Nous avons plusieurs fois mentionné, dans notre récit, les diverses
négociations du roi de Navarre avec les souverains étrangers. Des
détails complémentaires au sujet de ces négociations peuvent offrir
quelque intérêt.
Lors du voyage de Ségur à Londres, au mois de juillet 1583, il
s'agissait pour Henri, non seulement de travailler, avec les princes
protestants, à la création d'une ligue défensive et offensive[54],
mais encore d'élaborer un projet de mariage entre Catherine de
Bourbon, sa sœur, et Jacques, fils de Marie Stuart, déjà reconnu
comme roi d'Ecosse, et à qui devait revenir la couronne d'Angleterre
après la mort d'Elisabeth. Ce projet parut avoir, pendant longtemps,
des chances d'aboutir, comme on en peut juger par la correspondance de
Henri.
[54] Ce fut en ces circonstances que commença, entre le roi de
Navarre--ou plutôt Du Plessis-Mornay--et les princes protestants,
une très longue correspondance latine. On la trouve dans un livre
publié à Utrecht en 1679 sous un titre dont voici les premiers
mots: «_Henrici, Navarrorum regis epistolæ_».
Catherine refusa Jacques. «Pour celui-là, disait-elle plus tard à
Sully, j'avoue que je fus si sotte, à cause de quelques fantaisies que
j'avais lors en tête, que je n'y voulus point entendre.»
* * * * *
En 1585, les Guises, Catherine de Médicis et le roi de Navarre
engagèrent une triple négociation auprès des cantons catholiques
suisses. M. L. Combes, professeur d'histoire à la Faculté des Lettres
de Bordeaux, a publié en 1879, dans les _Annales_ de cette Faculté,
les lettres écrites, à ce sujet, par la Maison de Lorraine, par la
reine-mère et par Henri. «Les Suisses, dit-il, valaient à eux seuls
une armée, avec leur solidité, leur bravoure, leur fidélité.»
Voici l'expression caractéristique de la lettre du roi de Navarre aux
cantons, en date du 10 juin 1585, lettre tirée, comme les autres, des
archives de Lucerne:
«Messieurs, chacun peut juger par l'intérêt que j'avais au service de
Sa Majesté, que je ne suis jamais entré dans les armes que pour ma
juste défense et pour la protection d'une bonne et grande partie des
sujets du roi, que je voyais livrés à une certaine ruine par
l'établissement de ceux qui regardent plus la terre que les cieux, et
qui n'avaient pas de moindres desseins que ceux dont nous voyons
aujourd'hui les effets...--N'ai-je pas des catholiques avec moi,
prêtres et religieux d'Agen? Ne sont-ils pas traités parfaitement
bien, etc., etc.? Je vous témoigne ces choses devant les yeux, pour
vous donner à entendre que cette crainte, qu'ils prétendent avoir, que
je ne ruine la religion catholique si j'en avais les moyens, est trop
éloignée de la raison de mes déportements passés, de l'âge florissant
et du zèle du roi en sa religion, pour être vraie cause des émotions
qu'ils font...--Les princes lorrains ont des liaisons avec
l'Autriche... Ainsi cela vous regarde; votre secours ne servira que de
planche à faire passer ambitions et convoitises de ceux qui ont
toujours assailli votre liberté et qui ont toujours été tenus en bride
par le contre-poids et la grandeur de la France.»
* * * * *
C'est surtout à partir de l'année 1585 que se multiplient les
négociations du roi de Navarre avec les souverains étrangers.
Le 8 mai 1585, Henri écrit à Walsingham, premier secrétaire
d'Angleterre, pour lui recommander M. de Ségur, chargé de solliciter
des secours de la reine.
Le 9 juin, M. de Ségur écrivait à Walsingham: «Il est temps que la
reine nous témoigne sa bonne volonté. Si par autre moyen nous pouvions
retenir la rage des ligueurs, on ne l'eût importunée. Nous avons cru
et croyons qu'elle a soin de la conservation de ce prince et de la
nôtre, et pour ce, librement nous nous adressons à S. M., à laquelle,
s'il vous plaît, vous ferez voir un mémoire que j'envoie. Il contient,
par le menu, le nombre d'Allemands et Suisses desquels nous avons
besoin, et l'argent qui nous est nécessaire pour les lever et amener
en France... C'est peu que deux cent mille écus à S. M.: le roi de
Navarre a moyen de lui rendre et de lui faire mille fois plus de
services. Je vous supplie qu'on se résolve bientôt à nous aider et
qu'on me donne moyen de passer bientôt en Allemagne publier la bonté
de la reine et chercher moyen de nuire à nos ennemis. Je vous envoie
le nombre des forces du roi et des Guises.» Le mémoire de la reine,
dont parle Ségur, se terminait ainsi: «Les affaires de la chrétienté
sont aujourd'hui en tel point qu'elles vont par heures et par minutes,
au lieu qu'elles coulaient ci-devant par ans et par mois».
Le 13 octobre de cette même année, Walsingham écrivait à Ségur, alors
en Allemagne, que, sans vouloir abandonner la cause du roi de Navarre
et de ses amis, la reine Elisabeth, voyant les hésitations des princes
allemands, avait résolu d'ajourner son intervention. Les princes
agissant, elle agira. Elle promet, le cas échéant, «la somme de cent
mille écus, qui est beaucoup pour elle, attendu les grands frais
qu'elle fait et sera contrainte de faire ailleurs...»
M. de Ségur écrit d'Allemagne, le 4 novembre 1585, au roi de Navarre,
qu'il a déjà vu le duc Casimir, très dévoué à la cause et prêt à agir;
que le duc de Luxembourg s'offre avec 6,000 chevaux et 4 régiments de
lansquenets; que beaucoup d'autres princes font des propositions
analogues; mais l'argent anglais manquant, il faut temporiser. De son
côté, M. de Clervaux s'ingénie auprès des Suisses. En somme, Ségur a
bon espoir et ne doute pas du succès définitif. Mais toute cette grave
affaire allait bien lentement. Elle n'était pas encore conclue,
lorsque s'ouvrit la grande crise de 1587.
* * * * *
La correspondance politique et religieuse entre le roi de Navarre et
les princes protestants se poursuivait même à travers les événements
si tragiques et si compliqués des années 1587, 1588 et 1589.
Dès l'année 1585, les princes d'Allemagne lui avaient fait remettre,
par M. de Ségur-Pardaillan, un livre portant le titre de _Concorde_
(_Concordiæ liber_)... Il n'y répondit qu'au mois de février 1589, et
donna à entendre, ce qui était vrai, que les calvinistes français ne
pouvaient s'accommoder, sans de nombreuses restrictions, de ce symbole
de foi, auquel la plupart des docteurs de la Réforme en France
refusèrent finalement leur adhésion. (_Pages 173-189-193._)