CHAPITRE V

Voyage de Henri en Gascogne et en Béarn.--Le comte de Soissons et

ses vues d'avenir.--Défaite des auxiliaires allemands et

suisses.--Saül et David.--Conseil de la Ligue à Nancy.--Siège

de Sarlat par Turenne.--Défense victorieuse.--Expédition de

Favas en Gascogne.--Petits faits de guerre racontés par

Henri.--Le mal domestique.--Mort du prince de Condé à

Saint-Jean-d'Angély.--Arrestation de la princesse de

Condé.--Les récits du roi de Navarre.--Nouveaux projets

d'attentat contre sa personne.--Perte de Marans.--Monbéqui et

Dieupentale.--Les menées factieuses des Seize.--Menaces de

Henri III.--Les Seize appellent le duc de Guise à leur

aide.--La journée des Barricades.--Henri III en

fuite.--Négociations des factieux avec le roi.--Il leur accorde

l'édit d'union du 21 juillet.--Toute-puissance des Guises et de

la Ligue.--Henri III reconnaît pour héritier présomptif le

cardinal de Bourbon.--L'arrière-pensée royale.

Le roi de Navarre, accompagné du comte de Soissons, passa quelques

semaines en Gascogne et en Béarn. Des historiens lui ont presque fait

un crime d'avoir présenté à Madame de Gramont les drapeaux et

enseignes conquis à la bataille de Coutras, comme si un pareil acte

d'héroïque galanterie n'était pas la digne récompense d'un dévouement

qui avait été pour quelque chose dans la récente victoire!

Le comte de Soissons, selon l'abréviateur des _Economies royales_

d'accord avec les Mémoires contemporains, avait su gagner le cœur de

Madame, sœur du roi, et il entretenait constamment Henri de son

dessein d'épouser cette princesse; mais il avait, en agissant ainsi,

des vues ambitieuses qui se découvrirent dans la suite. «Il prétendait

se faire subroger par ce mariage dans tous les droits du roi de

Navarre, et comme il ne voyait aucune apparence que ce prince, ayant

pour ennemis déclarés le pape, l'Espagne et les catholiques de France,

pût jamais venir à bout de ses entreprises, il comptait s'enrichir de

ses dépouilles, et y gagner du moins les grands biens qui composaient

l'apanage de la Maison d'Albret, en deçà de la Loire... Ce voyage

servit au roi de Navarre à connaître plus particulièrement celui qu'il

était sur le point de se donner pour beau-frère. Le comte de Soissons

ne put si bien dissimuler que le roi ne devinât une partie de ses

sentiments, et une lettre qu'il reçut de Paris acheva de les lui

dévoiler. On lui apprenait que le comte avait juré qu'aussitôt qu'il

aurait épousé Madame, il l'emmènerait à Paris et abandonnerait le

parti de son bienfaiteur, et qu'on prendrait alors des mesures pour

achever le reste. Cette lettre, que le roi de Navarre reçut au retour

de la chasse, et prêt à tomber dans le piège qu'on lui tendait, lui

donna pour le comte une aversion que rien ne put jamais effacer.»

Le comte de Soissons ne se sépara définitivement du roi de Navarre

qu'après la journée des Barricades. «Livré à de perpétuelles chimères,

il regarda cet événement comme un coup de la fortune, qui, en le

délivrant de tous ses rivaux, allait le rendre tout-puissant dans le

conseil et à la cour de Henri III. Changeant donc incontinent de

batterie, il résolut d'aller s'offrir à ce prince, et pour donner plus

de relief à son action, il voulut paraître devant le roi, suivi d'un

grand nombre de créatures, qu'il chercha dans la cour du roi de

Navarre et parmi ses plus affectionnés serviteurs, dont il ne se fit

point de scrupule de tenter la fidélité. Le roi de Navarre sentit

comme il le devait l'indignité de ce procédé...»

Pendant son séjour à Nérac ou dans les environs de cette ville, vers

la mi-novembre, le roi de Navarre reçut la nouvelle des multiples

échecs que les deux armées royales, celle du duc de Guise et celle de

Henri III, avaient infligés aux auxiliaires allemands, à Vimory, à

Auneau et sur quelques autres points. Leurs corps nombreux et

redoutables, mais indisciplinés et démoralisés par l'absence du roi de

Navarre, furent tour à tour écrasés. Ils avaient fait péniblement leur

jonction avec les Suisses protestants, qui, s'imaginant être venus en

France pour défendre Henri III contre la Ligue et trouvant le roi en

personne devant eux, refusèrent de se battre et négocièrent une

retraite. Les débris de l'armée allemande, commandée par le baron de

Donha, reprirent le chemin de la frontière, laissant, à chaque pas,

des blessés et des malades, qui périssaient sous les coups des

paysans. Le 2 décembre, les Suisses protestants obtinrent du roi un

traité et une gratification de quatre cent mille écus. Leur retraite

ne fut pas moins désastreuse que celle des Allemands... Rentré à

Paris, Henri III fit chanter un _Te Deum_ solennel et recueillit

quelques vivats populaires; mais les ligueurs réagirent contre ce

triomphe de commande, en exaltant les exploits du duc de Guise: leurs

prédicateurs affectèrent d'appliquer au souverain et au sujet le

verset de la Bible: «Saül en a tué mille, et David, dix mille».

L'Estoile a noté en quelques traits vifs cet épisode: «Ainsi la

victoire d'Auneau fut le cantique de la Ligue, la réjouissance du

clergé, qui aimait mieux la marmite que le clocher, la braverie de la

noblesse guisarde, et la jalousie du roi, qui reconnut bien qu'on ne

donnait ce laurier à la Ligue que pour flétrir le sien: en ce

véritablement misérable, qu'il fallait qu'un grand roi comme lui fût

jaloux de son vassal.»

Le roi, blessé dans son orgueil, se vengea en surchargeant son

«archimignon», le duc d'Epernon, de nouvelles faveurs. La Maison de

Lorraine, doublement irritée de voir Epernon arriver au faîte, pendant

qu'elle était elle-même battue en brèche à la cour, tint à Nancy, le 8

janvier 1588, en présence du cardinal de Bourbon, un conseil où se

formulèrent de nouvelles prétentions. D'abord repoussées par le roi,

elles devinrent plus tard la base du fameux édit d'union,

développement et consécration du traité de Nemours. En même temps, les

vues et les pratiques factieuses de la Ligue s'affirmèrent de plus en

plus dans Paris et dans les principaux centres de son action: on

pouvait déjà prévoir le jour où Henri III dans sa capitale serait

moins roi que le duc de Guise.

Le roi de Navarre, n'ayant plus rien à attendre des mouvements de

cette armée étrangère dont la levée l'avait occupé si longtemps, et

sur laquelle il avait fondé tant d'espérances, reprit en Gascogne son

existence de petits combats et de coups de main. Ses capitaines ne

restèrent pas inactifs. Après la séparation de l'armée calviniste, le

lendemain de la bataille de Coutras, Turenne s'empara de toutes les

places entre l'Isle et la Dordogne, et résolut d'assiéger Sarlat. La

ville ayant fièrement répondu à la sommation, les opérations du siège

commencèrent le 25 novembre. Sarlat, qui avait soutenu un siège, en

1562, contre Duras, et connu, en 1574, le poids des armes de Geoffroy

de Vivans, était à peu près démantelé: petit à petit, les habitants

avaient détruit les ouvrages rudimentaires laissés par ce capitaine.

Les Sarladais ne s'en mirent pas moins courageusement à l'œuvre,

exhortés par La Mothe-Fénelon, leur évêque, et par son cousin. Le

siège, très meurtrier, surtout pour les assiégeants, que, pour comble

de malheur, la maladie décima, fut levé le vingt-unième jour, mardi 15

décembre. Plusieurs épisodes firent grand honneur à la bravoure des

habitants. En vain Turenne livra-t-il à la ville un furieux assaut, le

5 décembre; en vain fit-il venir des renforts du Limousin et de

l'Agenais: les assiégés ne faillirent pas un seul instant, quoique

Matignon, à qui le roi de Navarre donnait des préoccupations et des

inquiétudes par le siège d'Aire, qui fut prise vers le 7 décembre,

n'eût pu envoyer à Sarlat le moindre secours. Cette ville ne fut aidée

dans sa vigoureuse résistance que par quelques gentilshommes du

voisinage, qui s'y jetèrent, au péril de leur vie.

D'un autre côté, Favas, de retour en Gascogne, où il avait le

commandement de Casteljaloux, délogea les catholiques de quelques

petits forts situés dans le voisinage de cette ville. Il alla ensuite

mettre le siège devant Vic-Fezensac, comptant y surprendre Lau et une

partie de la noblesse d'Armagnac qu'il avait associée à la défense de

la place. Vic-Fezensac, Nogaro et plusieurs autres villes de moindre

importance tombèrent au pouvoir de Favas; mais, ayant été grièvement

blessé devant Jegun, sa campagne finit là, et ses troupes allèrent

rallier l'armée de Turenne. Au mois de janvier, le roi de Navarre se

remit aux champs; ses lettres à la comtesse de Gramont nous donnent

quelques détails sur les faits de guerre auxquels il prit part:

Le 20 février (de Casteljaloux): «Dieu a béni mon labeur; j'ai pris

Damazan sans perdre qu'un homme. Je monte à cheval pour aller

reconnaître le Mas-d'Agenais. Je ne sais si je l'attaquerai.»

Le 23 février: «...J'avais bloqué le Mas-d'Agenais, mais je n'y avais

mené l'artillerie, craignant que l'armée du maréchal (Matignon) ne me

la fît lever de devant en diligence, le grand-prieur de Toulouse étant

joint à lui avec l'armée de Languedoc. Je vais monter à cheval avec

trois cents chevaux et donnerai jusqu'à la tête de leur armée.»

Le 1er mars (de Nérac): «Hier, le maréchal et le grand-prieur vinrent

nous présenter la bataille, sachant bien que j'avais congédié toutes

nos troupes. Ce fut au haut des vignes, du côté d'Agen. Ils étaient

cinq cents chevaux et près de trois mille hommes de pied. Après avoir

été cinq heures à mettre leur ordre, qui fut assez confus, ils

partirent, résolus de nous jeter dans les fossés de la ville, ce

qu'ils devaient véritablement faire, car toute leur infanterie vint au

combat. Nous les reçûmes à la muraille de ma vigne qui est la plus

loin, et nous nous retirâmes au pas, toujours escarmouchant, jusqu'à

cinq cents pas de la ville, où était notre gros, qui pouvait être de

trois cents arquebusiers. L'on les ramena de là jusques où ils nous

avaient assaillis. C'est la plus furieuse escarmouche que j'aie jamais

vue, et de moindre effet; car il n'y a eu que trois soldats blessés,

tous de ma garde, dont les deux n'est rien. Il y demeura deux des

leurs, dont nous eûmes la dépouille, et d'autres qu'ils retirèrent à

notre vue, et force blessés que nous voyions amener.»

Ce fut vraisemblablement à cette date que les perfidies du comte de

Soissons révélées au roi de Navarre, qui dut laisser paraître quelque

chose de son mécontentement, donnèrent naissance aux querelles

intestines auxquelles fait allusion la lettre suivante, adressée de

Nérac, le 8 mars, à la comtesse de Gramont: «Le diable est déchaîné.

Je suis à plaindre et est merveille que je ne succombe sous le faix.

Si je n'étais huguenot, je me ferais Turc. Ha! les violentes épreuves

par où l'on sonde ma cervelle! Je ne puis faillir d'être bientôt ou

fol ou habile homme. Cette année sera ma pierre de touche. C'est un

mal bien douloureux que le domestique! Toutes les géhennes que peut

recevoir un esprit sont sans cesse exercées sur le mien. Je dis toutes

ensemble. Plaignez-moi...»

Ce «mal domestique» dont Henri se plaignait à bon droit, allait se

jeter au travers de sa vie agitée, en y apportant, par surcroît, une

nouvelle complication politique. Le 5 mars 1588, Henri Ier de Bourbon,

prince de Condé, mourut subitement à Saint-Jean-d'Angély. On voulut

attribuer cette catastrophe aux suites du coup de lance dont il fut

renversé à Coutras, non blessé; mais «les marques du poison», comme le

dit le roi de Navarre, furent visibles, et, selon l'opinion la plus

générale, le crime fut commis à l'instigation ou du consentement de la

princesse elle-même, Charlotte de La Trémouille. Arrêtée par ordre du

roi de Navarre, la veuve de Condé ne fut jamais jugée. On procéda

contre elle, mais il y eut sursis jusqu'après ses couches, et le

procès interrompu n'aboutit, six ans plus tard, en 1595, qu'à un arrêt

du parlement de Paris déclarant la princesse innocente. Belcastel,

page de sa maison, s'était enfui après la mort du prince, mais Ancelin

Brillaud ou Brillant, intendant au service du prince de Condé, fut

accusé de complicité, condamné et écartelé. Il n'est rien resté, que

nous sachions, de la procédure dirigée, dès les premiers jours, contre

la princesse, de sorte que les lettres du roi de Navarre à madame de

Gramont sont doublement précieuses pour l'histoire de ce tragique

épisode.

Le 10 mars: «Pour achever de me peindre, il m'est arrivé l'un des plus

extrêmes malheurs que je pouvais craindre, qui est la mort subite de

Monsieur le Prince. Je le plains comme ce qu'il me devait être, non

comme ce qu'il m'était...--Ce pauvre prince (non de cœur), jeudi,

ayant couru la bague, soupa, se portant bien. A minuit, il lui prit un

vomissement très violent, qui lui dura jusques au matin. Tout le

vendredi, il demeura au lit. Le soir, il soupa, et ayant bien dormi,

il se leva le samedi matin, dîna debout et puis joua aux échecs. Il se

lève de sa chaise, se met à promener par sa chambre, devisant avec

l'un et l'autre. Tout à coup, il dit: «Baillez-moi ma chaise, je sens

une grande faiblesse». Il n'y fut assis qu'il perdit la parole, et

soudain après, il rendit l'âme, assis. Les marques de poison sortirent

soudain. Il n'est pas croyable l'étonnement que cela a porté en ce

pays-là. Je pars, dès l'aube du jour, pour y aller pourvoir en

diligence. Je me vois en chemin d'avoir bien de la peine. Priez Dieu

hardiment pour moi. Si j'en échappe, il faudra bien que ce soit lui

qui m'ait gardé.»

Le 13 mars (d'Eymet): «Il m'arriva, l'un à midi, l'autre au soir, deux

courriers de Saint-Jean. Le premier rapportait comme Belcastel, page

de Madame la Princesse, et son valet de chambre, s'en étaient fuis,

soudain après avoir vu mort leur maître; avaient trouvé deux chevaux,

valant deux cents écus, à une hôtellerie du faubourg, que l'on y

tenait il y avait quinze jours, et avaient chacun une mallette pleine

d'argent. Enquis, l'hôte dit que c'était un nommé Brillant qui lui

avait baillé les chevaux, et lui allait dire tous les jours qu'ils

fussent bien traités. Ce Brillant est un homme que Madame la Princesse

a mis en la maison, et lui faisait tout gouverner. Il fut tout soudain

pris. Confesse avoir baillé mille écus au page, et lui avoir acheté

ces chevaux, par le commandement de sa maîtresse, pour aller en

Italie. Le second (courrier) confirme, et dit de plus que l'on avait

fait écrire une lettre à ce Brillant, au valet de chambre qu'on savait

être à Poitiers, par où il lui mandait être à deux cents pas de la

porte, qu'il voulait parler à lui. L'autre sortit. Soudain,

l'embuscade qui était là le prit, et fut mené à Saint-Jean. Il n'avait

encore été ouï, mais bien disait-il à ceux qui le menaient: «Ah! que

Madame est méchante! que l'on prenne son tailleur, je dirai tout sans

gêne (torture)». Ce qui fut fait. Voilà ce que l'on en sait jusques à

cette heure. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit d'autres fois; je

ne me trompe guère en mes jugements: c'est une dangereuse bête qu'une

mauvaise femme... J'ai découvert un tueur pour moi...»

Le 15 mars: «Je serai jeudi à Saint-Jean, d'où je vous manderai toutes

nouvelles. L'on a trouvé sur le valet de chambre des perles et des

diamants qui ont été reconnus.»

Le 17 mars: «... Les soupçons croissent du côté où les avez pu juger.

Je verrai tout demain. J'appréhende fort la vue des fidèles serviteurs

de la maison, car c'est, à la vérité, le plus extrême deuil qui se

soit jamais vu. Les prêcheurs romains prêchent tout haut, par les

villes d'ici autour, qu'il n'y en a plus qu'un à avoir, canonisent ce

bel acte et celui qui l'a fait, admonestent tous bons catholiques de

prendre exemple à une si chrétienne entreprise...»

Le 21 mars: «Pour le fait de la procédure de la mort de Monsieur le

Prince, de plus en plus, l'on découvre la méchanceté, et tout du côté

que vous pûtes juger par ma dernière...»

Cette procédure occupa longtemps le roi de Navarre. Il croyait

évidemment à la culpabilité de la princesse de Condé; mais quoiqu'il

eût sollicité les bons offices de la reine-mère pour faciliter

l'arrestation de Belcastel, le page échappa à toutes les recherches.

La correspondance dont on vient de lire des extraits fait allusion aux

nouveaux attentats dirigés contre le roi de Navarre. Dans une lettre

adressée, le 20 mars, de Saint-Jean-d'Angély au maréchal de Matignon,

il revient sur le fait indiqué en ces termes: «J'ai découvert un tueur

pour moi». Il raconte que, pendant son dernier séjour à Nérac, un

homme dépêché pour le tuer fut soupçonné et pris, et il ajoute:

«Lequel, depuis mon partement, a confessé le fait et déposé

pareillement comme et par qui il avait été employé pour ce faire. J'ai

bien voulu vous faire la présente pour vous prier affectueusement me

faire ce plaisir d'envoyer deux ou trois personnes qualifiées pour

voir le personnage, sa déposition et comme tout s'est passé, afin que

vous soyez mieux éclairé de la vérité du fait. J'envoie un passe-port

pour ceux qui iront de votre part et une lettre adressante aux consuls

de Nérac.» Le même jour, annonçant à La Roche-Chandieu, ministre

calviniste, qu'il s'occupe du procès des assassins du prince de Condé,

il l'entretient également du projet d'attentat de Nérac, et donne

d'autres détails: «En même temps, il y avait vingt quatre hommes

dépêchés pour me tuer; il y en a un qui est Lorrain et se disait

Frison, à qui le cœur faiblit en me présentant une requête à Nérac.»

L'histoire ne donne pas le dernier mot de cette affaire.

Tout en surveillant l'action de la justice, le roi de Navarre

guerroyait çà et là. Vers la fin de mars, Lavardin ayant occupé

Marans, Henri reprit sur-le-champ un des forts de cette place et se

donna beaucoup de peine pour la ressaisir; mais elle ne retomba en son

pouvoir qu'au mois de juillet. Dans une de ses expéditions antérieures

en Languedoc, il avait pris deux bourgs fortifiés, Monbéqui et

Dieupentale. Pendant qu'il investissait Marans, il apprit que les

garnisons laissées dans ces deux places les avaient abandonnées après

les avoir pillées. «J'entends, écrivait-il à M. de Scorbiac,

gouverneur de Castres, que punition exemplaire soit faite de ceux qui

ont quitté et pillé Monbéqui et Dieupentale, que j'avais conquis au

danger de ma vie.»

Mais on touchait au moment où les violences de la Ligue allaient

bouleverser la scène politique, et rejeter à l'arrière-plan tous les

petits faits de guerre semblables à ceux dont nous venons de parler.

Les Seize, enhardis par l'impunité que leur assuraient l'ascendant des

Guises et la faiblesse de Henri III, formaient, chaque jour, quelque

nouveau complot contre l'autorité royale, et dépassaient même dans

leur zèle les vues des chefs supérieurs de la Ligue. Ils avaient

provoqué, vers la fin de l'année 1587, une déclaration des docteurs de

Sorbonne portant qu'on peut ôter le gouvernement aux princes qu'on ne

trouve pas tels qu'il faut, comme l'administration au tuteur qu'on

tient pour suspect. Le roi s'était borné à leur adresser des

réprimandes et des menaces. Deux fois, un projet d'enlèvement de Henri

III fut déjoué, grâce aux avis secrets que lui fit tenir Nicolas

Poulain, lieutenant de la prévôté. Au mois d'avril 1588, cependant, le

roi perdit patience. Il fit venir en sa présence quelques-uns des

Seize, entre autres le président de Neuilly, leur parla sur un ton

très irrité, leur dit qu'il connaissait leurs menées factieuses, et

leur déclara qu'il en ferait, au besoin, prompte et sévère justice.

Aussitôt les Seize mandèrent au duc de Guise de venir à leur aide.

Prévenu de cette démarche, le roi interdit au duc l'accès de Paris;

mais Guise, n'ayant pas reçu ou feignant de n'avoir pas reçu à temps

les ordres du roi, passa outre, et le 9 mai, il entrait dans Paris, où

il descendait au palais de la reine-mère. Henri III fut obligé de

recevoir ce sujet révolté et triomphant, et n'osa pas châtier son

insolence; mais comme il ne voulut pas lui accorder tout ce qu'il

demandait, la Ligue organisa une insurrection, et, le 12 avril, à la

suite de la célèbre journée des Barricades, Henri III quitta Paris en

fugitif, pendant que, pour comble d'humiliation, la reine-mère

affectait de négocier avec le duc de Guise pour lui dissimuler le

projet de fuite du roi. Le duc et la Ligue furent bientôt effrayés de

leur victoire: elle arrivait trop tôt, et faisait d'eux manifestement

des rebelles. Henri III, retiré à Chartres, sembla d'abord résolu à

traiter Guise et les ligueurs en criminels de lèse-majesté; mais peu à

peu, effrayé, à son tour, de la puissance de ces ennemis, il consentit

à traiter avec eux, et signa à Rouen l'édit d'union, qui fut

enregistré à Paris, le 21 juillet. Les prétentions formulées, l'année

précédente, par l'assemblée de Nancy, formèrent les articles du nouvel

édit. Le roi promettait de combattre les huguenots jusqu'à leur

entière destruction, et de ne laisser le trône qu'à un prince

catholique. Il était stipulé que nul ne pourrait être nommé à un

office public, sans prêter un serment «de catholicité». Des articles

secrets amnistiaient tous les actes de la Ligue, maintenaient ses

troupes, lui accordaient de nouvelles places de sûreté. Quinze jours

après, le duc de Guise était nommé généralissime des armées royales,

et les autres chefs ligueurs recevaient des commandements. Mayenne

était mis à la tête d'une armée qui devait aller combattre

Lesdiguières dans le Dauphiné, et le duc de Nevers en devait mener une

autre contre les huguenots du Poitou. Enfin Henri III reconnut pour

héritier présomptif de la couronne ce cardinal de Bourbon dont il

avait raillé, quelques années auparavant, les ridicules prétentions. A

la nouvelle de ces victoires inespérées, la Ligue poussa des cris de

joie dans la France entière, et, à Paris, elle fit chanter un _Te

Deum_ pour célébrer la forclusion du roi de Navarre.

Quand on étudie ce traité d'union, où l'abdication s'étale en

articles, il est bien difficile de conserver le moindre doute sur

l'existence d'une arrière-pensée dans l'esprit de Henri III. Un roi

qui met tant d'armes dans les mains de son ennemi rêve le suicide ou

la vengeance, et Henri III montra bientôt, par de tragiques

résolutions, qu'il n'avait pas entendu se précipiter lui-même du

trône. Ce qu'il cédait au duc de Guise fait revenir à la mémoire ce

qu'autrefois Charles IX avait cédé à Coligny. Il faut nécessairement

résoudre ce dilemme: ou Henri III n'avait ni intelligence, ni

amour-propre, et alors on conçoit qu'il ait tout livré à la Maison de

Lorraine; ou, profondément irrité, mais dissimulant pour mieux

préparer sa revanche, il était capable de dresser le piège solennel

des Etats de Blois, pour y détruire politiquement, par la sentence de

ces assises, ou y supprimer par la force un homme qui en était arrivé

à chasser le roi de sa capitale. Si les Etats de Blois n'eussent pas

été, en majorité, sous le joug de la Ligue, Henri III eût obtenu d'eux

la condamnation de la Ligue et des Guises, et les poignards des

Quarante-Cinq fussent restés au fourreau. Mais les Etats et le duc,

mis face à face, ne firent qu'un, et ce fut alors que Henri III,

malgré ses pauvres finesses, qui consistaient à débaptiser la Ligue et

à faire la part de ses excès et celle de ses actes légitimes, fut

amené à choisir entre l'abdication réelle et le pouvoir conservé par

un crime.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 43 / 129 题