Le traité de Nemours.--Les «funérailles en robe
d'écarlate».--Alliance définitive du roi de Navarre et du
maréchal de Montmorency.--Préparatifs de Henri.--Lettre à Henri
III.--La guerre de la reine Marguerite.--Elle est chassée
d'Agen.--Sa chute.--Les Seize.--Les Guises somment Henri III de
faire la guerre au roi de Navarre.--Nouvelle démarche de Henri
III auprès de son beau-frère.--Insuccès de cette démarche.--Le
manifeste de Saint-Paul-Cap-de-Joux.
Le traité de Nemours, dont la France entière connaissait déjà les
principales clauses, n'était pas encore signé, mais on a vu que Henri
n'avait pas attendu d'en avoir le texte authentique sous les yeux,
pour se préparer, de toutes façons, à la lutte. Plus elle était
imminente, plus il redoublait d'activité et même d'assurance. Le 8
juillet, au moment, pour ainsi dire, où s'échangeaient les
signatures,--elles furent données le 7--il écrivait à Ségur: «La hâte
de nos ennemis est aussi grande à nous nuire que leur perfidie et
méchanceté. Vous loueriez beaucoup notre résolution, si la voyiez.
Nous avons _prou pour nous défendre_; amenez-nous de quoi les battre.»
Rien ne vint à temps, et il les battit tout de même. Dans cette crise,
où il se dépensait et se multipliait, avec une ardeur prodigieuse, il
ne perdit, un seul instant, ni son sang-froid, ni sa gaîté. Sa lettre
à Ségur contient un _post-scriptum_ d'une bonne humeur et d'une
familiarité bouffonnes: «Excusez-moi, si je ne vous écris de ma main;
j'ai tant d'affaires, que je n'ai pas le loisir de me moucher.»
Et pourtant, cet homme, qui sortait à peine de la jeunesse, et que
tant d'épreuves, de malheurs et de dangers avaient rendu souple et
fort comme l'acier le mieux trempé, ce prince déjà prêt à supporter
tous les coups du sort, parce que, ayant triomphé de la plupart
d'entre eux, il pensait n'en avoir plus aucun à redouter, ce
vaillant, en un mot, eut un instant de terrible angoisse, quand le
traité définitif de Nemours lui fut mis sous les yeux. Ce traité, il
l'avait jugé odieux et intolérable, d'après ce qui en avait transpiré;
mais il n'en connaissait qu'à moitié la formidable économie.
En vertu de ce pacte[42], on rétablissait partout la religion
catholique, on retirait aux religionnaires les libertés et les droits
assurés par les divers édits de pacification, on bannissait leurs
ministres, on supprimait les chambres mi-parties, on donnait aux
princes ligués des gardes pour leurs personnes, les places qu'ils
demandaient: Châlons, Toul, Verdun, Saint-Dizier, Reims, Soissons,
Dijon, Beaune, Rue en Picardie, Dinan et Le Conquet, en Bretagne, et
l'argent qu'ils demandaient, plus de quatre cent mille écus. Le
traité, signé de Catherine de Médicis, du cardinal de Bourbon, du
cardinal et du duc de Guise et du duc de Mayenne, fut approuvé par
lettres-patentes, et, sur l'opposition du parlement, enregistré, le 18
juillet, en lit de justice. «J'ai grand'peur, dit Henri III, à la vue
de ce document inouï, que, en voulant perdre le prêche, nous ne
hasardions fort la messe.» Et, au retour du lit de justice, il ajouta:
«Mon autorité vient d'expirer en ce lit, et le parlement en a célébré
les funérailles en robes d'écarlate». Le traité de Nemours, c'était
d'abord la monarchie «à pied», comme dit L'Estoile, traitant avec la
Ligue «à cheval», c'est-à-dire ployant le genou devant les Guises et
leur livrant la France; puis, c'était la proscription des calvinistes,
et enfin, la guerre civile.
[42] Appendice: XXIX.
L'historiographe Pierre Mathieu dit tenir du roi de Navarre que sa
moustache blanchit soudain, après une douloureuse méditation sur le
traité de Nemours. Néanmoins, son cœur ne faiblit pas. Dès le 15
juillet, ses lettres partent dans toutes les directions, pour annoncer
la grande nouvelle, réconforter les esprits, recommander la vigilance.
Un de ces messages doit être particulièrement noté: il s'adressait aux
consuls de la ville de Castres, à qui le roi de Navarre conseille de
prendre, pour leur sûreté, les bons avis de Montmorency. A dater de ce
moment, il s'établit entre le roi et le duc la plus intime et la plus
salutaire union. En s'appuyant l'un sur l'autre, ils constituèrent
aussitôt, en attendant mieux, une force de résistance pour leur cause.
Si Henri lançait ses courriers sur tous les chemins, à l'adresse des
princes étrangers, de ses négociateurs et de ses gouverneurs ou autres
officiers, il ne menait pas lui-même une existence de cabinet. De
Saintonge en Armagnac, des frontières du Languedoc à celles du Poitou,
de Guienne en Béarn, il était toujours en mouvement, à la fois
général, sergent d'armes et administrateur; s'assurant du bon état des
places, pourvoyant, autant que possible, aux besoins de leur armement,
traçant aux troupes leur itinéraire, fixant leurs rendez-vous, réglant
enfin tous les détails de l'entrée en campagne; et, sans illusion sur
les desseins de la cour et les projets des Guises, il s'efforçait de
ne rien laisser au hasard. Sa dernière lettre à Henri III, dans
laquelle il mêle encore la discussion à la protestation, est datée de
Bergerac, 21 juillet. Il rappelle au roi de France de précédentes
déclarations, toutes en sa faveur, à lui, Henri de Bourbon, et qui
portent la condamnation de la Ligue et des Guises. Il retrace la
situation que lui crée le traité de Nemours, et ajoute: «Je laisse à
penser à V. M. en quel labyrinthe je me trouve et quelle espérance me
peut plus rester qu'au désespoir. J'ai fait ouvertement à V. M. les
plus équitables offres qui se peuvent faire pour la paix publique et
générale, pour votre repos et le soulagement de vos sujets.» Il
rappelle ces offres, surtout celle de «quitter son gouvernement et
toutes ses places, à condition que les Guises et la Ligue fassent le
semblable, pour ne retarder la paix de l'Etat». Il revient sur son
défi au duc, et termine en disant que, si le sort en est jeté, il le
déplore pour la couronne et pour le pays, mais qu'il espère «en la
justice de sa cause et en Dieu, qui lui doublera le cœur et les
moyens contre tous ses ennemis, qui sont ceux du roi et de la France».
Vers la mi-août, l'Agenais, où s'était déjà manifestée une assez
vive agitation, causée par les entreprises de la reine Marguerite,
devint le théâtre de la petite guerre à laquelle nous avons fait
allusion plus haut. Les dispositions hostiles de la reine de Navarre
s'affirmèrent, et ses troupes entrèrent en campagne. Une tentative
qu'elles firent sur Tonneins fut châtiée par Henri en personne; il
leur tua un capitaine, un enseigne et une centaine de soldats,
battant ainsi, du même coup, et sa femme et la Ligue. Marguerite
essaya de prendre sa revanche sur Villeneuve, mais elle y échoua
honteusement[43]. Rien ne lui réussit, et sa bonne ville d'Agen, où
elle s'était établie plutôt de force que de gré, finit par la prendre
en haine, elle et les Duras, ses tenants, si bien, que le maréchal de
Matignon ayant marché sur Agen, pour avoir raison, au nom du roi de
France, des hostilités de la reine de Navarre, cette ville saisit
l'occasion et se souleva. Marguerite dut s'enfuir précipitamment, en
piètre équipage, avec ses courtisans et ses dames. A dater de cette
fuite, la belle Marguerite de Valois sort de l'histoire pour entrer,
pour s'abîmer dans la chronique scandaleuse d'un temps si fertile en
scandales.
[43] Appendice: XXX.
Le traité de Nemours mettait la monarchie française aux ordres des
Guises. Il n'avait cependant pas stipulé que Henri III ferait la
guerre au roi de Navarre et au parti calviniste; mais les Guises se
sentirent bientôt assez forts pour l'exiger. Il s'était formé dans
Paris, d'abord à leur insu, cette association connue dans l'histoire
sous le nom de «Ligue des Seize», composée de laïques et
d'ecclésiastiques, et qui se proposait un triple but: propager les
idées de la Ligue au sein de la population parisienne et dans les
provinces, donner une direction à toutes les associations et à tous
les actes isolés, et, par la concentration des pouvoirs, accroître,
dans d'immenses proportions, les forces de cette puissance factieuse.
La Ligue était un Etat dans l'Etat, si même elle ne s'y substituait
complètement. Les Seize tendaient à absorber la Ligue, ce qu'ils
firent plus tard. Les Guises approuvèrent l'œuvre des Seize, dès que
son organisation fut complète, et que les premiers résultats en
démontrèrent l'efficacité. Maîtres de Paris, et se croyant en mesure
d'avoir bientôt presque toute la France dans leur camp, les Guises
agirent alors auprès de Henri III, pour le décider à faire lui-même la
guerre au «Béarnais» et à ses alliés.
Le roi de France, avant d'obéir aux sommations de la Ligue, voulut
tenter un dernier effort auprès du roi de Navarre. Il lui envoya une
députation composée de l'abbé Philippe de Lenoncourt, plus tard
cardinal, de M. de Poigny, et du président Brulart de Sillery. «Au
départ de cette députation, dit P. de L'Estoile, on faisait déjà à
Paris l'épitaphe du roi de Navarre, parce qu'on disait qu'il serait
incontinent bloqué et pris; et toutefois beaucoup trouvaient
l'instruction étrange qu'on lui voulait donner pour sa conversion, qui
était avec l'épée sur la gorge. Aussi madame d'Uzès, voyant qu'à la
queue de ceux qu'on y envoyait pour cet effet, il y avait une armée,
ne put se tenir de dire au roi, en gossant à sa manière accoutumée,
en présence de plusieurs ligueurs qui étaient là, «qu'elle voyait bien
que l'instruction du Béarnais était toute faite et qu'il pouvait bien
disposer de sa conscience, puisque à la queue des confesseurs qu'on
lui envoyait, il y avait un bourreau».
La députation arriva, le 25 août 1585, à Nérac, où se trouvait Henri,
accablé de travaux et de préoccupations, mais ferme et confiant. Les
députés avaient pour mission de conjurer, une dernière fois, le roi de
Navarre de rendre les places de sûreté, de révoquer les ordres qu'il
avait donnés pour une levée en Allemagne, et de se faire catholique,
dans l'intérêt de la succession au trône, le cas échéant, ou, tout au
moins, de suspendre, durant dix mois, l'exercice de la religion
réformée. De Thou nous a conservé l'analyse détaillée de la réponse du
roi de Navarre au discours de l'abbé de Lenoncourt. «Le roi répondit
aux ambassadeurs qu'il était infiniment redevable à S. M. des
favorables dispositions où elle était à son égard et des témoignages
honorables qu'elle voulait bien lui en donner; qu'au reste, il était
sensiblement mortifié de ce que ce prince n'avait pas mieux aimé
accepter ses services, comme il l'aurait fait, s'il eût été mieux
conseillé, que se livrer au caprice de gens qu'il regardait avec
raison comme ennemis de sa personne et de son Etat, et de leur prêter
même des armes par sa trop grande bonté, pour l'obliger à entreprendre
malgré lui la guerre la plus injuste. Qu'il remerciait S. M. du soin
qu'elle paraissait prendre de son salut, mais qu'il la priait de faire
réflexion s'il y aurait de la justice ou de l'honneur pour lui
d'abandonner, pour des motifs de crainte et d'espérance, une religion
dans laquelle il avait été élevé...; que cependant il ne refuserait
pas de se faire instruire et de changer, s'il était dans le mauvais
chemin, non plus que de se soumettre à la décision d'un concile
libre... Que pour ce qui était des villes de sûreté accordées aux
protestants, il était inutile de leur en demander la restitution dans
un temps où on ne pourrait les accuser d'injustice quand ils en
demanderaient de nouvelles, afin de pouvoir se mettre à couvert des
fureurs de la guerre pour laquelle les ennemis du repos public
faisaient de si grands préparatifs. Qu'enfin il importait peu, pour la
tranquillité de l'Etat, qu'il suspendît pour un temps l'exercice de la
religion protestante, et qu'elle avait jeté en France des racines trop
profondes, à l'abri des précédents édits, pour pouvoir espérer que
celui que les factieux venaient d'extorquer de S. M. fût capable de
l'exterminer ainsi en un instant.»
Le lendemain, Henri congédiait la députation, en lui remettant pour
son beau-frère cette déclaration courtoise, dont la correction
irréprochable dut être plus sensible à Henri III que ne l'eût été une
violente protestation: «Je penserais offenser la suffisance (capacité)
de MM. de Lenoncourt, de Poigny et président Brulart, si je voulais,
par cette lettre, discourir et faire entendre à V. M. ce qui s'est
passé entre eux et moi. Je suis bien marri que je ne suis accommodé en
toutes les choses qu'ils m'ont proposées de la part de V. M., pour
laquelle et son contentement je voudrois accommoder et employer ma vie
propre; mais je me promets tant de sa bonté et prudence, qu'elle en
trouvera les occasions raisonnables.»
Henri, comme on le voit, restait toujours fidèle à sa politique envers
la couronne. Jamais il n'avait consenti, et il ne consentit jamais,
dans la suite, à répondre en ennemi ou même en adversaire aux actes
d'hostilité de Henri III. Il ne gardait pas seulement cette attitude
dans ses lettres au roi de France ou dans ses déclarations aux envoyés
de ce prince, mais encore dans tous les documents par lesquels il
exprimait publiquement sa pensée.
Au commencement du mois d'août, par exemple, il avait eu, à
Saint-Paul-Cap-de-Joux, dans le Lauraguais, une entrevue avec le
prince de Condé et le duc de Montmorency, d'où il sortit un manifeste
signé des deux princes. Dans ce manifeste, il dénonce les visées de la
Maison de Lorraine, il fait l'apologie de sa propre conduite, et
déclare ne tenir pour ennemis que les chefs de la Ligue, qui sont
«ennemis de la Maison de France et de l'Etat, tels que, peu
auparavant, le roi les avait déclarés[44]».
[44] Appendice: XXXI.