CHAPITRE VI

La politique du roi de Navarre en face de Henri III et de la

Ligue.--Lettre à l'abbesse de Fontevrault.--Lettre au vicomte

d'Aubeterre.--La ruine de l'_Armada_.--Les affaires des

calvinistes en Dauphiné, en Languedoc et en Guienne.--Sage

activité de Henri.--Grandes et petites négociations.--Les

Etats-Généraux à Blois.--Discours de Henri III.--La Ligue

amnistiée dans le passé et incriminée dans l'avenir.--Revanche

des Guises.--Condamnation du roi de Navarre par les

Etats.--Résistance de Henri III.--Le roi de Navarre à

l'assemblée de La Rochelle.--Réclamation des députés, à Blois

et à La Rochelle, contre les abus de pouvoir.--Henri reprend le

harnais.--Prise de Niort.--Le coup d'Etat de Blois.--Les deux

conseils donnés au roi de France.--Assassinat du duc de

Guise.--Henri III ne sait pas profiter de son

crime.--Négociations puériles.--Soulèvement universel contre le

roi de France.--Menaces du Saint-Siège.--Débandade de l'armée

royale.--Mort de Catherine de Médicis.--Son dernier conseil à

Henri III.--Il se décide à négocier avec son

beau-frère.--Expéditions et maladie du roi de Navarre.

Entre la convocation des Etats-Généraux, annoncée à Rouen, au mois de

juillet, et leur séance d'ouverture, qui eut lieu seulement le 16

octobre 1588, le roi de Navarre, habitué de longue date à se voir

anathématiser par la cour de France comme par la Ligue, eut le loisir

d'étudier le nouveau terrain où les partis allaient se livrer

bataille. L'édit d'union ne le surprit ni ne l'effraya; il en fut

moins ému que de cette néfaste journée des Barricades qui avait vu le

roi de France chassé de son palais par une démonstration populaire. Il

n'avait jamais voulu, même au plus fort des perfidies de Catherine et

de Henri III, se poser en adversaire de l'autorité royale, et depuis

la victoire de Coutras, il comprenait, encore mieux qu'auparavant, que

le salut de la couronne et du pays, et par conséquent le succès de sa

juste cause dépendaient d'une sincère alliance entre Henri III et son

héritier présomptif. Cette alliance, Henri III l'avait souvent

désirée, mais en y mettant des conditions qui auraient rendu le roi de

Navarre odieux au parti calviniste, lui eussent fait perdre

brusquement son appui, et, le laissant suspect et isolé à côté du roi

de France, auraient privé celui-ci du bénéfice de la réconciliation.

Mettre librement son épée au service de Henri III, donner pour base à

l'entente un édit de large tolérance, de sage liberté, préluder à

l'action commune contre la Ligue par la pacification entre les

royalistes et les calvinistes, d'où naîtrait logiquement, au profit

des deux rois et pour le bien du pays, un nouveau et puissant parti de

la couronne, telles avaient toujours été les vues hautement avouées du

roi de Navarre. Après la journée des Barricades, il s'attacha plus que

jamais à les faire prévaloir.

Vers la fin du mois de mai, répondant à une lettre pressante

d'Eléonore de Bourbon-Vendôme, sœur du feu roi Antoine et abbesse de

Fontevrault, qui le priait de se soumettre à la fois à l'Eglise et au

roi de France, il découvrait sa pensée discrètement, tout en dénonçant

l'hypocrisie des meneurs de la Ligue. Cette confidence d'un roi

politique et guerrier à une femme vénérable est d'une beauté

d'expression que nul commentaire ne saurait rendre: «Ma tante, disait

Henri, il ne saurait rien venir de votre part que je ne reçoive comme

de ma propre mère. Je sais que les avertissements que me donnez

procèdent d'une entière et parfaite amitié que me portez; mais vous

savez quelle est ma résolution, de laquelle il me semble que je ne

dois me départir, et que vous-même ne me le devez conseiller;

connaissant (comme je vous ai toujours dit) que ce n'est à la religion

qu'on en veut, mais à l'Etat, ainsi que vous peut assez témoigner ce

qui est naguère advenu à Paris, et l'entreprise que la Ligue a voulu,

ces jours passés, faire sur le roi, qui est plus catholique que pas un

d'icelle. Toutefois vous voyez si on a laissé de le traiter en

huguenot. Croyez, ma tante, que ceux qui ont les armes à la main ne

manquent jamais de prétexte; et quant à moi aussi, je ne m'arrête

point là, mais je me remets en la bonté de Dieu, qui connaît la

justice de ma cause et qui la saura discerner des pernicieux desseins

des méchants. Celui qui donne et conserve les couronnes, conservera,

s'il lui plaît, à notre roi celle qu'il lui a donnée. Il faut se

résoudre à sa volonté et obéir à ses jugements...» Et dans une lettre

d'un tout autre caractère, mais sur le même sujet, adressée, le mois

suivant, au vicomte d'Aubeterre, officier au service de Henri III, le

roi de Navarre indiquait avec une incomparable droiture de sens le

but où devaient tendre, selon lui, et sa politique et celle de Henri

III: «...Encore il y a remède (à la situation), pourvu que le roi soit

fidèlement servi de ses bons sujets et qu'ils fassent leur devoir.

C'est maintenant la saison où on connaîtra les bons Français. De ma

part, je n'ai autre désir que d'employer tout ce qui est en mon

pouvoir et ma personne...»

Ce n'étaient ni la crainte ni le désarroi de ses affaires qui

dictaient des déclarations semblables au roi de Navarre; car les

démêlés survenus entre les royalistes et la Ligue avaient donné une

nouvelle vigueur aux revendications de son parti et démontré à

beaucoup de «bons Français» le danger qu'il y avait à seconder les

entreprises des princes de la Maison de Lorraine. A la vérité, Henri

III n'avait pas encore signé l'édit d'union ni confié le commandement

général de son armée au duc de Guise; et la sentence de proscription

contre le roi de Navarre ne fut rendue par les Etats de Blois que

quatre mois plus tard; mais que Henri prévît ou non ces

conséquences,--et il pouvait sans beaucoup de peine les prévoir,

connaissant ses adversaires,--il devait compter sur la logique des

choses, sur la lumière qui se dégagerait des faits, sur le sentiment

de la conservation, qui, tôt ou tard, jetterait le roi de France dans

ses bras, pourvu qu'ils fussent bien armés et capables de dompter la

Ligue. Il lui fallait à la fois prouver sa force et attester, avec une

inébranlable constance, son dessein de faire cause commune avec Henri

III.

Sa ligne de conduite ainsi tracée conformément au devoir et à

l'intérêt bien entendu, aucun événement ne put l'en faire dévier, et

plus d'un vint lui démontrer la sagesse de ses résolutions. Telle fut,

par exemple, au mois d'août, la destruction de «l'invincible Armada»,

cette flotte immense sous l'effort de laquelle Philippe II avait rêvé

d'anéantir la puissance de l'Angleterre, et que la Ligue accompagnait

de ses vœux, attendant les plus heureux contre-coups de sa victoire.

Ce désastre, en paralysant pour quelque temps l'Espagne, privait les

ligueurs du seul point d'appui important qu'ils eussent à l'étranger.

L'aspect général des affaires du parti calviniste inspirait, du reste,

à ses chefs plus de confiance qu'elle ne leur causait d'inquiétude. Au

moment où l'édit d'union les menaçait d'une nouvelle et implacable

guerre, presque à l'heure où périssait l'Armada, Lesdiguières, chef

des calvinistes en Dauphiné, signait avec La Valette, frère aîné du

duc d'Epernon et lieutenant du roi, un traité d'alliance défensive et

offensive contre tous ceux qui entreraient en armes dans cette

province, convention qui réduisait à l'impuissance l'armée dont

Mayenne avait reçu le commandement. Le duc d'Epernon, qui ne fut pas

étranger à ce traité, était entré lui-même en lutte contre la Ligue, à

propos de son gouvernement d'Angoulême, dont le roi, sollicité par les

Guises, l'avait dépouillé, mais dont il n'entendait pas se dessaisir,

et cet incident pouvait déconcerter plus d'une entreprise des ligueurs

dans l'Angoumois et les provinces voisines. La Guienne, la Gascogne et

le Béarn n'étaient pas des pays où la Ligue, mal vue de Matignon, pût

aisément s'étendre. Dans le Languedoc, Henri pouvait compter sur

Montmorency. Enfin il tenait lui-même la Saintonge et ne manquait pas

de ressources en Poitou. Accroître ces ressources, grossir ses troupes

de façon à contenir l'armée du duc de Nevers qu'il allait avoir sur

les bras, se donner ainsi le loisir d'attendre que Henri III lui

revînt, éclairé par les événements et pressé par la nécessité, c'était

l'œuvre à laquelle il devait s'employer avant tout. Il l'entreprit

avec son activité habituelle.

Il entretenait une correspondance suivie avec ses négociateurs auprès

de la reine d'Angleterre et des princes protestants d'Allemagne, dont

il espérait obtenir de nouveaux secours en hommes et en argent. En

même temps, il convoquait, de toutes parts, ses partisans disséminés,

et les priait, avec une héroïque gaîté, comme dans la lettre suivante

adressée au baron d'Entraigues, de venir se mettre, eux et leur

fortune, au service de sa cause: «Dieu aidant, j'espère que vous êtes,

à l'heure qu'il est, rétabli de la blessure que vous reçûtes à

Coutras... Sans doute, vous n'aurez manqué, ainsi que vous l'avez

annoncé à Mornay, de vendre vos bois, et ils auront produit quelques

mille pistoles. Si ce est, ne faites faute de m'en apporter tout ce

que vous pourrez. Je ne sais quand, ni d'où, si jamais je pourrai vous

les rendre, mais je vous promets force honneur et gloire, et argent

n'est pas pâture pour des gentilshommes comme vous et moi.»

A travers ces grandes ou petites négociations, il se tenait

constamment en haleine, lui et ses troupes, courant de place en place,

reprenant, au mois de juillet, ce délicieux Marans si éloquemment

vanté à la comtesse de Gramont et qu'il n'avait pu ressaisir pendant

l'hiver, et gagnant, d'une chevauchée à l'autre, nombre de forts et

de villettes, surtout Beauvoir-sur-Mer, château puissamment fortifié

par le duc de Mercœur.

Les délibérations des Etats-Généraux réunis à Blois, le 16 octobre, ne

tardèrent pas à prouver au roi de Navarre, comme à tous les esprits

attentifs, que l'accord était précaire entre le roi de France et le

duc de Guise. Nous n'avons à retenir de ces assises que deux faits

principaux. Dans la séance royale, Henri III prononça un discours qui

tout à la fois amnistiait la Ligue dans le passé et la condamnait dans

l'avenir. Il se déclarait prêt à jurer l'édit d'union et entendait que

les Etats le jurassent avec lui, mais il proclamait que dorénavant les

associations, pratiques, menées, levées d'hommes et d'argent seraient

considérées par lui comme autant de crimes de lèse-majesté: c'était

incriminer et interdire l'existence même de la Ligue. Les Guises

sentirent le coup, et s'efforcèrent de prendre leur revanche dans les

délibérations suivantes. Ils l'obtinrent des Etats, au mois de

novembre, par la proclamation de la déchéance du roi de Navarre, en

tant qu'héritier présomptif de la couronne de France. Cette

résolution, à laquelle les Etats eussent logiquement abouti en suivant

la pente des choses, sous l'influence des Guises qui les dominaient,

fut provoquée par une requête des députés calvinistes réunis à La

Rochelle, sous la présidence du roi de Navarre, et par laquelle ils

demandaient qu'on leur accordât la liberté de conscience, selon l'édit

de janvier 1562, la restitution de leurs biens saisis et la réunion

d'un concile général libre, promettant de se soumettre à ses

décisions. Les calvinistes déclaraient que si leur requête était

repoussée, ils ne reconnaîtraient pas la légitimité de l'assemblée des

Etats. «La demande du concile, dit Mézeray, était mise en avant, à

l'instance du roi de Navarre, qui désirait, par cet expédient, faire

connaître aux catholiques qu'il n'était point ennemi mortel de leur

religion, ni si opiniâtre dans la sienne qu'on leur avait persuadé: ce

qu'il tâcha d'insinuer dans les esprits, par un livre, en forme

d'avertissement aux Etats, dont les termes étaient fort recherchés et

tout le discours conduit avec beaucoup de circonspection. Mais, en des

matières si chatouilleuses, le milieu étant bien souvent plus

dangereux que les extrémités, d'autant qu'en tâchant de complaire à

l'un et l'autre des deux partis, on les offense tous les deux, ce

moyen redoubla plus fort les soupçons des consistoriaux et donna sujet

à la Ligue de procéder avec plus d'animosité contre lui.» Le Père

Daniel, parlant du même écrit, donne la raison de son insuccès parmi

les députés des Etats: «Le roi de Navarre avait affaire à des gens

qui, pour la plupart, appréhendaient plus sa conversion qu'ils ne la

souhaitaient». Henri avait donc contre lui dans cette circonstance

tous les ligueurs de parti pris et tous les protestants fanatiques. Ce

fut à vaincre et à conquérir ces deux sortes d'adversaires qu'il

employa ses efforts et son génie, et mérita une gloire immortelle.

«La condamnation du roi de Navarre, dit Palma Cayet, se traita par

toutes les trois chambres (clergé, noblesse, tiers-état). Douze de

chacune chambre furent députés vers S. M. pour lui faire entendre leur

résolution et lui dire qu'ils avaient avisé que le roi de Navarre

serait déclaré hérétique, chef d'iceux, relaps, excommunié, indigne de

toute succession, couronne, royauté et gouvernement.» Il faut rendre

cette justice à Henri III, qu'il opposa une vive résistance à

l'exorbitante prétention de la Ligue. Il voulut, en présence des

députés, faire discuter leur requête par son procureur général Jacques

de La Guesle, «lequel, ajoute Favyn, par une grave et judicieuse

remontrance, montra l'impertinence de cette proposition». En

définitive, le roi sacrifia ou parut sacrifier son beau-frère.

Pendant que les Etats de Blois disposaient de l'autorité royale, pour

le présent et pour l'avenir, le roi de Navarre était obligé, de son

côté, de livrer bataille à ses partisans, dans cette assemblée de La

Rochelle dont nous venons de parler. Au milieu de leurs revendications

factieuses, les Etats de Blois eurent de légitimes velléités de

réforme politique et administrative, et, par une remarquable

coïncidence, les députés calvinistes réunis à La Rochelle firent

entendre des réclamations et des critiques analogues à celles dont les

Etats eurent à s'occuper. Il y avait dans les esprits, à ce moment,

comme une vague tendance à contrôler et limiter les actes du pouvoir

royal, et à regagner le terrain perdu, pour les libertés anciennes,

pendant quarante ans d'arbitraire, de favoritisme et de guerre civile.

Mézeray, dans sa grande _Histoire_, nous a laissé sur cette crise une

page d'autant meilleure à reproduire ici, qu'elle donne la physionomie

de l'assemblée de La Rochelle.

«Ce n'était pas seulement la Ligue qui remuait toutes choses pour

embarrasser l'esprit du roi, mais avec elle était joint encore le

désir unanime de tous les peuples, qui, voyant les affaires sur le

point d'une entière révolution, étaient poussés ou par je ne sais

quel instinct, ou par les raisonnements des plus avisés politiques qui

s'étaient répandus parmi eux, à faire leur profit de ce changement. Et

ils le désiraient avec d'autant plus d'ardeur, qu'ils avaient sous les

règnes derniers ressenti de plus grandes oppressions.

«Cette passion régnait dans les esprits des religionnaires

aussi bien que parmi les catholiques, et au même temps qu'elle

faisait tant de peine au roi dans les Etats de Blois, elle

n'en donnait guère moins au roi de Navarre dans ceux de La

Rochelle. Ce prince avait convoqué les Etats de son parti en

cette ville; les députés de leurs dix-huit provinces

auxquelles ils avaient réglé leurs Eglises s'y étant rendus,

et y ayant été reçus selon l'ordre qu'ils ont accoutumé

d'observer en leurs synodes, il en avait fait l'ouverture le

quatorzième de novembre. Or, il avait procuré cette assemblée,

tant pour réunir à soi la créance et l'affection de tous les

religionnaires, dont plusieurs n'avaient pas bonne opinion de

lui, que pour se servir de leurs forces à défendre son droit à

la succession de la couronne; mais il pensa bien y trouver

tout le contraire de ce qu'il en avait espéré. Elle le

contraignit d'en défendre l'entrée à quelques-uns des siens

qui lui étaient suspects; il fallut qu'il y souffrît de

sévères reproches, et même des calomnies contre sa conduite;

les ministres ne lui celèrent aucune de ses fautes; ils firent

une rude censure de toute sa vie, n'épargnèrent pas ses

amours, et le blâmèrent de tiédeur au fait de la religion.

Quand on en fut sur le premier point des contributions, les

députés du Languedoc, animés par leur instigation, se

bandèrent directement contre ses officiers pour les impôts des

passages, se plaignant que ces derniers se convertissaient au

profit de quelques personnes particulières... Ils proposèrent

de choisir des protecteurs de leur religion, parce qu'ils

s'imaginaient que cette considération retiendrait le roi qu'il

ne se fît catholique, comme ils appréhendaient, ou du moins

que s'il les abandonnait, il ne pût pas les ruiner.

«A tous leurs reproches, ce prince ne répondit qu'avec une

merveilleuse patience et une discrétion qui faisait violence à son

courage. Pour leurs autres entreprises, il tâcha de les dissiper en

gagnant doucement les uns, divisant les autres, et recherchant

soigneusement tous ceux qu'il savait les plus animés. L'adresse et les

soins de Du Plessis-Mornay, dont il employait heureusement la plume

et le crédit dans ses plus épineuses affaires, le servirent utilement

en cette occasion.

«Enfin, après diverses propositions fort rudes qu'ils faisaient pour

se prémunir contre la tyrannie, c'étaient leurs termes, lesquelles il

sut adroitement détourner ou arrêter, il en fut quitte pour leur

accorder l'établissement de quelques chambres particulières, à

Saint-Jean-d'Angély, Bergerac, Montauban, Nérac, Foix et Gap en

Dauphiné, qui, recevant les plaintes de chacun et leur rendant

justice, contiendraient ses officiers en leur devoir, selon les

règlements qui se feraient en cette assemblée. Après que les Etats

selon leur opinion eurent ainsi pourvu à leur liberté contre les

entreprises du dedans, ils travaillèrent avec une parfaite union à

chercher les moyens de soutenir le grand effort que la Ligue leur

allait jeter sur les bras, et pendant un mois que cette assemblée

dura, ils firent de si beaux règlements pour la levée et distribution

des deniers, pour les ordres qu'il fallait tenir, tant pour attaquer

que pour se défendre, pour la discipline militaire et pour l'étroite

observance des lois, que l'on jugea par là qu'ils n'étaient pas si

faciles à vaincre, comme la Ligue le publiait.»

Au sortir de l'assemblée de La Rochelle, Henri écrivait à la comtesse

de Gramont: «Vous me pensiez soulagé pour être retiré en nos

garnisons. Vraiment, s'il se refaisait encore une assemblée, je

deviendrais fol! Tout est achevé, et bien, Dieu merci! Je m'en vais à

Saint-Jean-d'Angély assembler mes troupes pour visiter M. de Nevers,

et peut-être lui faire un signalé déplaisir, non en sa personne, mais

en sa charge.» En somme, il se remettait à l'œuvre, fortifié et plus

déterminé que jamais. Dans la campagne précédente, il avait refoulé en

Bretagne et attaqué jusque dans ses foyers le duc de Mercœur,

gouverneur de cette province. Il avait pris dix ou douze places, entre

autres Beauvoir-sur-Mer. Présentement, il courait à Niort, qu'il

comptait enlever d'un coup de main et qu'il prit, en effet, par

escalade, à la fin du mois. Mais pendant qu'il s'y acheminait, et que,

de toutes parts, ses amis convoqués se dirigeaient vers la Saintonge

et le Poitou, pour lui faire une armée capable non seulement de tenir

tête à celle du duc de Nevers, mais de dominer sur la Loire, dans le

voisinage même de Henri III, le château de Blois était le théâtre d'un

événement tragique, qui allait changer la face des choses. Les Etats,

dans la main du duc de Guise, faisaient, depuis deux mois, le siège de

l'autorité royale; de quelque côté que se tournât Henri III, il

rencontrait une humiliation ou un danger. On lui imposait la

publication des décisions du concile de Trente, dans lesquelles il

pouvait lire, la Ligue aidant, une menace de déchéance à bref délai;

le duc de Savoie venait de mettre la main sur le marquisat de Saluces;

le roi d'Espagne, l'allié, le patron étranger de la Ligue, avait, au

moins indirectement, coopéré à cette victoire frauduleuse, et les

Etats, excepté la noblesse, refusaient au roi de France les moyens de

venger un tel affront: il lui fallait subir le démembrement. Au même

instant, les avis, les révélations lui arrivaient de tous côtés sur

d'anciennes menées du duc de Guise dont il n'avait eu jusqu'alors que

le soupçon, et sur de nouveaux projets qui tendaient directement à

mettre le roi dans l'absolue dépendance du sujet. Henri III hésita

quelques jours entre l'abdication, que lui conseillait le dégoût, et

un coup de force, que lui suggéraient son amour-propre blessé et ce

qu'il croyait être l'intérêt de la couronne elle-même. Il se décida

enfin pour la répression violente, et prit conseil. Il avait à choisir

entre deux modes d'exécution: la justice et l'arbitraire. Les uns lui

conseillaient les voies légales; les autres, objectant la popularité

de Guise et son ascendant sur les Etats, le portaient à se défier d'un

procès et à se faire justice lui-même. L'arrêt prononcé, le duc

dédaigna tous les avertissements qu'un assez long délai lui permit de

recevoir, et, avec une force d'âme incroyable, pendant que les

terreurs anticipées de la catastrophe assombrissaient tous les

visages, il s'en tint au mot superbe: «On n'oserait». Il se précipita,

pour ainsi dire, au devant de la mort, qui le frappa dans la matinée

du 23 décembre 1588.

On attribue à Catherine de Médicis mourante[51] ce mot sur l'exécution

de Blois: «C'est bien coupé, mon fils, mais il faut recoudre». Henri

III ne sut pas profiter de l'assassinat du duc de Guise: il se jeta

dans les finesses pour gagner les Etats, presque en entier dévoués à

la Ligue; il entama des négociations avec les factieux, sans en

excepter les Seize; il voulut attirer Mayenne lui-même, le frère de la

principale victime; il se priva du bénéfice de sa criminelle énergie

en perdant un temps précieux et en laissant au parti décapité le

loisir de se reconnaître et de se réorganiser pour de nouvelles

luttes. Le sang du Balafré, qui devait, dans la pensée de Henri III,

éteindre la guerre civile, en aviva le foyer dans la France entière.

La chute de ce vassal formidable, sur laquelle le roi prisonnier avait

compté pour redevenir un roi libre, laissa la couronne dans un

isolement qui parut comme l'agonie du pouvoir. Henri III n'eut gain de

cause nulle part: les Etats s'inclinèrent devant lui, et s'en allèrent

souffler la vengeance et la rébellion dans toute les provinces. Rome

fut inflexible, et sa réponse au meurtre du cardinal de Guise et à

l'emprisonnement du cardinal de Bourbon fit prévoir une prochaine

excommunication. Les Seize, déjà maîtres de Paris, l'accablaient d'une

honteuse dictature, en attendant la lieutenance-générale de Mayenne,

qui fut proclamée le 17 février 1589; en quelques semaines, plus de

cent villes de premier ordre se déclarèrent pour la Ligue, et

plusieurs d'entre elles traînèrent dans la boue l'effigie royale;

enfin, le roi vit la plupart de ses régiments se débander sous les

ordres de leurs officiers et passer du côté des factieux. Blois

n'était plus sûr; Henri III vint à Tours, dans les premiers jours de

mars, avec les débris de son armée. Ce fut à ce moment qu'il songea,

trop tard pour son honneur, à l'unique appui qui lui restait, à cet

héritier présomptif qu'il avait sacrifié à la Ligue, à ce Bourbon

hérétique, seul capable, s'il était honnête homme, de relever la

fortune du dernier Valois.

[51] Appendice: XXXVIII.

A la nouvelle de l'assassinat du duc de Guise, le roi de Navarre dit:

«Tout autre que moi rirait du malheur de la Maison de Lorraine, et

serait bien aise de voir l'indignation, les déclarations et les armes

du roi tournées contre eux; moi, certes, je ne le puis faire ni ne le

fais, sinon en tant que, de deux maux, je suis contraint de prendre le

moindre.»

C'était là un sentiment humain et politique; mais il fut aisé à Henri

de prévoir les conséquences que devait entraîner pour ses propres

affaires le coup d'Etat de Blois. Il jugea qu'après cet événement

l'entente n'était plus possible entre le roi de France et la Ligue, et

se tint prêt à répondre à l'appel de Henri III. A vrai dire, les

négociations entre les deux princes avaient été plutôt suspendues que

rompues, et Rosny, s'il faut en croire son récit, les avait

secrètement renouées, peu de temps après la catastrophe. Tout

conspirait pour les faire aboutir à un salutaire accord; on y

exhortait, de toutes parts, Henri III et le roi de Navarre; au dire de

quelques historiens, Catherine de Médicis elle-même, à son lit de

mort, avait fait entendre des paroles de paix sincère et durable, des

conseils qui démentaient toute sa vie politique; mais la nécessité

parlait encore plus haut que tous les conseillers. Néanmoins, tout en

négociant avec son beau-frère, le roi de Navarre tenait la campagne

avec autant de succès que d'activité. A la fin du mois de décembre, il

avait pris Niort; le 1er janvier, Saint-Maixent et Maillezais

recevaient ses garnisons; le 9 janvier, il allait au secours de La

Garnache, qu'assiégeaient les troupes du duc de Nevers, lorsqu'il

tomba malade d'une forte pleurésie qui le mit en un tel danger qu'on

fit courir le bruit de sa mort. «Certes, écrivait-il à la comtesse de

Gramont, j'ai vu les cieux ouverts, mais je n'ai été assez homme de

bien pour y entrer. Dieu veut se servir de moi encore. En deux fois

vingt-quatre heures, je fus réduit à être tourné avec le linceul. Je

vous eusse fait pitié. Si ma crise eût demeuré deux heures à venir,

les vers auraient fait grand'chère de moi.» Le 18, il était en pleine

convalescence, et au mois de février, il reprenait le harnais pour

préparer le coup qu'il méditait sur Châtellerault, l'Ile-Bouchard et

d'autres places. Il y entra avant le mois de mars. Pendant qu'il

faisait toute cette besogne, il ne négligeait pas ses projets à longue

vue. Il déférait à La Noue le commandement des mercenaires qu'on

levait, pour son compte, en Allemagne; il trouvait même le temps de

continuer sa correspondance religieuse avec les princes protestants,

et surtout il suivait avec une extrême vigilance les phases de sa

négociation avec Henri III, négociation capitale et dont l'historique

demande quelques détails.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 44 / 129 题