CHAPITRE PREMIER

Les quatre manifestes du roi de Navarre.--Jonction de l'armée de

Mayenne et de l'armée de Matignon.--Conduite du

maréchal.--Prise de Montignac en Périgord par

Mayenne.--Dénombrement des deux armées royales.--Résolution et

bonne humeur.--Premier siège de Castets.--Henri fait lever ce

siège à Matignon.--Le plan du roi de Navarre.--Voyage de Henri

à Pau.--Les Etats de Béarn et les subsides.--Retour

précipité.--Le roi cerné.--Les deux messages de Henri à son

«Faucheur».--La comédie militaire de Nérac.--Illusions de

Mayenne et de Poyanne.--Odyssée du roi de Navarre, de Nérac à

Sainte-Foy.--Le duc de Mayenne et le vicomte d'Aubeterre.

L'année 1586 s'ouvre par quatre manifestes datés de Montauban le 1er

janvier, et adressés au clergé, à la noblesse, au Tiers-Etat, à la

ville de Paris. Voici la conclusion de la lettre au clergé: «Nous

croyons un Dieu, nous reconnaissons un Jésus-Christ, nous recevons un

même Evangile. Si, sur les interprétations de même texte, nous sommes

tombés en différend, je crois que les courtes voies que j'avais

proposées (le concile libre) nous pourraient mettre d'accord... La

guerre que vous poursuivez si vivement est indigne de chrétiens,

indigne entre les chrétiens, de ceux principalement qui se prétendent

docteurs de l'Evangile. Si la guerre vous plaît tant, si une bataille

vous plaît plus qu'une dispute, une conspiration sanglante qu'un

concile, j'en lave mes mains: le sang qui s'y répandra soit sur vos

têtes. Je sais que les malédictions de ceux qui en pâtiront ne peuvent

tomber sur moi, car ma patience, mon obéissance et mes raisons sont

prou connues. J'attendrai la bénédiction de Dieu sur ma juste défense,

lequel je supplie, Messieurs, vous donner l'esprit de paix et d'union

pour la paix de cet Etat et l'union de son Eglise.»

Dans le manifeste à la noblesse de France, après l'exposé

apologétique, il touche la fibre nationale: «Ils (les ligueurs) se

sont formalisés aussi du gouvernement de cet Etat, ont voulu pourvoir

à la succession, l'ont fait décider à Rome par le pape. Vous donc qui

tenez le premier lieu en ce royaume, si le besoin d'icelui l'avait

requis, auriez-vous été si nonchalants de vous laisser prévenir par

étrangers en cet office? N'auriez-vous point eu de soin de la

postérité?... Car qu'a-t-on vu que Lorrains en tous ces remuements?

Mais certes, pour réformer ou transformer l'Etat, comme ils désirent,

il n'était besoin de votre main, il n'appartenait qu'à étrangers de

l'entreprendre... Le procès ne se pouvait juger en France..., il

fallait qu'il fût jugé en Italie.»--Rappelant son défi au duc de Guise

«pour sauver le peuple de ruine, pour épargner le sang de la

noblesse», il jette le gant et compte sur l'avenir: «Ne pensez,

Messieurs, que je les craigne... On sera plutôt lassé de m'assaillir

que je ne serai de me défendre; je les ai portés, plusieurs années,

plus forts qu'ils ne sont, plus faible beaucoup que je ne suis. Vous

avez expérience et jugement: le passé vous résoudra de l'avenir.»--Il

y a, dans la conclusion, très pathétique, des mots poignants, des

élans sublimes: on n'avait jamais peut-être, depuis Jeanne d'Arc,

parlé un langage aussi national: «Je plains certes votre sang répandu

et dépendu (dépensé) en vain, qui devait être épargné pour conserver

la France; je le plains, employé contre moi, à qui le deviez garder,

étant ce que Dieu m'a fait en ce royaume, pour _joindre une France_ à

la France, au lieu qu'il sert aujourd'hui à la chasser de France»...

Voici la conclusion de la lettre au Tiers-Etat: «Je compâtis à vos

maux; j'ai tenté tous les moyens de vous exempter des misères civiles;

je n'épargnerai jamais ma vie pour les vous abréger... Je sais que,

pour la plupart, vous êtes assujettis sous cette violence; je ne vous

demande à tous qui, selon votre vocation, êtes plus sujets à endurer

le mal que non pas à le faire, que vos vœux et vos souhaits et vos

prières».

Quant au manifeste à la ville de Paris, il était bien ce qu'il devait

être. Dans cette page, Henri ne démontre pas: il affirme, et compte

sur la pénétration de l'esprit parisien. L'exorde seul dit tout: «Je

vous écris volontiers, car je vous estime comme le miroir et l'abrégé

de ce royaume; et non toutefois pour vous informer de la justice de ma

cause, que je sais vous être assez connue; au contraire, pour vous en

prendre à témoins, vous qui, par la multitude des bons yeux que vous

avez, pouvez voir et pénétrer profondément tout ce qui se passe en cet

Etat».

Dès les premiers jours de janvier, «tout est en armes en France»,

comme l'écrit le roi de Navarre au baron de Saint-Geniès. Le duc de

Mayenne et Matignon s'étaient rencontrés à Châteauneuf, sur la

Charente, vers la fin du mois de décembre. Ils parurent se mettre

d'accord pour le plan de campagne; mais, outre qu'ils se méfiaient

l'un de l'autre, il a été reconnu que Matignon avait reçu de Henri III

l'ordre secret, non, comme l'ont dit quelques-uns, de ménager le roi

de Navarre, mais, tout en le combattant, d'agir le moins possible de

concert avec le duc, afin de ne pas multiplier les succès de la Maison

de Guise. A la vérité, aucun témoignage authentique n'est venu

confirmer précisément cette interprétation de la conduite du maréchal;

mais on n'en peut nier la vraisemblance, quand on étudie les actes de

Matignon pendant le cours de la campagne. Si aucune arrière-pensée ne

dirigea quelques-uns de ses actes, il faut avouer alors qu'ils furent

sous l'influence d'une sorte de fatalité, dont profita, dans une large

mesure, la cause du roi de Navarre.

Après leur entrevue, le duc et le maréchal semblèrent avoir hâte de se

séparer: Matignon revint en Guienne, et Mayenne, qui n'osa pas

assiéger Saint-Jean-d'Angély, où régnait la peste, prit quelques

bicoques, en Saintonge et en Périgord. Pierre de L'Estoile note un de

ces exploits: «Le 6e jour de février (1586), la ville de Montignac en

Périgord, ou plutôt bicoque, que tenaient ceux de la Religion, fut

rendue, par composition, au duc de Mayenne. Le roi de Navarre n'avait

auparavant qu'un concierge dans cette place, sans vouloir souffrir

qu'on y fît la guerre. Aussi, deux jours après cette belle prise, les

habitants, qui tous étaient de la Religion, se rachetèrent pour mille

écus, qu'ils baillèrent à Hautefort, et fut, par ce moyen, remise en

leur puissance. Voilà comme on commença à exterminer l'hérésie, par

vider la bourse des hérétiques; et toutefois la Ligue, à Paris, en fit

un trophée au duc de Mayenne.»

Le chiffre des troupes que mettaient en mouvement le duc de Mayenne et

le maréchal de Matignon n'est donné qu'approximativement par les

historiens: il n'était pas inférieur à vingt mille hommes de toutes

armes, sans compter les gentilshommes qui servaient en volontaires et

se joignaient habituellement au gros de l'armée, quand elle passait ou

séjournait dans leur voisinage. Il y avait, dans cette accumulation de

forces, de quoi inquiéter, sinon effrayer le roi de Navarre et ses

partisans. Ils attendirent l'orage de pied ferme, et même avec autant

de bonne humeur que de courage. Du Plessis-Mornay écrivait à la

duchesse d'Uzès, qui vivait à la cour de Henri III: «Nous sommes

attendant M. de Mayenne. Son armée s'évapore en menaces, et les effets

en seront tant moindres. Croyez, Madame, qu'il nous tarde de le

chasser et que ce saint est taillé à ne pas faire grands miracles en

Guienne.» Et Henri écrivait, de son côté, avec une pointe de

forfanterie qui ne déplaît pas: «Depuis quatre mois, ils n'ont pas

assiégé une seule bicoque des nôtres, ils n'ont pas défait une seule

de nos compagnies, et les leurs, de maladie ou d'autre incommodité, se

sont défaites de la moitié; espérant bien, avec le moindre secours que

je puis avoir, les combattre ou tout au moins les chasser de mon

gouvernement, auquel j'ai eu jusqu'ici mes allées et venues franches,

les tenant encore par delà les rivières.» Le roi de Navarre était

alors à Montauban, ayant sous la main un corps d'élite de deux mille

hommes environ, prêt à se porter sur les points faibles, ou à profiter

de l'occasion pour tenter quelque coup heureux. Le 25 janvier, il

était à Nérac ou dans le voisinage de cette ville, quand il eut

connaissance de «lettres écrites par le maréchal de Matignon au

premier président de Toulouse», lettres qui annonçaient que le dessein

des deux armées était de «nettoyer la rivière (la Garonne) et réduire

toutes les villes qui sont auprès, suivant le commandement du roi fait

au duc, à la requête de ceux de Toulouse et de Bordeaux, afin de

rendre le commerce desdites villes libre». Cette lettre interceptée

lui donnait de précieuses indications; il les utilisa sans délai en

envoyant chercher des poudres en Béarn pour les distribuer, en

supplément, à quatre places qu'il jugeait pouvoir être assaillies:

Clairac, Nérac, Casteljaloux et Castets. Huit jours après, l'armée de

Matignon paraissait devant Castets.

Castets appartenait à Favas. Ce n'était qu'un château, mais fortifié

de main de maître, bien armé et approvisionné. Favas l'avait donné en

garde au capitaine de Labarrière, qui s'y était enfermé avec une

troupe aguerrie. Vingt fois les Bordelais avaient demandé à Matignon

d'enlever aux calvinistes cette place, non seulement parce qu'elle

était la propriété d'un de leurs plus redoutables adversaires, mais

encore et surtout parce qu'elle pouvait interrompre, selon le bon

plaisir de la garnison, toutes les communications par eau entre

Bordeaux et le haut pays. Le maréchal, venu devant Castets avec une

grande partie de son armée, ordonna de vigoureuses attaques, qui

furent repoussées. Labarrière, digne lieutenant de Favas, exécuta même

deux sorties où la garnison eut l'avantage. Le siège durait depuis

quelques jours, lorsque le roi de Navarre, avec une petite armée de

deux ou trois cents maîtres et de dix-huit cents arquebusiers, parut

tout à coup aux environs de la place. Matignon décampa, sans même

risquer une escarmouche, et alla s'embusquer dans Langon. Nous disons

s'embusquer, car, ayant près de cinq mille hommes et huit canons, il

pouvait aisément tenir tête au roi de Navarre. Sa retraite à Langon

fut évidemment la manœuvre d'un général qui recule devant l'ennemi

pour l'attirer dans un piège où sa défaite est inévitable. Henri

aurait accepté le combat, puisqu'il venait l'offrir, mais il se

détourna sagement du piège. Il entra dans Castets, y dîna pour

témoigner de son succès, et repartit sans bravade inutile, mais après

avoir complètement réussi dans son entreprise. Il a fait lui-même le

récit de ce coup heureux dans une lettre à Saint-Geniès datée de

Montpouillan, le 21 février: «J'ai été, avec mes troupes, jusque près

de Langon, à une lieue, et fus hier dîner à Castets. Et après dîner,

j'en partis en bataille, après avoir fait ce que j'avais desseigné

(projeté), sans que jamais nous ayons eu une seule alarme. Au

contraire, nos ennemis en ont été tellement alarmés que M. de Matignon

resserra toute sa cavalerie dedans Langon. Ils ont fait barricades,

mis des pièces aux avenues et fait tout ce qu'on a accoutumé quand on

doit être assailli. Dieu a béni mon voyage, qui a été utile, encore

que je l'aie entrepris contre l'opinion de tout le monde: à lui seul

en soit la gloire.»

A ce moment, le roi de Navarre était en marche, mais sans armée, vers

le Béarn, où l'appelait le soin d'affaires importantes dont la plupart

des historiens ne semblent pas avoir soupçonné l'existence. Ce voyage

faisait partie d'un plan conçu avec hardiesse et qui fut exécuté avec

audace.

Lorsque Henri fut convaincu que deux armées, se donnant la main ou

manœuvrant dans le voisinage l'une de l'autre, allaient parcourir le

gouvernement de Guienne et l'assaillir dans ses propres Etats, il lui

fallut d'abord songer à mettre, autant que possible, en sûreté toutes

les places capables de résistance, ce qu'il fit, comme nous l'avons

vu. Puis, il envisagea les chances et les suites probables d'une lutte

personnelle en Guienne et en Gascogne. Il l'eût soutenue, et

victorieusement sans doute, avec une armée toujours disponible. Mais

il n'en avait aucune: pour faire lever à Matignon le siège de Castets,

il avait rassemblé deux mille hommes pris dans ses garnisons. Les

armées de Mayenne et de Matignon tenant la campagne et investissant ou

guettant les places du roi de Navarre, il pouvait, à la rigueur,

inquiéter de temps à autre l'ennemi, lui infliger quelques échecs, lui

tendre çà et là des embuscades, lui faire, en un mot, une guerre de

partisans assez meurtrière, mais, par contre, imposer longuement à

tout le pays le poids de cette guerre d'une issue douteuse. Sans autre

champ de bataille néanmoins, il eût certainement voulu vaincre ou

périr sur celui où tendaient à le cerner Mayenne et Matignon. Mais le

terrain de la lutte était fort étendu, et il se trouvait même que, par

la présence des deux armées en Guienne et en Gascogne, où elles

rencontraient des obstacles à chaque pas, la place lui était laissée

libre en Saintonge pour y être à portée, soit de rassembler de

nouvelles forces, en vue de les pousser vers le duc et le maréchal,

soit de les employer avantageusement dans un large rayon autour de La

Rochelle, soit enfin de s'en servir pour aller, à travers le Poitou

soulevé, au-devant de l'armée étrangère, dont l'entrée en France

n'était qu'une question de temps.

De toute façon, le roi de Navarre était déterminé, non à abandonner

ses Etats, d'ailleurs bien défendus, mais à transporter son action

personnelle au delà des limites où allait s'exercer l'action des deux

armées royales. Il avait donc formé le projet de tourner ou de

traverser ces deux armées, aussitôt que l'état de ses affaires lui

permettrait d'exécuter cette entreprise. Après son expédition à

Castets, il fut informé des mouvements de Mayenne, qui suivait une

route encore indécise, mais tracée de telle sorte qu'elle devait le

mettre en mesure d'occuper rapidement tous les passages de la Garonne,

depuis les lignes de Matignon jusque dans le voisinage d'Agen. Henri

n'avait pas de temps à perdre; et quoiqu'il eût dit en riant:

«Monsieur de Mayenne n'est pas si mauvais garçon qu'il ne me permette

de me promener quelque temps en Gascogne», il revit en courant

plusieurs places où il restait quelques ordres à donner, et séjourna

huit jours à Nérac. Là, il entretint avec sa sœur Catherine, régente

de Béarn, une correspondance active, mais qui n'aboutit pas au gré de

ses désirs. Le 6 mars, il quittait Nérac, allait coucher à Eauze, et,

le 7, il couchait à Pau, où il passa deux jours entiers. Ce voyage, au

moment où Mayenne inondait l'Agenais de ses troupes, a été reproché à

Henri comme une aventure galante. «Il s'oubliait auprès de la belle

Corysandre», disent vingt historiens, le grave Mézeray en tête. S'il

se fût oublié à Pau, ce n'eût pas été auprès de la comtesse de

Gramont, qui était à Hagetmau, mais auprès de la régente. La vérité

est que ce voyage fut nécessité par une question de subsides que la

correspondance mentionnée plus haut n'avait pu résoudre selon les vues

de Henri.

Nous avons fait connaître les bonnes relations qui existaient entre le

roi de Navarre et les Etats de Béarn. En 1585, les Etats, comprenant

la gravité du péril qui menaçait leur souverain et même leur

existence, car ils pouvaient redouter plus que jamais un retour

offensif de l'Espagne, alliée de la Ligue, s'étaient assemblés quatre

fois, pour aviser aux meilleurs moyens de mettre le pays en état de

défense.

Le 25 février 1586, Henri leur adressa de Nérac une longue lettre où

il dépeignait les dangers de la situation que lui avait créée

l'alliance du roi de France avec la Ligue, et sollicitait de nouveaux

subsides. Si l'on songe que le roi de Navarre manquait d'argent, comme

il en manqua presque toujours, et en avait besoin plus que jamais, on

comprendra de quelle importance était pour lui le succès de sa requête

aux Etats de Béarn. Il ressentit sans doute quelque mauvaise

impression du premier accueil fait à cette requête, et peut-être

essaya-t-il d'avoir gain de cause à ce sujet, sans quitter Nérac, où

il séjourna huit jours, comme dans l'attente de quelques nouvelles;

mais tout porte à croire qu'il jugea nécessaire de se transporter à

Pau pour assurer l'issue favorable de cette négociation. Il ne

rapporta de son voyage que le vote d'un subside de trente mille écus

environ, qui ne firent pas long usage, mais dont il ne pouvait se

passer au début de la campagne. Plus tard, les Etats votèrent tous les

emprunts demandés pour subvenir aux frais de la guerre, et ils se

départirent franchement de leur économie ombrageuse et intempestive,

quand ils eurent connaissance du projet qu'avait conçu la Ligue de

livrer la Basse-Navarre à son allié Philippe II.

Il y a apparence que les nouvelles des mouvements de Mayenne

abrégèrent le séjour de Henri dans la capitale de ses Etats

souverains. Il en partit dans l'équipage le plus restreint, le 10

mars; il passa en courant à Nogaro, à Eauze et à Hagetmau, et il

était, le 12 ou le 13, dans cette dernière ville, résidence de la

comtesse de Gramont, quand il apprit, de source certaine, que le

cercle des troupes royales se resserrait de plus en plus autour de

lui: les passages de la Garonne étaient gardés; de forts détachements

battaient l'estrade depuis Bayonne jusque dans le Condomois, et

Baylens de Poyanne, gouverneur de Dax, marchait vers Nérac, à travers

la Chalosse, l'Armagnac et l'Albret.

Si rapides qu'eussent été les mouvements du roi de Navarre, il se

voyait cerné et serré de fort près. Il ne fallait plus songer à gagner

de vitesse l'ennemi, mais à l'affronter, à le dépister à force

d'audace, et, au besoin, à franchir ses lignes, l'épée à la main. Le

12 ou le 13 mars, il écrit de Hagetmau à Manaud de Batz, gouverneur

d'Eauze: «Ils m'ont entouré comme la bête et croient qu'on me prend

aux filets. Moi, je leur veux passer à travers ou dessus le ventre.

J'ai élu mes bons, et mon Faucheur en est. Que mon Faucheur ne me

faille en si bonne partie, et ne s'aille amuser à la paille, quand je

l'attends sur le pré.--Ecrit à Hagetmau, ce matin, à dix heures.» Le

porteur avait ordre, sans doute, d'indiquer au baron de Batz un

rendez-vous fixé par le roi; mais, avant que le message fût accompli,

de nouveaux avis parvinrent à Henri, qui l'obligèrent à modifier son

itinéraire et celui des officiers qui devaient le rejoindre, soit à

Hagetmau, soit sur le parcours de Hagetmau à Nérac; il fallait se

hâter, et les chemins ordinaires n'étaient pas sûrs: ce fut la raison

d'un second message. Armand de Montespan partit pour Eauze avec ce

billet, dont le sentiment et le style seront admirés tant que vivront

la langue française et le souvenir de Henri IV: «Mon Faucheur, mets

des ailes à ta meilleure bête. J'ai dit à Montespan de crever la

sienne. Pourquoi? Tu le sauras de moi, demain, à Nérac; mais par tout

autre chemin, hâte, cours, viens, vole: c'est l'ordre de ton maître et

la prière de ton ami.--Ecrit à Hagetmau, à midi.»

Le 14, au soir, Henri était à Nérac, où il trouva les gentilshommes

qu'il avait «élus». On signalait, de toutes parts, l'approche de

l'ennemi; d'un moment à l'autre, il pouvait bivouaquer à portée de

canon. Quoique le roi eût passé toute la journée à cheval, il déploya

une activité sans égale dans les préparatifs de son expédition. Pour

tromper les espions de Mayenne, qu'il supposait aux aguets dans le

voisinage, il fit descendre ostensiblement des chevaux au pied des

murs, du côté le plus escarpé du château, en face des collines sur

lesquelles, selon toute apparence, devaient prendre position les

détachements de l'armée de Mayenne. Au milieu de la garnison et de la

bourgeoisie armée, il affecta de se montrer lui-même sur les remparts,

à la lueur des torches, comme s'il eût pris ses dernières dispositions

pour repousser un assaut. La nuit se passa en démonstrations de ce

genre, qui eurent pour résultat, comme le roi l'avait prévu, de mettre

l'armée ennemie en éveil, depuis les faubourgs de Nérac jusqu'aux

divers passages de la Garonne. En même temps, Henri faisait courir le

bruit qu'il allait traverser le Condomois pour s'enfermer dans

Lectoure, ou que, s'enfonçant dans les landes, il irait se mettre à

l'abri dans Casteljaloux. Les officiers attachés à sa poursuite

couvaient déjà des yeux cette noble proie; à l'exemple de Mayenne,

qui, peu de jours auparavant, avait mandé à la cour que «le Béarnais»

ne pouvait lui échapper, Poyanne envoya un message à Henri pour le

supplier, vu l'inutilité de la défense, de déposer les armes et de

daigner se rendre à lui. Le roi, ayant pris quelque repos et choisi

son escorte, donna l'ordre, sur la fin de la nuit, de tirer vivement

le canon, afin qu'à ce bruit, l'ennemi courût vers la ville et n'eût

d'yeux et d'oreilles que pour ce qui s'y passait; puis, sortant tout à

coup de Nérac avec ses amis, suivi de deux cents chevaux, il s'élance

à découvert sur la route de Condom, la suit quelques instants, fait un

détour à travers bois, revient passer à l'ouest de Nérac, mais hors de

vue, prend à Barbaste la direction de Casteljaloux, la quitte près de

Xaintrailles, et descend vers Damazan, où il fait halte une heure. De

là, il repart pour Casteljaloux, passe dans le voisinage, laisse la

ville à gauche, traverse tout ce petit pays montueux qu'on appelle le

Queyran, gagne les forêts de Calonges et du Mas-d'Agenais, s'engage

dans les ravins qui débouchent près de Caumont, et entre dans ce

château, à la nuit tombante, ayant gardé avec lui seulement une

vingtaine de cavaliers et indiqué Sainte-Foy pour rendez-vous au reste

de son escorte.

Pendant cette course rapide et stratégique, qui ne fut qu'un jeu pour

le roi, habitué à parcourir en chasseur les campagnes et les bois du

pays, il fut sur le point, plus d'une fois, d'en venir aux mains avec

les détachements qui couraient vers Nérac. Mais de courtes haltes ou

des détours faits à propos lui permirent d'éviter toute rencontre. A

Caumont, Henri et son escorte tombaient de fatigue. La Garonne était

là, à leurs pieds, et, à travers la brume, ils pouvaient apercevoir ou

deviner les feux de quelques bivouacs ennemis, sur l'une ou l'autre

rive; mais il fallait à la fois reprendre des forces et attendre

l'instant favorable. On n'eut pas grand loisir: trois heures après, en

pleine nuit, l'alarme fut donnée au château par l'approche d'un gros

détachement, commandé, disait-on, par Poyanne. Le roi et sa troupe

remontent à cheval, s'aventurent sur les bords de la rivière, s'y

procurent une barque, passent l'eau les uns après les autres, et, de

nouveau réunis, entament la seconde étape de cette course

vertigineuse. On est obligé de voyager tout juste au milieu des

ennemis. C'est d'abord Marmande, dont on effleure la contrescarpe, de

continuels qui-vive auxquels on ne répond rien ou que l'on accueille

par des chansons; puis, le jour venu, c'est la garnison de La Sauvetat

et quelques autres voulant voir de trop près les héros de cette

odyssée, et stimulant par d'hostiles démonstrations la rapidité de

leur marche. Elle eut son terme enfin, le 16 mars, dans Sainte-Foy,

«auquel lieu, dit Sully, semblablement se rendirent, sur le soir même,

tous ceux qui étaient demeurés derrière avec les bagages, sans qu'il

eût été fait perte d'un seul valet ni d'un seul cheval».

Il est aisé de s'imaginer la confusion et la colère du duc de Mayenne

en apprenant l'insuccès de cette campagne toute personnelle contre

le roi de Navarre. Il cria et fit crier bien haut à la trahison; le

vicomte d'Aubeterre, qui commandait à La Sauvetat, fut particulièrement

soupçonné d'avoir livré passage à Henri. Rien n'est moins prouvé qu'un

pareil acte de complaisance; mais le voyage du roi de Navarre fut jugé

si audacieux, qu'on s'efforça d'en expliquer le succès par la

complicité supposée de quelques officiers de l'armée de Mayenne. Quoi

qu'il en soit, le vicomte d'Aubeterre, ayant eu avis des accusations

portées contre lui, fit savoir à tout venant qu'il «ferait mentir le

premier qui lui tiendrait de pareils propos», et personne, pas même

Mayenne, n'osa relever ce défi.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 39 / 129 题