CHAPITRE II

Caumont et Sainte-Bazeille.--Préparatifs de résistance.--Le

chroniqueur royal.--Siège et reddition de

Sainte-Bazeille.--Sévérité du roi de Navarre.--Castets acheté à

Favas par le duc de Mayenne.--Mésintelligence entre Mayenne et

Matignon.--Siège et reddition de Monségur.--André de

Meslon.--Séjour et intrigues de Mayenne à Bordeaux.--Affaires

de Poitou et de Saintonge.--Retour d'Angleterre de

Condé.--Prise du château de Royan.--Exploits de Condé.--Siège

de Brouage.--Arrivée du roi de Navarre devant cette

place.--Obstruction du second havre de France.--Le maréchal de

Biron en Saintonge.--Siège de Marans.--Trêve entre le roi de

Navarre et le maréchal.--Le vrai motif de cette

trêve.--Tentatives de négociation.--Un chef-d'œuvre

épistolaire.--Lettre prophétique d'Elisabeth d'Angleterre à

Henri III.--Siège et prise de Castillon par Mayenne et

Matignon.--Le dernier exploit du duc de Mayenne en

Guienne.--Brocard huguenot.--Apologie du duc et réponse des

calvinistes.

En passant à Caumont, dont Geoffroy de Vivans était gouverneur en même

temps que de Sainte-Bazeille, Henri avait pu juger des périls auxquels

étaient exposées ces deux places. Quoiqu'il eût confié le commandement

supérieur, en Guienne et en Gascogne, au vicomte de Turenne, il ne

laissa pas de suivre d'un œil vigilant tout ce qui se faisait ou se

préparait dans ces provinces. Le 18 mars, de Sainte-Foy, il écrivit à

Vivans: «J'envoie demain deux compagnies à Sainte-Bazeille. Je vous

prie vous y trouver pour les y recevoir, et si l'ennemi y tourne,

assurez-vous que j'y mettrai plus de six cents hommes, et pour ce,

résolvez-vous de vous y jeter, comme vous m'avez promis. Si vous

pensez le faire, je vous enverrai douze ou quinze gentilshommes des

miens, qui ont envie d'être à un siège avec vous.» Les lettres de

Henri, à cette époque, sont les seuls documents que l'histoire puisse

invoquer pour fixer les souvenirs relatifs au siège de Sainte-Bazeille

et à quelques autres faits de guerre de moindre importance. Laissons

donc parler le royal chroniqueur.

Le 20 mars, il écrit à Geoffroy de Vivans: «Parce que vous m'avez

mandé que vous ne pouviez vous mettre dedans Saint-Bazeille, parce que

vous étiez obligé de garder Caumont, qui est, à la vérité, de grande

importance, j'ai pensé d'y donner ordre et la pourvoir de gens et de

munitions...; il a fallu m'aider du régiment de Coroneau qui était à

Montpaon (Rouergue); mais d'autant qu'il y a telle division entre

Bajorans et lui, qu'il a demandé à servir partout ailleurs, sinon là,

j'ai résolu de vider ce différend en y envoyant le sieur d'Espeuilles,

pour y commander généralement... Si M. de Turenne ne vous accommode de

ce qu'il vous faut, je vous prie me le mander, afin que je vous envoie

tout ce que je pourrai...»

Le 25 mars, au même: «Vous ne sauriez croire combien on tue tous les

jours de gens de l'armée de M. du Maine (Mayenne). Deux régiments ont

voulu prendre le fort de Monbalen (ou Monbahus); ils ne l'ont fait, et

y est demeuré des assiégeants soixante soldats et trois

capitaines.--Boisdomain, étant de retour de Montflanquin, s'est logé

dedans La Sauvetat; il y a pris quelques gens d'armes de M. de Lauzun,

tué sept ou huit soldats et pris autant. A Clairac, ils (les

religionnaires) ont mis en pièces douze ou quinze corps de garde.--Ils

meurent encore dans leur armée. J'ai pris un messager que M. du Maine

envoyait à Madame du Maine. J'ai su, par les lettres qu'il portait,

qu'une matinée on avait enterré dix-huit des officiers de la maison de

M. du Maine.»

Le 2 avril, au même: «J'ai ici des nouvelles de la cour, et ne vient

aucun rafraîchissement à ses armées, qui se défont et se diminuent

tous les jours. Quant à Caumont, je m'assure qu'ils n'oseraient

l'avoir regardé pour l'attaquer. J'ai si bien pourvu à Sainte-Bazeille

qu'ils s'y morfondront pour le moins. S'ils en viennent à bout, ils ne

seront plus en état d'aller à Caumont. Quand vous aurez besoin de

gens, je donnerai ordre de vous les faire tenir... Assurez-vous,

monsieur de Vivans, que je ne vous laisserai en peine... Je tiens

vingt gentilshommes prêts et deux cents arquebusiers...»

Le 8 avril, au même: «J'ai mandé à M. de Turenne de vous envoyer

Fouguères et sa compagnie. Je vous ai envoyé Boësse (Boisse) et

Panissaud, qui sont en chemin avec la poudre. Je mande à M. de Turenne

de vous en bailler encore autant... Je tiendrai d'autres hommes prêts

pour vous les envoyer quand il sera besoin, et n'épargnerai chose

quelconque qui soit en mon pouvoir pour votre conservation et votre

place...»

On voit, par ces extraits, où se peignent d'une façon intime la

sollicitude, la prévoyance et l'on peut dire presque la camaraderie

royales, quel prix Henri attachait à la défense victorieuse de

Sainte-Bazeille. Ce n'était pourtant, au dire de Rosny, qui alla y

prêter la main au gouverneur, qu'une ville bâtie en terre, avec des

remparts sans consistance; mais, à la bien défendre et à y fatiguer

les assaillants, les partisans du roi de Navarre devaient gagner,

comme il le dit, de rendre beaucoup moins vives et moins dangereuses

les tentatives sur Caumont, place dont il avait grandement à cœur la

conservation. Or, d'incident en incident, il arriva précisément que

Sainte-Bazeille, malgré sa forte garnison, fut mal défendue et rendue

presque sans coup férir. Le capitaine d'Espeuilles et ses huit cents

hommes firent d'abord bonne contenance; mais, dès les premiers effets

des batteries, qui furent foudroyants, le gouverneur perdit courage et

négocia aussitôt une capitulation. Mayenne la lui accorda d'autant

plus volontiers, qu'il appréhendait l'arrivée de nouveaux secours

envoyés par Vivans ou par le roi de Navarre. La place, investie le 9

avril, fut livrée, avant le 20 du même mois. Cette date approximative

est fixée par une lettre du roi de Navarre à Vivans: «Je ne vous dirai

autre chose, sinon que j'ai trouvé fort étrange qu'on soit entré en

négociation et qu'on ait traité avec les ennemis, sans m'en avertir et

sans nécessité. Cela fait connaître à nos ennemis, qui ne sont pas si

bien comme aucuns pensent, que nous n'avons pas le cœur qu'ils

craignaient. Je voudrais, Monsieur de Vivans, que vous sachiez et avec

quel mépris de nous et de quelle façon nos ennemis parlent de ce

traité.»

L'Estoile et Sully nous ont laissé des détails sur la reddition de

Sainte-Bazeille. Le journal de Faurin atteste que le siège commença le

9 avril. L'Estoile dit qu'elle fut rendue dans le même mois, mais sans

faire mention du jour. «En ce mois, dit-il, la ville de

Sainte-Bazeille, en Gascogne, que le duc de Mayenne avait assiégée et

battue de dix-huit canons, lui fut rendue par les huguenots, avec

composition fort avantageuse pour eux, et peu pour les soldats de la

Ligue, qui ne trouvaient nul profit à la prise de telles places, où

ils ne faisaient butin que de quelques rats affamés ou de quelques

chauves-souris enfumées». Toutefois, si la prise de Sainte-Bazeille

n'était pas un exploit militaire pour le prince lorrain, remarque

Berger de Xivrey, c'était un véritable échec pour le roi de Navarre.

Les Mémoires de Vivans parlent des efforts de ce gentilhomme, qui

envoya vainement au secours de cette ville une partie de la garnison

de Caumont. Le ton de la lettre royale s'accorde aussi parfaitement

avec ce que raconte Sully du mécontentement de Henri. Vingt

gentilshommes de marque, du nombre desquels était Rosny, avaient

instamment demandé la permission de se jeter dans Sainte-Bazeille pour

acquérir de l'honneur avec M. d'Espeuilles, capitaine brave et

expérimenté. «La capitulation, dit Sully, fut d'autant plus blâmée,

qu'elle se trouva plus avantageuse et plus exactement observée, les

rois et les chefs d'armée approuvant davantage que l'on sorte des

places, le bâton blanc en la main, après avoir tenté tout hasard et

péril, et s'être défendu jusqu'à l'extrémité, que de s'en revenir avec

armes et bagages, tambour battant, enseignes déployées, mèches

allumées des deux bouts, balles en bouche et pièces roulantes, et ne

s'être point battus. Aussi trouvâmes-nous, lorsque nous arrivâmes à

Bergerac, le roi de Navarre en merveilleuse colère contre tous nous

autres, de sa maison principalement, jusques à n'en vouloir pas voir

un seul, croyant que tout se fût passé de leur avis. Mais, quand il

eut été informé de la vérité, il demeura plus content de nous autres,

et tourna tout son courroux contre M. d'Espeuilles, lequel ayant

envoyé quérir, après qu'il eut fait la révérence, il lui dit: «Eh

bien! Monsieur d'Espeuilles, qu'avez-vous fait de la place que je vous

avais donnée en garde pour le service de Dieu et la conservation des

Eglises? Car je sais bien que ces gentilshommes que je vous avais

baillés pour acquérir de l'honneur et apprendre le métier avec vous

n'ont pas été de votre opinion.» A quoi l'autre (tout en furie et

mutiné de ce qu'il avait ouï dire que le roi l'accusait de lâcheté)

lui répondit: «Sire, j'en ai fait ce que V. M. en eût pu faire, si,

étant à ma place, elle eût rencontré tous les habitants et la plus

grande partie des soldats entièrement bandés contre toute autre

résolution que celle que j'ai prise.»--«Par Dieu! repartit le roi,

plus irrité qu'auparavant, vous n'aviez que faire de m'alléguer ainsi

mal à propos, et par ma comparaison penser couvrir votre faute; je

n'eusse jamais fait cette bêtise que de laisser entrer mes ennemis en

ma place, avec une entière liberté de parler à un chacun, et encore

moins me fussé-je mis entre leurs mains pour capituler. Et afin que,

par votre exemple, les autres soient enseignés à user de plus de

générosité et de prudence, suivez cet exempt des gardes, qui vous

mènera où vous méritez. Et en cette sorte, sans lui donner loisir de

répliquer, il fut mené en prison.»

La perte de Sainte-Bazeille fut d'autant plus sensible au roi de

Navarre qu'elle suivit de près celle de Castets, assiégé de nouveau et

réduit à l'extrémité par Matignon. Mayenne, sans même prendre l'avis

du maréchal, l'acheta pour douze mille écus d'or à Favas, marché qui,

soit dit en passant, donnait au vendeur comme à l'acheteur une figure

plus mercantile qu'héroïque. L'acquisition de Castets par le duc de

Mayenne servit, du moins, les intérêts du roi de Navarre, en ce que la

mésintelligence qui existait entre les deux généraux s'en accrut et

devint irrémédiable. Ils ne purent s'entendre sur un projet d'attaque

contre Caumont, dont les Bordelais souhaitaient la chute non moins que

celle de Sainte-Bazeille et de Castets. Retenu à Meilhan par une

maladie réelle ou feinte, Matignon insista pour que le duc tournât ses

forces contre Monségur, qui rompait, disait-il, les grands chemins et

le commerce du Limousin, du Périgord et du Quercy. «Le nom de cette

ville qui veut dire mont d'assurance, dit Mézeray, montre assez que sa

situation est sur un haut, où, sans être commandée d'aucun endroit,

elle commande toute la plaine d'en dessous; plus étroite et plus

avancée du côté qu'elle regarde Duras, plus large et plus habitée de

celui qu'elle regarde La Réole, et voyant couler à ses pieds la petite

et fertile rivière du Drot, au milieu d'une belle et longue prairie.

Le duc ayant fait ses approches sur la fin d'avril, devint malade à

son tour d'une fièvre double tierce: ce qui obligea depuis Matignon

d'y venir, et après qu'ils se furent abouchés à Rochebrune, il lui

laissa tout le commandement. Il s'était jeté dedans cinquante

gentilshommes, outre deux compagnies de gens de guerre, qui avec les

habitants faisaient environ huit cents hommes, nombre bien petit pour

tenir contre une si puissante armée, mais encouragé par le vicomte de

Turenne qui était aux environs avec un camp volant de cinq cents

chevaux et deux mille hommes de pied, qu'il mettait à couvert quand il

voulait dans les villes de Sainte-Foy, Bergerac, Gensac et Castillon.

Après que les assiégeants leur eurent ôté l'espérance de ce secours,

la batterie commença par trois endroits, si furieuse que l'on y compta

deux mille quatre cents coups de canon en un jour. Ceux de dedans ne

s'étonnèrent point de ces grandes esplanades, ni de l'assaut qui leur

fut donné, mais ils le soutinrent courageusement, et se retranchèrent

derrière les ruines. L'émulation d'entre les royaux et les ligués et

le défaut des poudres, dont il en fut trop consumé à tirer à coup

perdu, retardèrent la prise de la place, jusques à temps que l'on eût

fait venir de nouvelles munitions de Bordeaux, et qu'on eût agrandi

les brèches. Le quinzième de mai, les assiégés capitulèrent aux

conditions qu'ils seraient conduits en lieu de sûreté, avec armes et

bagages, mèches éteintes et tambours couverts; mais la composition

leur fut mal gardée; quelques compagnies se jetèrent sur eux, en

tuèrent deux cents et dépouillèrent les autres, la licence du soldat

mal discipliné s'étant portée à cette cruauté, sans être réprimée par

ses capitaines qui pensaient par là gagner l'estime des Parisiens et

les bonnes grâces des prédicateurs séditieux de la Ligue, au dire

desquels c'était impiété de faire miséricorde aux hérétiques, et pis

qu'infidélité de leur garder la foi.»

Léo Drouyn, dans ses _Variétés girondines_, rappelle que «Meslon fut

accusé de n'avoir pas résisté autant qu'il aurait pu le faire, ou

d'avoir manqué de courage dans cette occasion. Quelques officiers de

la garnison, soupçonnés d'avoir fait courir des bruits malveillants

contre lui, déclarèrent par écrit qu'on les avait calomniés... Après

la prise de Monségur, Meslon dut, malgré ses services passés et la

résistance désespérée de la ville, tomber en disgrâce. On lui reprocha

non seulement cet échec, mais la non-réussite de quelques autres

entreprises. Le roi de Navarre paraissait l'oublier...» Mais, en 1588,

Henri lui écrivit de La Rochelle: «Monsieur de Meslon, il me semble

que c'est assez demeurer chez soi, sans témoigner à son maître et au

parti l'affection qu'on doit avoir à l'un et à l'autre. Disposez-vous

donc à me venir trouver»; et en 1590, il le nomma mestre-de-camp de

dix compagnies. Ces témoignages vengèrent noblement l'ancien

gouverneur de Monségur des ingratitudes passagères et des calomnies

dont il avait eu à souffrir[47].

[47] Appendice: XXXIV.

Heureux de voir que Caumont échappait à l'étreinte des deux armées, le

roi de Navarre se consola aisément des échecs que lui avaient infligés

Mayenne et Matignon. En écrivant, le 29 avril, de Bergerac, à Ségur

pour lui recommander de hâter de tout son pouvoir l'arrivée des

secours allemands, il lui donne ce plaisant bulletin de la campagne:

«Le grand effort de cette armée, depuis cinq ou six mois, est tombé

sur deux maisons assez mauvaises que vous connaissez, Montignac et

Sainte-Bazeille, et sur la maison privée d'un gentilhomme nommée

Castets, laquelle est au sieur de Favas. Ils eussent pu les acheter,

de gré à gré, pour vingt ou trente fois moins qu'ils n'y ont fait de

dépense, sans la perte de cinq ou six mille hommes, morts de maladie

ou de main. Nous avons été trop longtemps sur la défensive.» Et le 15

mai: «J'ai trois armées en mon gouvernement: celles de MM. de Mayenne,

de Matignon et de Biron (en Poitou et en Saintonge). Ils n'ont pas

beaucoup gagné sur nous; jusques-ici leurs trophées sont sur

Montignac, Castets, Sainte-Bazeille et Monségur.»

Comme il était déjà question du siège de Castillon par Mayenne, Henri

ajoutait: «Le duc du Maine assiège Castillon. Il y aura de l'exercice

pour quelque temps».--L'allusion à la «défensive» entr'ouvre l'horizon

des luttes prochaines, qui, grâce au secours allemand attendu ou, tout

au moins, à la diversion qu'il devait apporter, aboutirent, du côté du

roi de Navarre, à la journée de Coutras. Henri ne luttait pas au jour

le jour: il voyait de haut et prévoyait de loin.

Avant d'aller accomplir à Castillon son dernier exploit en Guienne, le

duc de Mayenne, malade ou fatigué, avait séjourné quelque temps à

Bordeaux, pendant que Matignon prenait Monségur. Il ne négligea rien

pour gagner la ville et le pays à la Ligue. «En ce temps, dit le

Journal de L'Estoile, le duc de Mayenne, après la prise de Monségur,

se retire en la ville de Bordeaux, pour là se rafraîchir et faire

panser d'une maladie qu'il avait; où il fit assez long séjour avec sa

femme, qui l'était venue trouver pour le secourir en sa maladie. Et

eut-on opinion qu'y étant logé à l'archevêché, il fit tout ce qu'il

put pour ranger la ville à la dévotion de ceux de la Ligue et à la

sienne.» Matignon conçut de telles défiances des intrigues de Mayenne

à Bordeaux, «qu'il suscita le parlement, dit Mézeray, à députer vers

le duc pour se plaindre de sa conduite». Malgré les remontrances et

les bouderies du parlement de Bordeaux, la maladie ou les intrigues

de Mayenne se prolongèrent jusqu'au milieu de l'été. Nous le

retrouverons devant Castillon, où il ne parut qu'au mois de juillet,

les deux armées royales ayant accordé au pays qu'elles occupaient une

sorte de trêve pendant la durée des moissons. Nous avons maintenant à

nous rendre compte de ce qui s'était passé en Saintonge, depuis que le

roi de Navarre s'en était rapproché en quittant la Gascogne.

D'abord déconcertés, vers la fin de l'année 1585, par la débandade des

troupes de Condé et les échecs qui s'ensuivirent, en Poitou et en

Saintonge, les réformés reprirent peu à peu courage. «Là-dessus,

revint (d'Angleterre) le prince de Condé en fort glorieux équipage,

accompagné de dix vaisseaux de la reine Elisabeth et chargé de

cinquante mille écus d'argent qu'elle lui avait prêtés, avec promesse

d'assister son parti et sa personne, tout autant que le salut de son

Etat le pourrait permettre.» Rassurés par ce retour triomphant, les

calvinistes de Saintonge reprirent la lutte avec autant de succès que

de vigueur. Ils se saisirent, au mois de février, du château de Royan,

à la possession duquel étaient attachés deux cent mille écus de

contributions annuelles. Toutes les petites places qui gênaient les

mouvements de La Rochelle tombèrent en leur pouvoir. Entre deux

expéditions, le prince de Condé épousa, le 16 mars, Charlotte de La

Trémouille, et, le jour même de ses noces, provoqué par une compagnie

de cavalerie passant dans le voisinage de Taillebourg, il eut les

honneurs d'une brillante escarmouche.

Au mois de mai, les calvinistes dirigèrent contre Brouage une

entreprise considérable. Renonçant à prendre cette place, que gardait

toujours Saint-Luc, ils résolurent d'en obstruer le port: «Les

Rochelais, qui en avaient toujours été jaloux, à cause qu'ayant assez

d'eau pour recevoir les grands navires en tout temps, il ôtait la

chalandise au leur, où l'on ne pouvait entrer que de haute marée,

contribuèrent volontiers à ce dessein; pour lequel ayant été armés

vingt-cinq vaisseaux ronds, quatre galères et quelques barques,

Saint-Gelais qui en était amiral allait enfoncer de vieux corps de

navires pleins de lest en forme de palissade, au lieu le plus étroit

de ce port. La renommée ayant porté jusques aux oreilles du roi de

Navarre la gloire que le prince de Condé acquérait en ces combats, il

partit de Sainte-Foy pour y avoir part; et son émulation la lui

faisant prendre à tous les périls, il hâta tellement l'exécution de

l'entreprise, qu'il vit achever la palissade en peu de jours. Les

courants amenèrent au travers de cette palissade un grand sillon de

vases qui, se liant avec ces vaisseaux, les tenait tellement embourbés

qu'on n'en pût arracher que les plus légers. Ainsi ce havre, qui était

le second de France pour sa bonté, devint enfin un havre de nulle

considération.»

La Rochelle triomphait; mais à ce triomphe la France perdait un de ses

meilleurs ports. Tels sont les fruits désastreux de la guerre, et

surtout de la guerre civile: on ne peut se vaincre mutuellement qu'en

amoindrissant la patrie.

Les calvinistes de Guienne et de Gascogne ne semblaient plus avoir à

redouter les entreprises de Mayenne et de Matignon, et l'on vient de

voir que leurs affaires s'étaient fort améliorées entre La Rochelle et

Saint-Jean-d'Angély; mais le maréchal de Biron, à la tête d'une

troisième armée, venait de traverser le Poitou et d'arriver en

Saintonge. Le roi de Navarre, qui connaissait par expérience la

vigueur et le talent de cet adversaire, envoya La Trémouille

rassembler des forces dans le Bas-Poitou, pour les joindre à celles

dont il disposait et être prêt à tenir la campagne contre le nouvel

arrivant. Il le fut, dès la fin du mois de mai. En juin, Biron, ayant

avec lui cinq ou six mille hommes, débuta par le siège de Marans. Il

l'investit puissamment, à grand renfort de travaux extraordinaires, et

paya si bien de sa personne qu'il eut une main mutilée par une

arquebusade. Néanmoins, Marans, qui ne semblait pas pouvoir lui

échapper, ne fut pas pris: Henri et Biron conclurent inopinément une

trêve, aux termes de laquelle le maréchal, laissant Marans au roi,

avec la faculté d'y mettre un gouverneur, qui fut La Force, le propre

gendre de Biron, fit reculer son armée au delà de la Charente et

poussa la condescendance jusqu'à renoncer à toute entreprise sur

Tonnay-Charente. Cette trêve fit accuser Biron de connivence avec le

roi de Navarre, et il faut convenir que cette accusation ne manquait

pas de vraisemblance. On pouvait supposer, en effet, que Biron, par

les avantages qu'il accordait à Henri, voulait s'assurer, dans

l'avenir, la bienveillance de la «seconde personne du royaume»; mais

la véritable cause de l'entente subite qui s'établit entre le roi de

Navarre et le maréchal fut le désir exprimé par Henri III, inquiet des

progrès de la Ligue, de négocier une fois de plus avec son beau-frère,

comme il en était question depuis plusieurs mois. Une entrevue de ce

prince avec Catherine de Médicis avait été projetée, dès l'année

précédente: elle n'eut lieu qu'au mois de décembre 1586. Le roi de

Navarre lui-même ne laissait échapper aucune occasion de faire tenir à

Henri III des exhortations dans le sens de la paix. «Sur la fin de ce

mois (juin 1586)», note P. de L'Estoile, «La Marsilière, secrétaire du

roi de Navarre, vint trouver le roi à Paris, par commandement de son

maître, qui tâchait à divertir le roi de la guerre, lui proposant

beaucoup d'inconvénients qui pouvaient lui en arriver et lui donnant

des expédients très beaux et très sûrs pour se défaire et se dépêtrer

de la Ligue et des ligueux. Mais le roi, qu'on avait peine à faire

sortir d'une cellule de capucin, tant plus il y pense et plus il

trouve de faiblesse de son côté et d'avancement aux affaires de la

Ligue: tellement que, comme si le duc de Guise l'eût déjà tenu par le

collet, la générosité lui manque et le cœur lui fault. Et s'en

retourna ledit La Marsilière avec réponse aussi froide comme était

douteuse et tremblante la résolution de ce prince.»

Libre dans Marans, après comme avant le siège, le roi de Navarre s'y

transporta vers la mi-juin, et, au retour, le 17, il en envoyait à la

comtesse de Gramont cette description, qui a pris place parmi les

chefs-d'œuvre épistolaires du XVIe siècle: «C'est une île renfermée

de marais bocageux, où, de cent en cent pas, il y a des canaux pour

aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante; les

canaux de toutes largeurs; les bateaux de toutes grandeurs. Parmi ces

déserts, mille jardins où l'on ne va que par bateau. L'île a deux

lieues de tour, ainsi environnée; passe une rivière par le pied du

château, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau. Peu de

maisons qui n'entrent de sa porte dans son petit bateau. Cette rivière

s'étend en deux bras qui portent non seulement grands bateaux, mais

les navires de cinquante tonneaux y viennent. Il n'y a que deux lieues

jusques à la mer. Certes, c'est un canal, non une rivière. Contre mont

vont les grands bateaux jusques à Niort, où il y a douze lieues;

infinis moulins et métairies insulées; tant de sortes d'oiseaux qui

chantent; de toute sorte de ceux de mer. Je vous en envoie des plumes.

De poisson, c'est une monstruosité que la quantité, la grandeur et le

prix; une grande carpe, trois sols, et cinq un brochet. C'est un lieu

de grand trafic, et tout par bateaux. La terre très pleine de blés et

très beaux. L'on y peut être plaisamment en paix, et sûrement en

guerre. L'on s'y peut réjouir avec ce que l'on aime et plaindre une

absence. Ha! qu'il y fait bon chanter!»--Le roi de Navarre perdit

Marans en 1587, à la reprise des hostilités.

Le 25 juin, Henri ayant reçu d'Angleterre une copie des lettres

adressées par la reine Elisabeth au roi de France et à la reine-mère,

au sujet du traité de Nemours, communiquait ces curieux documents à la

comtesse de Gramont. Voici quelques extraits de la lettre de la reine

d'Angleterre à Henri III; ils viennent à leur place dans ce livre, car

les prophétiques pensées qu'ils expriment étaient, vers le milieu de

l'année 1586, déjà justifiées en partie par des faits éclatants.

«Je m'étonne, disait Elisabeth, de vous voir trahi en votre conseil

même, voire de la plus proche qu'ayez au monde (Catherine de Médicis),

et qu'êtes si aveugle de n'en sentir goutte...»--Contre les Guises et

la Ligue: «Je prie Dieu qu'ils veulent _finir là_; je ne le crois, car

_rarement on voit les princes vivre, qui sont si subjugués... Dieu

vous garde d'en faire la preuve_...»--Elle lui offre ses bons offices:

«S'il vous plaît user de mon aide, vous verrez que nous leur ferons

ressentir avec la plus grande honte que jamais rebelles eurent...»

Salutation finale: «... Priant le Créateur vous assister de sa sainte

grâce et _vous relever les esprits_.--Très bonne sœur et cousine,

très assurée et fidèle, ELISABETH.»

Pendant que la trêve conclue avec Biron permettait au roi de Navarre

de fortifier ses places et de remettre ses troupes sur un bon pied,

l'armée de Mayenne, appuyée d'une partie des troupes de Matignon,

s'acheminait vers Castillon, où elle mit le siège, du 10 au 12

juillet. Cette entreprise fut une affaire de famille. Au double point

de vue militaire et politique, la prise de Castillon ne pouvait être

que d'une médiocre importance; Mayenne aurait dû attaquer plutôt

Sainte-Foy et surtout Bergerac. Mais Castillon appartenait à Henriette

de Savoie, sa femme, dont il trouva bon de recouvrer le bien avant de

guerroyer dans le seul intérêt de l'Etat. La place était défendue par

le baron de Savignac et Alain, un des meilleurs officiers de siège de

l'époque. La garnison se composait de neuf cents hommes d'une valeur

éprouvée. Il fallut, pendant un mois et demi, l'effort de toute

l'armée de Mayenne pour briser la résistance des assiégés, que

soutenaient, à l'extérieur, les escarmouches de nombreux détachements

dirigés par Turenne contre les assiégeants. Les munitions ayant

manqué à ceux-ci, et la peste s'étant mise dans leurs rangs, Mayenne

était sur le point de lever le siège, lorsque Matignon parvint à

décourager les défenseurs de la place, réduits à un très petit nombre

par la maladie et les combats, en empêchant l'entrée d'un secours

envoyé par Turenne et en se procurant des poudres que lui vendirent

des marchands de La Rochelle, «plus adonnés, dit Mézeray, à leur

profit particulier qu'à l'intérêt de la cause commune». Castillon

capitula le 31 août 1586[48]. Mayenne lui fit de dures conditions, et

le parlement de Bordeaux, appliquant les édits dans toute leur

rigueur, condamna à mort ceux des habitants de Castillon qui furent

livrés à sa justice. Ce nouvel exploit de Mayenne lui attira plus de

sarcasmes que de louanges, si l'on en juge par une note de L'Estoile:

«Au commencement de septembre (1586), arrivèrent à Paris les nouvelles

de Castillon rendu, lorsque les assiégés désespérant plutôt d'y

pouvoir vivre que de le défendre, toute composition étant honorable à

ceux qui ne pouvaient plus combattre et que la peste avait tellement

abattus que les médicaments leur étant faillis et les chirurgiens

morts, il n'y avait plus que deux femmes pour secourir les malades,

qui leur servaient de garde, de chirurgien et de médecin. La ville fut

donnée au pillage, mais on n'y trouva que quelques vieux haillons

pestiférés: en quoi on remarqua la bonne affection du duc de Mayenne à

l'endroit de l'armée du roi, à laquelle il bailla libéralement la

peste en pillage. Et ici finirent les trophées de ce grand duc, lequel

(comme dit Chicot à son maître, lorsqu'on lui en apporta les

nouvelles): «S'il ne prend, ce dit-il, que tous les ans trois villes

sur les huguenots, on en a encore pour longtemps.»

[48] Appendice: XXXV.

Le premier chagrin passé de la prise de Castillon, le roi de Navarre

eut de quoi se consoler en voyant que le siège de cette place avait

achevé la ruine de l'armée de Mayenne. Décimée par les combats et par

la peste, mal payée, condamnée à courir de grands risques pour de

minces profits, cette armée se désagrégea rapidement, malgré les

efforts de Mayenne et de la Ligue pour obtenir du roi qu'elle fût

fortifiée d'hommes et d'argent. A l'entrée de l'automne, il n'en

restait pas quatre compagnies intactes, et le duc, jetant feu et

flammes contre la cour et contre Matignon, quitta la partie et le pays

en emmenant de vive force, comme son plus précieux trophée, Anne de

Caumont, jeune et riche héritière qu'il destinait à son fils. Mais

cette entreprise elle-même ne réussit pas dans la suite. Sur la

plainte de M. de La Vauguyon, tuteur de la jeune femme, Henri III

refusa d'autoriser le mariage rêvé par Mayenne, et Anne de Caumont

épousa plus tard le comte de Saint-Pol. Le jugement de L'Estoile sur

la campagne qui s'acheva par cet enlèvement est devenu celui de

l'histoire: «Le duc de Mayenne n'avait rien fait qu'accroître la

réputation du roi de Navarre et diminuer la sienne». Il fut poursuivi

jusque dans Paris par un brocard huguenot qui n'avait rien d'excessif:

«N'ayant pu prendre la Guienne, il a pris une fille». Mais un

semblable avortement n'était pas du goût de la Ligue et de la Maison

de Lorraine. Aussi, de retour à Paris, le duc de Mayenne fit-il

publier une pompeuse relation de ses faits et gestes; par malheur pour

lui, les calvinistes avaient des plumes expertes, et la relation fut

bafouée par Du Plessis-Mornay en personne[49].

[49] Appendice: XXXVI.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 40 / 129 题