--Venez; j'allais vous envoyer chercher.
--Eh bien! voyons, qu'y a-t-il? demanda le médecin de l'air le plus
jovial du monde; un petit assassinat, à ce qu'on dit.
Jacquemin ne répondit rien.
--Dites donc, père Jacquemin, continua le docteur, est-ce que c'est vrai
que c'est vous qui avez tué votre femme?
Jacquemin ne souffla pas le mot.
--Il vient au moins de s'en accuser lui-même, dit le maire; cependant,
j'espère encore que c'est un moment d'hallucination et non pas un crime
réel qui le fait parler.
--Jacquemin, dit le commissaire de police, répondez. Est-il vrai que
vous ayez tué votre femme?
Même silence.
--En tout cas, nous allons bien voir, dit le docteur Robert; ne
demeure-t-il pas impasse des Sergents?
--Oui, répondirent les deux gendarmes.
--Eh bien! monsieur Ledru, dit le docteur en s'adressant au maire,
allons impasse des Sergents.
--Je n'y vais pas!--je n'y vais pas! s'écria Jacquemin en s'arrachant
des mains des gendarmes avec un mouvement si violent, que, s'il eût
voulu fuir, il eût été, certes, à cent pas avant que personne songeât à
le poursuivre.
[Illustration:--Qu'ai-je besoin d'y aller, puisque j'avoue tout, puisque
je vous dis que je l'ai tuée?]
--Mais pourquoi n'y veux-tu pas venir? demanda le maire.
--Qu'ai-je besoin d'y aller, puisque j'avoue tout,--puisque je vous dis
que je l'ai tuée, tuée avec cette grande épée à deux mains que j'ai
prise au Musée d'artillerie l'année dernière? Conduisez-moi en prison;
je n'ai rien à faire là-bas, conduisez-moi en prison!
Le docteur et M. Ledru se regardèrent.
--Mon ami, dit le commissaire de police, qui, comme M. Ledru, espérait
encore que Jacquemin était sous le poids de quelque dérangement d'esprit
momentané,--mon ami, la confrontation est d'urgence; d'ailleurs il faut
que vous soyez là pour guider la justice.
--En quoi la justice a-t-elle besoin d'être guidée? dit Jacquemin; vous
trouverez le corps dans la cave, et, près du corps, dans un sac de
plâtre, la tête; quant à moi, conduisez-moi en prison.
--Il faut que vous veniez, dit le commissaire de Police.
[Illustration: Et, s'étant baissé, il ramassa une épée à large lame.]
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Jacquemin, en proie à la plus
effroyable terreur; oh! mon Dieu! mon Dieu! si j'avais su...
--Eh bien! qu'aurais-tu fait? demanda le commissaire de police.
--Eh bien! je me serais tué.
M. Ledru secoua la tête, et, s'adressant du regard au commissaire de
police, il sembla lui dire: Il y a quelque chose là-dessous.--Mon ami,
reprit-il en s'adressant au meurtrier, voyons, explique-moi cela, à moi.
--Oui, à vous, tout ce que vous voudrez, monsieur Ledru, demandez,
interrogez.
--Comment se fait-il, puisque tu as eu le courage de commettre le
meurtre, que tu n'aies pas celui de te retrouver en face de ta victime?
Il s'est donc passé quelque chose que tu ne nous dis pas?
--Oh! oui, quelque chose de terrible.
--Eh bien! voyons, raconte.
--Oh! non; vous diriez que ce n'est pas vrai, vous diriez que je suis
fou.
--N'importe! que s'est-il passé? dis-le-moi.
--Je vais vous le dire, mais à vous. Il s'approcha de M. Ledru.
Les deux gendarmes voulurent le retenir; mais le maire leur fit un
signe, ils laissèrent le prisonnier libre.
D'ailleurs, eût-il voulu se sauver, la chose était devenue impossible;
la moitié de la population de Fontenay-aux-Roses encombrait la rue de
Diane et la Grande-Rue.
Jacquemin, comme je l'ai dit, s'approcha de l'oreille de M.
Ledru.--Croyez-vous, monsieur Ledru, demanda Jacquemin à demi-voix,
croyez-vous qu'une tête puisse parler, une fois séparée du corps?
M. Ledru poussa une exclamation qui ressemblait à un cri, et pâlit
visiblement.
--Le croyez-vous? dites, répéta Jacquemin.