Deux fois elle s'était mise en route pour l'aller trouver; elle

n'avait pu passer aucun pont; on se battait sur tous. Enfin, vers les

minuit, elle était parvenue jusqu'au Carrousel. On avait voulu la

renvoyer; cependant elle s'était glissée le long des murs. Arrivée à

un endroit ouvert, où la lune donnait en plein, elle fut aperçue. Un

officier voulut la faire retourner. Elle le suppliait de la laisser

passer, lorsqu'elle entendit ordonner en jurant de la chasser. «C'est

le maréchal, dit l'officier, allez, allez vite.» Inspirée par son

courage de mère, cette pauvre femme courut droit au maréchal. Elle lui

conta sa position; il se retourna à un aide de camp et lui dit: «Allez

donc dire aux guichets qu'on ne laisse passer personne»; puis, se

tournant vers madame Garche, «Venez, madame, donnez-moi le bras». Il

la conduisit jusqu'au dernier poste; en la quittant, il ajouta:

«Hâtez-vous, jetez-vous tout de suite dans les plus petites rues et

n'en sortez pas, Dieu protège les bonnes mères!» En effet, elle était

arrivée heureusement chez sa fille; elle l'avait trouvée accouchée et

bien.

En cherchant à regagner le faubourg Saint-Germain par le pont d'Iéna,

elle s'était arrêtée chez ma femme de chambre, son amie. Elle parlait

du maréchal les larmes aux yeux, et, au milieu de tant de gens qui

blasphémaient son nom, il était doux pour ses amis de l'entendre ainsi

bénir.

Au reste, on juge bien différemment les mêmes actions selon le point

de vue où l'on se trouve placé. Monsieur de Rauzan avait été de grand

matin à l'état-major chercher aussi un laissez-passer dont, comme on

l'a déjà vu, il n'avait pu profiter. Il avait, me dit-il, assisté à

une espèce de conseil de ministres, si une réunion où tout le monde

était admis méritait ce titre.

Le maréchal était absent: il fallait son autorisation pour un parti à

prendre; monsieur de Rauzan alla le chercher dans la rue de Rohan; il

le vit se mettre en travers devant des canons pour les empêcher de

tirer sur un groupe où, parmi un très petit nombre de gens armés, il

voyait des femmes et des enfants.

Monsieur de Rauzan trouvait cela une grande puérilité. Il aurait, je

crois, volontiers dit une lâcheté, s'il avait trouvé un auditoire plus

bénévole. Il était désolé d'avoir été arrêté dans son départ. Sa

visite aux Tuileries ne lui avait pas inspiré une grande sécurité,

malgré la jactance de monsieur de Polignac dont, il faut lui rendre

cette justice, il était encore plus révolté que de l'humanité du

maréchal.

Le feu sembla se ralentir. Monsieur Pasquier vint chez moi. Il

m'expliqua le message du maréchal. Les ministres étaient partis pour

Saint-Cloud, et on avait lu sur la place Vendôme une déclaration

portant la suspension des hostilités et le retrait des ordonnances.

(Cela s'est nié depuis, mais il y a certainement eu une proclamation

faite par le général de Wall sur la place Vendôme). On pouvait enfin

espérer la solution de cette affreuse crise.

Un instant après, Arago arriva avec son fils. Il avait, me dit-il,

fait de vains efforts pour parvenir jusqu'aux Tuileries, les

hostilités ayant recommencé du côté du Louvre et du faubourg

Saint-Germain. Au reste, il ne pensait pas avoir plus de succès auprès

du maréchal que la veille. Il avait épuisé tous les arguments, mais il

s'obstinait à ne voir que sa position militaire; il lui avait dit:

«Mon ami, j'ai sacrifié une fois le soldat au citoyen; cette fois, je

veux sacrifier le citoyen au soldat. Cela ne me réussira peut-être pas

mieux; mais j'ai trop souffert de la première situation, tout en me

rendant justice sur les motifs qui m'ont conduit, pour m'y exposer de

nouveau. Voulez-vous qu'on puisse dire: On trouve toujours Marmont

quand il s'agit de trahir?»

Et il portait ses mains sur son front avec désespoir: «Suis-je assez

malheureux de me trouver une seconde fois dans une position où les

devoirs se combattent si cruellement!»

Au reste, Arago me confirma le rapport de monsieur de La Rue sur

l'obsession des gens dont le duc de Raguse était entouré, et sur la

difficulté de l'entretenir un moment. Il me raconta l'absurde propos

de monsieur de Polignac et l'air niais avec lequel il avait répondu:

«Eh bien! _on_ tirerait aussi sur la troupe si elle se réunissait au

peuple.»

De mon côté, je lui rapportai le message du maréchal, et je lui appris

qu'il n'avait obtenu aucune réponse de Saint-Cloud à la démarche faite

la veille par les commissaires.

«Si le maréchal, reprit Arago, n'a pas de nouvelles de Saint-Cloud, je

suis moi, en revanche, plus avancé que lui. Monsieur le Dauphin m'a

expédié un courrier porteur d'un billet de sa main.

--Vraiment! et que vous dit-il?

--Il me demande le degré exact du thermomètre dans la journée d'hier.»

Les bras tombent à pareille révélation! Pour ne pas la traiter de

fable, il faut savoir que, dans leur intérieur, les princes de la

famille royale s'occupaient extrêmement de l'état du ciel, non dans

l'intérêt de la science, mais dans celui de la chasse. L'usage était

établi entre eux de se faire part chaque jour de leurs observations;

et le plus ou moins d'exactitude de leur thermomètre et de leur

baromètre était devenu une sorte de préoccupation, surtout pour

monsieur le Dauphin. Or, dans leur existence si éminemment princière,

rien ne dérangeait ces niaiseries habituelles, devenues une sorte

d'étiquette.

L'homme que j'avais envoyé le matin à l'état-major s'était muni pour

revenir d'une carte à l'aide de laquelle il prétendait pouvoir y

retourner. Nous remarquâmes, en effet, qu'elle portait la permission

de circuler pour le service de monsieur le maréchal.

Arago se mit à écrire une lettre où il lui disait la ville entière

soulevée, la population de toutes les classés en pleine insurrection,

les réunions politiques s'organisant. Il avait connaissance de

beaucoup de gens y prenant part; on lui avait déjà fait des

propositions; il était question d'un gouvernement provisoire; la

cocarde tricolore était décidée; le Roi ne conservait de chance qu'en

l'adoptant et en proclamant l'abandon du système absolutiste qui

allait amener une guerre civile dont il serait incontestablement

victime.

Pour lui, duc de Raguse, il y avait encore un beau rôle de médiateur à

jouer, mais pas un instant à perdre. La retraite des ministres l'ayant

laissé seul maître à Paris, il fallait proclamer l'amnistie sur ce

qui s'était passé, faire des conditions au Roi et le sauver malgré lui

en mettant les troupes en position de passer du côté où l'on céderait

aux véritables besoins du pays.

J'ajoutai quelques mots à cette lettre d'Arago, et je la remis à mon

homme en lui recommandant de ne pas s'exposer.

À peine était-il parti que le bruit des fusillades recommença. Il

augmenta en se rapprochant. Nous en entendîmes une très vive dans la

direction de la place Louis XV. Nous nous précipitâmes à la fenêtre;

nous vîmes courir dans la rue du faubourg Saint-Honoré. Un peloton de

soldats se présenta devant la barricade, et fut obligé de retourner.

La fusillade se fit entendre dans les Champs-Élysées. Il y eut un

temps d'arrêt à la hauteur de l'avenue de Marigny; plusieurs décharges

consécutives y furent faites. Puis le bruit du feu s'éloigna encore;

tout cela ne dura pas dix minutes. Nous ne comprenions rien à cette

manoeuvre.

Mon messager, dont je commençais à être fort inquiète, revint. Il

rapportait notre lettre. Il était parvenu assez facilement à

l'état-major. Il avait trouvé les appartements déserts et pénétré

jusque dans la chambre du maréchal, toutes les portes étant ouvertes,

sans trouver personne à qui parler. S'approchant de la fenêtre, il

avait vu les grilles de la cour fermées et les troupes passant en

toute hâte sous le pavillon de l'horloge. Le peuple était maître du

Carrousel. En redescendant, il avait rencontré monsieur de Glandevès,

qu'il connaissait, entrant précipitamment dans un escalier souterrain

qui communique sous le guichet avec le palais; il lui avait demandé où

il trouverait le maréchal. Monsieur de Glandevès avait l'air fort

agité et fort pressé; il lui avait répondu: «Le maréchal doit être

dans le jardin des Tuileries; mais il n'y a aucun moyen d'arriver à

lui, et je vous conseille de vous en aller le plus vite que vous

pourrez.» Profitant de cet avis, il était revenu sans chercher

davantage à remplir sa commission; il n'en savait pas plus long.

Nous ne tardâmes pas à apprendre la prise du Louvre, l'abandon des

Tuileries, l'évacuation entière de Paris, après un moment d'arrêt à la

barrière de l'Étoile, et la marche de toutes les troupes sur

Saint-Cloud.

À peine cette nouvelle fut-elle répandue qu'elle fit sur la population

l'effet le plus marqué. Il semblait un vase bouillonnant qu'on écarte

du feu; tout s'apaisa en un clin d'oeil. J'ignore quelles passions

s'agitaient dans l'âme de quelques factieux et s'exhalaient peut-être

aux environs de l'Hôtel de Ville, mais le reste de la ville reprit une

attitude très calme.

La seule autorité reconnue était celle des élèves de l'École

polytechnique; ils s'étaient distribué tous les postes. En outre de la

bravoure qu'ils avaient montrée dans les combats de la veille et du

matin, ils devaient leur importance à ce que seuls ils portaient un

uniforme. Les défenseurs des barricades les appelaient: «Mon petit

général», et leur obéissaient d'autant plus implicitement que le genre

de leurs connaissances était aussi fort utile à la prompte

construction de ces barricades. Ils aidaient à les faire et à les

défendre.

Au surplus, c'est une circonstance assez remarquable que la

considération accordée par le peuple, à cette époque, aux personnes

qui semblaient appartenir aux classes plus élevées de la société. Tout

homme ayant un habit, et voulant se mêler à un groupe, commandait sans

difficulté les gens en veste.

Je me sers mal à propos du mot _en vestes_; le costume adopté était

un pantalon de toile et une chemise avec les manches retroussées. Il

faisait, à vrai dire, une chaleur étouffante. Souvent ces légers

vêtements et les bras même portaient des traces du combat. Les figures

étaient noircies par la poudre et pourtant n'avaient rien d'effrayant;

elles annonçaient le calme de la défense et la conscience du bon

droit. Une fois la chaleur du combat passée, c'était une ville de

frères.

Monsieur Arago me quitta. Je reçus quelques visites. La circulation se

rétablissait pour les piétons. Monsieur de Salvandy arrivait

d'Essonnes; il y avait été la veille au soir. Sur toute la route, on

s'était précipité au-devant de lui pour demander des nouvelles. La

population des campagnes partageait les sentiments et la confiance de

celle de Paris. On s'adressait à lui (un passant inconnu, ne doutant

pas qu'il ne formât des voeux pour le succès des efforts parisiens);

partout il avait vu les hommes se préparant à y joindre les leurs.

À Essonnes, la garde nationale, s'étant emparée de la poudrière, au

risqué de tous les dangers d'une pareille entreprise avait rempli un

grand bateau de poudre et le conduisit sur la rivière, couvert de

banderolles tricolores, aux cris de «Vive la Charte» et aux

acclamations de toutes les populations riveraines.

Cependant, on ne pouvait se persuader que la Cour tînt la partie pour

perdue. Nous pensions que, renforcé par des troupes fraîches, on

ferait une nouvelle tentative sur Paris, probablement la nuit

suivante.

Je me décidai à sortir sur les trois heures. Monsieur de Salvandy me

donna le bras. Il ne doutait pas d'une attaque pour la nuit. J'étais

logée dans un des endroits les plus exposés si on rentrait par où on

était sorti; je ne voulais pas effrayer chez moi en chargeant mes gens

de cette commission, et j'allai moi-même chez madame de Jumilhac,

dans la rue Neuve-des-Mathurins, prévenir son portier de m'ouvrir si

je venais frapper la nuit.

Au retour, je visitai le boulevard, encombré d'arbres abattus et de

tout ce qu'on avait pu se procurer dans le voisinage, pour construire

des barricades. Celles-là étaient fort incommodes à franchir: il

fallait escalader les unes, ramper sous les autres. Mais partout les

gens qui les gardaient offraient une assistance également obligeante

et gaie, appelant le plus propre d'entre eux pour ne pas salir les

vêtements des dames: pas un propos grossier; jamais la politesse et

l'urbanité n'ont mieux régné dans Paris. Un instinct secret semblait

avertir que le moindre choc pouvait amener une explosion. Au reste, la

pensée d'une opposition aux événements qui se passaient ne venait à

personne.

Je parvins à la rue de Rivoli. Il y avait à peine trois heures qu'on

s'y battait avec fureur. Les grilles du jardin des Tuileries étaient

fermées et gardées par des sentinelles portant le costume que j'ai

décrit. Je vis dans la rue une barricade s'élevant très haut et

composée des chaises du jardin.

Au moment où je passai, une assez grande quantité de dames avaient en

partie dérangé cette barricade. Elles s'étaient emparées de quelques

chaises et là, bien mises, bien parées, avec des chapeaux élégants à

plumes ou à fleurs, elles étaient tranquillement assises, à l'ombre de

leurs ombrelles et de la barricade, comme elles l'auraient été sous

les arbres des Tuileries. Au reste, ce spectacle curieux s'est

continué jusqu'au dimanche où le jardin a été remis en possession de

ses sièges.

J'entrai chez l'ambassadeur de Russie; je ne l'avais pas vu depuis

l'avant-veille. Je le trouvai fort troublé; il avait eu sous les yeux

la débandade des troupes et me la raconta en détail. Il était aussi

surpris qu'indigné de n'avoir reçu aucune communication de monsieur de

Polignac dans de telles conjonctures. Il l'était beaucoup aussi des

joies de lord Stuart, l'ambassadeur d'Angleterre; elles étaient

poussées jusqu'à l'indécence.

Pozzo croyait, lui aussi, à la probabilité d'une attaque sur Paris, et

s'inquiétait fort de la position de son hôtel. Du reste, il n'y avait

aucun parti pris dans son esprit; il était alarmé, troublé, effrayé,

et se disait malade pour expliquer sa contenance.

Je rentrai chez moi. J'envoyai acheter quelques jambons, un sac de riz

et un sac de farine. Je m'attendais que ces objets auraient augmenté

de prix; ils n'avaient pas varié, tant la sécurité était grande.

J'allai chez madame de Rauzan. Sa belle-soeur, madame de La Bédoyère,

y était au désespoir. La pauvre femme pensait peut-être au sang si

inutilement versé, il y avait quinze ans, pour arriver à un pareil

résultat. Elle se tordait les mains.

C'est la seule personne véritablement affligée que j'aie vue dans ce

moment. J'exprimai devant elle l'espèce de sentiment d'enthousiasme

pour ce peuple si grand, si brave, si magnanime, que j'avais conçu

pendant ma promenade, et je lui fis horreur. Je la consolai un peu en

parlant du danger, présumé de tout le monde, que nous courions d'être

attaqués pendant la nuit.

Monsieur de Rauzan hocha la tête. À l'état-major, le même matin, il

avait entendu le général Vincent répondre à monsieur de Polignac, qui

excitait à faire marcher des colonnes dans la ville comme la veille,

que cent mille hommes ne seraient pas en possibilité de traverser

Paris dans l'état de défense et d'exaltation où il se trouvait.

La pauvre madame de La Bédoyère fut obligée de se contenter de

l'espoir, donné par un certain monsieur Denis Benoit, qu'on réussirait

du moins à affamer la capitale. Cette pensée augmenta pourtant son

très vif désir d'en sortir. Tous ses sentiments se trouvaient

assurément bien éloignés des miens, et pourtant ils étaient si

profondément vrais, si sincèrement passionnés que, ni dans le moment,

ni par le souvenir, ils ne m'ont causé la moindre irritation contre

elle.

Madame de Rauzan se tourmentait pour son père, le duc de Duras. Il

était de service à Saint-Cloud; elle n'en avait pas entendu parler

depuis le lundi où il était venu lui apprendre, avec des transports de

joie, les ordonnances et qu'_enfin le Roi régnait_. C'était

l'expression adoptée au château.

Nous convînmes de continuer à nous, communiquer tout ce que nous

apprendrions de part et d'autre. En effet, soit chez elle, soit chez

moi, nous nous retrouvions dix fois dans la journée.

Placée à ma fenêtre, je vis un vieux chanteur des rues arrivant par la

rue de Surène. Il s'arrêta à la barricade de la rue du faubourg

Saint-Honoré, où il y avait une cinquantaine d'hommes réunis, et là,

tout en ayant l'air de les aider à assujétir les pavés, qui se

dérangeaient sans cesse par les passages auxquels personne ne

s'opposait, il entonna, avec une très belle voix et une prononciation

fort nette, une chanson, en cinq couplets, en l'honneur de Napoléon

II, dont le refrain, autant que je puis m'en souvenir, était: «Sans le

faire oublier, le fils vaudra le père.»

Cela ne fit pas la plus légère sensation. À peine si on l'écouta. Sa

chanson finie, il franchit la barricade, et s'en alla plus loin

chercher un autre auditoire que, probablement, il trouva également

inattentif.

J'ai déjà beaucoup parlé de cette barricade, et j'en parlerai encore.

D'une fenêtre, où je me tenais habituellement, je voyais et

j'entendais tout ce qui s'y passait. Ce point était devenu un centre;

les voisins s'y réunissaient autour des vingt-cinq ou trente hommes de

garde. Ceux-ci n'en ont bougé que lorsqu'ils ont été relevés par un

élève de l'École polytechnique et remplacés par d'autres, après

vingt-huit heures de faction pendant lesquelles les gens du quartier

avaient soin de leur porter à manger et à boire.

J'ai pris simplement l'engagement de dire ce que j'ai vu de mes yeux

et entendu de mes oreilles; j'entre donc sans scrupule dans tous ces

détails. D'ailleurs, ce qui se passait sur ce petit théâtre se

renouvelait à l'embranchement de chaque rue dans la ville, et peut

donner une idée assez exacte de la situation générale.

J'affirme positivement que, pendant toute cette journée et celles qui

l'ont suivie, je n'ai recueilli d'autres cris que celui de: _Vive la

Charte_, et personne ne m'a rapporté en avoir entendu un autre. Il

faut faire une grande différence entre l'esprit qui régnait

véritablement dans la ville et celui qui pouvait éclater aux entours

de l'Hôtel de Ville. Là, des meneurs factieux appelaient une

révolution; partout ailleurs on voulait seulement éloigner les gens

qui prétendaient établir l'absolutisme. On aurait, ce jeudi-là, traîné

le roi Charles X en triomphe s'il avait rappelé ses ordonnances et

changé son ministère. Aurait-il pu régner après une telle concession?

C'est une question que je ne puis ni discuter, ni résoudre; je

prétends seulement conclure que la Charte établie répondait aux voeux

de tous en ce moment.

Je reviens à mon récit. J'entendis bientôt de grands cris; ils

paraissaient de joie, mais tout effrayait alors. En montant sur une

terrasse, je parvins à découvrir un énorme drapeau tricolore arboré

sur le sommet de l'église, non encore achevée, de la Madeleine; il

remplaçait le drapeau noir qui y flottait la veille.

Depuis, j'ai vu une planche sur laquelle était grossièrement écrit:

«Vive Napoléon II». Elle y est restée plusieurs jours et en a été

ôtée, comme elle y avait été placée, sans que cela fit aucune

sensation.

Il pouvait être sept heures environ lorsque de nouveaux cris, mais

poussés dans la rue, me rappelèrent à la fenêtre. Je vis un groupe

nombreux occupé à abaisser les barricades devant un homme et son

cheval, l'un et l'autre couverts de poussière, haletants de chaud et

de fatigue.

«Où loge le général Lafayette? criait-il.

--Ici, ici, répétaient cinquante voix.

--J'arrive de Rouen..., je devance mes camarades... Ils vont

arriver... voilà la lettre pour le général.

--C'est ici, c'est ici.»

Il apprit à la porte de la maison que le général logeait à

l'état-major de la garde nationale, mais qu'il le trouverait plus

sûrement à l'Hôtel de Ville.

«À l'Hôtel de Ville!», cria-t-on de toutes parts; et ce courrier en

veste, avec sa bruyante escorte, se remit en route traversant toute la

ville et racontant sa mission à chaque barricade. Peut-être est-il

arrivé plusieurs de ces courriers.

Je ne sais à qui il faut attribuer l'invention de cette jonglerie;

elle réussit parfaitement. Au bout de cinq minutes, tout le monde dans

le faubourg Saint-Honoré avait la certitude que Rouen s'était insurgé,

avait pendu son préfet, expulsé sa garnison et que sa garde nationale

et sa population arrivaient immédiatement au secours des parisiens.

Il semblait déjà voir les têtes de colonne. De tout cela il n'y avait

pas un mot de vrai, mais les gens les mieux informés y ont cru, en

partie, pendant vingt-quatre heures.

L'histoire du _préfet pendu_ m'a toujours fait penser que cette ruse

avait été inventée, par des gens assez compromis pour désirer voir le

peuple se porter à des excès qui le rendissent irréconciliable avec

Saint-Cloud.

Un pareil exemple ne s'offre pas par hasard à une multitude qu'on

devait supposer bien préparée à toute espèce de cruautés par

l'enivrement de la poudre et de la victoire. Si cet horrible plan fut

conçu, il échoua; heureusement, elle n'en commit aucune.

Je me sers à dessein de l'expression d'_enivrement_ de la poudre.

Celui du vin n'était pas à craindre, car, dans cette semaine héroïque

(on ne peut lui refuser ce nom), il n'y a pas eu un verre de vin

débité dans aucun cabaret; et l'ivrogne le plus reconnu n'aurait pas

voulu s'exposer à en boire. C'était bien assez de la chaleur, du

soleil et des événements pour exalter les têtes.

Je vis revenir beaucoup de soldats de la garde. Les uns, soi-disant

déguisés, avec une blouse sous laquelle passait leur chaussure

militaire et portant encore la moustache, les autres tout bonnement en

uniforme, mais sans armes. Tous étaient arrêtés à ma barricade, mais

pour y recevoir des poignées de main. Il n'y avait plus la moindre

hostilité contre eux; aussi n'en témoignaient-ils aucune de leur côté.

Je me rappelle avoir entendu un défenseur des barricades demander à un

de ces soldats:

«Croyez-vous que nous serons attaqués cette nuit?

--Non, je ne crois pas que _nous le soyons_», répondit-il.

On ne peut faire plus complètement cause commune; et les

interlocuteurs de ce singulier colloque n'en semblaient nullement

étonnés.

Vers la fin du jour, j'entendis une voix bien connue demander si j'y

étais. Je me précipitai sur l'escalier au-devant de monsieur de

Glandevès, gouverneur des Tuileries. Mon homme l'avait vu le matin, au

moment où le château avait été envahi; j'en étais fort inquiète, et

j'éprouvai une grande joie à le voir. Nous nous embrassâmes avec de

vrais transports. Il me raconta qu'il avait encore trouvé son

appartement libre.

La présence d'esprit de son cuisinier, qui avait adopté bien vite le

costume de rigueur et un fusil sur l'épaule, s'était mis en sentinelle

devant sa porte et en avait refusé l'entrée avec ces seuls mots: «J'ai

ma consigne, on ne passe pas», lui avait laissé le temps d'ôter son

uniforme, de prendre son argent et ses papiers. Deux fourriers du

palais, en chemise à manches retroussées, en pantalon et le fusil sur

l'épaule, l'avaient escorté jusque dans la rue Saint-Honoré, d'où il

avait gagné la maison de sa soeur dans la rue Royale. Il comptait s'y

tenir caché, mais, voyant tout si tranquille, il avait essayé de venir

chez moi. Il y était arrivé à travers les barricades et les politesses

de leurs gardiens.

Il me raconta toutes les folies de ce malheureux Polignac pendant ces

journées, sa confiance béate et niaise, et, en même temps, sa

disposition à la cruauté et à l'arbitraire, son mécontentement contre

le maréchal de ce qu'il se refusait à faire retenir, comme otages, les

députés venus en députation chez lui, le mercredi matin. Il s'en était

expliqué avec une extrême amertume à monsieur de Glandevès, en disant

qu'une telle conduite, si elle n'était pas celle d'un traître, était

au moins d'une inconcevable faiblesse.

Monsieur de Glandevès ayant répondu qu'il comprenait très bien le

scrupule du maréchal, monsieur de Polignac reprit: «Cela n'est pas

étonnant quand on vient de serrer la main à monsieur Casimir Perier!

--Oui, monsieur, je lui ai serré la main, je m'en fais honneur, et je

serai le premier à le dire au Roi.

--Le premier, _non_,» répliqua monsieur de Polignac en s'éloignant

pour aller raconter à un autre comment le refus du duc de Raguse était

d'autant moins justifiable que, l'ordre d'arrêter ces messieurs étant

donné d'avance, on devait reconnaître le doigt de Dieu dans leur

présence aux Tuileries. Il les y avait amenés tout exprès pour subir

leur sort; mais il y avait de certains hommes qui ne voulaient pas

reconnaître les voies de la Providence...

Ce discours se tenait à un séide de la veille. Monsieur de Polignac ne

savait pas qu'ils sont rarement ceux du lendemain, ou plutôt il ne

croyait pas en être au lendemain. Cependant ses paroles furent

répétées sur-le-champ avec indignation.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 2 / 21 段