Les quatre manifestes du roi de Navarre.--Jonction de l'armée de
Mayenne et de l'armée de Matignon.--Conduite du
maréchal.--Prise de Montignac en Périgord par
Mayenne.--Dénombrement des deux armées royales.--Résolution et
bonne humeur.--Premier siège de Castets.--Henri fait lever ce
siège à Matignon.--Le plan du roi de Navarre.--Voyage de Henri
à Pau.--Les Etats de Béarn et les subsides.--Retour
précipité.--Le roi cerné.--Les deux messages de Henri à son
«Faucheur».--La comédie militaire de Nérac.--Illusions de
Mayenne et de Poyanne.--Odyssée du roi de Navarre, de Nérac à
Sainte-Foy.--Le duc de Mayenne et le vicomte d'Aubeterre.
L'année 1586 s'ouvre par quatre manifestes datés de Montauban le 1er
janvier, et adressés au clergé, à la noblesse, au Tiers-Etat, à la
ville de Paris. Voici la conclusion de la lettre au clergé: «Nous
croyons un Dieu, nous reconnaissons un Jésus-Christ, nous recevons un
même Evangile. Si, sur les interprétations de même texte, nous sommes
tombés en différend, je crois que les courtes voies que j'avais
proposées (le concile libre) nous pourraient mettre d'accord... La
guerre que vous poursuivez si vivement est indigne de chrétiens,
indigne entre les chrétiens, de ceux principalement qui se prétendent
docteurs de l'Evangile. Si la guerre vous plaît tant, si une bataille
vous plaît plus qu'une dispute, une conspiration sanglante qu'un
concile, j'en lave mes mains: le sang qui s'y répandra soit sur vos
têtes. Je sais que les malédictions de ceux qui en pâtiront ne peuvent
tomber sur moi, car ma patience, mon obéissance et mes raisons sont
prou connues. J'attendrai la bénédiction de Dieu sur ma juste défense,
lequel je supplie, Messieurs, vous donner l'esprit de paix et d'union
pour la paix de cet Etat et l'union de son Eglise.»
Dans le manifeste à la noblesse de France, après l'exposé
apologétique, il touche la fibre nationale: «Ils (les ligueurs) se
sont formalisés aussi du gouvernement de cet Etat, ont voulu pourvoir
à la succession, l'ont fait décider à Rome par le pape. Vous donc qui
tenez le premier lieu en ce royaume, si le besoin d'icelui l'avait
requis, auriez-vous été si nonchalants de vous laisser prévenir par
étrangers en cet office? N'auriez-vous point eu de soin de la
postérité?... Car qu'a-t-on vu que Lorrains en tous ces remuements?
Mais certes, pour réformer ou transformer l'Etat, comme ils désirent,
il n'était besoin de votre main, il n'appartenait qu'à étrangers de
l'entreprendre... Le procès ne se pouvait juger en France..., il
fallait qu'il fût jugé en Italie.»--Rappelant son défi au duc de Guise
«pour sauver le peuple de ruine, pour épargner le sang de la
noblesse», il jette le gant et compte sur l'avenir: «Ne pensez,
Messieurs, que je les craigne... On sera plutôt lassé de m'assaillir
que je ne serai de me défendre; je les ai portés, plusieurs années,
plus forts qu'ils ne sont, plus faible beaucoup que je ne suis. Vous
avez expérience et jugement: le passé vous résoudra de l'avenir.»--Il
y a, dans la conclusion, très pathétique, des mots poignants, des
élans sublimes: on n'avait jamais peut-être, depuis Jeanne d'Arc,
parlé un langage aussi national: «Je plains certes votre sang répandu
et dépendu (dépensé) en vain, qui devait être épargné pour conserver
la France; je le plains, employé contre moi, à qui le deviez garder,
étant ce que Dieu m'a fait en ce royaume, pour _joindre une France_ à
la France, au lieu qu'il sert aujourd'hui à la chasser de France»...
Voici la conclusion de la lettre au Tiers-Etat: «Je compâtis à vos
maux; j'ai tenté tous les moyens de vous exempter des misères civiles;
je n'épargnerai jamais ma vie pour les vous abréger... Je sais que,
pour la plupart, vous êtes assujettis sous cette violence; je ne vous
demande à tous qui, selon votre vocation, êtes plus sujets à endurer
le mal que non pas à le faire, que vos vœux et vos souhaits et vos
prières».
Quant au manifeste à la ville de Paris, il était bien ce qu'il devait
être. Dans cette page, Henri ne démontre pas: il affirme, et compte
sur la pénétration de l'esprit parisien. L'exorde seul dit tout: «Je
vous écris volontiers, car je vous estime comme le miroir et l'abrégé
de ce royaume; et non toutefois pour vous informer de la justice de ma
cause, que je sais vous être assez connue; au contraire, pour vous en
prendre à témoins, vous qui, par la multitude des bons yeux que vous
avez, pouvez voir et pénétrer profondément tout ce qui se passe en cet
Etat».
Dès les premiers jours de janvier, «tout est en armes en France»,
comme l'écrit le roi de Navarre au baron de Saint-Geniès. Le duc de
Mayenne et Matignon s'étaient rencontrés à Châteauneuf, sur la
Charente, vers la fin du mois de décembre. Ils parurent se mettre
d'accord pour le plan de campagne; mais, outre qu'ils se méfiaient
l'un de l'autre, il a été reconnu que Matignon avait reçu de Henri III
l'ordre secret, non, comme l'ont dit quelques-uns, de ménager le roi
de Navarre, mais, tout en le combattant, d'agir le moins possible de
concert avec le duc, afin de ne pas multiplier les succès de la Maison
de Guise. A la vérité, aucun témoignage authentique n'est venu
confirmer précisément cette interprétation de la conduite du maréchal;
mais on n'en peut nier la vraisemblance, quand on étudie les actes de
Matignon pendant le cours de la campagne. Si aucune arrière-pensée ne
dirigea quelques-uns de ses actes, il faut avouer alors qu'ils furent
sous l'influence d'une sorte de fatalité, dont profita, dans une large
mesure, la cause du roi de Navarre.
Après leur entrevue, le duc et le maréchal semblèrent avoir hâte de se
séparer: Matignon revint en Guienne, et Mayenne, qui n'osa pas
assiéger Saint-Jean-d'Angély, où régnait la peste, prit quelques
bicoques, en Saintonge et en Périgord. Pierre de L'Estoile note un de
ces exploits: «Le 6e jour de février (1586), la ville de Montignac en
Périgord, ou plutôt bicoque, que tenaient ceux de la Religion, fut
rendue, par composition, au duc de Mayenne. Le roi de Navarre n'avait
auparavant qu'un concierge dans cette place, sans vouloir souffrir
qu'on y fît la guerre. Aussi, deux jours après cette belle prise, les
habitants, qui tous étaient de la Religion, se rachetèrent pour mille
écus, qu'ils baillèrent à Hautefort, et fut, par ce moyen, remise en
leur puissance. Voilà comme on commença à exterminer l'hérésie, par
vider la bourse des hérétiques; et toutefois la Ligue, à Paris, en fit
un trophée au duc de Mayenne.»
Le chiffre des troupes que mettaient en mouvement le duc de Mayenne et
le maréchal de Matignon n'est donné qu'approximativement par les
historiens: il n'était pas inférieur à vingt mille hommes de toutes
armes, sans compter les gentilshommes qui servaient en volontaires et
se joignaient habituellement au gros de l'armée, quand elle passait ou
séjournait dans leur voisinage. Il y avait, dans cette accumulation de
forces, de quoi inquiéter, sinon effrayer le roi de Navarre et ses
partisans. Ils attendirent l'orage de pied ferme, et même avec autant
de bonne humeur que de courage. Du Plessis-Mornay écrivait à la
duchesse d'Uzès, qui vivait à la cour de Henri III: «Nous sommes
attendant M. de Mayenne. Son armée s'évapore en menaces, et les effets
en seront tant moindres. Croyez, Madame, qu'il nous tarde de le
chasser et que ce saint est taillé à ne pas faire grands miracles en
Guienne.» Et Henri écrivait, de son côté, avec une pointe de
forfanterie qui ne déplaît pas: «Depuis quatre mois, ils n'ont pas
assiégé une seule bicoque des nôtres, ils n'ont pas défait une seule
de nos compagnies, et les leurs, de maladie ou d'autre incommodité, se
sont défaites de la moitié; espérant bien, avec le moindre secours que
je puis avoir, les combattre ou tout au moins les chasser de mon
gouvernement, auquel j'ai eu jusqu'ici mes allées et venues franches,
les tenant encore par delà les rivières.» Le roi de Navarre était
alors à Montauban, ayant sous la main un corps d'élite de deux mille
hommes environ, prêt à se porter sur les points faibles, ou à profiter
de l'occasion pour tenter quelque coup heureux. Le 25 janvier, il
était à Nérac ou dans le voisinage de cette ville, quand il eut
connaissance de «lettres écrites par le maréchal de Matignon au
premier président de Toulouse», lettres qui annonçaient que le dessein
des deux armées était de «nettoyer la rivière (la Garonne) et réduire
toutes les villes qui sont auprès, suivant le commandement du roi fait
au duc, à la requête de ceux de Toulouse et de Bordeaux, afin de
rendre le commerce desdites villes libre». Cette lettre interceptée
lui donnait de précieuses indications; il les utilisa sans délai en
envoyant chercher des poudres en Béarn pour les distribuer, en
supplément, à quatre places qu'il jugeait pouvoir être assaillies:
Clairac, Nérac, Casteljaloux et Castets. Huit jours après, l'armée de
Matignon paraissait devant Castets.
Castets appartenait à Favas. Ce n'était qu'un château, mais fortifié
de main de maître, bien armé et approvisionné. Favas l'avait donné en
garde au capitaine de Labarrière, qui s'y était enfermé avec une
troupe aguerrie. Vingt fois les Bordelais avaient demandé à Matignon
d'enlever aux calvinistes cette place, non seulement parce qu'elle
était la propriété d'un de leurs plus redoutables adversaires, mais
encore et surtout parce qu'elle pouvait interrompre, selon le bon
plaisir de la garnison, toutes les communications par eau entre
Bordeaux et le haut pays. Le maréchal, venu devant Castets avec une
grande partie de son armée, ordonna de vigoureuses attaques, qui
furent repoussées. Labarrière, digne lieutenant de Favas, exécuta même
deux sorties où la garnison eut l'avantage. Le siège durait depuis
quelques jours, lorsque le roi de Navarre, avec une petite armée de
deux ou trois cents maîtres et de dix-huit cents arquebusiers, parut
tout à coup aux environs de la place. Matignon décampa, sans même
risquer une escarmouche, et alla s'embusquer dans Langon. Nous disons
s'embusquer, car, ayant près de cinq mille hommes et huit canons, il
pouvait aisément tenir tête au roi de Navarre. Sa retraite à Langon
fut évidemment la manœuvre d'un général qui recule devant l'ennemi
pour l'attirer dans un piège où sa défaite est inévitable. Henri
aurait accepté le combat, puisqu'il venait l'offrir, mais il se
détourna sagement du piège. Il entra dans Castets, y dîna pour
témoigner de son succès, et repartit sans bravade inutile, mais après
avoir complètement réussi dans son entreprise. Il a fait lui-même le
récit de ce coup heureux dans une lettre à Saint-Geniès datée de
Montpouillan, le 21 février: «J'ai été, avec mes troupes, jusque près
de Langon, à une lieue, et fus hier dîner à Castets. Et après dîner,
j'en partis en bataille, après avoir fait ce que j'avais desseigné
(projeté), sans que jamais nous ayons eu une seule alarme. Au
contraire, nos ennemis en ont été tellement alarmés que M. de Matignon
resserra toute sa cavalerie dedans Langon. Ils ont fait barricades,
mis des pièces aux avenues et fait tout ce qu'on a accoutumé quand on
doit être assailli. Dieu a béni mon voyage, qui a été utile, encore
que je l'aie entrepris contre l'opinion de tout le monde: à lui seul
en soit la gloire.»
A ce moment, le roi de Navarre était en marche, mais sans armée, vers
le Béarn, où l'appelait le soin d'affaires importantes dont la plupart
des historiens ne semblent pas avoir soupçonné l'existence. Ce voyage
faisait partie d'un plan conçu avec hardiesse et qui fut exécuté avec
audace.
Lorsque Henri fut convaincu que deux armées, se donnant la main ou
manœuvrant dans le voisinage l'une de l'autre, allaient parcourir le
gouvernement de Guienne et l'assaillir dans ses propres Etats, il lui
fallut d'abord songer à mettre, autant que possible, en sûreté toutes
les places capables de résistance, ce qu'il fit, comme nous l'avons
vu. Puis, il envisagea les chances et les suites probables d'une lutte
personnelle en Guienne et en Gascogne. Il l'eût soutenue, et
victorieusement sans doute, avec une armée toujours disponible. Mais
il n'en avait aucune: pour faire lever à Matignon le siège de Castets,
il avait rassemblé deux mille hommes pris dans ses garnisons. Les
armées de Mayenne et de Matignon tenant la campagne et investissant ou
guettant les places du roi de Navarre, il pouvait, à la rigueur,
inquiéter de temps à autre l'ennemi, lui infliger quelques échecs, lui
tendre çà et là des embuscades, lui faire, en un mot, une guerre de
partisans assez meurtrière, mais, par contre, imposer longuement à
tout le pays le poids de cette guerre d'une issue douteuse. Sans autre
champ de bataille néanmoins, il eût certainement voulu vaincre ou
périr sur celui où tendaient à le cerner Mayenne et Matignon. Mais le
terrain de la lutte était fort étendu, et il se trouvait même que, par
la présence des deux armées en Guienne et en Gascogne, où elles
rencontraient des obstacles à chaque pas, la place lui était laissée
libre en Saintonge pour y être à portée, soit de rassembler de
nouvelles forces, en vue de les pousser vers le duc et le maréchal,
soit de les employer avantageusement dans un large rayon autour de La
Rochelle, soit enfin de s'en servir pour aller, à travers le Poitou
soulevé, au-devant de l'armée étrangère, dont l'entrée en France
n'était qu'une question de temps.
De toute façon, le roi de Navarre était déterminé, non à abandonner
ses Etats, d'ailleurs bien défendus, mais à transporter son action
personnelle au delà des limites où allait s'exercer l'action des deux
armées royales. Il avait donc formé le projet de tourner ou de
traverser ces deux armées, aussitôt que l'état de ses affaires lui
permettrait d'exécuter cette entreprise. Après son expédition à
Castets, il fut informé des mouvements de Mayenne, qui suivait une
route encore indécise, mais tracée de telle sorte qu'elle devait le
mettre en mesure d'occuper rapidement tous les passages de la Garonne,
depuis les lignes de Matignon jusque dans le voisinage d'Agen. Henri
n'avait pas de temps à perdre; et quoiqu'il eût dit en riant:
«Monsieur de Mayenne n'est pas si mauvais garçon qu'il ne me permette
de me promener quelque temps en Gascogne», il revit en courant
plusieurs places où il restait quelques ordres à donner, et séjourna
huit jours à Nérac. Là, il entretint avec sa sœur Catherine, régente
de Béarn, une correspondance active, mais qui n'aboutit pas au gré de
ses désirs. Le 6 mars, il quittait Nérac, allait coucher à Eauze, et,
le 7, il couchait à Pau, où il passa deux jours entiers. Ce voyage, au
moment où Mayenne inondait l'Agenais de ses troupes, a été reproché à
Henri comme une aventure galante. «Il s'oubliait auprès de la belle
Corysandre», disent vingt historiens, le grave Mézeray en tête. S'il
se fût oublié à Pau, ce n'eût pas été auprès de la comtesse de
Gramont, qui était à Hagetmau, mais auprès de la régente. La vérité
est que ce voyage fut nécessité par une question de subsides que la
correspondance mentionnée plus haut n'avait pu résoudre selon les vues
de Henri.
Nous avons fait connaître les bonnes relations qui existaient entre le
roi de Navarre et les Etats de Béarn. En 1585, les Etats, comprenant
la gravité du péril qui menaçait leur souverain et même leur
existence, car ils pouvaient redouter plus que jamais un retour
offensif de l'Espagne, alliée de la Ligue, s'étaient assemblés quatre
fois, pour aviser aux meilleurs moyens de mettre le pays en état de
défense.
Le 25 février 1586, Henri leur adressa de Nérac une longue lettre où
il dépeignait les dangers de la situation que lui avait créée
l'alliance du roi de France avec la Ligue, et sollicitait de nouveaux
subsides. Si l'on songe que le roi de Navarre manquait d'argent, comme
il en manqua presque toujours, et en avait besoin plus que jamais, on
comprendra de quelle importance était pour lui le succès de sa requête
aux Etats de Béarn. Il ressentit sans doute quelque mauvaise
impression du premier accueil fait à cette requête, et peut-être
essaya-t-il d'avoir gain de cause à ce sujet, sans quitter Nérac, où
il séjourna huit jours, comme dans l'attente de quelques nouvelles;
mais tout porte à croire qu'il jugea nécessaire de se transporter à
Pau pour assurer l'issue favorable de cette négociation. Il ne
rapporta de son voyage que le vote d'un subside de trente mille écus
environ, qui ne firent pas long usage, mais dont il ne pouvait se
passer au début de la campagne. Plus tard, les Etats votèrent tous les
emprunts demandés pour subvenir aux frais de la guerre, et ils se
départirent franchement de leur économie ombrageuse et intempestive,
quand ils eurent connaissance du projet qu'avait conçu la Ligue de
livrer la Basse-Navarre à son allié Philippe II.
Il y a apparence que les nouvelles des mouvements de Mayenne
abrégèrent le séjour de Henri dans la capitale de ses Etats
souverains. Il en partit dans l'équipage le plus restreint, le 10
mars; il passa en courant à Nogaro, à Eauze et à Hagetmau, et il
était, le 12 ou le 13, dans cette dernière ville, résidence de la
comtesse de Gramont, quand il apprit, de source certaine, que le
cercle des troupes royales se resserrait de plus en plus autour de
lui: les passages de la Garonne étaient gardés; de forts détachements
battaient l'estrade depuis Bayonne jusque dans le Condomois, et
Baylens de Poyanne, gouverneur de Dax, marchait vers Nérac, à travers
la Chalosse, l'Armagnac et l'Albret.
Si rapides qu'eussent été les mouvements du roi de Navarre, il se
voyait cerné et serré de fort près. Il ne fallait plus songer à gagner
de vitesse l'ennemi, mais à l'affronter, à le dépister à force
d'audace, et, au besoin, à franchir ses lignes, l'épée à la main. Le
12 ou le 13 mars, il écrit de Hagetmau à Manaud de Batz, gouverneur
d'Eauze: «Ils m'ont entouré comme la bête et croient qu'on me prend
aux filets. Moi, je leur veux passer à travers ou dessus le ventre.
J'ai élu mes bons, et mon Faucheur en est. Que mon Faucheur ne me
faille en si bonne partie, et ne s'aille amuser à la paille, quand je
l'attends sur le pré.--Ecrit à Hagetmau, ce matin, à dix heures.» Le
porteur avait ordre, sans doute, d'indiquer au baron de Batz un
rendez-vous fixé par le roi; mais, avant que le message fût accompli,
de nouveaux avis parvinrent à Henri, qui l'obligèrent à modifier son
itinéraire et celui des officiers qui devaient le rejoindre, soit à
Hagetmau, soit sur le parcours de Hagetmau à Nérac; il fallait se
hâter, et les chemins ordinaires n'étaient pas sûrs: ce fut la raison
d'un second message. Armand de Montespan partit pour Eauze avec ce
billet, dont le sentiment et le style seront admirés tant que vivront
la langue française et le souvenir de Henri IV: «Mon Faucheur, mets
des ailes à ta meilleure bête. J'ai dit à Montespan de crever la
sienne. Pourquoi? Tu le sauras de moi, demain, à Nérac; mais par tout
autre chemin, hâte, cours, viens, vole: c'est l'ordre de ton maître et
la prière de ton ami.--Ecrit à Hagetmau, à midi.»
Le 14, au soir, Henri était à Nérac, où il trouva les gentilshommes
qu'il avait «élus». On signalait, de toutes parts, l'approche de
l'ennemi; d'un moment à l'autre, il pouvait bivouaquer à portée de
canon. Quoique le roi eût passé toute la journée à cheval, il déploya
une activité sans égale dans les préparatifs de son expédition. Pour
tromper les espions de Mayenne, qu'il supposait aux aguets dans le
voisinage, il fit descendre ostensiblement des chevaux au pied des
murs, du côté le plus escarpé du château, en face des collines sur
lesquelles, selon toute apparence, devaient prendre position les
détachements de l'armée de Mayenne. Au milieu de la garnison et de la
bourgeoisie armée, il affecta de se montrer lui-même sur les remparts,
à la lueur des torches, comme s'il eût pris ses dernières dispositions
pour repousser un assaut. La nuit se passa en démonstrations de ce
genre, qui eurent pour résultat, comme le roi l'avait prévu, de mettre
l'armée ennemie en éveil, depuis les faubourgs de Nérac jusqu'aux
divers passages de la Garonne. En même temps, Henri faisait courir le
bruit qu'il allait traverser le Condomois pour s'enfermer dans
Lectoure, ou que, s'enfonçant dans les landes, il irait se mettre à
l'abri dans Casteljaloux. Les officiers attachés à sa poursuite
couvaient déjà des yeux cette noble proie; à l'exemple de Mayenne,
qui, peu de jours auparavant, avait mandé à la cour que «le Béarnais»
ne pouvait lui échapper, Poyanne envoya un message à Henri pour le
supplier, vu l'inutilité de la défense, de déposer les armes et de
daigner se rendre à lui. Le roi, ayant pris quelque repos et choisi
son escorte, donna l'ordre, sur la fin de la nuit, de tirer vivement
le canon, afin qu'à ce bruit, l'ennemi courût vers la ville et n'eût
d'yeux et d'oreilles que pour ce qui s'y passait; puis, sortant tout à
coup de Nérac avec ses amis, suivi de deux cents chevaux, il s'élance
à découvert sur la route de Condom, la suit quelques instants, fait un
détour à travers bois, revient passer à l'ouest de Nérac, mais hors de
vue, prend à Barbaste la direction de Casteljaloux, la quitte près de
Xaintrailles, et descend vers Damazan, où il fait halte une heure. De
là, il repart pour Casteljaloux, passe dans le voisinage, laisse la
ville à gauche, traverse tout ce petit pays montueux qu'on appelle le
Queyran, gagne les forêts de Calonges et du Mas-d'Agenais, s'engage
dans les ravins qui débouchent près de Caumont, et entre dans ce
château, à la nuit tombante, ayant gardé avec lui seulement une
vingtaine de cavaliers et indiqué Sainte-Foy pour rendez-vous au reste
de son escorte.
Pendant cette course rapide et stratégique, qui ne fut qu'un jeu pour
le roi, habitué à parcourir en chasseur les campagnes et les bois du
pays, il fut sur le point, plus d'une fois, d'en venir aux mains avec
les détachements qui couraient vers Nérac. Mais de courtes haltes ou
des détours faits à propos lui permirent d'éviter toute rencontre. A
Caumont, Henri et son escorte tombaient de fatigue. La Garonne était
là, à leurs pieds, et, à travers la brume, ils pouvaient apercevoir ou
deviner les feux de quelques bivouacs ennemis, sur l'une ou l'autre
rive; mais il fallait à la fois reprendre des forces et attendre
l'instant favorable. On n'eut pas grand loisir: trois heures après, en
pleine nuit, l'alarme fut donnée au château par l'approche d'un gros
détachement, commandé, disait-on, par Poyanne. Le roi et sa troupe
remontent à cheval, s'aventurent sur les bords de la rivière, s'y
procurent une barque, passent l'eau les uns après les autres, et, de
nouveau réunis, entament la seconde étape de cette course
vertigineuse. On est obligé de voyager tout juste au milieu des
ennemis. C'est d'abord Marmande, dont on effleure la contrescarpe, de
continuels qui-vive auxquels on ne répond rien ou que l'on accueille
par des chansons; puis, le jour venu, c'est la garnison de La Sauvetat
et quelques autres voulant voir de trop près les héros de cette
odyssée, et stimulant par d'hostiles démonstrations la rapidité de
leur marche. Elle eut son terme enfin, le 16 mars, dans Sainte-Foy,
«auquel lieu, dit Sully, semblablement se rendirent, sur le soir même,
tous ceux qui étaient demeurés derrière avec les bagages, sans qu'il
eût été fait perte d'un seul valet ni d'un seul cheval».
Il est aisé de s'imaginer la confusion et la colère du duc de Mayenne
en apprenant l'insuccès de cette campagne toute personnelle contre
le roi de Navarre. Il cria et fit crier bien haut à la trahison; le
vicomte d'Aubeterre, qui commandait à La Sauvetat, fut particulièrement
soupçonné d'avoir livré passage à Henri. Rien n'est moins prouvé qu'un
pareil acte de complaisance; mais le voyage du roi de Navarre fut jugé
si audacieux, qu'on s'efforça d'en expliquer le succès par la
complicité supposée de quelques officiers de l'armée de Mayenne. Quoi
qu'il en soit, le vicomte d'Aubeterre, ayant eu avis des accusations
portées contre lui, fit savoir à tout venant qu'il «ferait mentir le
premier qui lui tiendrait de pareils propos», et personne, pas même
Mayenne, n'osa relever ce défi.