Sixte-Quint et la Ligue.--La bulle du 9 septembre 1585 contre le
roi de Navarre et le prince de Condé.--Réponse de Henri à la
bulle.--Début de la «guerre des Trois Henri».--Condé reprend
les armes en Poitou et en Saintonge.--Il assiège Brouage.--Sa
désastreuse expédition dans l'Anjou.--Henri III se décide à
faire la guerre aux calvinistes.--Formation de trois armées
royales.--Energie du roi de Navarre.--La comtesse de
Gramont.--Son caractère; son dévouement au roi de Navarre; son
rôle.--Voyage de Henri à Montauban.
Après le départ des envoyés de la cour, Henri venait d'expédier à tous
les princes protestants et à divers personnages la copie de la
protestation collective dont nous venons de parler, lorsque les
foudres du Vatican grondèrent sur sa tête. Le pape Grégoire XIII était
mort, au mois d'avril. Le Père Daniel rapporte que, «peu de jours
avant sa mort, s'entretenant avec le cardinal d'Este, il lui dit que
les Ligués de France n'auraient jamais ni bulle, ni bref de lui,
d'autant qu'il ne voyait pas assez clair dans cette intrigue.
Toutefois la conduite qu'il tint à cet égard autorisa extrêmement la
faction, et la condescendance qu'il eut de laisser mettre son nom par
le cardinal de Bourbon à la tête de la liste des souverains qui y
entraient, fit un étrange effet sur les catholiques». Le successeur de
Grégoire, Sixte-Quint, n'hésita pas à désapprouver hautement la Ligue,
dont il condamnait l'esprit et les vues factieuses; il donna même une
bulle que le duc de Nevers, de passage à Rome, fut chargé de remettre
à Henri III, par laquelle «il excommuniait en même temps ceux qui
donneraient des secours aux huguenots, _et ceux qui entreprendraient
quelque chose contre le roi et contre son royaume_». C'était viser la
Ligue en pleine poitrine; mais les intéressés ne virent là que ce
qu'ils voulaient voir. Cette première bulle n'eut aucun
retentissement. Il n'en fut pas de même de celle que donna le Pape,
cinq jours après, le 9 septembre 1585. Elle excommuniait le roi de
Navarre et le prince de Condé, les privait, eux et leurs successeurs,
de tous leurs Etats, spécialement du droit de succéder à la couronne
de France, et déliait leurs vassaux et sujets de leur serment de
fidélité. Par cette bulle, le Saint-Père n'entendait pas venir en aide
à la Ligue, qu'il ne mentionnait pas; mais la coïncidence était
précieuse pour les factieux: le Pape lançait les foudres spirituelles
contre les princes qu'ils voulaient terrasser par leurs armes, afin
qu'il n'y eût plus personne entre le trône de France et eux. La Ligue,
antérieurement désavouée par Sixte-Quint, allait probablement lui
devoir son triomphe.
Le Père Daniel assure que le roi de Navarre répondit à la bulle par
quatre manifestes: c'est une erreur. Henri fit à l'anathème du
Saint-Siège deux réponses: l'une indirecte et adressée «à MM. de la
Faculté de théologie du Collège de Sorbonne[45]»; l'autre directe, et
qui, au mois d'octobre ou de novembre, fut affichée aux portes mêmes
du Vatican. Le Père Daniel dit, au sujet de cet écrit: «Il y appelait
comme d'abus de cette bulle au parlement et au concile général, et il
implorait le secours des souverains, qui devaient tous s'intéresser
dans sa cause, par l'injure que le Pape faisait à l'autorité royale,
en s'attribuant la puissance de disposer des couronnes et le droit de
décider sur de tels différends. On dit que Sixte-Quint, quoiqu'il
n'eût pas sujet d'être satisfait de cette insulte, ne la blâma pas, et
qu'à cette occasion il dit au marquis de Pisany (ambassadeur de
France) qu'il serait à souhaiter que le roi son maître eût autant de
résolution contre ses ennemis que le roi de Navarre en faisait
paraître contre ceux qui haïssaient son hérésie: ce qui est assez
conforme à ce qu'on a écrit dans la vie de ce Pape, que, de tous les
souverains de la chrétienté, il n'estimait guère que ce prince et
Elisabeth, reine d'Angleterre.»
[45] Appendice: XXXII.
Quant à la lettre à MM. de la Sorbonne, datée de Mont-de-Marsan, 11
octobre 1585, c'est une dissertation à la fois politique et
théologique, et qui exprimait sans doute les sentiments du roi de
Navarre, mais dont la rédaction était de Du Plessis-Mornay, en voie de
mériter son surnom de «pape huguenot». Il faut noter, d'ailleurs, que
la bulle de Sixte-Quint ne fut accueillie avec satisfaction que par la
Ligue. Le parlement de Paris n'était pas loin d'y voir un attentat
contre la couronne, et Henri III lui-même se montra plus mécontent que
satisfait du décret pontifical.
Le prince de Condé, toujours pressé d'en venir aux mains, commença,
dès le mois de septembre, les hostilités dans le Poitou. Il y trouva
devant lui le duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne, et le rejeta
dans son gouvernement; puis, descendant vers la Saintonge, il mit le
siège devant Brouage, vaillamment défendu par Saint-Luc, mais dont il
se fût rendu maître, selon toute apparence, si la nouvelle d'un coup
de main tenté par les protestants sur Angers n'était venue modifier
ses plans. La citadelle d'Angers avait été surprise par une poignée de
religionnaires, qui réclamaient de prompts secours. Le prince prit
deux mille chevaux, laissa le commandement du siège à un de ses
lieutenants, et courut à Angers. Il y arriva trop tard: ses amis
avaient capitulé. Condé fit une tentative désespérée sur les faubourgs
de la ville, et fut obligé de battre en retraite. Ce fut une
débandade, dans laquelle il eut beaucoup de peine à se sauver; il
passa de Normandie en Angleterre, d'où la reine le fit reconduire à La
Rochelle. Pendant cette retraite désastreuse, le reste de son armée
était contraint de lever le siège de Brouage, à l'approche de l'armée
de Matignon manœuvrant pour faire sa jonction avec celle de Mayenne,
qui, à son tour, en s'avançant dans le midi, interrompit les succès de
Turenne en Limousin, où il s'était emparé de la ville de Tulle. A ce
moment, Lesdiguières parcourait victorieusement le Dauphiné et les
contrées voisines; il prenait Chorgues, Montélimar, Embrun, et se
mettait en mesure de tenir tête à l'armée que menait contre lui le duc
d'Epernon. Tels furent les débuts de la «guerre des Trois Henri».
Dès que l'on fut aux prises sur tous les points, c'est-à-dire dans les
premiers jours du mois d'octobre, les chefs de la Ligue, dit le Père
Daniel, «enflés de leurs succès, pressèrent le roi de mettre à
exécution l'article du traité de Nemours par lequel tous les huguenots
devaient être chassés du royaume, quoique les six mois qu'ils avaient
pour en sortir ne fussent point encore expirés. Ils obtinrent, par
leurs importunités, l'avancement de ce terme; et le roi eut la
faiblesse de donner un édit dans son conseil au mois d'octobre, qui
ordonnait, sous peine de confiscations des biens et de crime de
lèse-majesté, à tous les calvinistes, de faire abjuration de leurs
erreurs dans quinze jours; et après ce court espace, on commença à
exécuter l'édit. Le roi de Navarre attendit quelque temps, pour voir
si l'on continuerait à le faire; et, ayant su qu'on y procédait avec
beaucoup de rigueur, il fit, de son côté, une déclaration par laquelle
il fut ordonné, dans tous les pays dont il était le maître, de traiter
les catholiques comme le roi traitait les huguenots. On saisit et on
vendit leurs biens, et on les chassa des villes et de leurs terres.
Une infinité de gens de tous côtés, tant catholiques que calvinistes,
furent réduits à la dernière misère, et on ne vit jamais dans le
royaume une pareille désolation.»
Ni les échecs du prince de Condé, ni la mise en campagne de trois
armées royales, ni les nouvelles mesures de rigueur prises contre les
huguenots, n'eurent raison de l'énergie du roi de Navarre. Des
derniers jours du mois de septembre au commencement du mois de
décembre, il entretint une correspondance exclusivement militaire avec
un grand nombre de gouverneurs et de capitaines, Saint-Geniès,
Geoffroy de Vivans, Favas, André de Meslon, sénéchal d'Albret,
Chouppes, un des héros de Cahors, Manaud de Batz, gouverneur de
l'Eauzan, etc. Le 1er décembre, il envoie des lettres de respectueuse
mais ferme protestation à Henri III et à la reine-mère; puis il tire
résolûment l'épée.
C'est à ce moment que, pour la première fois, suivant la chronologie
adoptée par le recueil de Berger de Xivrey, nous rencontrons, mêlée à
la vie publique de Henri, une femme d'un grand cœur et d'un haut
caractère, cette illustre Diane d'Andouins, veuve de Philibert comte
de Guiche et de Gramont, et que les chroniqueurs du XVIe siècle ont
surnommée la «belle Corysandre[46]». Si jamais les atténuations furent
de mise dans les jugements du moraliste sur une liaison irrégulière,
l'histoire les apporte toutes ici en témoignage. La femme du roi de
Navarre, frappée de toutes les déchéances, était devenue son ennemie;
humainement parlant, il était libre et, plus encore, seul; l'amitié,
l'appui, l'alliance politique de la comtesse de Gramont, pourtant
catholique, s'offrirent naturellement à lui, qui manquait si souvent
d'amis, de partisans, de toutes les ressources si nécessaires à sa vie
de combats. Ainsi commença le pacte qui se consomma dans l'amour. Il
ne faut pas confondre cette passion avec celles qui ont si souvent
gâté la jeunesse et même la maturité de Henri de Bourbon. Cette
maîtresse fut une amie fidèle, ingénieuse et puissante. Plus d'un de
ces vaillants capitaines qui se pressaient autour de lui dans les
batailles, et qui le conduisirent jusqu'au trône, n'a pas fait autant
pour son service, et par conséquent pour le salut et l'honneur de la
France, que cette noble femme, restée irréprochable après la
séparation comme elle l'avait été avant de se donner à lui et à sa
royauté proscrite. Henri fut son héros quand il était aux prises avec
la mauvaise fortune, et il n'y a pas dans l'histoire trace d'une seule
faveur royale pour elle. Cent fois elle lui vint en aide, comme aurait
pu le faire un prince, tantôt par ses biens qu'elle engageait, tantôt
par les hommes d'Etat et de guerre dont elle lui conquérait le talent
et la bravoure, tantôt enfin par des actes d'un dévouement héroïque,
tels qu'une ingérence hardie dans les affaires militaires et le danger
personnel intrépidement affronté. Plus d'une fois, le roi de Navarre
n'eut sous ses ordres que des troupes levées et soldées par la
comtesse de Gramont, et c'est bien à elle qu'il écrivait, le 9
décembre 1585: «Je vous porterai toutes nouvelles et le _pouvoir de
faire vider les forts_.»
[46] Appendice: XXXIII.
A cette date, il était en campagne depuis quelques jours déjà, et
parcourait, à travers les détachements ennemis, quelques contrées de
l'Albret et de l'Armagnac, afin de pourvoir à leur sûreté. Dans la
lettre dont on vient de lire une phrase si caractéristique, il raconte
un fait de guerre: «Dimanche, se fit près Monheurt une jolie charge,
qui est certes digne d'être sue. Le gouverneur, avec trois cuirasses
et dix arquebusiers à cheval, rencontra le lieutenant de La Bruyère
(ou Brunetière), gouverneur du Mas-d'Agenais, qui en avait douze, et
autant d'arquebusiers tous à cheval. Le nôtre se voyant faible et
comme perdu, dit à ses compagnons: «Il les faut tuer ou vaincre.» Il
les charge de façon qu'il tue le chef et deux gendarmes et en prend
deux prisonniers, les met à vau-de-route, gagne cinq grands chevaux et
tous ceux des arquebusiers, et n'eut qu'un blessé des siens.»
«Je fais force dépêches», ajoutait-il dans la même lettre. Il ne
faisait pas moins de chevauchées, non pour chercher personnellement la
bataille, ce n'en était pas encore l'heure, mais pour armer ses
places, ramasser des troupes, faire acheter et transporter des
poudres, et se préparer enfin, de toutes façons, à la guerre
défensive dont il avait conçu le plan. Le temps ne lui manqua pas pour
cette grosse besogne; il en eut assez pour traverser l'Armagnac et
l'Agenais, et se rendre, dans les derniers jours du mois de décembre
1585, à Montauban, d'où il méditait d'adresser au pays plusieurs
manifestes et de le prendre à témoin de la justice de sa cause.