extrêmement considérée dans le conseil de famille où régnait l'accord
le plus parfait, s'était persuadé à elle-même n'entendre rien aux
affaires et pensait que Mademoiselle, par la rectitude de ses idées et
la force de son esprit, était beaucoup mieux appelée à s'en occuper.
Aussi se mettait-elle volontairement sous la tutelle de sa belle-soeur
dans tout ce qui semblait affaire ou parti politique à prendre.
Peut-être aussi cette attitude tenait-elle à cette délicatesse de
coeur qui, même à son insu, dirige toutes ses actions.
La Cour, surtout sous Louis XVIII (car Charles X traitait mieux les
Orléans), cherchait à établir une grande distinction entre madame la
duchesse d'Orléans, son mari et sa soeur. On lui aurait volontiers
fait une place à part si elle avait voulu l'accepter. Or, comme toutes
les contrariétés et les manifestations, qui se trouvaient sur le
chemin des heureux habitants du Palais-Royal, tenaient à cette
inimitié de la branche régnante, madame la duchesse d'Orléans se
croyait doublement obligée de faire cause commune et d'adopter, sans
réflexion, les décisions de Mademoiselle. De là, venait l'habitude de
se laisser conduire par elle et de ne jamais chercher à combattre
l'influence qu'elle pouvait avoir sur son frère, objet de leur commune
adoration. Je ne crois pas ce scrupule de madame la duchesse d'Orléans
demeuré à la reine des Français.
Il n'y a eu aucun refroidissement entre les deux princesses, mais
elles n'ont pas toujours été unanimes sur des questions importantes.
La Reine parfois a exprimé, défendu et soutenu ses opinions avec
chaleur, en cherchant à user de son crédit sur l'esprit du Roi.
Jamais sentiment n'a été plus passionné que celui de madame la
duchesse d'Orléans pour son mari. La ferme persuasion où elle est que
tout ce qu'il décide est toujours: «Wisest, discreetest, best», a été
pour elle un motif de grande consolation dans la mer orageuse où les
circonstances l'ont poussée. Elle y est entrée dans une extrême
répugnance. Elle a prié, bien sincèrement, que ce calice s'éloignât
d'elle, mais, une fois ce parti pris, elle l'a accepté complètement.
On a spéculé sur ses regrets; les partis se sont trompés; et, six
semaines après la matinée dont je viens de parler, elle me disait:
«Maintenant que cette couronne, d'épines est sur notre front, nous ne
devons plus la quitter qu'avec la vie, et nous nous y ferons tuer s'il
le faut.»
Cette énergie calme ne l'empêche pas de s'identifier avec toute la
vivacité la plus délicate, la plus exquise aux chagrins des autres, de
les apprécier et d'y compatir. L'indulgence est le fond où elle puise
constamment, le fard dont elle embellit les vertus les plus solides
qu'une femme et une reine puisse posséder.
On croira peut-être que je trace un panégyrique; ce serait à mon insu.
Je la représente telle que je la vois.
Mes relations personnelles avec Mademoiselle datent de 1816 à 1817.
J'ai toujours rendu hommage à son coeur et à son esprit, sans jamais
avoir eu pour elle ce qui peut s'appeler de l'attrait. Cependant ses
qualités sont à elle; ses inconvénients sont nés des circonstances où
elle a été placée.
Mademoiselle est la personne la plus franche et la plus incapable de
dissimulation qui se puisse rencontrer: voilà ce qui lui a fait tant
d'ennemis; Les premiers épanchements de sa jeunesse ont été accueillis
par la malveillance. Il lui en est resté de l'amertume; voilà ce qui
lui en a mérité.
Son père était charmant pour elle. Élevée par madame de Genlis, dans
des idées plus que révolutionnaires, elle l'avait vue s'avancer
graduellement dans une carrière si fatalement parcourue sans en être
effrayée. Elle était trop jeune pour en juger par elle-même alors et
elle n'a jamais voulu consentir depuis à reconnaître que ce fut celle
du crime, du crime sans excuse. On a prétendu le lui faire proclamer.
Tout le temps de son séjour auprès de madame la princesse de Conti a
été employé à obtenir d'elle une démarche où elle abandonnerait la
mémoire de son père. Forte des souvenirs de sa tendresse, elle s'était
fait une vertu de la résistance. Le résultat en a été de passer les
années de son adolescence dans la solitude de sa chambre.
Les émigrés, formant la société de madame la princesse de Conti,
refusaient de se trouver avec elle, et, de son côté, elle ne voulait
faire aucune concession. Sa tante, qui avait beaucoup d'esprit, lui
témoignait de l'affection, ne la violentait pas, ne la blâmait même
pas, mais n'avait pas le courage de la soutenir contre l'esprit de
parti.
Plus tard, elle espéra trouver auprès de sa mère une entière
sympathie, et elle arriva en Espagne toute pleine d'illusions
filiales. Elle y fut mal accueillie et trouva madame la duchesse
d'Orléans placée dans une situation si fausse que le séjour de
Barcelone lui devint bientôt insupportable. Elle dut écrire à ses
frères que sa position n'y était pas convenable. On voit combien tous
les sentiments de sa jeunesse, tous ceux qui font ordinairement la
gloire et le bonheur des filles ont été froissés. Avec ces données, on
peut, je crois, comprendre à la fois les qualités et les défauts de
Mademoiselle.
Elle est franche, parce qu'elle s'est accoutumée à ne point cacher ses
impressions, sans s'inquiéter si elles étaient opportunes ou devaient
plaire aux autres. Elle n'est pourtant pas expansive, parce qu'elle a
été repoussée par tout ce qui aurait dû, dans sa première jeunesse,
développer les facultés aimantes de son coeur.
Aussi ce coeur s'est-il donné, avec la passion la plus vive et la plus
exclusive, à son frère, le premier qui lui eût fait goûter les
douceurs de l'intimité, le seul en qui elle puisse trouver entière
sympathie pour la grande croix qui pèse sur son coeur bien plus que
sur son front. La vie et la mort de leur père sera toujours un lien
plus puissant entre eux que peut-être ils ne se l'avouent à eux-mêmes;
et, sur ce point, tous les deux, si faciles en général, ils sont
susceptibles et même rancuneux à l'excès. Jamais ils n'ont su être à
leur aise avec la famille royale, surtout avec madame la Dauphine qui,
de son côté, les a constamment traités avec une répulsion marquée.
Mademoiselle a conservé beaucoup d'amertume contre la noblesse et les
émigrés qui ont abreuvé sa jeunesse de dégoûts, comme _classes_. Son
excellent coeur leur pardonnerait à tous, pris individuellement;
mais, là encore, les formes sont contre elle et prennent l'apparence
d'une sorte de vengeance.
Cette disposition l'a poussée à chercher ses appuis parmi les gens
professant les mêmes répugnances. Elle a cru beaucoup trop, je pense,
qu'ils s'arrêtaient au même point qu'elle, et a désiré voir le pouvoir
entre leurs mains. Elle a travaillé à le leur remettre. Les Laffitte,
les Barrot, les Dupont n'ont pas eu de plus chaud partisan dans les
commencements; et la ténacité de son caractère, la volonté de _parti
pris_ en elle de ne point abandonner les gens que les circonstances
semblaient accuser et de leur toujours supposer de bonnes intentions
les lui a fait soutenir à un point qui, pendant un temps, a beaucoup
nui à son influence sur l'esprit du Roi. Elle l'a senti, elle en a
souffert; mais elle n'a pas changé. C'est ainsi qu'elle est faite.
On l'accuse d'être peu généreuse; il y a du vrai et du faux. Jusqu'à
la mort de sa mère, Mademoiselle ne possédait rien et vivait au dépens
de son frère; la parcimonie était alors une vertu.
Depuis qu'elle jouit d'un revenu considérable, elle dépense
honorablement; elle emploie des artistes, elle fait travailler dans
ses terres. Elle fait énormément de charités; mais elle n'a pas les
habitudes de la magnificence et ne sait pas dépenser royalement, même
lorsque ce serait convenable. Elle calcule trop exactement pour une
princesse. Mais aussi, au commencement de la nouvelle royauté,
lorsqu'il fut d'abord question de fixer la liste civile, le baron
Louis étant venu lui demander si elle se contenterait d'y être portée
pour un million, elle se récria, comme s'il lui faisait injure, en
protestant que sa fortune personnelle suffisait, et par delà, à tous
ses voeux.
Mademoiselle porte à ses neveux une affection que j'avais crue
complètement maternelle jusqu'à la mort du petit duc de Penthièvre. Il
avait sept ans et était presque en imbécillité.
Madame la duchesse d'Orléans fut au désespoir de cette perte.
Mademoiselle ne feint jamais un sentiment; elle était peinée du
chagrin de sa belle-soeur, mais tenait et disait la mort de cet enfant
une délivrance pour tous.
C'est la seule nuance que j'aie observée dans la tendresse des deux
soeurs pour les enfants. Peut-être même y a-t-il plus de faiblesse
dans l'affection de Mademoiselle, quoiqu'elle s'associe tout à fait à
l'excellente éducation qu'on leur donne.
Personne au monde, je crois, n'a plus complètement l'esprit d'affaires
que Mademoiselle. Elle découvre avec perspicacité le noeud de la
difficulté, s'y attache, écarte nettement toutes les circonlocutions,
n'admet pas les discours inutiles, saisit son interlocuteur et le
réduit à venir se battre, en champ clos, sur le point même. On
comprend combien ces formes ont dû paraître désagréables dans des
circonstances où presque tout le monde aurait voulu ne s'expliquer et
ne s'engager qu'à peu près.
Cette disposition de l'esprit de Mademoiselle serait une qualité
inappréciable si elle était à la tête des affaires, mais c'est un
véritable inconvénient située comme elle l'est. Son rôle aurait dû
être tout de nuance, et elle ne sait employer que les couleurs
tranchantes.
Cela lui a fait personnellement beaucoup d'ennemis. Il en est rejailli
quelque chose sur son frère dont on la croyait l'interprète. Elle s'en
est aperçue, et le désir de ne point nuire à ce frère tant aimé a gêné
ses discours et ses actions; si bien qu'une personne, dont la
franchise va jusqu'à la rudesse, a acquis la réputation d'une extrême
fausseté et qu'en poussant l'indulgence au delà des bornes ordinaires
elle passe pour haineuse.
Pendant le jugement des ministres de Charles X, je me rappelle qu'un
soir, où l'on était fort inquiet, le maréchal Gérard, qui n'a jamais
manqué une lâcheté, établissait le danger qu'il y aurait pour le Roi
de chercher à sauver monsieur de Polignac, Mademoiselle lui répondit
d'un ton que je n'oublierai jamais: «Eh bien, maréchal, s'il le faut,
nous y périrons.» Sa figure, ordinairement commune, était belle en ce
moment.
Je lui dois la justice qu'elle sait écouter la vérité, même
lorsqu'elle lui déplaît, non seulement avec patience, mais avec
l'apparence de la reconnaissance. Je ne la lui ai pas épargnée dans
maintes circonstances et, quoique nous n'ayons peut-être pas ce qu'on
appelle du goût l'une pour l'autre, elle ne m'en a que mieux traitée.
Je reviens au 1er août. Mademoiselle me chargea de ramener madame de
Valence et ses petites filles. Nous montâmes toutes quatre avec
monsieur Arago dans la voiture qui m'attendait. Je m'étais assurée la
protection spéciale des princesses pour le duc de Raguse, dans le cas
où il se trouverait en avoir besoin, et Arago avait raconté sa visite
à l'état-major, dans tous ses détails, à madame de Montjoie chez
laquelle il était resté pendant mes visites aux deux belles-soeurs.
Arrivés à la barrière, je me séparai de mes compagnes et je me rendis
directement chez Pozzo.
Il avait du monde dans son grand salon; je le fis demander. Il vint
au-devant de moi dans la pièce qui précède. Je lui dis: «J'arrive de
Neuilly, et je suis chargée de vous remercier de votre bon vouloir
dont on est fort reconnaissant.»
Je trouvai un homme tout changé de la veille, empêtré, froid, guindé.
Il me répondit: «Certainement ils ont bien raison; vous savez combien
je leur suis attaché, mais la situation est bien délicate... le Roi
est à Rambouillet... Il s'y établit... Mes collègues pensent
convenable d'aller rejoindre le souverain auprès duquel nous sommes
accrédités... Cela est au moins fort spécieux, cependant nous n'avons
pas été appelés... Cependant je ne sais que faire... Je ne sais que
leur conseiller.»
Je ne me laissai pas trop effaroucher par ce changement, car je
l'avais prévu; mais je m'attendais, j'en conviens, à plus de façons
dans le retour. Je répondis:
«Vous ferez, j'en suis bien sûre, ce qu'il y aura de plus sage et de
plus utile. À propos, je voulais vous dire aussi que Sébastiani ne
sera pas ministre. J'en ai la certitude.»
Il me regarda un instant fixement: «À eux, à la vie et à la mort,»
s'écria-t-il; et, me prenant les deux mains, il m'entraîna dans le
petit salon à gauche: «Asseyons-nous. Ils veulent régner, n'est-ce
pas?
--Ils disent que non.
--Ils ont tort. Il n'y a que cela de raisonnable; il n'y a que cela de
possible. Ils le veulent au fond et, s'ils ne le veulent pas
aujourd'hui, ils le voudront demain, parce que c'est une nécessité. Il
nous faut donc agir dans ce sens.»
J'avoue que, tout en m'attendant à un retour, cette prompte péripétie
m'avait suffoquée. Aussi en ai-je été tellement frappée que je suis
sûre de n'avoir ni ôté ni ajouté une syllabe à ces premières paroles.
Il entra ensuite dans quelques détails sur la manière dont il s'y
prendrait pour faire avorter la sotte pensée, venue à quelques-uns de
ses collègues, de se rendre à Rambouillet. La question ne lui semblait
plus ni délicate ni embarrassante; il était revenu à tous ses
arguments de la veille contre la branche aînée et en faveur de celle
d'Orléans. Il était impossible d'être plus clair et plus logique.
Après beaucoup de considérations générales, il me donna des
instructions de détail sur la meilleure conduite à tenir vis-à-vis du
corps diplomatique.
Je lui demandai s'il me permettait de dire que ces conseils venaient
de lui. Non seulement il me permettait, mais il m'en priait, aussi
bien que d'y ajouter les expressions de son plus entier dévouement. Il
me répéta encore plusieurs fois: «Ils doivent régner et en proclamer
hautement la volonté.»
Nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde. Il attendait ses
collègues pour décider du parti à prendre. Fallait-il rester à Paris
ou se rendre à Rambouillet? Sans doute, ils durent trouver une grande
différence entre cette conférence et les conversations du matin.
Si l'incurie qui a accompagné toutes les démarches de la Cour n'avait
pas fait négliger de prévenir le corps diplomatique en quittant
Saint-Cloud, il est bien probable, d'après les dispositions où j'avais
trouvé Pozzo, que l'avis de ceux qui voulaient rejoindre le Roi aurait
prévalu et que le départ aurait été décidé avant mon retour de
Neuilly.
Mais, depuis le lundi où monsieur de Polignac avait déclaré, dans une
si pleine confiance, _la France préparée à subir toutes les volontés
du Roi_, il n'avait pris la peine de communiquer, sur quoi que ce
soit, avec aucun des ambassadeurs, pas même avec ses plus affidés,
comme messieurs d'Appony et de Sales qui approuvaient pleinement les
ordonnances. Au reste, l'espèce de honte où ils étaient d'être tombés
dans cette erreur leur fit renoncer plus facilement au projet du
départ. Ils l'avaient formé avec le Nonce. Castelcicala hésitait. Sir
Charles Stuart s'y opposait. Pozzo, en entraînant monsieur de Werther,
trancha la question de ce côté. Mais l'argument le plus concluant à
faire valoir dans leurs idées diplomatiques porta sur ce qu'ils
n'avaient pas été appelés par Charles X. L'habileté consiste à parler
à chacun le langage qu'il convient.
Aussitôt mon arrivée chez moi, j'écrivis le résultat de ma
conversation avec l'ambassadeur de Russie, et je l'expédiai tout de
suite à Neuilly.
Pendant mon absence, il était venu plusieurs personnes chez moi, entre
autres madame Récamier. Elle m'avait attendu longtemps et avait fini
par laisser sur ma table un petit billet où elle me témoignait un
grand regret de ne m'avoir pas trouvée et un vif désir de causer avec
moi d'une personne qu'elle voyait, à regret, bien irritée.
Je compris facilement qu'il s'agissait de monsieur de Chateaubriand.
Précisément, il en avait été question le matin dans ma conversation
avec Mademoiselle, et nous étions convenues qu'il serait bien
désirable de le rallier aux intérêts du pays. Je le connaissais trop
pour le croire un auxiliaire fort utile, mais je le savais un
adversaire formidable.
Monsieur de Chateaubriand est un homme qu'on n'acquiert qu'en se
mettant complètement sous sa tutelle, et encore s'ennuierait-il
bientôt de conduire dans une route facile. Il appellerait cela suivre
une ornière et voudrait se créer des obstacles, pour avoir l'amusement
de les franchir.
J'étais par trop fatiguée pour songer à aller chez madame Récamier où
je ne pouvais arriver qu'à pied. Je remis au lendemain à m'occuper de
son billet. D'ailleurs, il était plus de six heures; la matinée était
achevée.
Je vis assez de monde dans la soirée. On me fit beaucoup de récits
contradictoires sur ce qui s'était passé à l'Hôtel de Ville et à la
Chambre; j'en conserve un faible souvenir. Je me rappelle seulement
qu'Alexandre de Laborde nous arriva dans des transports de joie qui
nous révoltèrent et nous impatientèrent.
L'impression des gens avec lesquels je vivais était grave et triste:
nous voyions, dans ce qui se passait, un résultat nécessaire des
fautes commises; mais ce résultat nous apparaissait comme une fatalité
sur laquelle on devait gémir tout en s'évertuant pour éviter qu'elle
ne devint une calamité plus grande en jetant le pays dans l'anarchie.
Personne n'était plus attristé ni plus effrayé que monsieur Pasquier;
je lui dois cette justice. J'avouerai, avec la même franchise, que ses
craintes me semblaient un peu exagérées. Appuyée sur ma _Glorious
Revolution_ de 1688, le chemin me paraissait devoir être plus facile
qu'il ne s'est trouvé.
(1er AOÛT.)
Le dimanche 1er août, madame de Montjoie entra dans ma chambre à sept
heures du matin. Elle me dit que Mademoiselle voulait causer avec
Pozzo: s'il consentait à venir au Palais-Royal, il pourrait y entrer
par une porte très éloignée du palais; si cependant il y avait
objection, Mademoiselle offrait de venir le rencontrer chez moi; si le
premier arrangement lui convenait, il sortirait avec moi, ayant l'air
de me donner le bras pour nous promener aux Tuileries. Nous
gagnerions la rue Saint-Honoré. Madame de Montjoie nous attendrait
dans une boutique voisine de la porte où nous devions entrer et nous
conduirait par les détours de l'intérieur. Quelle que fût la décision
de Pozzo, je promis d'être de ma personne fidèle au rendez-vous.
J'écrivis à l'ambassadeur de venir tout de suite chez moi. Je lui
racontai la visite de madame de Montjoie. Il serait enchanté, me
répondit-il, de voir Mademoiselle et de causer avec elle; il y tenait
même beaucoup. Mais il ajouta: «Il est impossible, dans l'état où l'on
se trouve au Palais-Royal, avec le désordre, le mouvement qui y
règnent, que je ne sois pas rencontré et reconnu par quelqu'un. Le
mystère même apporté à cette conférence y donnerait plus d'importance
et disposerait à la publier. Je craindrais surtout ces indiscrétions,
dans la pensée qu'elle pourraient neutraliser mes efforts et me rendre
moins utile. Je ne puis avoir d'influence sur le corps diplomatique
qu'autant que je semblerai impartial dans la question et faisant cause
commune avec mes collègues.»
Ainsi donc, acceptant la seconde proposition de Mademoiselle, il me
chargea de mille excuses pour elle et de la prier de trouver bon que
le rendez-vous eût lieu chez moi. Nous convînmes d'un message
insignifiant pour lui indiquer que la princesse l'y attendait.
Je fis prier monsieur Pasquier de venir me voir; je lui racontai ce
qui se passait et lui demandai si, dans le cas où Mademoiselle le
souhaiterait, il lui conviendrait de causer avec elle. Il me dit n'y
avoir aucune objection et même être bien aise qu'une occasion
s'offrît, aussi naturellement, de lui exposer quelques-unes de ses
idées et de les faire parvenir si directement à monsieur le duc
d'Orléans.
Ces préliminaires convenus, je me mis en route à l'heure fixée; et,
puisque je me suis faite l'historienne des rues, il n'est peut-être
pas inutile de remarquer l'aspect qu'elles présentaient.
Il y avait beaucoup de mouvement. On rencontrait un grand nombre de
patrouilles armées régulièrement, quoique vêtues seulement d'un
pantalon et d'une chemise comme les jours précédents, et presque
toutes conduites par quelqu'un en uniforme.
Des ordonnances à cheval portaient des ordres en grande hâte. Tout
cela entremêlé d'enfants, de femmes bien vêtues, circulant librement
et, leur livre de prières à la main, se rendant aux églises où les
offices se célébraient et dont les portes s'étaient ouvertes
précisément comme de coutume.
Tout le monde avait l'air effaré, curieux, pressé, mais pourtant calme
et rassuré. Enfin, sauf les tranchées dans les rues et l'étrange
costume des troupes, on aurait pu se croire dans la matinée d'un beau
dimanche où la population se disposait à assister à quelque
représentation extraordinaire qui, sans trop l'agiter, augmentait son
activité accoutumée. La ville avait l'aspect d'un jour de fête où la
circulation des voitures est interdite.
Je trouvai madame de Montjoie au rendez-vous, et, après un véritable
voyage dans le palais, en passant par les combles, nous arrivâmes chez
Mademoiselle. Elle était dans sa petite galerie; son cabinet, que je
traversai pour y arriver, était encore jonché des vitres et des glaces
brisées dans les journées précédentes. Les marques des balles se
faisaient voir aussi dans les boiseries.
À peine étais-je arrivée et lui expliquais-je le message de Pozzo, que
madame la duchesse d'Orléans entra toute troublée:
«Ma soeur, voilà un tel (un valet de chambre de madame la duchesse de
Berry dont j'ai oublié le nom) qui vient prendre mes commissions pour
la duchesse de Berry, que dois-je dire? Je ne peux pas refuser de le
voir.
--Dites des politesses insignifiantes; il n'y a pas besoin d'entrer en
aucun détail par un tel messager, mais n'écrivez-pas.»
Madame la duchesse d'Orléans sortit. Mademoiselle courut encore après
elle jusque dans la pièce suivante:
«Surtout, ma soeur, n'écrivez pas.
--Non, non, je vous le promets.»
Mademoiselle revint à moi en souriant: «Ma pauvre soeur est si
troublée, me dit-elle, qu'elle n'est pas en état de mesurer ses
paroles, et il ne faut s'engager d'aucun côté.»
Nous reprîmes le fil de notre discours. Mademoiselle reconnut qu'en
effet il valait mieux qu'elle vînt chez moi. Elle allait s'y rendre;
je l'accompagnerais seule, mais il me faudrait attendre. Son frère
était sorti et elle ne partirait qu'après son retour.
Madame la duchesse d'Orléans revint une seconde fois:
«Ma soeur, ma soeur, voilà Sébastiani! il est furieux, vous savez.
--Soyez tranquille, je vais le faire venir ici. Furieux ou non, il
faut bien qu'il se soumette à cette nécessité; je me charge de lui
parler.»
Elle sonna pour donner l'ordre de faire entrer le général Sébastiani
chez elle. Je sortis avec madame la duchesse d'Orléans par
l'intérieur.
Je ne saurais peindre la scène de désordre que présentait alors le
Palais-Royal. On avait profité du séjour de la famille à Neuilly pour
entreprendre d'assez grandes réparations dans plusieurs pièces. Les
parquets étaient enlevés; on marchait sur les lambourdes au milieu du
plâtre. Dans d'autres, les peintres étaient établis avec leur
attirail. Tout était démeublé; on heurtait des tapissiers portant
leurs échelles, des valets replaçant des sièges.
À travers ce désordre circulaient des gens de toute nature. On
mangeait dans toutes les pièces. Tout le monde entrait comme dans la
rue; et la garde de ce Palais, portant le costume dont j'ai déjà
parlé, formait une singulière disparate avec les lieux, si ce n'est
avec la société.
Il n'y avait pas moyen de causer dans un pareil brouhaha. Madame la
duchesse d'Orléans trouva seulement le temps de me dire, pendant notre
retraite à travers les cabinets de Mademoiselle, qu'elle était plus
tranquille sur madame la Dauphine. Elle avait rencontré monsieur le
duc de Chartres, dans la nuit précédente, près de Fontainebleau; et,
comme on n'en avait pas d'autre nouvelle, c'était la preuve qu'il ne
lui était rien arrivé de fâcheux. Elle devait avoir rejoint sa
famille.