Les ambassadeurs des princes protestants à Paris.--Leur requête
et la réponse de Henri III.--Entrevue de Saint-Brice.--Méfiance
des calvinistes.--Discussions pendant l'entrevue.--Ajournement
et reprise des négociations.--Catherine de Médicis et
Turenne.--Perfidie de la reine-mère.--Rentrée en
campagne.--Reprise de Castillon par Turenne.--Succès du roi de
Navarre en Saintonge et en Poitou.--L'armée du duc de Joyeuse
et ses succès.--Joyeuse retourne à la cour.--Expédition de
Henri jusque sur la Loire.--Le comte de Soissons et le prince
de Conti entrent à son service.--Henri rétrograde jusqu'en
Poitou.--Les trois nouvelles armées royales.--Henri III à
Gien.--Le nouveau manifeste du roi de Navarre.
La trêve conclue en Saintonge entre le roi de Navarre et Biron, ou
plutôt accordée gracieusement par Biron au roi de Navarre, avait été
suggérée par Henri III, effrayé des entreprises de la Ligue et de la
perspective d'une invasion allemande. Des pourparlers avaient lieu
constamment pour amener une nouvelle entrevue de la reine-mère et du
roi de Navarre; Henri III se flattait de gagner son beau-frère en le
ramenant à la religion catholique, et Catherine se proposait, au
pis-aller, de faire tomber ce prince dans quelqu'un des pièges
familiers à sa diplomatie. La reine-mère était déjà venue en Poitou,
au mois de juillet; mais elle n'avait pu décider le roi de Navarre à
se prêter à une négociation personnelle. L'arrivée à Paris des
ambassadeurs des princes protestants et les allures de plus en plus
hautaines des chefs de la Ligue déterminèrent Catherine à faire de
nouvelles instances auprès de Henri. La démarche des princes
protestants avait un caractère comminatoire qu'il faut expliquer.
Ces princes, sollicités depuis deux ans par le roi de Navarre, avaient
pris enfin la résolution d'intervenir en France. «Très difficiles à
échauffer, dit Mézeray, et ne s'émouvant que par des raisons de grand
poids, ils différaient toujours à se mêler des affaires de leurs
voisins, jusqu'à ce qu'il leur eût manifestement paru qu'il s'agissait
purement de la religion, et non pas de l'obéissance des sujets envers
leur prince. Lorsqu'ils en furent pleinement informés par les édits
mêmes et les mandements du roi, et que le roi de Navarre leur eût
fourni des marchands qui assuraient les premiers paiements des
capitaines et gens de guerre, tant sur les joyaux qu'il avait fait
porter en ce pays-là par Ségur-Pardaillan, que sur les promesses de la
reine Elisabeth, et sur la caution du duc de Bouillon et de quelques
autres seigneurs, ils conclurent entre eux d'assister les
religionnaires tout de bon; mais auparavant ils jugèrent à propos de
députer une grande et solennelle ambassade vers le roi, par laquelle
ils l'exhorteraient de vouloir entretenir les édits de pacification;
croyant que si les prières de tant de princes et d'Etats ses anciens
alliés ne trouvaient point de lieu auprès de lui, au moins elles
témoigneraient que leur envie n'était pas de faire la guerre à un roi
de France de gaîté de cœur, mais de secourir les opprimés et de
maintenir la religion qu'ils professaient.»
Henri III s'efforça d'abord d'éconduire les ambassadeurs en affectant
de quitter Paris, de séjourner à Lyon, de voyager en divers lieux,
pendant qu'ils l'attendaient à deux pas du Louvre. Il lassa la
patience des uns, qui repartirent sans audience, mais ne put éviter
les autres ni leurs remontrances, qui tendaient d'une manière générale
au rétablissement des édits de pacification et contenaient des
reproches sur le peu de foi qu'il avait gardé aux huguenots. Le roi
n'accueillit qu'avec une extrême hauteur reproches, conseils et
souhaits, et congédia définitivement les ambassadeurs après une seule
audience. Il y eut quelque chose de légitime dans la fierté dont fit
preuve Henri III en cette occasion; mais les historiens s'accordent à
reconnaître qu'il lui eût été facile de faire sentir son autorité et
de maintenir sa dignité, sans jeter le gant à des princes dont il
pouvait déconcerter ou ajourner l'entreprise par une attitude moins
provoquante.
Après le départ des ambassadeurs protestants, Henri III se tourna avec
une vivacité nouvelle du côté du roi de Navarre. Catherine de Médicis,
malgré la goutte qui l'incommodait, se rendit à Poitiers et obtint
enfin, non sans une série de contre-temps et de laborieuses
négociations, qu'une conférence aurait lieu entre elle et le roi de
Navarre. Le rendez-vous fut pris au château de Saint-Brice, près de
Cognac, pour la mi-décembre. Henri et Condé, assistés de plusieurs
conseillers, s'y entourèrent de toutes les précautions imaginables. Le
château appartenait à un de leurs amis; mais cette sûreté ne leur
suffit pas, ni plusieurs autres que leur accordait Catherine. Ils
exigèrent la présence dans le voisinage de quatre de leurs régiments,
dont un gardait le château, pendant chaque séance. Par-dessous leurs
habits de gala, Henri, Condé, Turenne et d'autres chefs calvinistes
affectèrent de porter des armes défensives, et la reine-mère s'en
étonnant, Condé répondit: «C'est encore trop peu, Madame, d'un
plastron et d'une cuirasse pour se couvrir contre ceux qui ont faussé
les édits du roi. Nos biens ayant été mis à l'encan, il ne nous reste
plus que des armes, et nous les avons prises pour défendre nos têtes
proscrites.» Henri lui-même se départit de ses allures confiantes,
dont tout le monde connaissait l'habituelle bonhomie. Quand la
reine-mère voulait entretenir à part Henri, Condé ou Turenne, les deux
autres gardaient la porte eux-mêmes, comme le régiment gardait le
château. Catherine de Médicis était accompagnée des ducs de
Montpensier et de Nevers, du maréchal de Biron et de quelques
officiers ou gentilshommes dévoués à Henri III, mais non inféodés à la
Ligue. Son escorte n'aurait pu la tirer des mains des protestants,
s'ils eussent voulu porter la main sur elle, comme la pensée leur en
vint, ainsi que le raconte Mézeray: «Mais Henri, qui avait dans le
fond de l'âme, non pas à l'intérieur seulement, les véritables
sentiments d'honneur, abhorrait tellement toutes les lâchetés, qu'il
ne put consentir à celle-là, et crut indigne de sa générosité de se
servir des moyens qu'il avait si souvent reprochés à ses ennemis.»
L'histoire a recueilli sur la conférence de Saint-Brice un grand
nombre de détails qui peignent en traits pittoresques la situation et
les caractères. Voici, d'après l'historiographe Pierre Mathieu, la
plus grande partie du dialogue de la reine-mère et du roi de Navarre
dans la première entrevue:
«La reine-mère, après les révérences, embrassements et caresses dont
elle était fort libérale, parla en cette sorte: «Eh bien, mon fils,
ferons-nous quelque chose de bon?
--«Il ne tiendra pas à moi; c'est ce que je désire, repartit le roi de
Navarre.
--«Il faut donc que vous me disiez ce que vous désirez pour cela.
--«Mes désirs, Madame, ne sont que ceux de Votre Majesté.
--«Laissons ces cérémonies, et me dites ce que vous demandez.
--«Madame, je ne demande rien, et ne suis venu que pour recevoir vos
commandements.
--«Là, là, faites quelque ouverture.
--«Madame, il n'y a point ici d'ouverture pour moi.
--«Mais quoi, ajoute la reine, voulez-vous être la cause de la ruine
de ce royaume, et ne considérez-vous point qu'autre que vous après le
roi n'y a plus d'intérêt?
--«Madame, ni vous, ni lui ne l'ont pas cru, ayant dressé huit armées
pour cuider me ruiner.
--«Quelles armées, mon fils? Vous vous abusez. Pensez-vous que si le
roi vous eût voulu ruiner, il ne l'eût pas fait! La puissance ne lui a
pas manqué, mais il n'en a jamais eu la volonté.
--«Excusez-moi, Madame, ma ruine ne dépend point des hommes: elle
n'est ni au pouvoir du roi ni au vôtre.
--«Ignorez-vous la puissance du roi et ce qu'il peut?
--«Madame, je sais bien ce qu'il peut, et encore mieux ce qu'il ne
pourrait faire.
--«Eh quoi donc! ne voulez-vous pas obéir à votre roi?
--«J'en ai toujours eu la volonté, j'ai désiré de lui en témoigner les
effets, et l'ai souvent supplié de m'honorer de ses commandements,
pour m'opposer, sous son autorité, à ceux de la Ligue, qui s'étaient
élevés en son royaume, au préjudice de ses édits, pour troubler son
repos et la tranquillité publique.»
«Là-dessus la reine toute en colère: «Ne vous abusez point, mon fils,
ils ne sont point ligués contre le royaume; ils sont Français, et tous
les meilleurs catholiques de France, qui appréhendent la domination
des huguenots, et pour le vous dire tout en un mot, le roi connaît
leur intention, et trouve bon tout ce qu'ils ont fait. Mais laissons
cela; ne parlez que pour vous, et demandez tout ce vous voulez: le roi
vous l'accordera.
--«Madame, je ne vous demande rien; mais si vous me demandez quelque
chose, je le proposerai à mes amis et à ceux à qui j'ai promis de ne
rien faire ni traiter sans eux.
--«Or bien, mon fils, puisque vous le voulez comme cela, je ne vous
dirai autre chose, sinon que le roi vous aime et vous honore, et
désire vous voir auprès de lui, et vous embrasser comme son bon frère.
--«Madame, je le remercie très humblement, et vous assure que jamais
je ne manquerai au devoir que je lui dois.
--«Mais quoi, ne voulez-vous dire autre chose?
-«Et n'est-ce pas beaucoup que cela?
--«Vous voulez donc continuer d'être cause de la misère, et à la fin
de la perte de ce royaume?
--«Moi, Madame, je sais qu'il ne sera jamais tellement ruiné qu'il n'y
en ait toujours quelque petit coin pour moi.
--«Mais ne voulez-vous pas obéir au roi? Ne craignez-vous point qu'il
ne s'enflamme et s'irrite contre vous?
--«Madame, il faut que je vous dise la vérité: il y a tantôt dix-huit
mois que je n'obéis plus au roi.
--«Ne dites pas cela, mon fils.
--«Madame, je le puis dire; car le roi, qui m'est comme père, au lieu
de me nourrir comme son enfant et ne me perdre, m'a fait la guerre en
loup; et quant à vous, Madame, vous me l'avez faite en lionne.
--«Eh quoi! ne vous ai-je pas toujours été bonne mère?
--«Oui, Madame; mais ce n'a été qu'en ma jeunesse: car depuis six ans
je reconnais votre naturel fort changé.
--«Croyez, mon fils, que le roi et moi ne demandons que votre bien.
--«Madame, excusez-moi, je reconnais tout le contraire.
--«Mais, mon fils, laissons cela; voulez-vous que la peine que j'ai
prise depuis six mois ou environ demeure infructueuse, après m'avoir
tenue si longtemps à baguenauder?
--«Madame, ce n'est pas moi qui en suis cause; au contraire, c'est
vous. Je ne vous empêche que vous reposiez en votre lit; mais vous,
depuis dix-huit mois, m'empêchez de coucher dans le mien.
--«Et quoi! serai-je toujours en cette peine, moi qui ne demande que
le repos?
--«Madame, cette peine vous plaît et vous nourrit; si vous étiez en
repos, vous ne sauriez vivre longuement.
--«Comment, je vous ai vu autrefois si doux et si traitable, et à
présent je vois sortir votre courroux par les yeux, et l'entends par
vos paroles.
--«Madame, il est vrai que les longues traverses et les fâcheux
traitements dont vous avez usé à mon endroit m'ont fait changer et
perdre ce qui était de mon naturel.
--«Or bien, puisque ne pouvez faire de vous-même, regardons à faire
une trêve pour quelque temps, pendant lequel vous pourrez conférer et
communiquer avec vos ministres et vos associés, afin de faciliter une
bonne paix, sous bons passeports, qui à cette fin vous seront
expédiés.
--«Eh bien! Madame, je le ferai.
--«Eh quoi, mon fils, vous vous abusez! Vous pensez avoir des reîtres,
et vous n'en avez point.
--«Madame, je ne suis pas ici pour en avoir nouvelles de vous.»
Par cette première entrevue, qui se passa toute en semblables propos,
la reine-mère se convainquit de la difficulté de sa mission. Il était
évident que le roi de Navarre venait à elle plutôt avec le parti pris
de ne pas s'accommoder qu'avec des idées de conciliation. Elles
étaient, en effet, loin de son esprit, parce que derrière la
reine-mère ou derrière le roi de France, non irréconciliables, comme
la suite le prouva, Henri et ses amis voyaient la Ligue, leur ennemie
mortelle, dont la destruction seule pouvait assurer leur existence.
Catherine pourtant ne s'avoua pas vaincue; elle eut encore deux
entrevues avec le roi de Navarre. Dans la seconde, elle lui demanda de
contremander la levée allemande, et insista sur le changement de
religion, première condition d'un accord et d'une paix durables.
«Madame, répondit Henri, le respect du roi et ses commandements m'ont
fait demeurer faible et donner aux ennemis, avec la force, l'audace
qui est la fièvre de l'Etat. Votre accusation est comme celle du loup
à l'agneau; car mes ennemis boivent à la source des grandeurs. Vous ne
me pouvez accuser que de trop de fidélité; mais moi je me puis
plaindre de votre mémoire, qui a fait tort à votre foi.» Il se
défendit de toute concession au sujet de la levée allemande, faisant
sentir à la reine qu'il pénétrait l'arrière-pensée cachée sous cette
demande, et qu'il n'était pas homme à se désarmer, quand on
s'efforçait de l'accabler de toutes parts. Et quant au changement de
religion: «Comment, ajouta-t-il, ayant tant d'entendement, êtes-vous
venue de si loin pour me proposer une chose tant détestée et de
laquelle je ne puis délibérer avec conscience et honneur que par un
légitime concile auquel nous nous soumettrons, moi et les miens?»
Les conseillers de Catherine, prenant à leur tour la parole,
s'efforcèrent de séduire Henri par la perspective des bonnes grâces
royales, dont il tirerait de si grands avantages. Le roi de Navarre
avait réponse à tout; et Nevers, ayant eu la hardiesse de lui dire:
«Sire, vous seriez mieux à faire la cour au roi de France qu'au maire
de La Rochelle, où vous n'avez pas le crédit d'imposer un sou en vos
nécessités», ce duc, d'origine italienne, s'attira cette piquante
réponse, qui visait Catherine de Médicis et tous ses compatriotes si
bien en cour: «Nous n'entendons rien aux impositions, car il n'y a pas
un Italien parmi nous. Je fais à La Rochelle ce que je veux, n'y
voulant que ce que je dois.»
Catherine tenta un nouvel effort dans une troisième entrevue. Elle
proposa de suspendre pour une année l'exercice de la religion
réformée, et de conclure en même temps une trêve, afin de pouvoir
assembler les Etats-Généraux auxquels on soumettrait les conditions
d'un accommodement. Mais Henri et Condé «connurent bien que cet
expédient ne tendait qu'à détourner le grand secours d'Allemagne,
qu'ils ne pourraient jamais rassembler, s'il était une fois dissipé;
ils consentirent seulement, au cas qu'on leur promît un concile et que
le roi leur en donnât lettres, de faire des trêves pendant lesquelles
ils manderaient les députés des provinces, sans lesquels ils ne
pouvaient rien conclure». A son tour, Catherine refusa, si bien qu'il
ne put y avoir accord que sur une trêve de douze jours, pour donner le
temps de rendre compte de la conférence au roi et de prendre ses
nouveaux ordres. Là-dessus la reine-mère se retira à Niort, puis à
Fontenay, et le roi de Navarre à La Rochelle. La trêve expirait le 6
janvier. Catherine s'efforça de renouer les négociations, mais Henri
ne voulut plus traiter en personne. Il envoya à Fontenay le vicomte de
Turenne, qui «traitait adroitement de plusieurs choses avec la
reine-mère, dit Davila, mais n'en concluait aucune».
Le dernier mot de Catherine fut que le roi voulait une seule religion
dans son royaume, et Turenne, en arrivant aux sarcasmes, répondit:
«Les calvinistes le veulent bien aussi, Madame, pourvu que cette
religion soit la leur; autrement il faut se battre». Ainsi finit la
conférence. Catherine chercha les moyens de la recommencer, jusqu'au
mois de février, où quelques troubles suscités par les Seize la
rappelèrent à Paris.
Mais la diplomatie de la reine-mère, après avoir échoué dans les
négociations directes, faillit réussir par les bruits perfides qui
coururent touchant la conférence de Saint-Brice. Pendant qu'elle
avait lieu, Catherine manœuvra de telle sorte que l'on commençait à
douter des résolutions du roi de Navarre. Il fut obligé d'en écrire à
ses amis pour rétablir la vérité: il la fit connaître tout au long, en
France et à l'étranger, dès que les pourparlers eurent pris fin. «Il
s'est passé, écrivait-il de La Rochelle, beaucoup de temps aux traités
d'avec la reine, sans beaucoup de certitude du fruit qu'on en devait
attendre, qui m'a fait toujours résoudre de ne m'attacher point si
fort à la suite de cette négociation que le soin de pourvoir à nos
affaires en fût amoindri. Les mouvements qui sont depuis survenus à
Paris l'ont rappelée, et j'ai évité, à son départ, qu'elle eût
occasion ni prétexte de se plaindre de nous, lui ayant fait offrir par
M. de Turenne d'employer ma personne et tous mes biens pour rétablir
l'autorité du roi anéantie par ceux de la Ligue et acquérir un
perdurable repos à ses sujets.» Il ajoutait à ses explications l'avis
de sa prochaine rentrée en campagne. Et, en effet, il s'était déjà
empressé d'envoyer Turenne mettre tout en ordre, en Guienne, en
Gascogne et dans le Haut-Languedoc. Turenne vit à Castres le maréchal
de Montmorency, remplit sa mission dans diverses provinces et revint
pour reprendre Castillon, ce qu'il fit en un tour de main. Alain, le
vaillant défenseur de la place contre Mayenne, fit dresser au bon
endroit une échelle, qui introduisit les assiégeants dans la place,
Turenne en tête. La prise de Castillon avait coûté plus de deux cent
mille écus à Mayenne; Turenne la reprit avec une échelle qui valait
bien quatre écus: beau sujet d'épigrammes pour les adversaires de la
Ligue et les ennemis particuliers de la Maison de Lorraine.
Le roi de Navarre, de son côté, s'était remis à l'œuvre. Du mois
d'avril au mois de juin, il prit, en Saintonge et en Poitou, une
vingtaine de villes et de châteaux, entre autres Talmont, Chizé,
Sauzé, Saint-Maixent, Fontenay. Une lettre datée de Saint-Maixent et
adressée au duc de Montpensier peut donner une idée de l'activité
qu'il déploya dans cette campagne: «Je n'ai point couché dans mon lit
depuis quinze jours, disait-il, par les soins, la fatigue ou les
tracas que la conduite de l'artillerie apporte.»
En juin, il eut devant lui une armée commandée par le duc de Joyeuse
et qui ne permit pas à ses petites troupes de tenir régulièrement la
campagne. Il fortifia les garnisons de ses meilleures places, rasa
les plus faibles et s'en tint aux escarmouches. Joyeuse prit
Tonnay-Charente et Maillezais, reprit Saint-Maixent, écrasa un parti
huguenot, à la Mothe-Saint-Eloi, et se montra partout impitoyable. Il
arrivait déjà près de La Rochelle, lorsque, prétextant quelques
maladies qui fatiguaient ses troupes, il les laissa sous les ordres de
Lavardin, son maréchal de camp, et repartit pour la cour, où il
redoutait fort les entreprises et les succès de son rival, le duc
d'Epernon. Le jour de son arrivée à Paris, un courrier lui apportait
la nouvelle d'une défaite que le roi de Navarre venait d'infliger à
son armée. «Comme le roi de Navarre, dit Mézeray, fut averti par un
nommé Despondes son domestique, qui était prisonnier de Joyeuse, que
Lavardin remmenait son armée, il se résolut de la suivre et de la
charger sur sa retraite, lorsqu'elle croirait être bien loin de tout
danger. Il en attrapa et défit plusieurs compagnies, entre autres
celle des gens d'armes du duc logée à Vismes, deux lieues en deçà de
Chinon, où il prit la cornette blanche. Lavardin, étonné de savoir que
sa cavalerie avait ainsi été surprise et taillée en pièces dans ses
logements, se rangea le plus promptement qu'il put dans la petite
ville de La Haye sur la Creuse. Le roi de Navarre l'y investit
aussitôt, s'assurant bien de le forcer dans l'épouvante où il le
voyait; mais, faute de canon, dont quelques-uns rejetaient la faute
sur la jalousie du prince de Condé qui avait dû en amener, il ne put
parachever un si beau dessein.»
Il est probable qu'en poussant de la sorte les troupes de Lavardin,
Henri avait recherché, outre les succès obtenus, l'occasion d'aller
au-devant de son cousin, le comte de Soissons. Ce prince venait de
prendre, avec le prince de Conti, la résolution de combattre sous les
drapeaux du roi de Navarre. De Montsoreau, où il s'arrêta, Henri
envoya Turenne vers le comte de Soissons, qui arriva bientôt à la tête
de trois cents gentilshommes et de mille arquebusiers. Le prince de
Conti devait rallier prochainement l'armée avec d'autres troupes,
qu'il s'occupait de réunir au delà de la Loire. Avec les forces que
Turenne venait de lui amener, le roi de Navarre était en mesure de
tenir la campagne, mais il avait à choisir entre deux directions: ou
marcher un peu à l'aventure, et peut-être prématurément, vers l'armée
des reîtres, qui venait à peine de franchir la frontière, ou
rebrousser en Poitou, s'y fortifier et partir de là, à bon escient,
pour aller donner la main aux auxiliaires. Le second parti prévalut,
et l'armée rétrograda. Or, sur ces entrefaites, Henri III, pressé par
la Ligue, venait de mettre sur pied trois nouvelles armées: la
première, commandée par le duc de Guise, reçut l'ordre de s'opposer à
la marche des Allemands; la deuxième, formée des troupes restées sous
le commandement de Lavardin, mais fortifiée de cavalerie et d'une
magnifique troupe de noblesse, allait être menée contre le roi de
Navarre par le duc de Joyeuse; la troisième enfin, conduite par Henri
III en personne, devait opérer sur la Loire. Au mois d'août, la France
entière était couverte de soldats. «C'était pitié, dit Mézeray, de
voir alors ce misérable royaume gémissant sous le faix insupportable
de tant d'armées qui le ravageaient sans miséricorde. Car le duc de
Joyeuse en conduisait une en Guienne, le roi de Navarre y en avait une
autre, Matignon une troisième; Montmorency et Lesdiguières en levaient
une en Languedoc et Dauphiné; le prince de Conti ralliait tout ce
qu'il pouvait d'hommes dans l'Anjou et pays du Maine; cette armée
étrangère, semblable à un essaim de sauterelles, dévorait toutes les
contrées par où elle passait; et celle du roi, qui s'était ramassée de
toutes les provinces, avec le désordre et les pillages qui sont
ordinaires dans un temps de licence, ravageait ces riches pays qui
sont depuis Orléans jusqu'à Nevers.»
Henri III partit de Paris, le 12 septembre, pour aller rejoindre son
armée à Gien; le duc de Guise et le duc de Joyeuse étaient déjà en
campagne; Lesdiguières en Dauphiné, Montmorency en Languedoc étaient
aux prises tantôt avec les troupes royales, tantôt avec les partisans
de la Ligue. Avant que cette grande levée de boucliers fût complète,
vers la mi-juillet, le roi de Navarre, d'accord avec le prince de
Condé et le duc de Montmorency, avait lancé un nouveau manifeste
destiné à justifier sa prise d'armes et à en expliquer les mobiles. Ce
document faisait le procès à la Ligue et aux Guises, déclarait que les
religionnaires prenaient les armes uniquement pour «garantir et
défendre le roi, la Maison de Bourbon et tous les bons Français de
l'oppression des ennemis conjurés de la couronne et de l'Etat», et
concluait en ces termes: «Nous, Henri, roi de Navarre, premier prince
et pair de France, Henri de Bourbon, prince de Condé, et Henri de
Montmorency, premier officier de la couronne et maréchal de France...,
supplions S. M. d'avoir pour agréable la prise de nos armes et de
croire que nous ne les prenons que pour elle, pour sa liberté et pour
son service; que nous sommes prêts d'aller la trouver dans tel
endroit qu'il lui plaira nous commander. Prions aussi tous rois,
princes, seigneurs..., tant voisins qu'alliés de cette couronne, nous
vouloir assister et secourir... Déclarons tous ceux qui s'y opposeront
ennemis conjurés de cet Etat et de la tranquillité de ce royaume,
protestant les prendre en notre protection et sauvegarde..., sans rien
altérer ni innover en aucune façon, ainsi que nous agissons en
Guienne, Languedoc et Dauphiné.»