Négociation entre les deux rois.--Le rôle de Rosny et celui de Du
Plessis-Mornay.--Opposition et intrigues de Morosini, légat du
pape.--Prise de Châtellerault et de
l'Ile-Bouchard.--Tergiversations de Henri III.--Ferme attitude
du roi de Navarre.--Le «moyen de servir».--L'accord
s'établit.--Le manifeste de Châtellerault.
Le roi de France, connaissant la bonne volonté du roi de Navarre, et
conseillé par quelques personnages influents, tels que le duc
d'Epernon et la duchesse d'Angoulême, qui lui offrirent leur
entremise, fit tenir des paroles conciliantes à son beau-frère, et
Henri lui envoya d'abord secrètement Rosny, comme l'attestent les
_Economies royales_. Les bases d'un accord furent verbalement
établies, mais Henri III, toujours craintif et se défiant de son
entourage, ne voulut pas que les conventions fussent formulées par
écrit: Rosny dut se contenter de la parole royale, avec laquelle il
revint auprès du roi de Navarre. Ce prince, raconte Bury, après avoir
écouté avec attention le récit que lui faisait le baron de Rosny,
ayant de la peine à résister à la défiance que le passé lui avait
inspirée, lui demanda plusieurs fois, d'un ton inquiet, si le roi,
pour cette fois, agissait sincèrement. «Il m'a parlé, dit Rosny, avec
tant de fermeté, il m'a donné sa parole avec tant d'assurance, que je
n'en doute plus, et j'y joins le témoignage de Rambouillet, qui me l'a
confirmé.--Puisqu'il traite avec moi de bonne foi, dit Henri, je ne
veux donc plus prendre de villes.»--Il venait de prendre, ce jour-là
même, Châtellerault.--«Retournez, continua le roi, lui porter mes
lettres; car je ne crains ni Morosini, ni Nevers.» Rosny reprit la
poste, et se rendit à Montrichard, où le roi s'était avancé avec toute
sa suite, pour recevoir plus promptement la réponse du roi de Navarre.
L'impatience qu'il en avait était si grande, qu'aussitôt que Rosny fut
arrivé, il approuva toutes les demandes du roi de Navarre, même le
passage sur la Loire, et voulut que Rosny repartît sur-le-champ pour
lui en porter la nouvelle. D'après les _Economies royales_, Rosny
n'eut pas la satisfaction de conclure définitivement le traité, parce
que, étant tombé malade dès son retour, la suite des négociations fut
confiée à Du Plessis-Mornay, qui s'en acquitta avec l'habileté dont il
faisait preuve dans toutes les missions dont il était chargé. Au cours
de celle-ci, Morosini, légat du pape, en surprit le secret et
s'efforça de la faire échouer, non seulement par ses instances auprès
du roi, mais encore par des intrigues avec les ligueurs, où il
franchit les bornes des convenances diplomatiques. Avant d'arriver à
sa conclusion, le traité parut souvent à la veille de rester à l'état
de projet. Le 8 mars, Henri écrivait à Madame de Gramont: «Dieu me
continue ses bénédictions. Depuis la prise de Châtellerault, j'ai pris
l'Isle-Bouchard, passage sur la Vienne et la Creuse, bonne ville et
aisée à fortifier. Nous sommes à Montbazon, six lieues près de Tours,
où est le roi. Son armée est logée jusques à deux lieues de la nôtre,
sans que nous nous demandions rien; nos gens de guerre se rencontrent
et s'embrassent, au lieu de se frapper, sans qu'il y ait trêve ni
commandement exprès de ce faire. Force de ceux du roi se viennent
rendre à nous, et des miens nul ne veut changer de maître. Je crois
que S. M. se servira de moi; autrement il est mal, et sa perte nous
est un préjugé dommageable.»
Henri était d'autant mieux fondé, en ce moment, à prévoir l'heureuse
issue des négociations, qu'il avait adressé de Châtellerault, le 4
mars, aux trois Etats du royaume ce célèbre manifeste qui n'a
peut-être pas d'égal dans les fastes de l'éloquence politique, et que
nous allons reproduire. Mais Henri III, déterminé quant au fond du
traité, ne pouvait se départir de ses habitudes de tergiversation. Dix
fois, tout fut prêt, jusqu'à la signature; dix fois, elle fut tenue en
suspens. La correspondance du roi de Navarre avec Du Plessis-Mornay
donne une idée de ces misérables ajournements. Le 23 mars, Henri
déplore tant de retards. Il avait offert une trêve de cinq mois; Henri
III, après l'avoir acceptée, veut qu'elle dure toute une année. Il
demandait une ville de passage, pour franchir sûrement la Loire; Henri
III offrait les Ponts-de-Cé, mauvaise place à laquelle le roi de
Navarre préfère Saumur. «Pour Dieu! dit enfin le roi de Navarre, _que
l'on ne m'ôte point le moyen de servir!_»
A ce cri, qui fait vibrer le cœur français, même à trois siècles de
distance, Henri III pourtant se rendit: le roi de Navarre eut à peu
près licence de travailler, comme il l'entendait, au salut de son
maître, de la royauté et de son pays; il devenait, à la charge d'être
«toléré», lui et les siens, pendant une année, l'auxiliaire de Henri
III contre la Ligue ou tout autre ennemi qui méconnaîtrait les droits
de la couronne. Il avait bien mérité ce succès par sa constance, son
énergie et son génie déjà mûr pour les suprêmes victoires; il en eût
été digne rien que par les déclarations de Châtellerault, dans
lesquelles, tout en donnant le bilan de sa conscience, comme l'a dit
un historien, il faisait resplendir, pour son temps et pour la
postérité, les grandioses images du roi et de la patrie. Voici
quelques-unes des pensées de ce document immortel:
«S'il eût plu à Dieu tellement toucher le cœur du roi mon seigneur et
les vôtres, qu'en l'assemblée que quelques-uns de vos députés ont
faite à Blois, près S. M., j'eusse été appelé, comme certes il me
semble qu'il se devait, et qu'il m'eût été permis librement de
proposer ce que j'eusse pensé être de l'utilité de cet Etat, j'eusse
fait voir comme quoi j'en avais non seulement le désir au cœur, la
parole à la bouche, mais encore les effets aux mains. Puisque cela ne
s'est point fait, je veux au moins vous faire entendre, à ce dernier
coup, ce que j'estime nécessaire au service de Dieu, du roi mon
seigneur, et au bien de ce royaume...
«On m'a souvent proposé de changer de religion; mais comment? La
dague à la gorge! Quand je n'eusse point eu de respect à ma
conscience, celui de mon honneur m'en eût empêché, par manière de
dire...--Instruisez-moi, je ne suis point opiniâtre. Si vous me
montrez une autre vérité que celle que je crois, je m'y rendrai et
ferai plus, car je pense que je n'y laisserai nul de mon parti qui ne
s'y rende avec moi...
«Je vous conjure tous, par cet écrit, autant catholiques serviteurs du
roi mon seigneur, comme ceux qui ne le sont pas; je vous appelle comme
Français; je vous somme que vous ayez pitié de cet Etat, de
vous-mêmes; que, le sapant par le pied, ne vous sauverez jamais, que
la ruine ne vous en accable... Je vous conjure de dépouiller, à ce
coup, les misérables humeurs de guerre et de violence qui dissipent et
démembrent ce bel Etat, qui nous ensanglantent du sang les uns des
autres, et qui nous ont déjà tant de fois fait la risée des
étrangers...
«Il faut que le roi fasse la paix, et la paix générale, avec tous ses
sujets; et, à ce propos, qu'un chacun juge de mon intention. Voilà
comme j'entends l'animer contre ses sujets qui ont été de cette belle
Ligue! Et vous savez tous, néanmoins, que quand je le voudrais faire
(comme je le ferai, s'il me le commande), je traverserai beaucoup
leurs desseins et leur taillerai bien de la besogne...
«J'appelle notre noblesse, notre clergé, nos villes, notre peuple:
qu'ils considèrent où nous allons entrer, ce que deviendra la France,
quelle sera la face de cet Etat, si ce mal continue. Que fera la
noblesse si notre gouvernement se change, comme il le fera
indubitablement, et vous le voyez déjà. Que deviendront les villes,
quand, sous une apparence vaine de liberté, elles auront renversé
l'ancien ordre de ce bel Etat?... Et toi, peuple, quand ta noblesse et
tes villes seront divisées, quel repos auras-tu? Peuple, le grenier du
royaume, le champ fertile de cet Etat, de qui le travail nourrit les
princes, la sueur les abreuve, les métiers les entretiennent,
l'industrie leur donne les délices à rechange, à qui auras-tu recours,
quand la noblesse te foulera, quand les villes te feront contribuer?
Au roi, qui ne commandera ni aux uns, ni aux autres? Aux officiers de
la justice? où seront-ils? A ses lieutenants? quelle sera leur
puissance? Au maire d'une ville? quel droit aura-t-il sur la noblesse?
Au chef de la noblesse? quel ordre parmi eux? Pitié, confusion,
désordre, misères partout! Et voilà le fait de la guerre...
«On m'a mis les armes en main par force. Contre qui les emploierai-je
à cette heure? Contre mon roi? Dieu lui a touché le cœur: il a pris
la querelle pour moi. Contre ceux de la Ligue? Pourquoi les
mettrais-je au désespoir? Pourquoi, moi, qui prêche la paix en France,
aigrirais-je le roi contre eux et ôterais-je, par l'appréhension de
mes forces, à lui l'envie, à eux l'espérance de réconciliation? Et
voyez ma peine: car si je demeure oisif, ou ils feront encore leur
accord, et à mes dépens, comme j'ai vu deux ou trois fois advenir; ou
ils affaibliront tellement le roi et se rendront si forts, que moi,
après sa ruine, n'aurai guère de force ni de volonté pour empêcher la
mienne...
«Nous sommes dans une maison qui va fondre, dans un bateau qui se
perd, et n'y a nul remède que la paix...--Pour conclusion donc, moi,
meilleur (je le puis dire) et plus intéressé en ceci que vous tous, je
la demande, au nom de tous, au roi mon seigneur. Je la demande pour
moi, pour ceux de la Ligue, pour tous les Français, pour la France.
Qui la fera autrement, elle n'est pas bien faite. Je proteste de me
rendre mille fois plus traitable que je ne le fus jamais, si jamais
j'ai été difficile. Je veux servir d'exemple aux autres par
l'obéissance que je montre à mon roi...
«Et cependant, jusqu'à ce qu'il ait plu à Dieu de donner au roi mon
seigneur le loisir de pourvoir aux affaires de son Etat, y remettant
la paix, qui y est si nécessaire, je ferai, aux lieux où j'aurai plus
de pouvoir, reconnaître son autorité. Et, pour cet effet, je prends en
ma protection et sauvegarde tous ceux, de quelques condition et
qualité qu'ils soient, tant de la noblesse, de l'Eglise, que des
villes, que le peuple, qui se voudront unir avec moi en cette bonne
résolution, sans permettre qu'à leurs personnes et biens il soit
touché en manière quelconque... Je proteste devant Dieu que, tout
ainsi que je n'ai pu souffrir que l'on m'ait contraint en ma
conscience, aussi ne souffrirai-je ni ne permettrai jamais que les
catholiques soient contraints en la leur ni en leur libre exercice de
la religion...»