M. Ledru fit un effort.--Oui, dit-il, je le crois.

--Eh bien!... eh bien!... elle a parlé.

--Qui?

--La tête... la tête de Jeanne.

--Tu dis?

--Je dis qu'elle avait les yeux ouverts,--je dis qu'elle a remué les

lèvres. Je dis qu'elle m'a regardé. Je dis qu'en me regardant elle m'a

appelé: Misérable!

En disant ces mots, qu'il avait l'intention de dire à M. Ledru tout

seul, et qui cependant pouvaient être entendus de tout le monde,

Jacquemin était effrayant.

--Oh! la bonne charge! s'écria le docteur en riant; elle a parlé... une

tête coupée a parlé. Bon, bon, bon!

Jacquemin se retourna.--Quand je vous le dis! fit-il.

--Eh bien! dit le commissaire de police, raison de plus pour que nous

nous rendions à l'endroit où le crime a été commis. Gendarmes, emmenez

le prisonnier.

Jacquemin jeta un cri en se tordant.--Non, non, dit-il vous me couperez

en morceaux si vous voulez, mais je n'irai pas.

--Venez, mon ami, dit M. Ledru. S'il est vrai que vous ayez commis le

crime terrible dont vous vous accusez, ce sera déjà une expiation.

D'ailleurs, ajouta-t-il en lui parlant bas, la résistance est inutile;

si vous n'y voulez pas venir de bonne volonté, ils vous y mèneront de

force.

--Eh bien! alors, dit Jacquemin, je veux bien; mais promettez-moi une

chose, monsieur Ledru.

--Laquelle?

--Pendant tout le temps que nous serons dans la cave, vous ne me

quitterez pas.

--Non.

--Vous me laisserez vous tenir la main.

--Oui.

--Eh bien! dit-il, allons!

Et, tirant de sa poche un mouchoir à carreaux, il essuya son front

trempé de sueur.

On s'achemina vers l'impasse des Sergents.

Le commissaire de police et le docteur marchaient les premiers, puis

Jacquemin et les deux gendarmes.

Derrière eux venaient M. Ledru et les deux hommes qui avaient apparu à

sa porte en même temps que lui.

Puis roulait, comme un torrent plein de houle et de rumeurs, toute la

population à laquelle j'étais mêlé.

Au bout d'une minute de marche à peu près, nous arrivâmes à l'impasse

des Sergents.--C'était une petite ruelle située à gauche de la

Grande-Rue, et qui allait en descendant jusqu'à une grande porte de bois

délabrée, s'ouvrant à la fois par deux grands battants, et une petite

porte, découpée dans un des deux grands battants.

Cette petite porte ne tenait plus qu'à un gond.

Tout, au premier aspect, paraissait calme dans cette maison; un rosier

fleurissait à la porte, et, près du rosier, sur un banc de pierre; un

gros chat roux se chauffait avec béatitude au soleil.

En apercevant tout ce monde, en entendant tout ce bruit, il prit peur,

se sauva et disparut par le soupirail d'une cave.

Arrivé à la porte que nous avons décrite; Jacquemin s'arrêta.

Les gendarmes voulurent le faire entrer de force.

--Monsieur Ledru, dit-il en se retournant, monsieur Ledru, vous avez

promis de ne pas me quitter.

--Eh bien! me voilà, répondit le maire.

--Votre bras! votre bras!

Et il chancelait comme s'il eût été prêt à tomber. M. Ledru s'approcha,

fit signe aux deux gendarmes de lâcher le prisonnier, et lui donna le

bras.

--Je réponds de lui, dit-il.

Il était évident que, dans ce moment, M. Ledru n'était plus le maire

de la commune, poursuivant la punition d'un crime, mais un philosophe

explorant le domaine de l'inconnu.

Seulement, son guide dans cette étrange exploration était un assassin.

Le docteur et le commissaire de police entrèrent les premiers, puis M.

Ledru et Jacquemin; puis les deux gendarmes, puis quelques privilégiés

au nombre desquels je me trouvais, grâce au contact que j'avais eu avec

MM. les gendarmes, pour lesquels je n'étais déjà plus un étranger, ayant

eu l'honneur de les rencontrer dans la plaine et de leur montrer mon

port d'armes.

La porte fut refermée sur le reste de la population, qui resta grondant

au dehors.

On s'avança vers la porte de la petite maison.

Rien n'indiquait l'événement terrible qui s'y était passé; tout était

à sa place: le lit de serge verte dans son alcôve; à la tête du lit le

crucifix de bois noir, surmonté d'une branche de buis séché depuis la

dernière Pâques.--Sur la cheminée, un enfant Jésus en cire, couché

parmi les fleurs entre deux chandeliers de forme Louis XVI, argentés

autrefois; à la muraille, quatre gravures coloriées, encadrées dans des

cadres de bois noir et représentant les quatre parties du monde.

Sur une table un couvert mis, à l'âtre un pot-au-feu bouillant, et près

d'un coucou sonnant la demie une huche ouverte.

--Eh bien! dit le docteur de son ton jovial, je ne vois rien jusqu'à

présent.

--Prenez par la porte à droite, murmura Jacquemin d'une voix sourde.

On suivit l'indication du prisonnier, et l'on se trouva dans une espèce

de cellier à l'angle duquel s'ouvrait une trappe à l'orifice de laquelle

tremblait une lueur qui venait d'en bas.

--Là, là, murmura Jacquemin en se cramponnant au bras de M. Ledru d'une

main et en montrant de l'autre l'ouverture de la cave.

--Ah! ah! dit tout bas le docteur au commissaire de police, avec ce

sourire terrible des gens que rien n'impressionne, parce qu'ils ne

croient à rien, il paraît que madame Jacquemin a suivi le précepte de

maître Adam; et il fredonna:

Si je meurs, que l'on m'enterre

Dans la cave où est.....

--Silence! interrompit Jacquemin, le visage livide, les cheveux

hérissés, la sueur sur le front, ne chantez pas ici!

Frappé par l'expression de cette voix, le docteur se tut.

Mais presque aussitôt, descendant les premières marches de

l'escalier:--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.

Et, s'étant baissé, il ramassa une épée à large lame.

C'était l'épée à deux mains que Jacquemin, comme il l'avait dit, avait

prise, le 29 juillet 1830, au Musée d'artillerie; la lame était teinte

de sang.

Le commissaire de police la prit des mains du docteur.

--Reconnaissez-vous cette épée? dit-il au prisonnier.

--Oui, répondit Jacquemin. Allez! allez! finissons-en.

C'était le premier jalon du meurtre, que l'on venait de rencontrer.

On pénétra dans la cave, chacun tenant le rang que nous avons déjà dit.

Le docteur et le commissaire de police les premiers, puis M. Ledru et

Jacquemin, puis les deux personnes qui se trouvaient chez lui, puis les

gendarmes, puis les privilégiés, au nombre desquels je me trouvais.

Après avoir descendu la septième marche, mon oeil plongeait dans la cave

et embrassait le terrible ensemble que je vais essayer de peindre.

Le premier objet sur lequel s'arrêtaient les yeux était un cadavre

sans tête, couché près d'un tonneau, dont le robinet, ouvert à moitié,

continuait de laisser échapper un filet de vin, lequel, en coulant,

formait une rigole qui allait se perdre sous le chantier.

Le cadavre était à moitié tordu, comme si le torse, retourné sur le

dos, eût commencé un mouvement d'agonie que les jambes n'avaient pas pu

suivre.--La robe était, d'un côté, retroussée jusqu'à la jarretière.

On voyait que la victime avait été frappée au moment où, à genoux devant

le tonneau, elle commençait à remplir une bouteille, qui lui avait

échappé des mains et qui était gisante à ses côtés.

Tout le haut du corps nageait dans une mare de sang.

Debout sur un sac de plâtre adossé à la muraille, comme un buste sur sa

colonne, on apercevait ou plutôt on devinait une tête, noyée dans ses

cheveux; une raie de sang rougissait le sac, du haut jusqu'à la moitié.

Le docteur et le commissaire de police avaient déjà fait le tour du

cadavre et se trouvaient placés en face de l'escalier.

Vers le milieu de la cave étaient les deux amis de M. Ledru et quelques

curieux qui s'étaient empressés de pénétrer jusque-là.

Au bas de l'escalier était Jacquemin qu'on n'avait pas pu faire aller

plus loin que la dernière marche. Derrière Jacquemin les deux gendarmes.

Derrière les deux gendarmes, cinq ou six personnes, au nombre desquelles

je me trouvais, et qui se groupaient avec moi sur l'escalier.

Tout cet intérieur lugubre était éclairé par la lueur tremblotante d'une

chandelle posée sur le tonneau même d'où coulait le vin, et en face

duquel gisait le cadavre de la femme Jacquemin.

--Une table, une chaise, dit le commissaire de police, et verbalisons.

Les mille et un fantômes · 第 10 / 39 题