoré. Madame de Montjoie nous attendrait

dans une boutique voisine de la porte où nous devions entrer et nous

conduirait par les détours de l'intérieur. Quelle que fût la décision

de Pozzo, je promis d'être de ma personne fidèle au rendez-vous.

J'écrivis à l'ambassadeur de venir tout de suite chez moi. Je lui

racontai la visite de madame de Montjoie. Il serait enchanté, me

répondit-il, de voir Mademoiselle et de causer avec elle; il y tenait

même beaucoup. Mais il ajouta: «Il est impossible, dans l'état où l'on

se trouve au Palais-Royal, avec le désordre, le mouvement qui y

règnent, que je ne sois pas rencontré et reconnu par quelqu'un. Le

mystère même apporté à cette conférence y donnerait plus d'importance

et disposerait à la publier. Je craindrais surtout ces indiscrétions,

dans la pensée qu'elle pourraient neutraliser mes efforts et me rendre

moins utile. Je ne puis avoir d'influence sur le corps diplomatique

qu'autant que je semblerai impartial dans la question et faisant cause

commune avec mes collègues.»

Ainsi donc, acceptant la seconde proposition de Mademoiselle, il me

chargea de mille excuses pour elle et de la prier de trouver bon que

le rendez-vous eût lieu chez moi. Nous convînmes d'un message

insignifiant pour lui indiquer que la princesse l'y attendait.

Je fis prier monsieur Pasquier de venir me voir; je lui racontai ce

qui se passait et lui demandai si, dans le cas où Mademoiselle le

souhaiterait, il lui conviendrait de causer avec elle. Il me dit n'y

avoir aucune objection et même être bien aise qu'une occasion

s'offrît, aussi naturellement, de lui exposer quelques-unes de ses

idées et de les faire parvenir si directement à monsieur le duc

d'Orléans.

Ces préliminaires convenus, je me mis en route à l'heure fixée; et,

puisque je me suis faite l'historienne des rues, il n'est peut-être

pas inutile de remarquer l'aspect qu'elles présentaient.

Il y avait beaucoup de mouvement. On rencontrait un grand nombre de

patrouilles armées régulièrement, quoique vêtues seulement d'un

pantalon et d'une chemise comme les jours précédents, et presque

toutes conduites par quelqu'un en uniforme.

Des ordonnances à cheval portaient des ordres en grande hâte. Tout

cela entremêlé d'enfants, de femmes bien vêtues, circulant librement

et, leur livre de prières à la main, se rendant aux églises où les

offices se célébraient et dont les portes s'étaient ouvertes

précisément comme de coutume.

Tout le monde avait l'air effaré, curieux, pressé, mais pourtant calme

et rassuré. Enfin, sauf les tranchées dans les rues et l'étrange

costume des troupes, on aurait pu se croire dans la matinée d'un beau

dimanche où la population se disposait à assister à quelque

représentation extraordinaire qui, sans trop l'agiter, augmentait son

activité accoutumée. La ville avait l'aspect d'un jour de fête où la

circulation des voitures est interdite.

Je trouvai madame de Montjoie au rendez-vous, et, après un véritable

voyage dans le palais, en passant par les combles, nous arrivâmes chez

Mademoiselle. Elle était dans sa petite galerie; son cabinet, que je

traversai pour y arriver, était encore jonché des vitres et des glaces

brisées dans les journées précédentes. Les marques des balles se

faisaient voir aussi dans les boiseries.

À peine étais-je arrivée et lui expliquais-je le message de Pozzo, que

madame la duchesse d'Orléans entra toute troublée:

«Ma soeur, voilà un tel (un valet de chambre de madame la duchesse de

Berry dont j'ai oublié le nom) qui vient prendre mes commissions pour

la duchesse de Berry, que dois-je dire? Je ne peux pas refuser de le

voir.

--Dites des politesses insignifiantes; il n'y a pas besoin d'entrer en

aucun détail par un tel messager, mais n'écrivez-pas.»

Madame la duchesse d'Orléans sortit. Mademoiselle courut encore après

elle jusque dans la pièce suivante:

«Surtout, ma soeur, n'écrivez pas.

--Non, non, je vous le promets.»

Mademoiselle revint à moi en souriant: «Ma pauvre soeur est si

troublée, me dit-elle, qu'elle n'est pas en état de mesurer ses

paroles, et il ne faut s'engager d'aucun côté.»

Nous reprîmes le fil de notre discours. Mademoiselle reconnut qu'en

effet il valait mieux qu'elle vînt chez moi. Elle allait s'y rendre;

je l'accompagnerais seule, mais il me faudrait attendre. Son frère

était sorti et elle ne partirait qu'après son retour.

Madame la duchesse d'Orléans revint une seconde fois:

«Ma soeur, ma soeur, voilà Sébastiani! il est furieux, vous savez.

--Soyez tranquille, je vais le faire venir ici. Furieux ou non, il

faut bien qu'il se soumette à cette nécessité; je me charge de lui

parler.»

Elle sonna pour donner l'ordre de faire entrer le général Sébastiani

chez elle. Je sortis avec madame la duchesse d'Orléans par

l'intérieur.

Je ne saurais peindre la scène de désordre que présentait alors le

Palais-Royal. On avait profité du séjour de la famille à Neuilly pour

entreprendre d'assez grandes réparations dans plusieurs pièces. Les

parquets étaient enlevés; on marchait sur les lambourdes au milieu du

plâtre. Dans d'autres, les peintres étaient établis avec leur

attirail. Tout était démeublé; on heurtait des tapissiers portant

leurs échelles, des valets replaçant des sièges.

À travers ce désordre circulaient des gens de toute nature. On

mangeait dans toutes les pièces. Tout le monde entrait comme dans la

rue; et la garde de ce Palais, portant le costume dont j'ai déjà

parlé, formait une singulière disparate avec les lieux, si ce n'est

avec la société.

Il n'y avait pas moyen de causer dans un pareil brouhaha. Madame la

duchesse d'Orléans trouva seulement le temps de me dire, pendant notre

retraite à travers les cabinets de Mademoiselle, qu'elle était plus

tranquille sur madame la Dauphine. Elle avait rencontré monsieur le

duc de Chartres, dans la nuit précédente, près de Fontainebleau; et,

comme on n'en avait pas d'autre nouvelle, c'était la preuve qu'il ne

lui était rien arrivé de fâcheux. Elle devait avoir rejoint sa

famille.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 5 / 21 段