CHAPITRE III

Les ambassadeurs des princes protestants à Paris.--Leur requête

et la réponse de Henri III.--Entrevue de Saint-Brice.--Méfiance

des calvinistes.--Discussions pendant l'entrevue.--Ajournement

et reprise des négociations.--Catherine de Médicis et

Turenne.--Perfidie de la reine-mère.--Rentrée en

campagne.--Reprise de Castillon par Turenne.--Succès du roi de

Navarre en Saintonge et en Poitou.--L'armée du duc de Joyeuse

et ses succès.--Joyeuse retourne à la cour.--Expédition de

Henri jusque sur la Loire.--Le comte de Soissons et le prince

de Conti entrent à son service.--Henri rétrograde jusqu'en

Poitou.--Les trois nouvelles armées royales.--Henri III à

Gien.--Le nouveau manifeste du roi de Navarre.

La trêve conclue en Saintonge entre le roi de Navarre et Biron, ou

plutôt accordée gracieusement par Biron au roi de Navarre, avait été

suggérée par Henri III, effrayé des entreprises de la Ligue et de la

perspective d'une invasion allemande. Des pourparlers avaient lieu

constamment pour amener une nouvelle entrevue de la reine-mère et du

roi de Navarre; Henri III se flattait de gagner son beau-frère en le

ramenant à la religion catholique, et Catherine se proposait, au

pis-aller, de faire tomber ce prince dans quelqu'un des pièges

familiers à sa diplomatie. La reine-mère était déjà venue en Poitou,

au mois de juillet; mais elle n'avait pu décider le roi de Navarre à

se prêter à une négociation personnelle. L'arrivée à Paris des

ambassadeurs des princes protestants et les allures de plus en plus

hautaines des chefs de la Ligue déterminèrent Catherine à faire de

nouvelles instances auprès de Henri. La démarche des princes

protestants avait un caractère comminatoire qu'il faut expliquer.

Ces princes, sollicités depuis deux ans par le roi de Navarre, avaient

pris enfin la résolution d'intervenir en France. «Très difficiles à

échauffer, dit Mézeray, et ne s'émouvant que par des raisons de grand

poids, ils différaient toujours à se mêler des affaires de leurs

voisins, jusqu'à ce qu'il leur eût manifestement paru qu'il s'agissait

purement de la religion, et non pas de l'obéissance des sujets envers

leur prince. Lorsqu'ils en furent pleinement informés par les édits

mêmes et les mandements du roi, et que le roi de Navarre leur eût

fourni des marchands qui assuraient les premiers paiements des

capitaines et gens de guerre, tant sur les joyaux qu'il avait fait

porter en ce pays-là par Ségur-Pardaillan, que sur les promesses de la

reine Elisabeth, et sur la caution du duc de Bouillon et de quelques

autres seigneurs, ils conclurent entre eux d'assister les

religionnaires tout de bon; mais auparavant ils jugèrent à propos de

députer une grande et solennelle ambassade vers le roi, par laquelle

ils l'exhorteraient de vouloir entretenir les édits de pacification;

croyant que si les prières de tant de princes et d'Etats ses anciens

alliés ne trouvaient point de lieu auprès de lui, au moins elles

témoigneraient que leur envie n'était pas de faire la guerre à un roi

de France de gaîté de cœur, mais de secourir les opprimés et de

maintenir la religion qu'ils professaient.»

Henri III s'efforça d'abord d'éconduire les ambassadeurs en affectant

de quitter Paris, de séjourner à Lyon, de voyager en divers lieux,

pendant qu'ils l'attendaient à deux pas du Louvre. Il lassa la

patience des uns, qui repartirent sans audience, mais ne put éviter

les autres ni leurs remontrances, qui tendaient d'une manière générale

au rétablissement des édits de pacification et contenaient des

reproches sur le peu de foi qu'il avait gardé aux huguenots. Le roi

n'accueillit qu'avec une extrême hauteur reproches, conseils et

souhaits, et congédia définitivement les ambassadeurs après une seule

audience. Il y eut quelque chose de légitime dans la fierté dont fit

preuve Henri III en cette occasion; mais les historiens s'accordent à

reconnaître qu'il lui eût été facile de faire sentir son autorité et

de maintenir sa dignité, sans jeter le gant à des princes dont il

pouvait déconcerter ou ajourner l'entreprise par une attitude moins

provoquante.

Après le départ des ambassadeurs protestants, Henri III se tourna avec

une vivacité nouvelle du côté du roi de Navarre. Catherine de Médicis,

malgré la goutte qui l'incommodait, se rendit à Poitiers et obtint

enfin, non sans une série de contre-temps et de laborieuses

négociations, qu'une conférence aurait lieu entre elle et le roi de

Navarre. Le rendez-vous fut pris au château de Saint-Brice, près de

Cognac, pour la mi-décembre. Henri et Condé, assistés de plusieurs

conseillers, s'y entourèrent de toutes les précautions imaginables. Le

château appartenait à un de leurs amis; mais cette sûreté ne leur

suffit pas, ni plusieurs autres que leur accordait Catherine. Ils

exigèrent la présence dans le voisinage de quatre de leurs régiments,

dont un gardait le château, pendant chaque séance. Par-dessous leurs

habits de gala, Henri, Condé, Turenne et d'autres chefs calvinistes

affectèrent de porter des armes défensives, et la reine-mère s'en

étonnant, Condé répondit: «C'est encore trop peu, Madame, d'un

plastron et d'une cuirasse pour se couvrir contre ceux qui ont faussé

les édits du roi. Nos biens ayant été mis à l'encan, il ne nous reste

plus que des armes, et nous les avons prises pour défendre nos têtes

proscrites.» Henri lui-même se départit de ses allures confiantes,

dont tout le monde connaissait l'habituelle bonhomie. Quand la

reine-mère voulait entretenir à part Henri, Condé ou Turenne, les deux

autres gardaient la porte eux-mêmes, comme le régiment gardait le

château. Catherine de Médicis était accompagnée des ducs de

Montpensier et de Nevers, du maréchal de Biron et de quelques

officiers ou gentilshommes dévoués à Henri III, mais non inféodés à la

Ligue. Son escorte n'aurait pu la tirer des mains des protestants,

s'ils eussent voulu porter la main sur elle, comme la pensée leur en

vint, ainsi que le raconte Mézeray: «Mais Henri, qui avait dans le

fond de l'âme, non pas à l'intérieur seulement, les véritables

sentiments d'honneur, abhorrait tellement toutes les lâchetés, qu'il

ne put consentir à celle-là, et crut indigne de sa générosité de se

servir des moyens qu'il avait si souvent reprochés à ses ennemis.»

L'histoire a recueilli sur la conférence de Saint-Brice un grand

nombre de détails qui peignent en traits pittoresques la situation et

les caractères. Voici, d'après l'historiographe Pierre Mathieu, la

plus grande partie du dialogue de la reine-mère et du roi de Navarre

dans la première entrevue:

«La reine-mère, après les révérences, embrassements et caresses dont

elle était fort libérale, parla en cette sorte: «Eh bien, mon fils,

ferons-nous quelque chose de bon?

--«Il ne tiendra pas à moi; c'est ce que je désire, repartit le roi de

Navarre.

--«Il faut donc que vous me disiez ce que vous désirez pour cela.

--«Mes désirs, Madame, ne sont que ceux de Votre Majesté.

--«Laissons ces cérémonies, et me dites ce que vous demandez.

--«Madame, je ne demande rien, et ne suis venu que pour recevoir vos

commandements.

--«Là, là, faites quelque ouverture.

--«Madame, il n'y a point ici d'ouverture pour moi.

--«Mais quoi, ajoute la reine, voulez-vous être la cause de la ruine

de ce royaume, et ne considérez-vous point qu'autre que vous après le

roi n'y a plus d'intérêt?

--«Madame, ni vous, ni lui ne l'ont pas cru, ayant dressé huit armées

pour cuider me ruiner.

--«Quelles armées, mon fils? Vous vous abusez. Pensez-vous que si le

roi vous eût voulu ruiner, il ne l'eût pas fait! La puissance ne lui a

pas manqué, mais il n'en a jamais eu la volonté.

--«Excusez-moi, Madame, ma ruine ne dépend point des hommes: elle

n'est ni au pouvoir du roi ni au vôtre.

--«Ignorez-vous la puissance du roi et ce qu'il peut?

--«Madame, je sais bien ce qu'il peut, et encore mieux ce qu'il ne

pourrait faire.

--«Eh quoi donc! ne voulez-vous pas obéir à votre roi?

--«J'en ai toujours eu la volonté, j'ai désiré de lui en témoigner les

effets, et l'ai souvent supplié de m'honorer de ses commandements,

pour m'opposer, sous son autorité, à ceux de la Ligue, qui s'étaient

élevés en son royaume, au préjudice de ses édits, pour troubler son

repos et la tranquillité publique.»

«Là-dessus la reine toute en colère: «Ne vous abusez point, mon fils,

ils ne sont point ligués contre le royaume; ils sont Français, et tous

les meilleurs catholiques de France, qui appréhendent la domination

des huguenots, et pour le vous dire tout en un mot, le roi connaît

leur intention, et trouve bon tout ce qu'ils ont fait. Mais laissons

cela; ne parlez que pour vous, et demandez tout ce vous voulez: le roi

vous l'accordera.

--«Madame, je ne vous demande rien; mais si vous me demandez quelque

chose, je le proposerai à mes amis et à ceux à qui j'ai promis de ne

rien faire ni traiter sans eux.

--«Or bien, mon fils, puisque vous le voulez comme cela, je ne vous

dirai autre chose, sinon que le roi vous aime et vous honore, et

désire vous voir auprès de lui, et vous embrasser comme son bon frère.

--«Madame, je le remercie très humblement, et vous assure que jamais

je ne manquerai au devoir que je lui dois.

--«Mais quoi, ne voulez-vous dire autre chose?

-«Et n'est-ce pas beaucoup que cela?

--«Vous voulez donc continuer d'être cause de la misère, et à la fin

de la perte de ce royaume?

--«Moi, Madame, je sais qu'il ne sera jamais tellement ruiné qu'il n'y

en ait toujours quelque petit coin pour moi.

--«Mais ne voulez-vous pas obéir au roi? Ne craignez-vous point qu'il

ne s'enflamme et s'irrite contre vous?

--«Madame, il faut que je vous dise la vérité: il y a tantôt dix-huit

mois que je n'obéis plus au roi.

--«Ne dites pas cela, mon fils.

--«Madame, je le puis dire; car le roi, qui m'est comme père, au lieu

de me nourrir comme son enfant et ne me perdre, m'a fait la guerre en

loup; et quant à vous, Madame, vous me l'avez faite en lionne.

--«Eh quoi! ne vous ai-je pas toujours été bonne mère?

--«Oui, Madame; mais ce n'a été qu'en ma jeunesse: car depuis six ans

je reconnais votre naturel fort changé.

--«Croyez, mon fils, que le roi et moi ne demandons que votre bien.

--«Madame, excusez-moi, je reconnais tout le contraire.

--«Mais, mon fils, laissons cela; voulez-vous que la peine que j'ai

prise depuis six mois ou environ demeure infructueuse, après m'avoir

tenue si longtemps à baguenauder?

--«Madame, ce n'est pas moi qui en suis cause; au contraire, c'est

vous. Je ne vous empêche que vous reposiez en votre lit; mais vous,

depuis dix-huit mois, m'empêchez de coucher dans le mien.

--«Et quoi! serai-je toujours en cette peine, moi qui ne demande que

le repos?

--«Madame, cette peine vous plaît et vous nourrit; si vous étiez en

repos, vous ne sauriez vivre longuement.

--«Comment, je vous ai vu autrefois si doux et si traitable, et à

présent je vois sortir votre courroux par les yeux, et l'entends par

vos paroles.

--«Madame, il est vrai que les longues traverses et les fâcheux

traitements dont vous avez usé à mon endroit m'ont fait changer et

perdre ce qui était de mon naturel.

--«Or bien, puisque ne pouvez faire de vous-même, regardons à faire

une trêve pour quelque temps, pendant lequel vous pourrez conférer et

communiquer avec vos ministres et vos associés, afin de faciliter une

bonne paix, sous bons passeports, qui à cette fin vous seront

expédiés.

--«Eh bien! Madame, je le ferai.

--«Eh quoi, mon fils, vous vous abusez! Vous pensez avoir des reîtres,

et vous n'en avez point.

--«Madame, je ne suis pas ici pour en avoir nouvelles de vous.»

Par cette première entrevue, qui se passa toute en semblables propos,

la reine-mère se convainquit de la difficulté de sa mission. Il était

évident que le roi de Navarre venait à elle plutôt avec le parti pris

de ne pas s'accommoder qu'avec des idées de conciliation. Elles

étaient, en effet, loin de son esprit, parce que derrière la

reine-mère ou derrière le roi de France, non irréconciliables, comme

la suite le prouva, Henri et ses amis voyaient la Ligue, leur ennemie

mortelle, dont la destruction seule pouvait assurer leur existence.

Catherine pourtant ne s'avoua pas vaincue; elle eut encore deux

entrevues avec le roi de Navarre. Dans la seconde, elle lui demanda de

contremander la levée allemande, et insista sur le changement de

religion, première condition d'un accord et d'une paix durables.

«Madame, répondit Henri, le respect du roi et ses commandements m'ont

fait demeurer faible et donner aux ennemis, avec la force, l'audace

qui est la fièvre de l'Etat. Votre accusation est comme celle du loup

à l'agneau; car mes ennemis boivent à la source des grandeurs. Vous ne

me pouvez accuser que de trop de fidélité; mais moi je me puis

plaindre de votre mémoire, qui a fait tort à votre foi.» Il se

défendit de toute concession au sujet de la levée allemande, faisant

sentir à la reine qu'il pénétrait l'arrière-pensée cachée sous cette

demande, et qu'il n'était pas homme à se désarmer, quand on

s'efforçait de l'accabler de toutes parts. Et quant au changement de

religion: «Comment, ajouta-t-il, ayant tant d'entendement, êtes-vous

venue de si loin pour me proposer une chose tant détestée et de

laquelle je ne puis délibérer avec conscience et honneur que par un

légitime concile auquel nous nous soumettrons, moi et les miens?»

Les conseillers de Catherine, prenant à leur tour la parole,

s'efforcèrent de séduire Henri par la perspective des bonnes grâces

royales, dont il tirerait de si grands avantages. Le roi de Navarre

avait réponse à tout; et Nevers, ayant eu la hardiesse de lui dire:

«Sire, vous seriez mieux à faire la cour au roi de France qu'au maire

de La Rochelle, où vous n'avez pas le crédit d'imposer un sou en vos

nécessités», ce duc, d'origine italienne, s'attira cette piquante

réponse, qui visait Catherine de Médicis et tous ses compatriotes si

bien en cour: «Nous n'entendons rien aux impositions, car il n'y a pas

un Italien parmi nous. Je fais à La Rochelle ce que je veux, n'y

voulant que ce que je dois.»

Catherine tenta un nouvel effort dans une troisième entrevue. Elle

proposa de suspendre pour une année l'exercice de la religion

réformée, et de conclure en même temps une trêve, afin de pouvoir

assembler les Etats-Généraux auxquels on soumettrait les conditions

d'un accommodement. Mais Henri et Condé «connurent bien que cet

expédient ne tendait qu'à détourner le grand secours d'Allemagne,

qu'ils ne pourraient jamais rassembler, s'il était une fois dissipé;

ils consentirent seulement, au cas qu'on leur promît un concile et que

le roi leur en donnât lettres, de faire des trêves pendant lesquelles

ils manderaient les députés des provinces, sans lesquels ils ne

pouvaient rien conclure». A son tour, Catherine refusa, si bien qu'il

ne put y avoir accord que sur une trêve de douze jours, pour donner le

temps de rendre compte de la conférence au roi et de prendre ses

nouveaux ordres. Là-dessus la reine-mère se retira à Niort, puis à

Fontenay, et le roi de Navarre à La Rochelle. La trêve expirait le 6

janvier. Catherine s'efforça de renouer les négociations, mais Henri

ne voulut plus traiter en personne. Il envoya à Fontenay le vicomte de

Turenne, qui «traitait adroitement de plusieurs choses avec la

reine-mère, dit Davila, mais n'en concluait aucune».

Le dernier mot de Catherine fut que le roi voulait une seule religion

dans son royaume, et Turenne, en arrivant aux sarcasmes, répondit:

«Les calvinistes le veulent bien aussi, Madame, pourvu que cette

religion soit la leur; autrement il faut se battre». Ainsi finit la

conférence. Catherine chercha les moyens de la recommencer, jusqu'au

mois de février, où quelques troubles suscités par les Seize la

rappelèrent à Paris.

Mais la diplomatie de la reine-mère, après avoir échoué dans les

négociations directes, faillit réussir par les bruits perfides qui

coururent touchant la conférence de Saint-Brice. Pendant qu'elle

avait lieu, Catherine manœuvra de telle sorte que l'on commençait à

douter des résolutions du roi de Navarre. Il fut obligé d'en écrire à

ses amis pour rétablir la vérité: il la fit connaître tout au long, en

France et à l'étranger, dès que les pourparlers eurent pris fin. «Il

s'est passé, écrivait-il de La Rochelle, beaucoup de temps aux traités

d'avec la reine, sans beaucoup de certitude du fruit qu'on en devait

attendre, qui m'a fait toujours résoudre de ne m'attacher point si

fort à la suite de cette négociation que le soin de pourvoir à nos

affaires en fût amoindri. Les mouvements qui sont depuis survenus à

Paris l'ont rappelée, et j'ai évité, à son départ, qu'elle eût

occasion ni prétexte de se plaindre de nous, lui ayant fait offrir par

M. de Turenne d'employer ma personne et tous mes biens pour rétablir

l'autorité du roi anéantie par ceux de la Ligue et acquérir un

perdurable repos à ses sujets.» Il ajoutait à ses explications l'avis

de sa prochaine rentrée en campagne. Et, en effet, il s'était déjà

empressé d'envoyer Turenne mettre tout en ordre, en Guienne, en

Gascogne et dans le Haut-Languedoc. Turenne vit à Castres le maréchal

de Montmorency, remplit sa mission dans diverses provinces et revint

pour reprendre Castillon, ce qu'il fit en un tour de main. Alain, le

vaillant défenseur de la place contre Mayenne, fit dresser au bon

endroit une échelle, qui introduisit les assiégeants dans la place,

Turenne en tête. La prise de Castillon avait coûté plus de deux cent

mille écus à Mayenne; Turenne la reprit avec une échelle qui valait

bien quatre écus: beau sujet d'épigrammes pour les adversaires de la

Ligue et les ennemis particuliers de la Maison de Lorraine.

Le roi de Navarre, de son côté, s'était remis à l'œuvre. Du mois

d'avril au mois de juin, il prit, en Saintonge et en Poitou, une

vingtaine de villes et de châteaux, entre autres Talmont, Chizé,

Sauzé, Saint-Maixent, Fontenay. Une lettre datée de Saint-Maixent et

adressée au duc de Montpensier peut donner une idée de l'activité

qu'il déploya dans cette campagne: «Je n'ai point couché dans mon lit

depuis quinze jours, disait-il, par les soins, la fatigue ou les

tracas que la conduite de l'artillerie apporte.»

En juin, il eut devant lui une armée commandée par le duc de Joyeuse

et qui ne permit pas à ses petites troupes de tenir régulièrement la

campagne. Il fortifia les garnisons de ses meilleures places, rasa

les plus faibles et s'en tint aux escarmouches. Joyeuse prit

Tonnay-Charente et Maillezais, reprit Saint-Maixent, écrasa un parti

huguenot, à la Mothe-Saint-Eloi, et se montra partout impitoyable. Il

arrivait déjà près de La Rochelle, lorsque, prétextant quelques

maladies qui fatiguaient ses troupes, il les laissa sous les ordres de

Lavardin, son maréchal de camp, et repartit pour la cour, où il

redoutait fort les entreprises et les succès de son rival, le duc

d'Epernon. Le jour de son arrivée à Paris, un courrier lui apportait

la nouvelle d'une défaite que le roi de Navarre venait d'infliger à

son armée. «Comme le roi de Navarre, dit Mézeray, fut averti par un

nommé Despondes son domestique, qui était prisonnier de Joyeuse, que

Lavardin remmenait son armée, il se résolut de la suivre et de la

charger sur sa retraite, lorsqu'elle croirait être bien loin de tout

danger. Il en attrapa et défit plusieurs compagnies, entre autres

celle des gens d'armes du duc logée à Vismes, deux lieues en deçà de

Chinon, où il prit la cornette blanche. Lavardin, étonné de savoir que

sa cavalerie avait ainsi été surprise et taillée en pièces dans ses

logements, se rangea le plus promptement qu'il put dans la petite

ville de La Haye sur la Creuse. Le roi de Navarre l'y investit

aussitôt, s'assurant bien de le forcer dans l'épouvante où il le

voyait; mais, faute de canon, dont quelques-uns rejetaient la faute

sur la jalousie du prince de Condé qui avait dû en amener, il ne put

parachever un si beau dessein.»

Il est probable qu'en poussant de la sorte les troupes de Lavardin,

Henri avait recherché, outre les succès obtenus, l'occasion d'aller

au-devant de son cousin, le comte de Soissons. Ce prince venait de

prendre, avec le prince de Conti, la résolution de combattre sous les

drapeaux du roi de Navarre. De Montsoreau, où il s'arrêta, Henri

envoya Turenne vers le comte de Soissons, qui arriva bientôt à la tête

de trois cents gentilshommes et de mille arquebusiers. Le prince de

Conti devait rallier prochainement l'armée avec d'autres troupes,

qu'il s'occupait de réunir au delà de la Loire. Avec les forces que

Turenne venait de lui amener, le roi de Navarre était en mesure de

tenir la campagne, mais il avait à choisir entre deux directions: ou

marcher un peu à l'aventure, et peut-être prématurément, vers l'armée

des reîtres, qui venait à peine de franchir la frontière, ou

rebrousser en Poitou, s'y fortifier et partir de là, à bon escient,

pour aller donner la main aux auxiliaires. Le second parti prévalut,

et l'armée rétrograda. Or, sur ces entrefaites, Henri III, pressé par

la Ligue, venait de mettre sur pied trois nouvelles armées: la

première, commandée par le duc de Guise, reçut l'ordre de s'opposer à

la marche des Allemands; la deuxième, formée des troupes restées sous

le commandement de Lavardin, mais fortifiée de cavalerie et d'une

magnifique troupe de noblesse, allait être menée contre le roi de

Navarre par le duc de Joyeuse; la troisième enfin, conduite par Henri

III en personne, devait opérer sur la Loire. Au mois d'août, la France

entière était couverte de soldats. «C'était pitié, dit Mézeray, de

voir alors ce misérable royaume gémissant sous le faix insupportable

de tant d'armées qui le ravageaient sans miséricorde. Car le duc de

Joyeuse en conduisait une en Guienne, le roi de Navarre y en avait une

autre, Matignon une troisième; Montmorency et Lesdiguières en levaient

une en Languedoc et Dauphiné; le prince de Conti ralliait tout ce

qu'il pouvait d'hommes dans l'Anjou et pays du Maine; cette armée

étrangère, semblable à un essaim de sauterelles, dévorait toutes les

contrées par où elle passait; et celle du roi, qui s'était ramassée de

toutes les provinces, avec le désordre et les pillages qui sont

ordinaires dans un temps de licence, ravageait ces riches pays qui

sont depuis Orléans jusqu'à Nevers.»

Henri III partit de Paris, le 12 septembre, pour aller rejoindre son

armée à Gien; le duc de Guise et le duc de Joyeuse étaient déjà en

campagne; Lesdiguières en Dauphiné, Montmorency en Languedoc étaient

aux prises tantôt avec les troupes royales, tantôt avec les partisans

de la Ligue. Avant que cette grande levée de boucliers fût complète,

vers la mi-juillet, le roi de Navarre, d'accord avec le prince de

Condé et le duc de Montmorency, avait lancé un nouveau manifeste

destiné à justifier sa prise d'armes et à en expliquer les mobiles. Ce

document faisait le procès à la Ligue et aux Guises, déclarait que les

religionnaires prenaient les armes uniquement pour «garantir et

défendre le roi, la Maison de Bourbon et tous les bons Français de

l'oppression des ennemis conjurés de la couronne et de l'Etat», et

concluait en ces termes: «Nous, Henri, roi de Navarre, premier prince

et pair de France, Henri de Bourbon, prince de Condé, et Henri de

Montmorency, premier officier de la couronne et maréchal de France...,

supplions S. M. d'avoir pour agréable la prise de nos armes et de

croire que nous ne les prenons que pour elle, pour sa liberté et pour

son service; que nous sommes prêts d'aller la trouver dans tel

endroit qu'il lui plaira nous commander. Prions aussi tous rois,

princes, seigneurs..., tant voisins qu'alliés de cette couronne, nous

vouloir assister et secourir... Déclarons tous ceux qui s'y opposeront

ennemis conjurés de cet Etat et de la tranquillité de ce royaume,

protestant les prendre en notre protection et sauvegarde..., sans rien

altérer ni innover en aucune façon, ainsi que nous agissons en

Guienne, Languedoc et Dauphiné.»

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 41 / 129 题