CONCLUSION.

Reprenons le dernier mot de notre récit pour achever de justifier,

s'il en est besoin, la thèse historique énoncée dans l'introduction et

prouvée dans le livre.

Le roi de France tout entier s'était affirmé dans le roi de Navarre, à

la sanction près des actes, pour laquelle lui firent si longtemps

défaut la force et le pouvoir. Il suffit, pour s'en convaincre, de se

représenter les traits principaux du souverain durant les deux

périodes, parallèlement résumées.

L'homme de guerre qui avait fait ses premières armes sous Condé et

Coligny, qui avait tenu tête à Biron et à Matignon, qui s'était joué

de Mayenne, qui avait étonné la France par la prise de Cahors et

l'Europe par la victoire de Coutras, qui, sans argent, sans allié

notable, et avec des poignées de soldats, avait, en douze ans,

combattu, fatigué, défait ou détruit huit ou dix armées, ce capitaine,

déjà l'égal des plus vaillants et des plus habiles, n'avait plus rien

à apprendre lorsqu'il planta sa tente en vue de Paris: le héros

d'Arques et d'Ivry s'était formé en Gascogne. Vérité absolue et que ne

saurait effleurer même le moindre doute.

L'étude de l'œuvre politique, plus vaste et plus complexe que

l'œuvre militaire, aboutit à une conclusion analogue.

Le roi de France pacifia son pays. La paix avait été le but constant

du roi de Navarre, prêt à tous les sacrifices pour l'établir ou la

maintenir, même quand il n'était entouré que d'ennemis, qu'il avait

sujet de redouter les perfidies de Catherine de Médicis et la

politique versatile de Henri III, même quand, à se prêter aux

accommodements, il risquait, parmi les calvinistes, sa popularité si

chèrement acquise.

L'édit de Nantes, qui élargissait l'Etat en y introduisant la liberté

de conscience et faisant de la tolérance une de ses lois fondamentales,

ce dogme philosophique et politique des temps modernes, si péniblement

enfanté, ne fut promulgué qu'en 1599; mais on le rencontre partout

dans la vie du roi de Navarre, tantôt comme un sentiment qu'il exprime

d'instinct, tantôt comme une pensée dominante, formulée avec ampleur,

tantôt enfin, à l'état de revendication précise, dans les

négociations, dans les manifestes, dans les traités. La paix de

Saint-Germain elle-même, qui précéda la Saint-Barthélemy et en fut la

première amorce, c'est l'édit de Nantes avec l'arrière-pensée du

piège. Mais il n'y avait aucune arrière-pensée dans l'esprit du roi de

Navarre, quand il écrivait à un catholique, cinq ans après la

Saint-Barthélemy: «Combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avais

aucune méfiance de vous...--Ceux qui suivent tout droit leur

conscience sont de _ma religion_, et moi je suis de celle de tous

ceux-là qui sont braves et bons.» La religion dont il parlait en ces

termes, à l'âge de vingt-trois ans, qui fut toujours la sienne et

finit par lui gagner la France entière, était celle du droit, de

l'honneur, de la paix due à tous les hommes de bonne volonté, à tous

les fidèles serviteurs de la royauté et du pays. Et ce n'est là qu'une

pensée; mais elle reparaît, à chaque instant, confirmée et développée

dans les lettres, les déclarations et les protocoles que nous avons

cités ou résumés. Henri de Bourbon portait l'édit de Nantes sous sa

cuirasse, au milieu des camps et des batailles, un quart de siècle

avant qu'il fît de tous les bons Français une seule famille.

Forcé de tirer l'épée contre les armées que Henri III prêtait aux

Guises et à la Ligue plutôt qu'il ne les envoyait, de son propre

mouvement, contre lui, le roi de Navarre, en un temps où les ambitions

étaient sans scrupules et où ses coreligionnaires mêmes projetèrent

souvent de démembrer la France, en haine de la monarchie qui les

opprimait, donna l'exemple de la fidélité à la patrie et même au roi,

en repoussant les propositions de l'Espagne, en combattant les idées

anarchiques de Condé et des vieux huguenots, en ne permettant jamais

qu'on le regardât comme l'adversaire de Henri III. Il était donc,

longtemps avant 1589, le roi «patriote», le roi de la réconciliation,

de l'union, de l'unité française.

Les meilleurs mêmes d'entre les souverains sont condamnés, par leur

principe, par la loi qui les institue, à tenir pour ennemis, au dedans

certains hommes, au dehors certaines nations, et à leur rendre guerre

pour guerre. Si ce sentiment d'inimitié est de la haine, il y eut une

haine au cœur de Henri IV. Roi de France, il détesta, combattit et

voulut abattre cette puissance hispano-allemande qui s'incarnait dans

la Maison d'Autriche et, depuis Charles-Quint, menaçait constamment

l'Europe de son joug. C'est que, tout enfant, au milieu des débris

d'un royaume conquis par l'Espagnol, il avait connu, par tradition, le

poids de ce joug, et que, plus tard, roi de Navarre, vivant dans le

dangereux voisinage de Philippe II, il avait vu souvent, non seulement

ses petits Etats, mais le royaume de France voués au démembrement par

les Espagnols et les «espagnolisés». Toute sa politique extérieure,

toutes ses vues sur un équilibre européen favorable à son pays,

vinrent de la haute et salutaire aversion que lui légua Jeanne

d'Albret pour l'ennemi héréditaire, et qui s'entretint au spectacle

des marchés de la Ligue avec Philippe II.

Il ne suffit pas à un roi d'aimer son pays, d'être grand par lui-même,

d'être le premier de son temps: s'il ne connaît pas les hommes, s'il

ne sait pas les susciter ou les choisir pour les associer à sa

mission, il ne la remplira point. Cette science des hommes, Henri IV

la posséda au plus éminent degré: il eut les ministres, les

capitaines, les négociateurs, les magistrats, tous les coopérateurs

que réclamait sa royale tâche. Mais il n'avait pas attendu l'héritage

de Henri III pour lire dans le cœur et dans l'esprit de ses

serviteurs. Il les connut dès la première heure, il les devina, les

appela, les mit en leur place, fut leur compagnon autant que leur

chef, et il aurait pu dire de la plupart d'entre eux ce qu'il dit un

jour de Biron, avant sa chute: «Je le montre volontiers à mes amis et

à mes ennemis».

La vertu souveraine, le charme tout-puissant de Henri de Bourbon

furent sa clémence et sa tendre sollicitude pour le «pauvre peuple».

La vie du roi de Navarre est pleine de pardons généreux, de charités

touchantes, d'exquises cordialités. C'est avec de tels trésors qu'il

remporta ses plus belles victoires; et quand ils montèrent avec lui

sur le trône enfin conquis, ils attirèrent toute la France à ses

pieds.

Ici peut s'arrêter ce parallèle, maintenu à dessein dans les

principales lignes de l'histoire, par où se jugent les hommes et les

époques. L'œuvre de Henri IV est le patrimoine de la France et de la

civilisation elle-même. A Dieu ne plaise que, pour flatter l'orgueil

des pays nourriciers désignés sous le nom collectif de Gascogne, nous

les invitions à revendiquer un injuste privilège de gloire! Mais

qu'elle sache bien, cette première patrie du fils de Jeanne d'Albret,

depuis les frontières espagnoles du Béarn jusqu'aux plaines de la

Dordogne, depuis les plages de La Rochelle jusqu'aux portes de

Toulouse, qu'elle sache bien que ce n'est pas seulement l'enfant-roi

qui est sorti de son sein, mais le roi tout entier.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 47 / 129 题