Monsieur de Glandevès me raconta aussi le désespoir de ce pauvre

maréchal, et la façon dont il était entouré et dominé par les

ministres qui ne lui laissaient aucune initiative, tout en n'ayant

rien préparé. À chaque instant, il lui arrivait des officiers:

«Monsieur le maréchal, la troupe manque de pain.

--Monsieur le maréchal, il n'y a pas de marmite pour faire la soupe.

--Monsieur le maréchal, les munitions vont manquer.

--Monsieur le maréchal, les soldats périssent de soif, etc., etc.»

Pour remédier à ce dernier grief, le maréchal supplia qu'on donnât du

vin des caves du Roi pour soutenir la troupe, sans pouvoir l'obtenir.

Ce fut Glandevès qui fit apporter deux pièces de son vin pour

désaltérer et alimenter un peu les soldats qui se trouvaient dans la

cour du palais. Notez bien que ces pauvres soldats ne pouvaient rien

se procurer par eux-mêmes, car pas une boutique n'aurait été ouverte

pour eux.

Voici comment monsieur de Glandevès me raconta l'événement du matin.

Après une tournée faite avec le maréchal aux postes environnant les

Tuileries, pendant qu'ils attendaient bien anxieusement les réponses

aux messages portées à Saint-Cloud par messieurs de Sémonville et

d'Argout, ils rentrèrent à l'état-major.

Le maréchal lui dit: «Glandevès, faites-moi donner à manger; je n'ai

rien pris depuis hier, je n'en puis plus.

--Venez chez moi, tout y est prêt, ce sera plus vite fait.» Les

ministres y avaient déjeuné avant leur départ pour Saint-Cloud. Le

maréchal était monté chez lui. À peine assis à table, ils avaient

entendu quelques coups de fusil du côté du Louvre, puis davantage.

Monsieur de Glandevès s'était écrié:

«Maréchal, qu'est-ce que c'est que cela?

--Oh! de ce côté-là, cela ne peut pas inquiéter... Ah! mon Dieu! cette

réponse n'arrivera donc pas!»

Cependant, au bout d'une minute, le maréchal avait repris: «Cela

augmente, il faut aller y voir.» Ils étaient redescendus à

l'état-major; le maréchal avait saisi son chapeau, et courut rejoindre

ses chevaux placés devant les écuries du Roi. Pendant ce court trajet,

monsieur de Glandevès lui avait dit:

«Maréchal, si vous vous en allez, vous me ferez donner un cheval de

dragon; je ne veux pas rester ici tout seul.

--Êtes-vous fou? Il faut bien attendre ici la réponse de

Saint-Cloud.»

En disant ces paroles, le maréchal montait à cheval. À peine en selle,

il avait aperçu la colonne des Suisses fuyant à toutes jambes à

travers le Carrousel; il n'avait exprimé son sentiment que par un

jurement énergique, et était parti au galop pour tâcher vainement

d'arrêter les Suisses.

À peine quelques secondes s'étaient écoulées que monsieur de Glandevès

avait vu le maréchal, avec une poignée de monde, travaillant à faire

fermer les grilles de la cour, et toutes les troupes, y compris

l'artillerie, filant au grand galop à travers le palais. Sous le

pavillon de l'Horloge, le peuple poursuivant les soldats avait

débouché par la rue du Louvre; il occupait déjà les appartements du

Roi où il était entré par la galerie des tableaux.

Le pauvre Glandevès, se trouvant seul de sa bande en grand uniforme au

milieu du Carrousel, courut de toutes ses forces pour regagner le

petit escalier de l'état-major. On tira sur lui, mais sans

l'atteindre. C'était dans le moment où il entrait dans le passage

souterrain qui conduit de l'état-major au palais que mon valet de

chambre l'avait aperçu et lui avait parlé. On comprend, du reste,

qu'il eût l'air fort troublé.

Il m'apprit aussi qu'Alexandre de Laborde faisait partie d'un

gouvernement provisoire réuni à l'Hôtel de Ville, et me demanda si

j'étais en mesure d'obtenir de lui une permission de passer les

barricades pour se rendre à Saint-Cloud. Je me mis tout de suite à

écrire un billet à monsieur de Laborde que j'envoyai chez lui.

Quelques personnes vinrent me voir dans la soirée, et eurent grande

joie à trouver chez moi monsieur de Glandevès dont on était inquiet.

L'ambassadeur de Russie me fit dire qu'il était encore trop souffrant

pour sortir.

Monsieur Pasquier nous apprit le retour de monsieur de Sémonville et

la présence de monsieur d'Argout à l'Hôtel de Ville où il avait

annoncé la prochaine arrivée du duc de Mortemart, nommé président du

conseil et chargé de former un ministère, où entraient le général

Gérard et monsieur Casimir Perier.

Monsieur de Vitrolles, revenu avec messieurs de Sémonville et

d'Argout, avait fort conseillé cette décision; on pouvait donc espérer

qu'elle était sincèrement adoptée à Saint-Cloud. Monsieur de

Glandevès, plus avant dans cet intérieur qu'aucun de nous, témoignait

du doute sur cette sincérité. Je me rappelle ses propres paroles:

«C'est une médecine qu'on ne prendra qu'en attendant que la peur soit

passée.» C'était beaucoup de gagner du temps, en pareille situation,

et nous nous en réjouissions fort.

Glandevès nous raconta encore que, la veille au soir, le mercredi, le

Roi avait fait sa partie de whist avec les fenêtres ouvertes. Le bruit

du canon et des feux de file se faisait entendre distinctement. À

chaque explosion, le Roi donnait une légère chiquenaude sur le tapis

de la table, comme lorsqu'on veut faire enlever la poussière. Au

reste, il n'y avait point d'autre signe de participation donnée à ce

qui se passait. La partie allait son train comme de coutume, et aucun

courtisan n'osait faire la moindre réflexion. Charles X avait

évidemment, à l'ordre, évité d'adresser la parole aux personnes

arrivant de Paris; et l'étiquette était tellement établie que, malgré

qu'on eût formé, avant l'ordre, une espèce de complot pour lui faire

dire la vérité par monsieur de La Bourdonnaye et le général Vincent,

témoins oculaires des événements, ni l'un ni l'autre, ni aucun de ceux

qui devaient les assister n'avait osé prendre l'initiative.

La partie et la soirée terminées comme à l'ordinaire, le général

Vincent était revenu aux Tuileries, indigné du spectacle auquel il

venait d'assister, bien ennuyé de son métier d'écuyer et étouffant du

besoin de conter ce qu'il avait vu à Glandevès qui, lui-même, ne

pouvait s'en taire. Dans de pareils moments, on pèse peu ses mots et

la vérité échappe même aux courtisans.

Le fait est que le Roi, livré à des idées mystiques et encouragé par

la correspondance de monsieur de Polignac, était persuadé que tout

allait le mieux du monde et ne voulait pas se laisser détourner de la

route qu'il croyait très pieusement lui être tracée par la sainte

Vierge[3].

[Note 3: Le comte de Broglie, gouverneur de l'école de

Saint-Cyr, arriva dans l'après-midi du mercredi à

Saint-Cloud, fort effrayé de ce qu'il avait appris et de ce

qu'il avait vu en traversant Versailles. Le Roi l'écouta

patiemment et prit la peine de le rassurer longuement. Le

voyant enfin se retirer toujours aussi inquiet, il l'arrêta

par le bras, et lui dit: «Comte de Broglie, vous êtes homme

de Foi, vous. Ayez donc confiance, Jules a vu la sainte

Vierge encore cette nuit; elle lui a ordonné de persévérer et

promis que ceci se terminerait bien.» Tout dévot qu'était le

comte de Broglie, il pensa tomber à la renverse à une

pareille confidence.

J'ai aussi la certitude que, dans les premiers jours de son

retour à Paris, le duc de Luxembourg, capitaine des gardes de

service à cette époque, a dit que le départ de Rambouillet

n'avait été décidé ni par le maréchal Maison ni par monsieur

Odilon Barrot, mais par les conseils de Martin, le voyant.

Le Roi l'avait envoyé consulter par monsieur de La

Rochejaquelein. Il arriva au moment où les commissaires

sortaient, eut une conférence avec le Roi, et l'ordre du

départ fut aussitôt donné.

Depuis, je crois, monsieur de Luxembourg a nié ce fait; mais

il me fut rapporté par sa soeur au moment où il venait de le

lui dire dans tous ses détails. Puisse-t-il avoir ainsi gagné

le royaume du ciel! il a perdu celui de la terre.]

L'étiquette n'était pas toujours également rigoureuse. Au milieu de

toutes les bonnes raisons que je fournissais le mercredi matin à

monsieur de La Rue pour empêcher le maréchal de faire tirer sur le

peuple, je me rappelle avoir mis en première ligne le service éminent

qu'il rendrait au Roi et à la famille royale.

«Ce ne serait pas au moins leur avis, me répondit-il, car, hier soir,

lorsque le maréchal, au lieu de retourner à Saint-Cloud, y a fait dire

que, malgré tous les groupes dissipés et le calme rétabli, il croyait

devoir profiter de la permission donnée par le Roi de passer la nuit à

Paris, on a fait entrer l'officier chargé du message. Le Roi jouait au

whist avec madame la duchesse de Berry; la commission faite, la

princesse a demandé:

«Les troupes ont-elles tiré?--Oui, madame,--De bon coeur?--Oui,

madame.--Il faut que je vous embrasse pour cette bonne nouvelle.» Et

elle a quitté la table. Le Roi a dit, en souriant: «Allons! allons,

asseyez-vous, pas d'enfantillage.»

Je reviens à la soirée du jeudi. Nous attendions vainement des

nouvelles de l'arrivée de monsieur de Mortemart. Nous sûmes enfin, à

onze heures, qu'il n'était pas encore arrivé.

Comme on se corrige malaisément de prétendre trouver quelque chose de

logique dans les événements, nous cherchâmes à nous expliquer ce

retard. Chacun donnait son idée la plus probable. Mon avis était que,

beaucoup de troupes fraîches étant arrivées, on s'était décidé à

tenter une nouvelle attaque sur Paris.

Vers minuit, je me retrouvai seule, plus inquiète et plus effrayée,

que jamais. Je recommandai à tout mon monde de se tenir prêt à vider

les lieux au premier appel, et je me jetai tout habillée sur mon lit.

J'avais souvent entendu dire au maréchal (nous ignorions qu'il ne

commandait plus) que le meilleur moment pour attaquer était un peu

avant le point du jour, et j'attendais le lever du soleil comme le

signal de notre salut.

Jamais nuit aussi courte ne me sembla aussi longue. Vers les trois

heures du matin un bruit de mousquetterie se fit entendre. (J'ai su le

lendemain que deux fortes patrouilles s'étaient rencontrées, sans se

reconnaître, à la barrière de Clichy.) Je crus que c'était là le

commencement de l'attaque. Je me jetai à bas de mon lit; je sonnai;

j'assemblai mes gens. C'est le moment où j'ai ressenti l'effroi le

plus profond pendant toutes ces aventureuses journées. Cependant le

feu avait cessé. Nous écoutâmes avec une grande anxiété. Le silence le

plus complet régnait dans la ville.

De temps en temps, un coup de fusil isolé faisait résonner les échos;

mais ils venaient de tous les points, et n'indiquaient pas une

attaque. Enfin le soleil se leva brillant et radieux; je respirai et

j'allai courtiser le sommeil, mais bien vainement. Je me suis très

bien portée à cette époque; mais j'ai été douze fois vingt-quatre

heures sans fermer les yeux une minute, tant l'excitation du moment

était grande. Nous étions tous sous une influence électrique.

(30 JUILLET.)

Le vendredi 30 juillet, si fertile en grands événements à l'Hôtel de

Ville, au Luxembourg, au Palais-Bourbon, à Saint-Cloud, à Neuilly, me

laisse moins de souvenirs à relater que les autres jours. Cela est

naturel. Le théâtre n'était plus dans la rue, découvert à tous les

yeux, et les acteurs se trouvaient trop occupés de leurs rôles pour

avoir le temps d'en rendre compte.

Je reçus le matin la réponse de monsieur de Laborde à mon billet de la

veille. Il me mandait l'avoir reçu à minuit, au retour de l'Hôtel de

Ville où le duc de Mortemart avait été attendu jusqu'à cette heure. Il

y retournait à six dans la même intention, mais il ajoutait: «Je

crains que, ce matin, il ne soit trop tard pour le succès de sa

mission.»

Il me promettait un laissez-passer pour monsieur de Glandevès auquel,

en effet, monsieur Casimir Perier en expédia un de très bonne heure.

Je dois noter que, ce vendredi, tous les ouvriers qui travaillaient

chez moi revinrent à leur ouvrage, le plus tranquillement du monde.

Plusieurs avaient pris une part active aux combats des deux jours

précédents, et racontaient ce qui s'était passé autour d'eux avec la

plus héroïque simplicité. Je vis aussi rouvrir les ateliers dans mon

voisinage.

Cependant les défenseurs des barricades restaient à leurs postes; on

les voyait passer le fusil sur l'épaule et un pain sous le bras.

Quelques-uns, voulant afficher un air plus militaire, plaçaient leur

morceau de pain au bout de leur baïonnette, mais tous étaient

également pacifiques et polis.

Je fus rappelée à la fenêtre que je venais de quitter par le bruit du

tambour. Alors tout faisait émoi, aussi portes et fenêtres furent

occupées et garnies de monde en un instant. Nous vîmes s'avancer, à

pas lents et précédée d'un tambour, une troupe de gens armés faisant

escorte à un brancard garni de matelas sur lequel était couché un

homme en attitude de Tancrède d'Opéra. Il faisait signe de la main

pour apaiser les cris que personne ne se disposait à pousser en son

honneur. En passant sous ma fenêtre, ce modeste personnage leva la

tête, et je reconnus la vilaine figuré de monsieur Benjamin Constant.

Je ne puis exprimer l'impression que me causa cette vue. Les jours de

grandeur et d'héroïsme me semblaient passés; la fausseté et l'intrigue

allaient s'emparer du dénouement. Cet instinct ne m'a pas trompée.

Revenons à ces premières journées. Je me plais d'autant plus à m'y

arrêter que celles qui leur ont succédé ont moins permis de leur

rendre pleine justice.

Eh me quittant la veille au soir, Arago avait été arrêté par des

ouvriers qui l'engagèrent à travailler avec eux à une barricade. Il

avait trouvé prudent de s'y prêter de bonne grâce, tout en ayant bonne

envie de s'en aller. Un des travailleurs raconta qu'il était là depuis

dix-huit heures sans boire ni manger, qu'il avait grand'faim et pas un

sol. Arago crut l'occasion excellente; il tira un écu de sa poche;

l'ouvrier tendit la main, mais un de ses camarades l'arrêta:

«Tu vas accepter cela? Tu te déshonores». L'autre retira sa main en

remerciant très poliment et disant à Arago: «Vous voyez bien,

monsieur, que cela ne se peut pas.»

Il s'était alors engagé une discussion entre eux, où monsieur Arago

avait voulu leur prouver qu'étant plus riche qu'eux il était

raisonnable de le laisser contribuer de son argent, aussi bien que de

son bras, à la cause commune.

Cette considération commençait à ébranler même le donneur d'avis, et

Arago reproduisit l'écu; mais il leur proposa d'aller le boire, et

cela gâta son affaire.

«Comment, boire! vous êtes peut-être un ennemi qui veut nous faire

boire! Ah bien oui! boire! nous avons besoin de toute notre tête. Qui

sait si nous ne serons pas attaqués cette nuit? Camarade, nous avons

faim et soif, mais c'est rien que ça, nous mangerons demain. Empochez

votre argent, monsieur, et tenez! ramassez ce pavé.»

La confiance n'était pas si bien établie qu'Arago osât répliquer; il

se mit silencieusement à sa tâche. Bientôt arriva un élève de l'École

polytechnique inspectant le travail. Il témoigna de grands égards à

son professeur, le consultant sur les ordres qu'il donnait. Le héros

du pavé les écoutait avec attention, puis s'adressant à l'élève:

«Mon petit général, ce monsieur est donc des nôtres?

--Certainement, mon ami.

--Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de nous donner ce que vous nous

offriez; nous boirons à votre santé de bon coeur, car nous avons

fièrement soif.»

Une personne de la société, monsieur de Bastard, vit un ouvrier, en

faction à l'une des grilles des Tuileries, prêt à s'évanouir; il lui

dit qu'on avait oublié de le relever, il était là depuis vingt heures

et se sentait exténué.

«Il faut aller vous restaurer!

--Mais qui gardera mon poste?

--Moi.

--Vous, monsieur, ah! vous êtes bien bon; tenez! voilà mon fusil.

--C'est bon, voilà cent sous pour payer votre dîner.

--C'est trop, monsieur.»

Au bout d'un quart d'heure, l'ouvrier vint reprendre son poste,

rapportant trois livres dix sous, son dîner n'ayant coûté que trente

sous.

On ne tarirait pas si on voulait rapporter tous les traits de ce

genre. Dans plusieurs quartiers de la ville, on était entré dans les

maisons pour tirer par les fenêtres; on avait trouvé des couverts mis,

des effets précieux non serrés; nulle part, au milieu de tout ce

désordre, il ne s'était commis le plus petit vol. Cependant, il y a eu

une espèce de pillage dans les appartements du second aux Tuileries.

Il n'est pas impossible qu'il ait eu lieu, après coup, par les

subalternes du château. Ils en ont été soupçonnés par les personnes

qui habitaient ces appartements.

Dans le premier moment, le scrupule allait si loin que les matelas,

pris à l'archevêché, ont été sur-le-champ, ainsi que l'argenterie,

portés processionnellement à l'Hôtel-Dieu.

Un autre caractère de cette époque, sur lequel on ne peut trop

insister, c'est sa tolérance. Je sortis dans cette matinée, donnant le

bras à monsieur de Salvandy; ni l'un ni l'autre nous ne portions rien

de tricolore. Beaucoup de gens, et surtout les plus hostiles à ce qui

se passait, en étaient bariolés.

Des femmes, stationnant de préférence près des barricades, portaient

des cocardes tricolores dans des paniers devant elles et en offraient

aux passants comme aux jours ordinaires des bouquets. Seulement, elles

avaient remplacé la phrase banale de: «Fleurissez votre dame», par

celle de: «Voyez, voyez, monsieur, décorez votre dame.»

Monsieur de Salvandy les repoussa constamment, avec l'apparence de

l'humeur, sans que cela produisît plus d'effet que s'il avait refusé

un bouquet de muguet.

J'allai chez l'ambassadeur de Russie; il avait fait bien du chemin

depuis la veille. Outré de l'oubli où on laissait le corps

diplomatique à Saint-Cloud, il proclamait hautement l'impossibilité de

rentrer dans une capitale qu'on venait d'ensanglanter. Selon lui, la

démarche de monsieur de Mortemart était oiseuse; elle ne pouvait pas

réussir, il était trop tard. La lâcheté était égale à l'incapacité; il

fallait se tourner du côté des Orléans. Il n'y avait de salut que là,

tout le monde devait se rattacher à eux, etc... Il y avait plusieurs

personnes dans le salon où se tenaient ces discours, je crois même le

baron de Werther; je ne voudrais pourtant pas l'affirmer.

Je ne me rappelle pas au juste l'heure, mais la mâtinée devait être

assez avancée lorsqu'en rentrant chez moi je trouvais Arago qui

m'attendait. Depuis sa visite du matin, il avait appris qu'on

travaillait vivement pour la république. Il venait, disait-il, de

soutenir thèse contre cet insensé projet.

Les chances du ministère Mortemart devenaient impossibles; mais il

fallait se hâter de prendre un parti si on ne voulait pas tomber dans

les désordres d'une anarchie complète. Il avait rendez-vous le soir

avec des meneurs; il tâcherait de les arraisonner. Il répondait encore

des élèves de l'École polytechnique pour quelques heures, mais

seulement pour quelques heures! Je ne pouvais rien faire de ces

tristes révélations, hors m'en tourmenter.

Toutefois, quoique Arago ne dit que la vérité, ces dispositions

fâcheuses, je dois le répéter, étaient étrangères à la masse de la

population soulevée et agissante.

En voici, encore une preuve entre mille. Je désirais beaucoup faire

parvenir une lettre à ma famille alors à Pontchartrain. J'imaginai de

l'adresser à mon père, et de charger le porteur de la montrer, en

disant que c'était pour convoquer un pair de France.

Il se présenta à la barrière que personne ne franchissait, à cinq

heures du matin le vendredi, et non seulement elle lui fut aussitôt

ouverte, mais on lui donna une espèce de passeport pour traverser les

endroits se trouvant déjà _libérés_ c'est ainsi que cela s'appelait,

en spécifiant sa mission. Je suis bien fâchée de n'avoir pas gardé ce

papier. À cette époque, il ne me parut qu'un chiffon bien sale, et il

l'était, en effet.

Je reçus vers cette heure un billet de monsieur de Chateaubriand. Il

me mandait avoir été en route pour venir chez moi lorsque son ovation

populaire l'avait arrêté. Il n'avait pas encore inventé d'en faire un

triomphe national et était plutôt embarrassé de ces cris poussés par

quelques polissons des rues. On l'avait mené au Luxembourg. Il avait

été outré d'y trouver plusieurs pairs rassemblés sans qu'on eût songé

à l'appeler, et, rentré chez lui, il avait écrit à Charles X pour lui

demander à aller le trouver et à se mettre à sa disposition.

J'étais chez madame de Rauzan lorsque nous entendîmes un grand bruit

dans sa cour. Elle fut bientôt remplie par un flot de populace

traînant une charrette comble de paille, sur laquelle était mollement

couchée une pièce de canon dont le peuple souverain venait faire un

hommage civique à son héros Lafayette. On renvoya toute cette foule à

l'état-major de la garde nationale, rue du Mont-Blanc. Elle ne commit

aucun excès; mais elle était laide à voir, ses cris étaient

effrayants, de hideuses femmes y étaient mêlées. Ce n'étaient déjà

plus mes amis des barricades.

La pauvre madame de La Bédoyère pensa mourir d'effroi. Il n'y avait

pourtant aucun danger; ce n'étaient que des cris de joie et de

triomphe, mais de nature à inspirer un grand dégoût.

Comme je sortais de table, on m'apporta une lettre pour convoquer mon

père à se rendre au Luxembourg, où le président du conseil, duc de

Mortemart, attendait messieurs les pairs. Monsieur Pasquier passa chez

moi en s'y rendant; il était fort en peine de la santé de monsieur de

Mortemart.

Je lui racontai les dispositions de Pozzo et les confidences d'Arago.

Je n'en tirai pas grand'chose. Il me parut fort sérieux, convint qu'on

avait perdu beaucoup de temps, mais que cependant il y avait encore

des ressources si on voulait profiter de l'étonnement où étaient les

deux partis, l'un d'être battu et l'autre d'être vainqueur, pour

établir quelque chose de raisonnable qui ralliât les masses, car elles

ne demandaient que repos et sécurité. Il resta peu d'instants; les

communications n'étaient pas faciles, on ne circulait qu'à pied, et

beaucoup de temps, si précieux ces jours-là, se trouvait

matériellement employé par des courses indispensables.

Je fus fort surprise de voir entrer chez moi monsieur de Glandevès,

parti le matin pour Saint-Cloud avec l'intention d'y rester. Il était

blessé jusqu'au fond du coeur de la façon dont il y avait été

accueilli. Peut-être la _poignée de main_ donnée à Casimir Perier

avait-elle été dénoncée. Toujours est-il que le Roi l'avait très mal

reçu et, quoiqu'il fût une espèce de favori, avait affecté de ne lui

pas parler.

Après avoir vainement attendu un moment opportun, il finit par

solliciter une audience. Le Roi se plaça dans une embrasure de

fenêtre. Il voulut entreprendre de lui parler de la situation de

Paris; mais le Roi s'obstina à lui répondre à assez haute voix pour

que le baron de Damas et deux ou trois autres affidés de la

Congrégation, qui étaient dans la chambre, entendissent ses paroles.

Alors monsieur de Glandevès lui dit:

«Je vois que le Roi ne veut pas m'écouter; je me bornerai donc à lui

demander ses ordres sur ce que je dois devenir.

--Retournez à vos Tuileries.

--Le Roi oublie qu'ils sont envahis; le drapeau tricolore y flotte.

--Il est pourtant impossible de vous loger ici.

--En ce cas, Sire, je partirai pour Paris.

--Vous ferez très bien.

--Le Roi n'a pas d'autre ordre à me donner?

--Non, pas moi, mais voyez mon fils; bonjour, Glandevès.»

Monsieur de Glandevès se rendit chez monsieur le Dauphin.

«Monseigneur, le Roi m'envoie savoir si monseigneur a quelque ordre à

me donner pour Paris où je retourne.

--Moi, non, quel, ordre aurais-je à vous donner? vous n'êtes pas de

mon armée.»

Et, là-dessus, il lui tourna le dos. Voilà comment a été congédié, le

trente, un des plus fidèles serviteurs de la monarchie. Il en était

navré.

Il avait entendu monsieur de Polignac répondant à madame de Gontaut,

qui l'accablait de reproches: «Ayez donc de la foi, ayez donc de la

foi, elle vous manque à tous,» et tenir aussi ce propos qu'il a répété

plusieurs fois: «Si mon épée ne s'était pas brisée entre mes mains,

j'établissais la Charte sur une base inébranlable.» Cette phrase ne

s'expliquait pas mieux que sa conduite; il avait, au reste, l'air

parfaitement serein.

En revanche, le pauvre duc de Raguse était désespéré de tout ce qui

s'était passé à Paris, accablé de tout ce qu'il voyait à Saint-Cloud,

quoique sa scène avec monsieur le Dauphin n'eût pas encore eu lieu.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 3 / 21 段