La trêve de Tours.--Passage de la Loire.--Nouvelle
déclaration.--Henri III veut recevoir le roi de
Navarre.--Méfiance et murmures des vieux huguenots.--Henri va
au rendez-vous.--Entrevue de Plessis-lès-Tours.--Paroles du roi
de Navarre.--Heureux effets de la réconciliation.--Henri se
remet en campagne.--Attaque de Tours par l'armée de
Mayenne.--Conseils salutaires du roi de Navarre à Henri
III.--Succès des royalistes.--La grande armée
royale.--Monitoire de Sixte-Quint contre Henri III.--Siège de
Pontoise.--Les deux rois devant Paris.--Assassinat de Henri III
à Saint-Cloud.--Sa mort.--Henri IV en Gascogne et Henri IV en
France.
La trêve de Tours fut signée le 3 avril. Elle n'accordait au roi de
Navarre, pour assurer le passage de son armée sur la Loire, que les
Ponts-de-Cé; mais des difficultés pour la prise de possession de cette
place y firent substituer la ville de Saumur, dont Du Plessis-Mornay
fut nommé gouverneur. Saumur devint la base d'opérations du roi de
Navarre. Il passa la Loire, le 21 avril, et distribua aussitôt son
armée dans de nouveaux quartiers. L'avant-veille, il avait fait
paraître une déclaration sur les motifs de cette démarche décisive,
qui annonçait publiquement sa prochaine réunion avec le roi de France.
Ce nouveau manifeste, rédigé par Du Plessis-Mornay, contient un
tableau saisissant des désordres provoqués par la Ligue et un jugement
plein de force sur la situation politique de la Maison de
Lorraine[52]. C'est, dans l'ensemble, un résumé du manifeste de
Châtellerault; en voici la conclusion: «Nous protestons que l'ambition
ne nous met point aux armes; assez avons-nous montré que nous la
méprisons; assez avons-nous aussi d'honneur d'être ce que nous sommes,
et l'honneur de cet Etat ne peut périr que n'en périssions. Aussi peu,
et Dieu nous est témoin, nous mène la vengeance. Nul n'a plus reçu de
torts et d'injures que nous, nul jusques ici n'en a moins poursuivi,
et nul ne sera plus libéral de les donner (remettre) aux ennemis,
s'ils veulent s'amender, en tout cas, à la tranquillité, à la paix de
la France.»
[52] Appendice: XXXIX.
Il ne restait plus aux deux rois qu'à sceller leur réconciliation sur
le cœur l'un de l'autre, en présence de leurs amis et à la face du
pays tout entier, afin que leurs deux armées apprissent d'eux à n'en
faire qu'une pour la défense de la même cause. Le 28 avril, le roi de
Navarre prit son gîte à Maillé, à deux lieues de Tours. Henri III, qui
était à Plessis-lès-Tours, lui fit savoir qu'il aurait, le 30 avril,
sa visite pour agréable. Il y eut là, pour les vieux capitaines
huguenots, quelques heures de terrible anxiété et de défiance trop
légitime. Les souvenirs de la Saint-Barthélemy et la récente exécution
de Blois obsédaient leur esprit et leur dictaient des remontrances qui
allèrent jusqu'au blâme et jusqu'à l'exaspération, lorsque, sur le
désir exprimé par Henri III, le roi de Navarre, au lieu de s'arrêter
au pont de Lamotte, comme il l'avait d'abord projeté, résolut de
traverser la Loire pour aller saluer son beau-frère à Plessis-lès-Tours.
Aux discours et aux murmures qui tendaient à le dissuader de se fier à
Henri III, le roi de Navarre répondit: «Dieu me dit que je passe et
que je voie, il n'est en la puissance de l'homme de m'en garder, car
Dieu me guide et passe avec moi, je suis assuré de cela, et me fera
voir mon roi avec contentement, et trouverai grâce devant lui.» Il
passa donc, avec une escorte de gentilshommes et de gardes, auxquels
il recommanda de se tenir à l'écart.
«De toute sa troupe, dit Cayet, nul n'avait de manteau et de panache
que lui; tous avaient l'écharpe blanche; et lui, vêtu en soldat, le
pourpoint tout usé, sur les épaules et aux côtés, de porter la
cuirasse, le haut-de-chausses de velours de feuille morte, le manteau
d'écarlate, le chapeau gris avec un grand panache blanc, où il y avait
une très belle médaille, étant accompagné du duc de Montbazon et du
maréchal d'Aumont, qui l'étaient venus trouver de la part du roi,
arriva au château du Plessis. Le roi y était venu une heure auparavant
avec tous les princes et toute sa noblesse, et, en attendant l'arrivée
dudit roi de Navarre, il alla aux Bons-Hommes. Toute la noblesse était
dans le parc avec une multitude de peuple curieux de voir cette
entrevue. Incontinent que le roi de Navarre fut entré dans le château,
on alla avertir le roi, lequel s'achemina le long du jeu de
Paillemail, cependant que le roi de Navarre et les siens descendaient
l'escalier par lequel on sortait du château pour entrer dans le parc.
Au pied des degrés, M. le comte d'Auvergne, assisté de Messieurs de
Sourdis, de Liancourt et autres chevaliers des ordres du roi, le
reçurent et l'accompagnèrent pour aller vers Sa Majesté. Au bruit que
les archers firent, criant: _Place! place! voici le roi!_ la presse se
fendit, et sitôt que le roi de Navarre vit Sa Majesté, il s'inclina,
et le roi vint l'embrasser.»
«Monseigneur, dit le roi de Navarre, embrassez votre cousin;
servez-vous, pour votre défense, de celui que vous avez offensé par la
guerre... Ma foi vous clame roi, et votre résolution me fait ami du
roi. Les peuples à venir ne passeront ceci sous silence. Les étrangers
sont assis au trône royal et vous fuyez vos sujets jusqu'aux
frontières de votre royaume. Vous ne perdriez pas votre couronne tout
seul: votre royauté et ma vie prendraient fin au même jour; ou, si je
vous survis, Votre Majesté vivra en moi, et jamais personne ne régnera
par-dessus les rois[53].» Henri III le serra plusieurs fois dans ses
bras, l'appelant son frère et manifestant la joie la plus vive. «Le
roi pensait avec le roi de Navarre faire un tour de promenade dans le
parc; il lui fut impossible, pour la multitude du peuple, dont les
arbres mêmes étaient tout chargés. L'on n'entendait partout que ces
cris d'allégresse de _Vive le roi!_ Quelques-uns criaient aussi:
_Vivent les rois!_ Ainsi Leurs Majestés, ne pouvant aller de part ni
d'autre, rentrèrent dans le château, où se tint le conseil, et y
demeurèrent l'espace de deux heures. Au sortir du conseil, ils
montèrent à cheval, et le roi de Navarre reconduisit le roi jusques au
pont Sainte-Anne, à mi-chemin du faubourg de la Riche; et prenant
congé de S. M., il s'en retourna passer la rivière de Loire et alla
loger au faubourg Saint-Symphorien, en une maison vis-à-vis du pont de
Tours.»
[53] Appendice: XL.
Le soir même, Henri adressait à Du Plessis-Mornay le bulletin de cette
heureuse journée: «La glace a été rompue, non sans nombre
d'avertissements que si j'y allais, j'étais mort. J'ai passé l'eau en
me recommandant à Dieu, lequel par sa bonté ne m'a pas seulement
préservé, mais fait paraître au visage du roi une joie extrême, au
peuple, un applaudissement non pareil, même criant: _Vivent les rois!_
de quoi j'étais bien marri. Il y a eu mille particularités que l'on
peut dire remarquables. Envoyez-moi mon bagage et faites avancer
toutes nos troupes.»
Le lendemain, dès la première heure, le roi de Navarre, à pied et
suivi d'un seul page, entra dans la ville pour donner le bonjour à
Henri III. «Toute cette matinée, ajoute Palma Cayet, fut employée en
conseil et délibération d'affaires, jusque sur les dix heures que le
roi alla à la messe, et fut accompagné jusqu'à la porte de l'église
Saint-Gatien par le roi de Navarre, qui de là s'en alla visiter les
princesses de Condé et de Conti. L'après-dînée se passa à courir la
bague, le long des murs du parc du Plessis, où le roi de Navarre et
tous les princes et grands seigneurs s'exercèrent cependant que le roi
était à vêpres aux Bons-Hommes. Deux jours se passèrent en cette
entrevue, durant lesquels le roi résolut de faire une armée forte et
puissante pour aller assiéger Paris.»
Les éléments de cette puissante armée qu'il importait de former sans
délai, pour arrêter les progrès de la Ligue, étaient fort disséminés.
L'entrevue de Plessis-lès-Tours équivalait à la publication du ban et
de l'arrière-ban pour tous les royalistes de France sans distinction
de culte; mais il fallait se hâter. Les deux rois expédièrent des
ordres et des convocations de tous côtés, sans oublier les levées
d'auxiliaires en Allemagne et en Suisse. Mais l'activité de Henri III
avait grand besoin du concours de son nouvel allié. Il y eut encore,
de la part du roi de France et de ses lieutenants, des hésitations,
des ajournements que le roi de Navarre était incapable de subir dans
l'inaction. Aussi avait-il repris la campagne, superbe de vigueur et
d'entrain. Pendant qu'il était éloigné de Tours, Mayenne, par une
marche forcée, vint surprendre les faubourgs de cette ville, faillit
enlever Henri III, et eût emporté la ville, où il avait des
intelligences, si quelques troupes du roi de Navarre, qui le
précédaient de peu, n'eussent arrêté l'élan du chef de la Ligue. Le
danger auquel Henri III venait d'échapper fut un argument dont le roi
de Navarre se servit pour presser, de part et d'autre, la réunion des
forces et la jonction des deux armées. A cheval jour et nuit, ou
occupé à dicter des messages pour ses capitaines, ses gouverneurs et
ses villes les plus éloignées, il trouva le loisir d'adresser à Henri
III les plus salutaires et les plus pressants avis. «Le bruit courait,
lui écrit-il, qu'alliez en Bretagne: j'en étais enragé, car pour
regagner votre royaume, il faut passer sur les ponts de Paris. Qui
vous conseillera de passer par ailleurs n'est pas bon guide.» Et, dans
une autre lettre, il trace le plan de l'action avec une précision et
une autorité où s'affirment le grand capitaine et le grand politique.
«Mon avis est que, tant que vous ferez de diverses armées, il ne faut
douter que ne soyez sujet à tels accidents. Je dirai donc que Votre
Majesté doit avoir un chef aux provinces où il n'y en a point, avec ce
qu'il lui faut seulement pour conserver ce que vos serviteurs
tiennent, et faire que ce qu'il y aura de plus vienne tout à vous.
Car, rabattant l'autorité du chef, les membres ne sont rien. Ceux que
vous envoyez aux provinces veulent tous vous acquérir quelque chose,
et par là se rendre recommandables. C'est un juste désir, mais non
propre pour votre service à cette heure. Trois mois de défensive par
vos serviteurs, et vous employer ce temps à assaillir, vous mettent
non du tout hors de peine, mais vos affaires en splendeur et celles de
vos ennemis en mépris, grand chemin de leur ruine. Je puis vous donner
ce conseil plus hardiment que personne; nul n'a tant d'intérêt à votre
grandeur et conservation que moi, nul ne vous peut aimer tant que moi,
nul n'a plus expérimenté ceci que moi, à mon grand regret. Lorsque
nous oyions dire: «Le roi fait diverses armées», nous louions Dieu et
disions: Nous voilà hors de danger d'avoir du mal. Quand nous
entendions: «Le roi assemble ses forces et vient en personne, et ne
fait qu'une armée», nous nous estimions, selon le monde, ruinés. Mon
maître, gardez cette lettre pour, si vous me croyez et qu'il vous en
arrive mal, me le reprocher; aussi qu'elle me serve d'acte de ma
fidélité, si vous ne me croyez et que vous vous en trouviez mal.
Montrez cet avis à qui il vous plaira. Je voudrais avoir donné
beaucoup et être près de Votre Majesté, pour alléguer mille raisons,
qui seraient trop longues à écrire. Voici un coup de partie: résolvez
mûrement et exécutez diligemment.»
Ces conseils étaient donnés dans les premiers jours du mois de juin. A
ce moment, l'union des deux rois avait déjà produit d'heureux fruits.
Leurs armées infligeaient partout des échecs à la Ligue; les
gentilshommes arrivaient avec des renforts, de tous les pays de
France; un corps de dix mille Suisses, à la solde de Henri III, était
sur le point de franchir la frontière. Enfin le mouvement de
concentration et la marche sur Paris commencèrent. Il n'y eut bientôt
qu'une seule armée royale, dont le roi de Navarre commanda
l'avant-garde. Tout plia sous l'effort de cette armée, excepté
Orléans, qui parut en état de l'arrêter assez longtemps pour
compromettre le succès du plan général: on passa outre. Le roi de
Navarre se jetait dans le péril avec la fougue des premières armes;
catholiques et protestants rivalisaient de bravoure; Henri III
lui-même semblait avoir ressaisi l'épée de Jarnac et de Moncontour:
c'était bien la monarchie française reconstituée sur le champ de
bataille. A Etampes, Henri III reçut le monitoire par lequel
Sixte-Quint le frappait d'excommunication, si, dans dix jours, le
cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon, prisonniers depuis le
coup d'Etat de Blois, n'étaient pas remis en liberté. «Le roi, dit le
Père Daniel, en fut consterné, et quelques remontrances qu'on lui fît
pour le convaincre des nullités de cet acte, il ne pouvait revenir des
inquiétudes de conscience qu'il lui causait, jusqu'à ce que le roi de
Navarre, l'ayant entretenu là-dessus pour lever ses scrupules, lui dit
qu'il y avait un remède à ce mal, qui était d'assiéger Paris au plus
tôt. «Vainquons, ajouta-t-il, et nous aurons l'absolution; mais si
nous sommes battus, nous serons excommuniés, aggravés et réaggravés.»
Henri reproduisait, dans cette boutade, l'avis récemment envoyé au roi
par le cardinal de Joyeuse, instruit des sentiments de la cour de
Rome.
Pontoise résista quelques jours. Le roi de Navarre, «qui voulait être
présent à tout, y courut grand risque de la vie, car il était appuyé
sur les épaules du mestre-de-camp Charbonnières, quand une arquebusade
lui brisa les deux bras; pareille chose était déjà arrivée à ce
prince, au siège de Jargeau, où Philippe de Montcassin-Houeillets,
autre mestre-de-camp, fut tué à ses pieds». Le 24 juillet, Pontoise
était aux mains de l'armée royale; le 25, les auxiliaires suisses
arrivaient; deux jours après, le siège de Paris était résolu; le 30
juillet, les deux rois, après avoir chassé les ligueurs de
Saint-Cloud, établissaient leur quartier-général, Henri III, dans le
bourg même, et le roi de Navarre, à Meudon. La Ligue, depuis trois
mois partagée entre le découragement et la fureur, vit s'étendre,
autour des murailles où l'ambition et le fanatisme avaient établi son
règne, une armée de quarante mille hommes, ayant à sa tête, sous le
roi de France et son héritier présomptif, plus de cent capitaines,
princes, grands seigneurs, officiers de fortune, habitués à vaincre
depuis longtemps, et sûrs de vaincre une fois de plus. Aucune force
humaine, sortant de Paris, n'aurait pu, par le glaive, détourner ou
suspendre les coups de cette armée. Paris vomit sur le camp de Henri
III un assassin fanatique, et le meurtrier du duc de Guise,
l'instigateur de la Saint-Barthélemy, tomba, le 1er août, sous le
couteau de Jacques Clément.
Pendant quelques heures, sur l'avis du premier chirurgien Du Portal,
tout le monde crut que la blessure n'était pas mortelle. Le roi de
Navarre, mandé en toute hâte, reçut le plus affectueux accueil de
Henri III, qui, s'exprimant comme si la succession à la couronne était
ouverte, fit entendre de magnanimes et prophétiques paroles, plus roi
sur son lit de mort qu'il ne l'avait jamais été pendant sa vie.
L'espérance de le sauver ne dura pas longtemps. Vers minuit, il
entrait dans une agonie qui se prolongea jusqu'aux premières heures du
jour. Avec lui s'éteignit une race qui avait eu sa part de gloire,
mais dont les vertus et le génie, dégénérant de règne en règne, en
étaient arrivés, sous le sien, à un complet épuisement. Presque épuisé
aussi, le pays avait besoin de se refaire autour d'un chef capable de
guérir ses plaies, de rallier ses forces et de lui ouvrir de nouvelles
et larges voies dans le conflit des nations, des dogmes et des idées.
En sortant de la chambre mortuaire de Henri III, Henri IV était ce
chef, et s'il avait rencontré une fidélité unanime chez les anciens
serviteurs du dernier des Valois, il aurait pu, d'un seul élan,
relever à la fois le trône et la patrie. Mais il trouva devant lui,
avec la Ligue et l'étranger faisant cause commune, ces déserteurs et
ces trafiquants du droit qui ont, dans tous les temps, perdu tant de
grandes causes. Cette vaste conspiration ne troubla jamais ni son
courage ni sa foi dans l'avenir: par le génie autant que par les
armes, par le cœur non moins que par le génie, il sut vaincre et
sauver les Français. Nous le laissons au seuil de cette mémorable
lutte. Il y a deux cycles dans sa glorieuse vie. Pendant la durée du
premier, fermé sur le cercueil de Henri III, nous l'avons vu naître et
s'élever jusqu'à la hauteur de son incomparable destinée: c'est Henri
IV en Gascogne. Dès que s'ouvre le second cycle, Henri de Bourbon
entre de plain-pied dans l'histoire de France, où la gloire le
couronnera, parce qu'il a su apprendre, sur une terre fertile en
héros, à devenir Henri le Grand.