Depuis le milieu de la rue des Mathurins, et dans toutes les

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MÉMOIRES

DE LA

COMTESSE DE BOIGNE

IV

[Illustration: LA MARQUISE D'OSMOND née MARIE-AIMÉE DESTILLÈRES

belle-soeur de la comtesse de Boigne

d'après une miniature de Hollier.

(_Collection de Mademoiselle Osmonde d'Osmond._)]

RÉCITS D'UNE TANTE

MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NÉE D'OSMOND

PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL

IV

FRAGMENTS

Une semaine de Juillet 1830.==Expédition de Madame la duchesse de

Berry en 1832.==Fontainebleau en 1834.==Mariage de Monseigneur le duc

d'Orléans en 1837. Ouverture de Versailles.==Mort de Monsieur de

Talleyrand en 1838.==Mort de la princesse Marie d'Orléans, duchesse de

Wurtemberg (1839).

_PARIS_

ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ

1922

.....I pray you when you shall

these deeds relate I speak of me as I am, nothing

extenuate not set down aught in malice...

_Othello_. SHAKESPEARE.

_HUITIÈME PARTIE_

AVANT-PROPOS

Cette huitième partie a été écrite avant les sept précédentes, et

lorsque je ne pensais nullement à me créer une distraction de ce

genre. Ayant conduit mon récit jusqu'à l'époque de la révolution de

1830, j'ai voulu lire ces cahiers afin d'en tirer le sujet d'un

dernier chapitre; mais, après réflexion, je me suis décidée à les

laisser tels qu'ils sont.

Je ne m'aveugle pas sur leurs défauts. Si je n'ai pas suffisamment de

talent pour les éviter, j'ai assez d'intelligence pour les sentir. Le

style est lâche; il y a des longueurs infinies.

Mais je ne réussirais probablement pas à corriger ce qui tient à

l'ignorance du métier d'écrire et je craindrais de faire perdre à

cette narration un mérite (qu'on me passe ce mot ambitieux) que je ne

puis m'empêcher de lui reconnaître, c'est de m'avoir reportée aux

événements et si vivement rappelé mes impressions du moment que j'ai

pour ainsi dire revécu les journées de Juillet avec toutes leurs

craintes, toutes leurs anxiétés, mais aussi toutes leurs espérances,

toutes leurs illusions.

La relation d'aussi grandes scènes doit, je crois, porter

principalement le caractère de la sincérité, et souvent un futile

détail d'intérieur donne ce cachet d'actualité qu'il me semble y

reconnaître.

En cherchant à émonder cette narration de ce qui me paraît maintenant

inutile, je ne serais pas sûre d'avoir la main assez habile pour ne

pas retrancher précisément ce qui lui donne le coloris de la vérité.

D'ailleurs, les événements sont trop importants par eux-mêmes pour

laisser le loisir de chercher autre chose qu'un historien fidèle.

D'autre part, je craindrais, en remaniant ces pages, de ne plus

montrer les journées de Juillet sous l'aspect où elles se présentaient

à l'époque même. Nous éprouvons aujourd'hui les difficultés

inhérentes, à une révolution dirigée contre l'état social tout entier.

Nous sommes assourdis par les sifflements des serpents qui en sont

nés. J'aurais peine à ne pas chercher sous les pavés de Paris la fange

dans laquelle ils sont éclos, et je ne serais pas alors le chroniqueur

exact des impressions fournies par ces premiers moments. Dans tout le

cours de ces récits, j'ai cherché à me garer de présenter les

événements tels que la suite les a fait juger et à les montrer sous

l'aspect où on les envisageait dans le moment même.

Je veux garder la même impartialité pour la révolution de Juillet.

Là, se termine ma tâche.

Jusqu'ici, j'ai raconté ce que j'ai aperçu du parterre. Depuis 1830,

je me suis trouvée placée dans les coulisses; et la multitude des

fils qui se sont remués devant moi me permettrait difficilement de

faire un choix, plus difficilement de conserver l'impartialité à

laquelle je prétends.

La sincérité prendrait parfois le caractère de la révélation. On peut

raconter ce qu'on a vu ou deviné, voire même ce qu'on vous a dit,

jamais ce qu'on vous a confié. Je m'arrête donc à l'époque de juillet

1830.

Peut-être l'habitude que j'ai prise de griffonner me portera-t-elle à

jeter sur le papier quelques notes sur des faits particuliers; mais ce

n'est pas mon intention en ce moment.

(Mars 1837.)

UNE SEMAINE DE JUILLET

(JUILLET 1830.)

Vous m'engagez à écrire mes souvenirs des mémorables journées de

Juillet 1830 avant qu'ils soient effacés de ma mémoire; peut-être

avez-vous raison.

Je n'y ai joué aucun rôle, je n'ai été agitée par aucune passion. Je

pense pouvoir être fort impartiale. Je dirai seulement ce que j'ai vu

et su par moi-même.

J'ai quelquefois regretté de n'avoir pas écrit les événements du mois

de mars 1814. Alors, comme [en] 1830, je me suis trouvée spectateur

bien placé par mes rapports avec plusieurs des acteurs de ces grands

drames.

Mais, en 1814, soit que je fusse plus jeune, soit que cela tînt aux

opinions où j'avais été élevée, j'avais bien plus d'enthousiasme et

d'esprit de parti qu'en 1830, et, par ma position, je n'étais en

contact qu'avec les vainqueurs. En 1830, au contraire, je me suis

trouvée au milieu des deux partis, portée de situation pour les uns,

de raisonnement pour les autres et d'affection pour tous deux.

Une chose m'a beaucoup frappée dans ces événements, c'est que, pendant

les trois premiers jours, en 1814 comme en 1830, les bons sentiments,

la loyauté, le désintéressement, l'amour du pays, ont dominé, et que,

dès le quatrième, les mauvaises passions, l'ambition, les intérêts

personnels se sont emparés des événements et ont réussi, en

vingt-quatre heures, à gâter tout ce qui jusque-là avait été de nature

à faire battre les coeurs haut placés.

L'égoïsme de quelques individus a extrait du poison de la générosité

des masses. C'est la seule similitude admissible entre ces deux

catastrophes. Ni les acteurs, ni les scènes, ni les résultats ne se

sont ressemblés dans cette chute si rapide de deux gouvernements

suicidés.

(26 JUILLET.)

Le lundi 26 juillet 1830, je me trouvais seule de ma famille à Paris

où je faisais arranger un logement dans la rue d'Anjou. Je parlais à

des ouvriers, lorsque, sur les premières heures, on vint me dire, que

le duc de Raguse était dans mon cabinet.

Je ne le voyais jamais le matin; cependant, comme il était établi à

Saint-Cloud, cela ne m'inspira aucun étonnement. «Eh bien, me dit-il,

on nous fait de belle besogne!» Je crus à une plaisanterie sur les

grogneries qu'il pouvait m'avoir entendu faire aux ouvriers. Je

répondis en riant, et nous échangeâmes quelques phrases sans nous

comprendre. Mais, bientôt, je reconnus mon erreur. Il avait la

physionomie altérée. Il me dit ces folles ordonnances. Il me rapporta

comment la nouvelle lui en était parvenue, à dix heures, par un de ses

aides de camp qui avait rencontré, dans la cour de Saint-Cloud, un

officier arrivant de Paris et exprimant une joie extravagante.

Étonné, mais incrédule, le maréchal avait envoyé chercher le

_Moniteur_ à l'état-major, on ne l'y avait pas reçu, puis chez le

premier maître d'hôtel, il n'y était pas arrivé. Enfin il avait écrit

au duc de Duras pour lui demander le sien. J'ai vu la réponse. Elle

portait qu'un seul exemplaire du _Moniteur_ était arrivé à

Saint-Cloud; le Roi l'avait reçu et envoyé, sans l'ouvrir, à madame la

duchesse de Berry.

Le maréchal avait ensuite appris que cette princesse avait rapporté ce

fatal _Moniteur_ au Roi lorsqu'il montait en voiture, s'était presque

mise à ses genoux, lui avait baisé les mains en disant: «Enfin vous

régnez! mon fils vous devra sa couronne, sa mère vous en remercie.» Le

Roi l'avait embrassée fort tendrement, avait mis la gazette dans sa

poche et était parti pour Rambouillet sans dire un mot aux autres.

À Saint-Cloud, on ne savait ce qui se passait que par les survenants

de Paris. Le maréchal, fort en peine, était venu chez lui rue de

Surène, avait fait demander le _Moniteur_ à monsieur de Fagel, le

ministre de Hollande, son voisin, et il venait d'en achever la lecture

lorsqu'il accourut chez moi. (J'entre dans ces détails parce qu'il est

curieux de voir l'incurie avec laquelle on laissait dans l'ignorance

l'homme destiné _in petto_ à soutenir le coup d'État.)

Après ce récit, il ajouta: «Ils sont perdus. Ils ne connaissent ni le

pays, ni le temps. Ils vivent en dehors du monde et du siècle. Partout

ils portent leur atmosphère avec eux, on ne peut les éclairer, ni même

le tenter; c'est sans ressource!

--Mais vous êtes perdu aussi, monsieur le maréchal! Vous allez vous

trouver horriblement compromis dans tout ceci. Vous perdez par là

votre seule explication pour 1814. Vous compreniez, dites-vous, qu'il

fallait vous sacrifier pour obtenir au pays des institutions

libérales! Où sont-elles maintenant?»

Le maréchal soupira profondément: «Sans doute ma position est

fâcheuse, reprit-il; mais, tout en me désolant de ce qui arrive, en

regrettant surtout avec le bien si facile à faire les maux qui vont

tomber sur nous, je suis personnellement plus tranquille depuis la

lecture du _Moniteur_. Certes, je ne me mêlerai de rien à moins d'y

être forcé par mon service militaire. Or la résistance sera toute

constitutionnelle et morale; on refusera l'impôt... le gouvernement

croulera si le ministère n'est pas chassé, et je n'ose l'espérer.

Mais, en admettant même qu'une résistance ouverte appelât

l'intervention des troupes, ce ne serait jamais qu'à l'époque des

élections; elles sont fixées au 3 septembre; mon service finit le 31

août. Dès le lendemain, j'aurai fait vingt postes sur la route

d'Italie et j'y resterai au moins tout l'hiver. Je ne veux pas me

retrouver une seconde fois dans une situation où les devoirs sont

complexes. N'ayez donc aucun souci particulier pour moi; il n'y en a

que trop à prendre de ce qui se passe!»

Nous continuâmes à nous lamenter, à craindre, à nous effrayer, à

prévoir les malheurs du pays; mais assurément nos prévoyances étaient

bien loin encore de la réalité. Il me quitta en promettant de venir

passer le samedi suivant à ma campagne. Je ne l'ai pas revu depuis.

Je pensais bien à ce moment qu'il n'aurait pas dû retourner à

Saint-Cloud; j'entrevoyais une belle et noble lettre à écrire en

rappelant les événements de 1814. Mais il n'était pas assez

indépendant de fortune pour que j'eusse osé la lui conseiller, lors

même que ma liaison avec lui eût été aussi intime que l'absence et le

malheur l'ont rendue depuis. D'ailleurs, ces choses-là, pour être bien

faites, doivent être spontanées.

Je sortis selon mon habitude et je fus très frappée de l'aspect des

physionomies: elles portaient une curiosité sombre. Les gens qui se

connaissaient s'arrêtaient pour se parler. Les autres s'interrogeaient

de l'oeil en passant. Si un visage calme se rencontrait, on se disait:

«Celui-là ne sait rien encore.»

Cela est si vrai que, lorsque, le lendemain, tout le monde a su, tout

le monde s'est regardé, et tout le monde s'est entendu. Il n'y a pas

eu de conspiration.

C'est même dans cette unanimité d'indignation qu'il faut chercher la

cause de l'extraordinaire magnanimité de ce peuple soulevé. Il

reconnaissait partout des complices et en voyait même dans ces soldats

qui tiraient sur lui. Mais n'anticipons pas sur les événements; ils

vont assez vite.

Le soir, je vis quelques personnes, dans l'opposition au ministère

Polignac, mais attachées à la Restauration. Toutes étaient désolées.

On se perdait en conjectures. On croyait à de grandes résistances,

mais constitutionnelles. Les lettres closes ayant été envoyées aux

députés; ils arrivaient de moment, en moment. Cet appel était-il la

suite de l'impéritie accoutumée, ou bien les rassemblait-on dans des

intentions hostiles et pour sévir contre eux? Il y avait matière à

deviser, et nous n'y manquâmes point.

L'ambassadeur de Russie, le plus irrité, le plus véhément de nous

tous, nous raconta avoir rencontré le comte Appony, sortant du cabinet

du prince de Polignac, très satisfait, et allant expédier à Vienne un

courrier porteur de ces bonnes nouvelles.

Pozzo ne partageait ni cette confiance ni cette joie. Il était entré à

son tour dans le cabinet où il avait trouvé le ministre, calme et

enchanté de lui-même, répétant qu'il était plus constitutionnel que

personne, si ce n'était le Roi; tout irait à merveille, il ne

comprenait pas même d'où pouvait naître l'inquiétude et il avait fini

par dire: «Soyez tranquille, monsieur l'ambassadeur, la France est

préparée à accepter tout ce que le Roi voudra et à l'en bénir.»

Dans la soirée, on jeta quelques pierres à la voiture vide du

ministre; son cocher fut légèrement atteint, mais elle rentra à

l'hôtel dont on ferma la porte cochère. Le groupe qui la poursuivait

se dispersa; sans doute monsieur de Polignac triompha et crut l'orage

dissipé. Nous nous séparâmes fort tard et bien tristes.

Si je voulais raconter tout ce qui est venu ensuite à ma connaissance

et les détails appris depuis, il y aurait bien long à dire, mais je

m'attache à écrire uniquement ce que j'ai vu, ou entendu moi-même, et

dans le temps[1].

[Note 1: Il y a pourtant un fait dont j'ai la certitude, il

peint tellement le prince de Polignac que je ne puis résister

à le citer. Le dimanche soir, les ordonnances étant signées

et tandis qu'on imprimait le _Moniteur_, monsieur de Polignac

dans son plus intime intérieur, entouré de gens sur lesquels

il pouvait entièrement compter, mit la conversation sur les

discours du trône pour l'ouverture des Chambres. Pendant une

heure et demie, il en discuta chaque parole, accueillant les

objections et les combattant ou les admettant, comme la plus

sérieuse chose du monde.

On ne comprend pas comment, dans de pareilles conjectures,

l'homme sur lequel pesait une si grande responsabilité

pouvait avoir le sang-froid, ou plutôt la puérilité d'une

telle comédie, ni ce qui pouvait l'amuser dans une

mystification faite à des gens tout à fait dans sa

dépendance.]

(27 JUILLET.)

Le mardi vingt-sept, j'appris, par une trentaine d'ouvriers de

diverses professions, qui travaillaient chez moi et venaient de

différents quartiers, l'agitation répandue dans la ville. J'en trouvai

beaucoup parmi eux, mais fondée sur des raisonnements si sages que

j'en fus surprise.

Je ne puis m'empêcher de consigner ici une remarque faite à cette

époque. J'avais arrangé une maison en 1819 et employé les mêmes sortes

d'ouvriers qu'en 1830; mais, dans ces dix années, il s'était établi

une telle différence dans les façons, les habitudes, le costume, le

langage de ces hommes, qu'ils ne paraissaient plus appartenir à la

même classe. J'étais déjà très frappée de leur intelligence, de leur

politesse sans obséquiosité, de leur manière prompte et scientifique

de prendre leurs mesures, de leurs connaissances chimiques sur les

effets des ingrédients qu'ils employaient. Je le fus encore bien

davantage de leurs raisonnements sur le danger de ces fatales

ordonnances. Ils en apercevaient toute la portée aussi bien que les

résultats.

Si ceux qui nous gouvernaient avaient eu la moitié autant de

prévoyance et de prudence, le roi Charles X serait encore bien

paisiblement aux Tuileries.

Sans doute une population ainsi faite était impossible à exploiter au

profit d'une caste privilégiée; mais, si on avait voulu entrer dans le

véritable intérêt du pays, elle se serait montrée facile autant que

sage; et on aurait trouvé secours et assistance dans le bon sens des

masses contre l'effervescence de quelques brouillons. Malheureusement,

le Roi et la nation se tenaient mutuellement pour incompatibles.

Les récits qu'on m'avait faits ne m'avaient cependant pas suffisamment

alarmée pour me décider à rester chez moi. À quatre heures, je montai

en voiture avec le projet d'aller chez des marchands de la rue

Saint-Denis.

Un de mes gens prétendit qu'il y avait du bruit de ce côté. Je me

décidai à utiliser ma sortie en allant faire ma visite à Neuilly.

J'étais depuis peu de semaines en grand deuil de mon mari et, avant de

retourner à la campagne, je voulais aller remercier des bontés que les

princesses m'avaient témoignées à cette occasion.

Madame la duchesse d'Orléans se promenait dans le parc; je n'avais

rien d'assez intéressant à lui dire pour l'y suivre.

Je trouvai Mademoiselle chez elle, désolée des ordonnances, très

inquiète de l'effervescence populaire dont je lui parlai, et fort

impatientée surtout de la crainte que le nom de son frère fût

compromis. Elle me dit ces propres paroles: «Sans ces deux cérémonies

de la messe du Saint-Esprit et de l'ouverture des Chambres où il nous

fallait assister et la misérable attrape qu'on nous a faite, nous

serions partis samedi pour Eu et en dehors de toute cette bagarre.

Quand j'y pense, je suis prête à m'en arracher les cheveux.»

Si son intention était de me mystifier, elle y a parfaitement réussi;

car, encore à l'heure qu'il est, je suis persuadée de sa bonne foi.

Elle admettait que les ordonnances devaient amener des catastrophes;

mais, comme tout le monde, elle prévoyait la résistance dans une

classe qui ne la proclame pas à coups de pierres. Le refus de l'impôt,

l'impossibilité de gouverner contre une opposition générale,

manifestée par tous les moyens légaux, lui semblait le danger de la

situation où le Roi venait de s'engager. Nous en causâmes longuement;

mais il ne fut point question du remède que Neuilly pouvait

éventuellement fournir à une position devenue si critique.

De chez Mademoiselle, je passai chez madame de Montjoie. Je la trouvai

aussi fort agitée, fort inquiète et désespérée qu'on ne fût pas à Eu.

Cela me parut tout à fait l'impression de la maison.

Je m'avançai davantage avec elle, et nous parlâmes des chances

possibles que tant de fautes pouvaient amener. Elle me répéta ce

qu'elle m'avait mille fois dit: Monsieur le duc d'Orléans était le

plus fidèle sujet du Roi _en France_, mais il ne le suivrait plus à

l'étranger.

Il nous fallait bien admettre l'impossibilité que son nom ne fût pas

mis en avant, dans de pareilles conjonctures, même à son insu et

malgré lui. Vingt fois depuis un an j'avais entendu dire, en parlant

du Roi et de ses ministres, «Ils travaillent à faire le lit des

Orléans.»

Elle me raconta à ce sujet ce qui s'était passé le mercredi précédent.

Monsieur le duc d'Orléans, étant fort enrhumé et se plaçant sur le

perron à la sortie d'un grand dîner, avait mis son chapeau. Il en

avait fait une façon d'excuse. Monsieur de Sémonville avait répondu

tout haut:

«Nous vous le passons, Monseigneur, en attendant la couronne.

«--Jamais, monsieur de Sémonville, à moins qu'elle ne m'arrive de

droit.

«--Ce sera de droit, Monseigneur; elle sera par terre; la France la

ramassera et vous forcera à la porter.»

«Concevez-vous monsieur de Sémonville? ajouta madame de Montjoie, de

tenir de pareils propos, je les ai entendus; dix personnes ont pu les

entendre comme moi.

--Je comprends, répondis-je, qu'il croit la partie perdue encore bien

plus que nous.

--Mon Dieu, si le Roi voulait, pourtant, il y a encore de grandes

ressources.

--Oui, mais, hélas! il ne voudra pas.

--Mais qu'arrivera-t-il alors?

--Qui peut le prévoir? beaucoup de malheurs sans doute!

--Et pensez donc s'il y a une guerre civile! et monsieur le duc de

Chartres qui sert dans l'armée! que fera-t-il? C'est à tourner la

tête!»

Notre causerie se prolongea. Madame la duchesse d'Orléans ne rentrait

pas; l'heure avançait. Je chargeai madame de Montjoie de mes hommages

respectueux et je revins à Paris.

Rien n'y annonçait, dans le quartier que je traversai, le tumulte de

la soirée. Peut-être les rues étaient-elles moins populeuses que de

coutume. Il y avait eu, me dit-on, du bruit à la porte Saint-Martin,

et des groupes dans divers autres quartiers. Nous étions si persuadés

que ce n'était pas là le genre de résistance à craindre que j'y

attachai peu d'importance.

Aucun des ouvriers travaillant chez moi n'était revenu depuis l'heure

du dîner. Un carrossier, un maréchal, un serrurier, logeant vis-à-vis

de chez moi, étaient également privés de leurs ouvriers depuis trois

heures. C'est la première chose qui me donna à penser.

Bientôt, chaque quart d'heure amena des révélations sur les événements

si graves dont un avenir bien prochain était gros. Les mêmes

personnes, qui s'étaient réunies la veille chez moi, arrivèrent

successivement, et toutes apportaient des nouvelles prenant un

caractère de plus en plus alarmant.

J'appris que le duc de Raguse était établi aux Tuileries. Vers les six

heures, traversant un groupe en tilbury, il avait couru quelques

risques sur les boulevards. Il y avait eu des barricades faites. À la

vérité, elles avaient été détruites par la garde, mais le peuple n'en

paraissait que plus animé. On disait même quelques coups de fusil

tirés de part et d'autre.

Monsieur Pasquier alla aux nouvelles chez madame de Girardin où il y

avait toujours assez de monde.

L'ambassadeur de Russie arriva. Un de ses secrétaires avait vu, sur la

place de la Bourse, un homme mort autour duquel on haranguait.

L'ambassadeur lui-même aurait pu servir d'orateur. Il s'anima et nous

fit un morceau sur le droit imprescriptible des nations de s'opposer

au renversement de leurs institutions et de châtier les rois parjures.

Il s'étonna qu'on trouvât un seul homme à opposer à l'insurrection,

lorsque la légalité était si évidemment de son côté, blâma le maréchal

Marmont de chercher à la combattre, et fut d'une véhémence qui nous

frappa tous.

Nous nous la sommes souvent rappelée depuis, en lui entendant tenir un

langage si différent, et accuser le duc de Raguse comme coupable pour

n'avoir pas, dès ce mardi où il n'y avait encore que de l'agitation et

quelques groupes, mitraillé les habitants de Paris.

Monsieur Pasquier avait trouvé le ménage Girardin seul, la femme fort

abattue et fort triste, le mari fort tranchant et fort jactant, disant

qu'il fallait en finir avec toute cette canaille, imposer silence aux

mécontents en leur inspirant la terreur, et gouverner par le sabre.

C'était un petit moment d'effervescence à subir; il n'aurait pas de

suite, etc. Cependant, il confirma la nouvelle que la gendarmerie

avait chargé; il y avait eu quelques personnes tuées et blessées. Une

barricade, formée avec un omnibus et quelques charrettes renversées à

l'entrée de la rue de l'Échelle, avait été faite par le peuple et

détruite par la garde. Le sang avait coulé à la place du Palais-Royal.

Monsieur de Girardin en espérait les plus heureuses conséquences.

Nous apprenions, en même temps, que la place Louis XV, la place

Vendôme et le Carrousel étaient remplis par l'artillerie canons en

tête, mèches allumées. Cela ne m'effraya pas beaucoup. J'avais souvent

entendu dire au maréchal que, dans les effervescences populaires, il

fallait faire un grand développement de force pour frapper les

imaginations et être dispensé d'user de rigueur.

Nous nous séparâmes sur les minuit, après avoir reçu le rapport de

deux hommes envoyés, l'un à la place de Grève, l'autre à la porte

Saint-Denis. Tout était tranquille. Sans doute nous étions très

préoccupés, mais personne, je crois, ne s'attendait à là journée du

lendemain.

(28 JUILLET.)

Le mercredi, en entrant chez moi, on me dit qu'aucun de mes ouvriers

n'avait paru; il en était de même chez tous les voisins. Ne croyant

pourtant pas la situation assez grave pour changer mes projets et

devant retourner à la campagne le lendemain, je voulus aller chez mes

banquiers, messieurs Mallet, où j'avais affaire.

Je me décidai à sortir tout de suite, pensant bien que, s'il devait y

avoir du bruit, ce serait plus tard. Je fis mettre mes chevaux et, sur

les dix heures, je montai en voiture. J'allais dans la rue du

Mont-Blanc. J'avertis mon cocher de passer par les rues, au lieu de

prendre les boulevards, et de tourner bride s'il voyait des

rassemblements. Je ne laissai pourtant pas d'être fort effrayée.

Depuis le milieu de la rue des Mathurins, et dans toutes les rues

transversales, les lanternes étaient coupées et gisaient fracassées

sur le pavé. À chaque porte, il y avait un groupe de femmes et

d'enfants portant la terreur sur leur visage. Les insignes royaux qui

décoraient la boutique de Despilly, le marchand de papier, avaient été

arrachés et jetés par terre.

Le portier de messieurs Mallet fit quelques difficultés pour ouvrir la

porte cochère; enfin il s'y décida; ma voiture entra et il la ferma

avec une précipitation qui ne calma pas mon inquiétude. Je montai au

bureau où ces messieurs furent fort étonnés de me voir; ils

m'engagèrent à rentrer chez moi et à ne plus en sortir.

Pendant que je signais quelques papiers essentiels, ils me racontèrent

que, vers six heures du matin, des groupes assez considérables

s'étaient portés sur les boutiques des armuriers, les avaient pillées

sans qu'on pût s'y opposer. Partout on avait brisé les lanternes et

renversé les armes royales des boutiques où elles étaient placées. À

la vérité, les propriétaires n'avaient fait aucune résistance et

avaient même aidé.

Il était question de rétablir de fait la garde nationale pour protéger

les personnes et les propriétés. Messieurs Mallet avaient déjà été à

leur mairie à cet effet. Ils allaient y retourner, et ils espéraient

qu'avant la fin de la matinée une garde nationale improvisée serait en

activité dans tous les quartiers, non dans le but d'assister la

troupe, mais pour protéger les gens tranquilles et s'opposer à un

pillage que les événements de la matinée présentaient comme imminent.

Je rentrai plus effrayée que je n'étais partie. Je retrouvai ma rue

parfaitement calme; seulement, par mesure de précaution, les habitants

descendaient les lanternes, les serraient et effaçaient les armes

royales là où elles se trouvaient.

On me remit un billet de monsieur Pasquier. Il s'informait si j'avais

quelque moyen de communiquer avec le duc de Raguse et m'engageait à

lui faire savoir que des gens bien instruits pensaient que la

résistance militaire, opposée à un mouvement si général, amènerait des

catastrophes effroyables, quel qu'en fût le résultat. On connaissait

ses lumières et son coeur et l'on pensait que le plus beau rôle pour

lui était de se placer comme médiateur, en annonçant à Saint-Cloud les

difficultés (plus réelles que peut-être lui-même ne le savait) dont il

se trouvait entouré, et en y conseillant des concessions qui

pourraient encore tout sauver, si on se hâtait de les proclamer.

J'ai su depuis que ce billet avait été le résultat d'une conférence,

tenue chez monsieur Pasquier, et dans laquelle monsieur Hyde de

Neuville avait cherché à le décider à se rendre à Saint-Cloud pour

éclairer le Roi sur sa position. Monsieur Pasquier avait représenté

qu'il n'était nullement propre à cette mission; il ne pouvait obtenir

du Roi de l'écouter favorablement, ne possédant pas sa confiance.

Monsieur Hyde se trouvait dans la même situation. Enfin l'abbé de

Montesquiou, mieux vu à Saint-Cloud que ces messieurs, consentit à s'y

rendre[2], et c'était pour appuyer les paroles dont il était porteur

qu'on désirait une démarche du maréchal. Il en avait pris l'initiative

depuis plusieurs heures, mais on l'ignorait.

[Note 2: L'abbé de Montesquiou, arrêté à la barrière, ne

parvint pas à Saint-Cloud.]

J'envoyai tout de suite chez le duc de Raguse savoir si on était en

communication avec lui. Tous ses gens se trouvaient aux Tuileries.

Je reçus un nouveau billet de monsieur Pasquier; il m'autorisait à

envoyer le premier au maréchal. Je l'enveloppai dans quelques lignes

écrites à la hâte. Je ne savais comment les faire parvenir. Mon

médecin se trouvait là et, voyant mon anxiété, il se chargea de

remettre la lettre en main propre.

Il y réussit, car, peu de temps après, je vis entrer dans ma chambre

monsieur de La Rue, aide de camp du maréchal. Il l'envoyait me dire

qu'il était trop tard. Toutes les propositions de conciliation avaient

été vainement tentées; les ordres de Saint-Cloud étaient impératifs,

il ne lui restait plus qu'à agir militairement. D'ailleurs, l'affaire

était trop engagée; il fallait, avant tout triompher de

l'insurrection.

Monsieur de La Rue ajouta qu'il venait de porter l'ordre de marche aux

colonnes: elles devaient s'avancer en balayant tout devant elles, et

probablement j'entendrais gronder le canon sous moins d'une

demi-heure.

«Dieu nous en garde! m'écriai-je. J'ignore quel en serait le résultat

pour la monarchie; mais, si elle réchappe d'une pareille crise, elle

sera forcée de sacrifier tous ceux qui auront mitraillé la population

parisienne dans une cause si odieuse à la nation!»

Je lui fis la peinture de la position du maréchal, de son impopularité

dans le pays, où les calomnies inventées en 1814 avaient encore cours,

du peu d'affection que lui portait la Cour, de la méfiance qu'il

inspirait aux partis ultra et jésuitique, enfin de la disposition où

serait tout le monde à l'offrir en holocauste. «Si le maréchal,

ajoutai-je, fait tirer un seul coup de canon, qu'il se fasse tuer, car

sa vie ne sera plus qu'une série de malheurs!»

J'étais fort animée et je parvins à persuader La Rue. Il devenait de

plus en plus soucieux et me répondait toujours par cette exclamation:

«Mais que faire! on tire sur nous; l'affaire est engagée; il faut bien

commencer par la vider et mettre ces gens-là à la raison! Et

d'ailleurs il n'y a pas moyen de parler au maréchal. Il a été obligé

de m'attirer dans l'embrasure d'une fenêtre pour me donner le message

que je vous apporte, et il a eu toute la difficulté possible à trouver

un moment pour lire votre lettre.

--Pourquoi donc cela?

--Mais les ministres sont aux Tuileries, chez lui. Monsieur de

Polignac et son monde l'entourent et le gardent tellement à vue qu'en

étant nominativement le chef de tout il n'a pas la permission de dire

une parole, ou de faire un geste, sans les voir contrôler.

--Tâchez pourtant de lui faire comprendre combien il se sacrifie

inutilement. Parlez-lui surtout des dangers du pays auquel il est si

dévoué.

--J'essaierai de lui rapporter vos paroles, car les miennes n'auraient

aucune influence. Il est accoutumé à nous commander et non pas à nous

écouter, et les conseils ne peuvent lui arriver utilement par notre

bouche. Au reste, votre message n'est pas le seul dont je suis chargé.

J'ai rencontré Fabvier à votre porte. Arrivé ce matin même de Lyon, il

trouve les affaires bien différentes de ce qu'il les croyait; il vient

de parcourir la ville et de se recorder avec ses amis: «Jusqu'à

présent, m'a-t-il dit, ils ne se sont mêlés de rien; mais, d'ici à une

heure, chaque groupe aura à sa tête un chef intelligent, un officier

capable et on s'en apercevra. Il ne faut pas s'y tromper, m'a-t-il

dit, le peuple est sérieusement au jeu; le mouvement, pour être

spontané, n'en est que plus violent et, ce qui le fera réussir, c'est

de n'être le résultat d'aucune conspiration.»

La Rue, comme de raison, avait répondu à son ancien camarade:

«Nous serons prêts à bien recevoir ceux qui nous attaqueraient, et

nous aurons sur eux l'avantage de faire notre devoir.

--Devoir tant que tu voudras, mais dis au maréchal que, s'il laisse

engager la partie sérieusement, il peut la tenir pour perdue. La

troupe ne peut rien dans une ville contre une population unanime et

exaspérée. Il y a encore un peu d'hésitation à commencer, mais, si une

fois on se sent tout à fait compromis, ce sera sans ressource.»

Sans attacher par trop d'importance à un langage que Fabvier dans sa

position devait tenir, j'engageai pourtant monsieur de La Rue à

répéter ses paroles au maréchal devant les personnes dont il était

obsédé, afin d'avertir que les insurgés seraient dirigés

militairement. Ils le furent, en effet, et bien habilement.

Tout de suite après le départ de monsieur de La Rue, je fis prévenir

monsieur Pasquier de la réponse peu satisfaisante qui m'était

parvenue; puis je me pris à ruminer sur ce que La Rue m'avait dit du

peu d'état qu'obtiendraient des paroles passant par sa bouche.

Je savais que nul plus que monsieur Arago n'avait crédit sur l'esprit

du maréchal; je lui écrivis pour l'engager à se rendre tout de suite à

l'état-major et à y user de son influence pour sauver le pays, le

trône et son ami de la ruine prochaine dont ils étaient menacés. Je

fis monter un homme à cheval pour se rendre par les boulevards

extérieurs à l'Observatoire.

À peine était-il parti que j'entendis le premier coup de canon. Je ne

puis peindre l'effet qu'il produisit sur moi; je jetai un cri et,

cachant ma tête dans mes mains, je restai immobile pendant quelques

minutes.

Tous nos soins devenaient superflus; le sort en était jeté, le pays,

le trône, les individus, tout était en jeu! Il n'y avait plus qu'à

attendre, en tremblant, le résultat de si funestes chances.

Je passais tout mon temps à la fenêtre. Bientôt je vis arriver une

patrouille de soldats. En débusquant dans la rue, ils commencèrent par

y tirer une douzaine de coups de fusil quoique tout y fut complètement

pacifique. Le comte Karoly, sortant de chez moi, pensa être atteint

d'une balle qui vint frapper la borne de la porte.

Il n'y eut pas d'accident dans la rue d'Anjou, mais un voiturier,

tournant tranquillement sa charrette, fut tué dans la rue de Surène.

Cette inutile démonstration anima vivement les gens de mon quartier.

Jusque-là, ils stationnaient silencieusement à leurs portes et à leurs

fenêtres. À dater de ce moment, les maisons furent abandonnées; on se

forma en groupes dans la rue et tout ce qui était valide se prépara à

la défense. Ce fut le signal de l'hostilité. Cette imprudente

patrouille se réunit bientôt à un corps plus considérable dans la rue

du Faubourg-Saint-Honoré, et nous entendîmes une fusillade fort vive

et assez longue, dont voici le motif.

Ainsi que je l'avais appris chez messieurs Mallet, les citoyens les

plus considérables s'étaient portés à leur mairie dans l'idée de

rétablir une espèce de garde nationale provisoire, protectrice des

citoyens tranquilles, mais ne prétendant pas soutenir le régime des

ordonnances.

Le pouvoir, mal instruit, ou plus mal inspiré, avait envoyé partout

des troupes pour expulser violemment ces personnes des mairies. Elles

s'y étaient défendues, et ces attaques simultanées sur douze points de

la capitale avaient achevé d'exaspérer une population que le bruit des

décharges n'animait déjà que trop.

Cet épisode fini, je vis arriver, frisant les murs, Chavernac, mon

médecin. Il venait me dire que ma lettre avait été remise par lui à un

aide de camp du maréchal (Je le savais, puisque la réponse m'était

parvenue. Il était rentré chez lui,) et me raconta qu'un rassemblement

considérable de gens du peuple, ayant à sa tête un homme vêtu ou

plutôt _dévêtu_ comme eux, était venu frapper à sa porte. Il était

descendu leur parler.

Le chef lui avait demandé très poliment s'il avait des armes à leur

prêter. Il avait répondu négativement, la maison n'étant habitée que

par lui et des femmes. On lui avait fait beaucoup d'excuses de l'avoir

dérangé. Pour n'être pas en reste de civilité, il avait, de son côté,

témoigné le regret de n'avoir pas d'armes à offrir à ces messieurs.

«Ah! monsieur, nous en sommes bien sûrs. Quel français ne s'associe

pas, au moins de coeur, à notre noble cause?»

Chavernac vit ce même groupe aller frapper à la porte suivante où on

lui donna deux grands pistolets et quelques balles. Il possédait déjà

une douzaine de fusils et autant de pistolets recueillis probablement

de la même façon. Au reste, ces collectes eurent lieu dans presque

tous les quartiers de Paris; et, ce qui est aussi singulier que la

douceur avec laquelle les refus étaient accueillis, huit jours après,

la presque totalité de ces armes, dont beaucoup étaient de prix,

avaient été rapportées à leur propriétaire.

Vers cette heure, ou même avant, on distribua une petite feuille du

journal _Le Temps_; elle racontait les événements et excitait à

résister à la troupe en promettant la victoire. Elle ne fut pas sans

influence.

Mon homme me rapporta la réponse d'Arago; il allait se rendre à

l'état-major, sans en espérer grand succès mais pour n'avoir rien à se

reprocher et comme français et comme ami.

Le bruit du canon semblait se ralentir. Tout à coup il reprit plus

vivement et évidemment de plusieurs côtés. Les fusillades

recommencèrent aussi, mais elles s'étaient éloignées de nous. Les

portes se remeublèrent de femmes, d'enfants et d'un petit nombre

d'hommes; plusieurs étaient réinstallés à la mairie que la troupe

avait été forcée d'évacuer après l'avoir occupée un moment.

Je vis alors passer un homme portant un panier couvert comme les

marchands de gâteaux. Il distribuait des cartouches; tout le monde en

acceptait, tout le monde les cachait. Il semblait n'y avoir qu'une

pensée, qu'une volonté, qu'une action dans toute cette grande ville.

Déjà il était évident que Fabvier avait eu raison. Des chefs

intelligents conduisaient les masses populaires.

Voici la tactique suivie; elle a été trop générale pour n'être pas

combinée.

Un groupe fort nombreux se formait devant les colonnes de la garde ou

de la ligne: ceux qui se trouvaient avoir des armes parmi eux se

mettaient en tête et tiraient sur la troupe. Celle-ci ripostait: si

quelques-uns des gens armés étaient mis hors de combat, il s'en

trouvait d'autres tout prêts à s'emparer de leurs fusils et de leurs

munitions.

Après quelques coups échangés, une partie du groupe courait se placer

en avant. Les autres se précipitaient dans les portes cochères qui

s'ouvraient toutes pour eux, montaient aux fenêtres, tiraient sur la

colonne pendant qu'elle passait, puis redescendaient dans la rue et

établissaient une barricade derrière elle, y laissaient un petit

nombre de gardiens ou la confiaient aux habitants des environs et

allaient par les rues latérales rejoindre en courant le groupe

primitif qui s'augmentait de plus en plus, et recommençaient cent pas

plus loin à arrêter la colonne en renouvelant la même manoeuvre; si

bien que les troupes, qui avaient tant de peine à avancer, se

trouvaient dans l'impossibilité de rétrograder. Elles n'ont pu

regagner l'état-major qu'au milieu de la nuit et en faisant de longs

détours.

Vers le milieu de la journée, les munitions étaient devenues communes;

on s'était emparé par ruse d'un magasin à poudre, gardé seulement par

deux vétérans. Des charrettes la transportaient dans les rues et très

ostensiblement dans le centre de la ville; les femmes s'occupaient à

faire des cartouches sur leurs portes. De notre côté, on se bornait à

les recevoir.

J'entendis un homme crier à son voisin par sa fenêtre, en lui montrant

deux cartouches: «Quand j'en aurai six, je partirai.» Un instant

après, je le vis dans la rue son fusil sur l'épaule. Il fut rejoint

par le voisin; après un colloque fort court, celui-ci rentra chez lui,

en ressortit avec un sabré et un long pistolet et suivit la même

route. Ces gens étaient des pères de famille rangés et tranquilles;

mais je ne puis assez le répéter, car c'est l'explication de tout ce

qui s'est passé dans ces journées, la population entière était

électrisée. Tout le monde prenait une part active aux événements et

quelques-uns avec une énergie, un courage, un dévouement inouïs.

À la descente de la porte Saint-Martin, un des passages les plus

disputés, il se livra une véritable bataille. Un monsieur se trouvait

sans armes à côté d'un homme du peuple portant un fusil dont il ne

savait pas se servir:

«Prêtez-moi votre fusil, mon ami?

--Volontiers, monsieur, appuyez-le sur mon épaule; cela vous sera plus

commode.»

Un coup, deux coups furent tirés à la grande admiration du prêteur

d'armes. Enfin la personne qui tirait s'aperçut qu'il lui faisait un

rempart de son corps et lui vit attirer un de ses camarades près de

lui pour le masquer tout à fait.

«Ah! cela, mes amis, écartez-vous un peu, s'il vous plaît; vous me

faites jouer un rôle ridicule.

--Eh! mon Dieu, monsieur, qu'est-ce que cela fait que nous soyons

tués? Nous ne savons pas tirer, nous, vous voyez bien; mais vous,

c'est très différent!»

Cette histoire me fut racontée dès le lendemain, chez l'ambassadeur

de Russie qui trouvait cela admirable.

Revenons au mercredi. Les rues étaient peu sûres; on ne communiquait

guère; cependant je vis deux ou trois fois dans la journée monsieur

Pasquier, le duc et la duchesse de Rauzan qui, ainsi que monsieur de

Lafayette, logeaient dans la maison contiguë à la mienne. Nous nous

instruisions mutuellement de tout ce que nous apprenions; c'était pour

la plupart de vagues on-dit. Le canon demeurait toujours le plus

explicite des rapports qui nous parvenaient.

Vers la chute du jour, le bruit du tocsin, par toutes les cloches de

Paris, vint se joindre à celui de l'artillerie; il nous parut encore

beaucoup plus effrayant et plus lugubre.

Il faisait un clair de lune magnifique, une chaleur assommante, pas un

souffle d'air. Les bruits ordinaires d'une grande ville étaient

suspendus; le son sinistrement monotone du tocsin, les décharges

continuelles de coups de fusils et fréquentes de coups de canon les

avaient remplacés. De temps en temps, des lueurs rouges, s'élevant

au-dessus des toits, signalaient quelque incendie et ajoutaient encore

à la terreur à laquelle on était en proie.

Je vis, au clair de la lune, un grand drapeau noir arboré sur le haut

de la Madeleine; je ne sais dans quel moment on l'y avait placé, mais

il répondait parfaitement à nos impressions.

Je passai toute la soirée à errer dans la cour, dans les escaliers,

aux fenêtres donnant sur la rue, recueillant les propos des voisins

rapportés par mes gens, et tous de plus en plus alarmants: la moitié

de Paris était brûlée, le duc de Raguse était mortellement blessé, le

général Talon tué; il ne restait pas un seul lancier, la rivière était

rouge de sang versé, etc., etc.

Sur les onze heures, le feu se calma. Une demi-heure après le tocsin

cessa, et un silence des plus solennels s'établit partout. Il était si

imposant que je me surpris, moi-même, parlant à voix basse à un de mes

gens qui, de son propre mouvement, s'offrit à aller à la découverte.

Deux autres, poussés d'une ardeur belliqueuse, étaient allés à la

bataille; ceux-là n'étaient pas rentrés. Le dernier émissaire, actif

et intelligent, revint me dire, avant minuit, que, soldats et peuple,

tout se reposait mais restait sous les armes.

La crise n'était rien moins que finie. On recommencerait à se battre

plus vivement le lendemain matin si toutefois les troupes restaient

fidèles, car on lui avait assuré que deux régiments avaient déjà passé

du côté du peuple.

Quoique peu tranquillisée par ce rapport, je me décidai à me jeter

quelques heures sur mon lit sans espérer y trouver beaucoup de repos.

(29 JUILLET.)

Le jeudi 29, à six heures, le calme durait encore; mon maître d'hôtel,

sorti à quatre, avait couru la ville. Il n'avait vu aucune troupe,

mais beaucoup de barricades gardées par des gens armés ayant passé la

nuit. Elles servaient de centre de réunion à ceux qui venaient les

rejoindre.

Partout on obéissait aux élèves de l'École polytechnique: ils

portaient seuls un uniforme et s'étaient emparés de l'autorité. Il en

avait vu un arrivant à la place de la Bourse, monté debout sur le

devant d'une charrette à deux chevaux, son épée à la main, l'agitant

devant lui en répétant constamment: «Éloignez-vous, c'est de la

poudre; éloignez-vous, il y a du danger.»

Cette poudre, tout bonnement jetée dans la charrette, fut distribuée à

des gens, hommes et femmes, assis sur les marches de la Bourse où une

fabrication de cartouches s'était établie. D'autres personnes,

également empressées, allaient les distribuer dans les barricades, et

tous les voisins y portaient des vivres et des rafraîchissements.

Les blessés trouvaient partout des asiles et des soins, et les morts

servaient à exciter l'enthousiasme. Il faut ajouter cependant, à

l'honneur de la population parisienne, qu'animée de cet esprit de

résistance comme un seul homme et mettant en commun tous ses moyens

pour vaincre la troupe, elle n'avait aucune animosité contre le

soldat. On lui prodiguait des soins s'il était blessé, mais, tant

qu'il avait l'arme au bras, on le voyait périr sans lui donner le

moindre regret.

L'homme qui rentrait me confirma le rapport de la veille au soir sur

l'imminence du combat qui allait recommencer. Il avait rencontré un

palefrenier à moi. Vainement il avait voulu le ramener: il s'était

déjà battu et voulait continuer. Un autre était revenu panser ses

chevaux et se préparait à repartir. Je le fis rester cependant; je

pensais sérieusement à quitter Paris.

Prévoyant des difficultés à franchir les barrières, j'écrivis un

billet bien triste au duc de Raguse, en lui demandant un

laissez-passer, et je donnai les ordres pour mon départ. Je voulais

aller rejoindre ma famille à Pontchartrain.

J'écrivis aussi à monsieur Pasquier pour lui dire adieu et lui

demander s'il avait des commissions. Pendant que je faisais mes

préparatifs, on vint m'apprendre le retour de madame de Rauzan, partie

depuis une demi-heure; Sa voiture avait été arrêtée de tous les côtés

par des barricades impossibles à franchir et à éviter.

On me rapporta la réponse du maréchal; c'était un laissez-passer

contresigné par monsieur de Choiseul. Le maréchal l'avait remis

lui-même à mon homme qu'il connaissait en lui disant: «Louis, voilà ce

que demande madame de Boigne, mais dites-lui de ne se point presser;

tout sera fini d'ici à peu d'heures, j'espère, comme elle le souhaite,

et je pense pouvoir aller chez elle dans la journée.»

Pauvre homme, il était bien dans l'erreur! Je donnai connaissance de

ce message à monsieur Pasquier; il m'engagea fort à ne pas essayer de

sortir de Paris. J'étais combattue par la crainte d'inquiéter mes

parents. J'hésitais encore lorsque le feu recommença (il pouvait être

huit heures du matin) et, au même moment, des coups de pioches

retentirent dans ma rue.

Je mis la tête à la fenêtre et je vis deux ou trois hommes commençant

à enlever des pavés dans la rue du faubourg Saint-Honoré. Ils furent

bientôt au nombre de vingt-cinq à trente, puis de cinquante. En moins

d'un quart d'heure, il y eut une double barricade fort haute dans la

rue du Faubourg qui fut immédiatement accompagnée d'une transversale

dans la rue d'Anjou. La même précaution fut prise simultanément à la

croisée de la rue de Surène et probablement dans tout le quartier.

Bientôt on abattit les arbres de l'allée de Marigny pour faire des

estacades à la place Beauveau.

J'ai vu faire ces barricades sous mes yeux, et je puis affirmer,

qu'excepté le zèle et l'empressement avec lequel on travaillait, rien

ne témoignait une effervescence extraordinaire. C'étaient, pour la

plupart, les habitants de la rue qui les élevaient. Pas de cris, pas

de rixes, beaucoup de tranquillité et d'activité.

L'oeuvre accomplie, quelques hommes armés restaient pour la garder,

les autres s'éloignant. Je ne vis aucun chef dirigeant; tout semblait

se faire d'inspiration. On avait ménagé de chaque côté de la barricade

un très petit passage, pour les piétons; l'usage en était libre à

chacun, personne n'y mettait empêchement. Je parle des barricades que

j'ai vu établir; plusieurs étaient autrement faites et incommodes à

franchir.

Il n'y avait plus moyen de songer à partir; j'en fus soulagée. Rien

n'est plus difficile dans de pareilles circonstances que de prendre

une décision.

Ma femme de chambre m'amena une madame Garche, marchande de la rue du

Bac. Cette femme avait marié sa fille dans le quartier de la Halle.

Elle avait appris, le mercredi matin, que la jeune femme souffrait

pour accoucher et même était en danger.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 1 / 21 段