Pozzo vint chez moi. Monsieur de Glandevès lui raconta les détails de

sa visite à Saint-Cloud, et il en revint à son antienne du matin et de

la veille: ces gens-là étaient perdus, finis; Neuilly présentait la

seule ressource qui pouvait sauver le pays. Je lui parlai de l'état de

monsieur de Mortemart: «C'est un brave et excellent homme, me dit-il;

fût-il en pleine santé, il n'est pas de force dans ces conjonctures.

D'ailleurs, personne ne le serait avec ces gens-là.»

Pozzo me quitta de bonne heure. Plusieurs personnes passèrent dans mon

salon; j'ai oublié quelles elles étaient. Monsieur Pasquier arriva

tard; il avait vu monsieur de Mortemart dans son lit très souffrant

d'un violent accès de fièvre. Rien de ce qui s'était passé à l'Hôtel

de Ville, ni à la Chambre des députés, n'était favorable à sa

mission.

Le petit nombre de pairs, réunis au Luxembourg, s'y seraient

volontiers ralliés; mais ils sentaient combien ils auraient peu

d'influence dans ces circonstances. La république, dont personne ne

voulait, devenait imminente si on ne prenait promptement un parti, et,

sous un nom ou sous un autre, ce parti ne pouvait venir que de

Neuilly.

On savait vaguement que des démarches avaient été faites de ce côté.

Enfin, à près de minuit, monsieur de Fréville vint nous apprendre

l'arrivée de monsieur le duc d'Orléans au Palais-Royal. Un

gouvernement provisoire était décidé. Le prince en serait le chef; les

ministres étaient désignés et le général Sébastiani nommé ministre des

affaires étrangères.

Je m'écriai combien c'était un choix fatal. Je connaissais l'aversion

de Pozzo pour lui et l'intensité de ces haines corses. Il suffirait de

ce nom pour le rendre aussi hostile à monsieur le duc d'Orléans qu'il

lui était favorable jusqu'à présent. Son influence sur le corps

diplomatique, dont il disposait en grande partie, préparait un

obstacle énorme. Tout le monde le reconnut, en signalant l'importance

d'en avertir au Palais-Royal. On m'engagea à en prévenir; mais il

était minuit et les nominations devaient, disait-on, être connues le

lendemain matin!...

Ici a commencé l'espèce de petit rôle politique que j'ai pu jouer dans

ces grands événements. Il n'était ni prévu, ni préparé, et il n'a duré

qu'un jour. Le parti carliste en a eu révélation et m'en a su plus

mauvais gré qu'il n'était juste. J'y ai été entraînée, sans

préméditation, par la force des choses, mais peut-être ai-je, en

effet, facilité, dans les premiers moments, l'établissement de la

nouvelle royauté, pour laquelle l'ambassadeur de Russie s'est déclaré

ouvertement. J'aurais gardé un silence éternel sur toute cette

transaction, si lui-même n'en avait parlé le premier.

(31 JUILLET.)

Le samedi 31 juillet, au point du jour et après y avoir bien réfléchi

toute la nuit, je me décidai à écrire à madame de Montjoie. Je lui

rappelai le propos de monsieur de Sémonville, notre causerie du mardi;

il était étrange de voir ce qui, le mardi, était un simple commérage

entre deux femmes, devenu, dès le vendredi, de l'histoire.

Je lui demandai ensuite si on savait assez au Palais-Royal la profonde

aversion de Pozzo pour le général Sébastiani, et à quel point sa

nomination aliénerait infailliblement l'ambassadeur qui était dans les

meilleures dispositions. J'ajoutai que, si je savais une heure où je

ne gênerais pas, je serais bien tentée d'affronter les barricades et

d'aller reprendre ma conversation du mardi.

J'envoyai ce billet au Palais-Royal. On me rapporta pour réponse que

tout le monde était à Neuilly, mais mon billet allait y être porté. Je

crus que monsieur de Fréville s'était trompé en nous disant, la veille

au soir, monsieur le duc d'Orléans arrivé au Palais-Royal. Il y était

pourtant; mais rien n'était encore décidé et on gardait le secret sur

sa présence.

Je reçus une lettre de ma mère; elle m'était apportée par le régisseur

de Pontchartrain, Moreau. Il avait laissé son cabriolet en dehors des

barrières et se faisait fort de m'emmener, si je voulais y consentir.

Ma mère m'en sollicitait. Elle voyait déjà un de ses enfants assiégé

et affamé par l'autre et se reportait au temps de la Henriade, avec

toute la vivacité de son imagination. Ces malheurs semblaient d'autant

moins présumables cependant que Moreau m'annonça l'abandon de

Saint-Cloud.

Le Roi se retirait; la route de Versailles était couverte de troupes,

ayant l'air consterné et semant des déserteurs par groupes de tous les

côtés. J'allai porter cette nouvelle à monsieur Pasquier. Je trouvai

chez lui le duc de Broglie. Il savait déjà la retraite sur

Rambouillet; l'un et l'autre m'engagèrent fort à rester à Paris, comme

dans le lieu où il pouvait y avoir le plus de sécurité.

Monsieur de Broglie y avait appelé sa femme et ses enfants. J'étais

facile à persuader, car je prenais trop d'intérêt aux événements pour

souhaiter m'éloigner. Je retournai donc chez moi pour écrire à ma mère

et lui expliquer mes objections à partir, et surtout à suivre la

route, encombrée d'obstacles, sur laquelle Moreau offrait de me

conduire.

En passant, j'entrai chez madame de Rauzan. Elle était informée du

départ; son père lui avait fait dire, par un de ses gens, que la Cour

allait passer quelques, jours à Trianon. Elle m'avait apprit la scène

qui avait eu lieu entre monsieur le Dauphin et le duc de Raguse et

même avec exagération.

Nous échangeâmes nos craintes sur la disposition où pourrait être le

maréchal, après un pareil éclat, de quitter la Cour et de revenir à

Paris sans calculer les dangers personnels qu'il y courait. Cette

circonstance fut cause qu'en écrivant à ma mère je la priai de tâcher

de faire savoir au maréchal la position où il se trouvait dans Paris

et de lui faire parvenir de l'argent pour s'éloigner, dans le cas où

il se séparerait du Roi, s'il s'en trouvait dépourvu.

En effet, ce même Moreau, qui était venu me chercher à Paris, alla le

lendemain de Pontchartrain à Rambouillet, parvint jusqu'au maréchal,

lui porta de l'argent et lui offrit de l'emmener par les bois jusqu'au

pavillon qu'il habitait où il aurait pu être très bien caché. Le

maréchal hésita, puis se décida à rester. L'autre parti lui aurait-il

mieux tourné? Je ne le pense pas. Il lui valait mieux accomplir son

sort et rester à son poste; mais j'ignorais alors si ce poste était

tenable.

Tandis que j'écrivais à ma mère, il m'arrivait visite sur visite. Tout

le monde était au désespoir, car rien ne se décidait, rien ne se

publiait.

Les mêmes gens, qui depuis ont dit, soutenu, imprimé que monsieur le

duc d'Orléans était tellement nécessaire qu'il pouvait se faire prier

longtemps et n'accepter qu'aux conditions les plus avantageuses,

s'alarmaient, se désolaient alors de chaque heure de retard et

s'impatientaient hautement de ce qu'il ne se jetait pas tout à travers

le mouvement. «Qu'il commence par s'emparer du pouvoir, disaient-ils,

on s'expliquera plus tard.» C'était l'opinion la plus générale: je

conviens l'avoir partagée. L'anarchie nous arrivait de tous les côtés

et me semblait le pire des maux.

Arago survint tout bouleversé. Ses efforts étaient dépassés. Il

quittait une réunion de jeunes gens qui se disposaient à proclamer la

république. Puis vint la duchesse de Rauzan apportant la même

nouvelle. Moreau aussi l'avait recueillie dans la rue et en faisait un

nouvel argument pour m'emmener. Cependant je résistai, et je

l'expédiai avec ma réponse. Dans ce moment, je reçus celle de madame

de Montjoie: «Votre billet, me disait-elle, ne m'est parvenu qu'à dix

heures; il est déjà sous les yeux de monsieur le duc d'Orléans. Venez,

venez, très chère; on vous attend ici avec la plus vive et la plus

tendre impatience.»

Je voulus questionner le messager; il était reparti. Le billet était

daté de Neuilly, dix heures et demie. Comment y aller? Toute

circulation, en voiture, était impossible.

Arago et madame de Rauzan me pressèrent également de m'y rendre, de

peindre l'état des choses et de hâter un dénouement. Après quelques

instants d'hésitation, je me décidai à me mettre en route à pied.

Arago me donnait le bras.

Je dis à madame de Rauzan, qui m'aidait à nouer mon chapeau tant elle

était pressée de m'expédier: «Soyez-moi témoin que je ne vais pas à

Neuilly comme orléaniste, mais comme bonne française, voulant la

tranquillité du pays.» Elle me souhaita tout succès et me répondit que

ma mission était une oeuvre de charité.

Arrivés à la place Beauvau, nous entendîmes lire la proclamation

manuscrite du lieutenant général du royaume, celle qui disait: «La

Charte sera une vérité.» L'homme qui la publiait s'arrêtait, de cent

pas en cent pas, pour renouveler cette lecture.

Les groupes se formaient autour de lui. Voici les faits dont j'ai été

témoin. On l'écoutait avec une grande anxiété; elle ne produisait ni

joie ni enthousiasme, mais un extrême soulagement. Chacun retournait

très calmement à ses affaires, comme ayant reçu une solution

satisfaisante à une question dont il était vivement inquiet, et

respirant plus librement. Cette impression m'a paru tout à fait

générale; mais, il ne faut pas l'oublier, je parle seulement de ce que

j'ai vu. Il est possible que, dans d'autres quartiers, elle ait été

toute différente.

Il me faut encore m'arrêter en route, pour raconter une circonstance

dont j'ai été témoin. Je ne me la rappelle jamais sans émotion.

Nous suivions péniblement la rue du Roule, ayant à gravir les

barricades aussi bien que la montagne.

Nous fûmes atteints par un groupe, en tête duquel marchait un élève de

l'École polytechnique sortant à peine de l'enfance. Il tenait son épée

à la main et, en l'agitant, répétait d'une voix grave et sonore:

«Place aux braves.» Toutes les barricades s'abaissaient, en un clin

d'oeil, pour laisser passer une patrouille armée, au milieu de

laquelle était porté un blessé sur une civière. Ce cortège nous eut

bientôt dépassés. Cependant nous hâtâmes le pas pour profiter de la

route qui s'ouvrait devant lui, et qui se refermait aussitôt. Près

d'arriver à l'hôpital Beaujon, il s'arrêta; il y eut un moment

d'hésitation et quelques paroles échangées. La civière fut posée à

terre; le jeune élève qui, par l'élévation du terrain, si rapide en

cet endroit, se trouvait dominer toute la scène, allongea son bras et

son épée, et, de cette belle voix, si grave et si sonore que j'avais

déjà remarquée, dit avec l'expression la plus pénétrée: «Paix aux

braves!» Tout ce qui était dans la rue, y compris l'escorte populaire

qui formait le cortège, s'agenouilla. Après un instant de

recueillement, la civière fut relevée et le convoi retourna sur ses

pas. Il faut ajouter que l'uniforme et le bonnet, posés sur la

civière, indiquaient clairement le blessé, qui venait d'expirer en se

rendant à l'hôpital, comme étant un grenadier de la garde royale. Je

ne pense jamais à cette scène sans éprouver un véritable

attendrissement.

Un de mes motifs, pour aller à Neuilly, était de ménager au duc de

Raguse la protection spéciale des princesses, s'il se trouvait dans

une position aventureuse, à la suite de ce qui s'était passé à

Saint-Cloud. Nous convînmes, Arago et moi, que tous deux nous

parlerions de lui. Il devait rapporter les conversations qu'il avait

eues avec lui à l'Académie et aux Tuileries.

Nous arrivâmes enfin à Neuilly. Madame de Dolomieu m'attendait dans

la cour. Je n'en pouvais plus; il faisait une chaleur assommante. Elle

me mena chez madame de Montjoie pour me reposer un instant. Mais

Mademoiselle y arriva aussitôt; elle m'emmena dans son cabinet, après

avoir échangé quelques mots de politesse avec Arago. Elle était dans

un état d'excitation visible, mais pourtant calme et avec l'air très

résolu. Elle me montra un billet de son frère, écrit au crayon; il

était à peu près en ces termes: «Il n'y a pas à hésiter; il ne faut

pas aliéner Pozzo. Sébastiani ne sera pas nommé. Tâchez de le faire

savoir.» Je me chargeai volontiers de cette commission.

On ignorait encore à Neuilly la proclamation que j'avais entendu lire

en chemin. Je me rappelais assez exactement les termes et je les

rapportai à Mademoiselle. Dès l'intitulé: «Proclamation du Lieutenant

général», elle m'arrêta:

«Du Lieutenant général? vous vous trompez, ma chère.

--Non, Mademoiselle; je l'ai entendu trois ou quatre fois et j'en suis

sûre.

--Il comptait ne prendre que le titre de commandant de Paris.

--Il aura été entraîné par le voeu général. Il faut qu'il puisse

commander hors Paris, comme dans son enceinte; il n'y a qu'une pensée

là-dessus» (et, à cette époque, cela était parfaitement exact). Je

citai à Mademoiselle toutes les personnes que j'avais vues la veille,

et le jour même: depuis madame de Rauzan et sa coterie jusqu'aux

défenseurs des barricades, tous réclamaient l'intervention de monsieur

le duc d'Orléans.

Mademoiselle l'admettait complètement nécessaire; mais, selon elle,

une seule démarche était indispensable et le devoir y était clair. Il

fallait se jeter à travers les combattants pour arrêter l'effusion du

sang, conjurer la guerre civile, faire poser les armes et rétablir

partout l'ordre et la tranquillité.

Elle en était si persuadée que, lorsque la veille on était venu

chercher son frère, en assurant les esprits disposés à lui laisser

jouer le rôle de pacificateur, voyant que son absence y apportait un

retard matériel, elle avait offert de se rendre à Paris, si elle

pouvait y être de la moindre utilité au rétablissement de la sécurité

publique. Elle pensait, et c'était l'avis de son frère, qu'il n'y

avait pas à hésiter sur cette première démarche, mais qu'il fallait

s'emparer du pouvoir au titre le plus modeste, de façon à

n'effaroucher personne. Par là on se trouverait en mesure d'agir

suivant les circonstances, et les partis, pris à tête reposée,

valaient toujours mieux que ceux improvisés dans des moments d'une si

vive agitation.

Nous causâmes de tout ce qui passait à Paris et à Saint-Cloud. Elle

savait le départ et la marche sur Rambouillet, quoique Trianon fût le

lieu officiellement désigné. Elle savait aussi la scène faite par

monsieur le Dauphin au duc de Raguse. Je ne sais si ces nouvelles

étaient venues directement à Neuilly, ou avaient passé par Paris.

Pendant que nous causions, madame de Dolomieu vint me chercher de la

part de madame la duchesse d'Orléans.

«Allez vite chez ma soeur, me dit Mademoiselle, et tâchez de la

remonter un peu; elle est dans un état terrible.»

Je suivis madame de Dolomieu jusque chez la princesse où j'entrai

seule. Elle était dans sa chambre à coucher, en robe de chambre et en

papillotes, assise dans un grand fauteuil, le dos tourné au jour, la

princesse Louise, à genoux devant elle, la tête appuyée sur un bras

du fauteuil: toutes deux étaient en larmes. Madame la duchesse

d'Orléans me tendit la main et, m'attirant à elle, s'appuya sur moi et

se mit à sangloter. La jeune princesse se leva et sortit; je pris sa

place.

Sa mère continua à se tenir serrée contre moi en répétant à travers

ses pleurs: «Oh! quelle catastrophe! quelle catastrophe!... et nous

aurions pu être à Eu!»

Je parvins à la calmer un peu. Je lui parlai du voeu si généralement

exprimé, du beau rôle que monsieur le duc d'Orléans avait à jouer, de

la manière dont il était désiré par tout le monde (je le croyais et,

de plus, cela était vrai, je dois le redire encore), du bon effet de

la proclamation. Je la lui répétai.

Elle ne s'arrêta pas au titre, mais elle fut frappée de l'expression:

_La Charte sera une vérité._ Elle l'approuva. Elle me parla de son

mari, de la pureté de ses intentions avec l'adoration qu'elle lui

porte. Je me hasardai à lui dire:

«Eh bien! madame, la France serait-elle donc si malheureuse de se

trouver entre de pareilles mains, si notre Guillaume III s'appelait

Philippe VII?

--Dieu garde! Dieu garde! ma chère, ils l'appelleraient usurpateur,»

et elle recommença à sangloter.

«Sans doute, madame, on l'appellerait usurpateur, et on aurait raison,

mais, si on l'appelait conspirateur, on aurait tort. Il n'y a que cela

de répréhensible dans l'usurpation, et les contemporains même l'en

disculperaient.

--Oh oui! assurément, il n'a pas conspiré! Qui le sait mieux que le

Roi? Avec quelle bonne foi, quelle conscience ne lui a-t-il pas

toujours parlé! Il n'y a pas encore un mois, à Rosny, ils ont eu

ensemble une conversation de plus d'une heure et demie, et, en la

terminant, il a dit à mon mari: «Croyez bien que j'envisage ma

position tout à fait comme vous; hors la Charte, point de salut, j'en

suis bien persuadé et je vous donne ma parole que rien ne me décidera

à en sortir»... Et puis il fait ces ordonnances!»

Une des premières paroles de madame la duchesse d'Orléans avait été

pour me demander si j'avais entendu parler de madame la Dauphine. Elle

y revint de nouveau lorsqu'elle se fut un peu calmée. La sachant en

route pour revenir à Saint-Cloud, elle en était très inquiète.

Depuis le dimanche précédent, où monsieur le duc d'Orléans avait été

faire sa cour au Roi, il n'y avait eu aucune communication officielle

entre Saint-Cloud et Neuilly. On y avait appris le coup d'État par le

_Moniteur_ du lundi.

Dans la nuit du jeudi au vendredi, on leur avait fait parvenir un

billet anonyme, portant que les ordres étaient donnés pour faire

marcher un corps dégroupes sur Neuilly, enlever monsieur le duc

d'Orléans et l'emmener à Saint-Cloud, afin, de l'y retenir comme une

espèce d'otage. Sur cet avis, le prince était monté à cheval, et avait

passé toute la journée éloigné de Neuilly.

Madame la duchesse d'Orléans était tellement préoccupée de cette idée

d'appel à Saint-Cloud que, lorsque, la veille, le jeune Gérard était

venu de l'Hôtel de Ville pour solliciter monsieur le duc d'Orléans de

se rendre à Paris, elle l'avait reçu, l'avait pris pour monsieur de

Champagny, l'aide de camp de monsieur le Dauphin, et lui avait répondu

en conséquence. Us avaient joué pendant deux minutes aux propos

interrompus.

Elle me raconta comment, aussitôt que monsieur le duc d'Orléans avait

su qu'on réclamait sa présence pour arrêter le désordre, il ne s'était

pas permis d'hésiter. Il lui avait dit: «Amélie, tu sais si j'ai

craint ce moment; je ne le prévoyais que trop! Mais le voilà arrivé.

La route du devoir est claire; il faut la suivre et sauver le pays,

car lui seul est dans le bon droit.»

Elle lui avait répondu: «Va, mon ami; je n'ai pas d'inquiétude, tu

feras toujours ce qu'il y aura de mieux», et puis la pauvre femme se

remettait à pleurer de plus bel: «Ah! ma chère amie, notre bonheur est

fini; j'ai été trop heureuse», et, joignant les mains: «Mon Dieu,

j'espère n'en avoir, pas été ingrate, j'en ai bien joui, mais je vous

en ai bien remercié!» Et puis encore, et encore, et toujours des

larmes.

Je l'engageai à se laisser moins abattre. Monsieur le duc d'Orléans,

lui représentai-je, aurait besoin de toute sa fermeté; rien ne serait

plus propre à la lui faire perdre que ce désespoir de la personne

qu'il chérissait le plus au monde. Elle me répondit qu'elle le sentait

bien; elle s'abandonnait ainsi devant moi, mais elle présenterait une

autre contenance lorsqu'il le faudrait: la gloire et le bonheur de son

mari avaient toujours été les premiers intérêts de sa vie et elle ne

leur manquerait pas. Je la pressai beaucoup de se rendre à Paris:

«Montez en voiture, madame, avec tous vos enfants, vos voitures de

gala, vos grandes livrées; les barricades s'abaisseront devant elles.

Le peuple flatté de cette confiance vous accueillera avec transport;

vous arriverez au Palais-Royal au milieu des acclamations; il n'y a

pas à hésiter.

--Si mon mari me le prescrit, j'irai certainement comme vous le dites.

Mais, ma chère, cela me répugnera beaucoup; cela aura l'air d'une

espèce de triomphe... de nargue... vous entendez, pour les autres.

J'aimerais bien mieux arriver au Palais-Royal où je veux aller

rejoindre mon mari le plus tôt possible, sans que cela fasse aucun

effet.

--Je comprends la délicatesse de Madame, mais je ne crois pas ce

moment destiné aux nuances. Tout ce qui consacre la popularité des

Orléans et prouve combien le pays les réclame me semble utile à son

salut.»

Madame la duchesse d'Orléans, avec sa bonté accoutumée, s'était fort

préoccupée de ma fatigue et de l'extrême chaleur que j'avais eue en

venant à Neuilly. Elle m'avait fait préparer une voiture pour

retourner jusqu'à la barrière. On vint avertir qu'elle était prête.

La princesse voulait encore me retenir; mais je lui fis comprendre

combien il pouvait être essentiel que je visse Pozzo le plus tôt

possible. Elle me fit promettre de revenir le lendemain, soit à

Neuilly, soit au Palais-Royal où elle espérait être, et je sortis.

Je trouvai un valet de chambre de Mademoiselle qui m'attendait pour me

ramener chez elle. Elle me demanda comment j'avais laissé sa belle

soeur; je lui répondis: «Un peu plus calme, mais bien affectée.»

Il me fut évident que les deux princesses, malgré leur intimité

habituelle, ne s'entendaient pas dans ce moment.

Je répétai à Mademoiselle ce que j'avais osé conseiller à madame la

duchesse d'Orléans sur son entrée dans Paris. Je ne lui trouvai pas,

j'en dois convenir, les mêmes genres de répugnances; mais c'était une

démarche trop importante, me dit-elle, pour en prendre l'initiative

sans l'ordre de son frère.

Cela était vrai, mais, si la demande avait été faite, il ne fallait

qu'une heure pour avoir la réponse; pendant ce temps on aurait préparé

les voitures; et l'arrivée de sa famille, portée sur les bras du

peuple, comme cela serait arrivé infailliblement, aurait fourni un

excellent argument à monsieur le duc d'Orléans contre un petit noyau

de factieux auquel on donnait trop d'importance, parce que lui seul

parlait et se montrait.

Le sort en décida autrement. Les princesses arrivèrent au Palais-Royal

à minuit, à pied, ayant été en omnibus aussi loin que les barricades

le permettaient, et sans être reconnues. Je ne puis m'empêcher de

regretter encore qu'on n'ait pas, ce jour-là, préféré la marche

indiquée par mon zèle.

Quoique dans ma conversation avec Mademoiselle nous n'eussions pas été

au delà du Lieutenant général et qu'avec sa belle-soeur j'eusse

prononcé le mot de Philippe VII, je n'en partais pas moins persuadée

que Mademoiselle désirait vivement voir la couronne de France sur le

front de son frère, tandis que madame la duchesse d'Orléans

envisageait cet avenir avec répugnance et terreur.

C'est peut-être le moment de dire mes rapports avec les deux

princesses d'Orléans, et comment je comprends leur caractère.

La tourmente révolutionnaire ayant jeté mes parents à Naples, j'étais

souvent appelée auprès des filles de la Reine. Mon âge se trouvait

plus rapproché de celui de madame Amélie; c'était avec elle que je

jouais le plus souvent. Elle me distinguait de ses autres petites

compagnes. Ceci se passait en 1794 et 1795.

À son arrivée en France, vingt ans après, madame la duchesse d'Orléans

n'avait pas oublié cette camaraderie d'enfance. Elle donnait un

caractère particulier aux relations qui s'établirent entre nous. J'eus

occasion de les cultiver pendant le temps où, mon père étant

ambassadeur en Angleterre, la famille d'Orléans vivait dans une sorte

d'exil aux environs de Londres.

Ceci explique comment, sans être commensale du Palais-Royal, j'y étais

souvent plus avant dans les confidences des chagrins et des

contrariétés de la famille que les personnes dont les habitudes

pouvaient sembler plus intimes.

Je ne saurais assez exprimer la profonde vénération et le tendre

dévouement que j'éprouve pour madame la duchesse d'Orléans. Adorée par

son mari, par ses enfants, par tout ce qui l'entoure, le degré

d'affection, de vénération qu'elle inspire est en proportion des

occasions qu'on a de l'approcher. La tendre délicatesse de son coeur

n'altère ni l'élévation de ses sentiments, ni la force de son

caractère. Elle sait merveilleusement allier la mère de famille à la

princesse; et, quoiqu'elle traite tout le monde avec les apparences

d'une bienveillance qui lui est naturelle, cependant c'est avec des

nuances si habilement marquées que chacun peut reconnaître sa place

sur un plan différent.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 4 / 21 段