CHAPITRE IV

Entrevue, à Castres, du roi de Navarre et du maréchal de

Montmorency.--L'avis de Henri III.--Offres du roi de Navarre au

roi de France.--L'assemblée de Guîtres et ses

résolutions.--Négociations de Ségur en Angleterre et en

Allemagne.--Déclaration de Henri.--Les hostilités de la reine

de Navarre.--Surprise de Bourg par la Ligue.--Prise du

Bec-d'Ambès par Matignon.--Gabarret.

Le roi de Navarre ne restait pas témoin muet et inactif des mouvements

que nous venons d'indiquer. Il avait des agents à la cour de France,

et surveillait par eux les actes et les projets du roi et ceux de la

Ligue. Aussi, tout en travaillant à pacifier le Languedoc et, par

conséquent, à se lier de plus en plus avec Montmorency, et échangeant

avec Matignon des réclamations de toute sorte sur les infractions aux

édits ou les actes arbitraires, il s'efforçait de se ménager des

ressources autour de lui et à l'étranger. En attendant le retour de

Ségur, qui lui disait, d'Angleterre, avoir reçu des promesses

formelles de secours, il se rendit à Montauban et à Castres, pour

donner ordre à quelques affaires, mais surtout pour jeter les bases

d'un pacte avec le gouverneur de Languedoc. «Il arriva à Montauban, le

14 mars 1585, accompagné, dit le Journal de Faurin, du prince de Condé

et du vicomte de Turenne, ayant couché, la nuit précédente, à

Puylaurens. Les consuls lui présentèrent les clefs de la ville et le

dais, sous lequel il se mit.» Ce fut à Castres que le roi et le duc se

rencontrèrent. Ils allèrent au prêche ensemble, le duc y laissant le

roi. C'était une bravade dont Montmorency marqua le caractère en ces

termes: «Le Premier Président de Toulouse (soupçonné d'appartenir à la

Ligue) ne sera pas longtemps sans savoir que j'ai été au prêche.» Il

revint, à la fin du prêche, pour accompagner le roi chez lui. Après

cette entrevue, qui dura huit jours, Henri retourna à Montauban, le 27

mars.

Le roi de Navarre était à Castres, le 23 mars, lorsqu'il reçut de

Henri III la lettre suivante: «Mon frère, je vous avise que _je n'ai

pu empêcher_, quelque résistance que j'aie faite, _les mauvais

desseins du duc de Guise_. Il est armé, tenez-vous sur vos gardes, et

n'attendez rien. J'ai entendu que vous étiez à Castres, avec mon

cousin, le duc de Montmorency; ce dont je suis bien aise, afin que

vous pourvoyiez à vos affaires; je vous envoyerai un gentilhomme à

Montauban, qui vous avertira de ma volonté.» Que n'y avait-il pas à

répondre à ces aveux presque cyniques de faiblesse, et disons le vrai

mot, de lâcheté? Le roi de Navarre ne perdit pas le temps à en

triompher. Dans sa réponse, qui fait directement allusion à l'ambition

forcenée des Guises et au caractère factieux de la Ligue, il se plaint

de n'être pas ouvertement employé, par le roi de France, pour la

défense des droits de la couronne et des intérêts du pays, et il

supplie Henri III de lui donner l'occasion de marcher à la tête de ses

serviteurs. Cette lettre fut écrite de Bergerac, d'où il en adressa

quelques autres roulant sur le même sujet, une surtout, dans laquelle

il déplorait le massacre d'Alais, où une centaine de protestants,

rappelés de l'exil par les soins de Montmorency, avaient été égorgés,

à l'instigation, disait-on, des partisans du duc de Joyeuse.

Henri s'était rendu à Bergerac, pour y préparer la convocation d'une

assemblée. Il fut décidé qu'elle serait tenue à Guîtres, le 30 mai,

dans une des salles de l'abbaye. On se réunissait sous le coup de

l'étrange lettre de Henri III, reçue à Castres, et du message de ce

gentilhomme dont elle avait annoncé l'arrivée. L'envoyé de Henri III

avait demandé au roi de Navarre de laisser combattre, sans leur chef,

ses soldats, sous les drapeaux du roi de France. Fallait-il accéder à

cette proposition inouïe? et, si on la repoussait, fallait-il faire à

la paix tous les sacrifices, ou se résoudre à la guerre? Henri posa

ces questions dans une courte harangue, devant soixante personnes

environ, parmi lesquelles plusieurs officiers de haut rang. «Si

j'eusse cru, mes amis, dit-il, que les affaires qui se présentent n'en

eussent voulu qu'à ma tête, que la ruine de mon bien, la diminution de

mes intérêts et de tout ce qui m'est le plus cher, hors l'honneur,

vous eût apporté tranquillité et sûreté, vous n'eussiez point eu de

mes nouvelles, et avec l'avis et assistance de mes serviteurs

particuliers, j'eusse, aux dépens de ma vie, arrêté les ennemis; mais

étant question de la conservation ou ruine de toutes les Eglises

réformées et, par là, de la gloire de Dieu, j'ai pensé devoir

délibérer avec vous de ce qui vous touche. Ce qui se présente le

premier à traiter est si nous devons avoir les mains croisées durant

le débat de nos ennemis, envoyer tous nos gens de guerre dedans les

armées du roi, sans nom et sans autorité, qui est une opinion en la

bouche et au cœur de plusieurs; ou bien si nous devons, avec armes

séparées, secourir le roi et prendre les occasions qui se présenteront

pour notre affermissement. Voilà sur quoi je prie un chacun de cette

compagnie vouloir donner son avis sans particulière passion.»

L'unanimité ne se fit qu'après une vive discussion. Turenne parla le

premier, et se déclara contre la prise d'armes, appuyé par une

vingtaine de voix. Mais la plupart des assistants partageaient

l'opinion présumée de Henri, et d'Aubigné, qui la connaissait, la fit

triompher. On prit la résolution de s'opposer aux ligueurs, dans la

mesure indiquée par le roi. Les régiments de Lorges, d'Aubigné,

Saint-Seurin et Charbonnières reçurent aussitôt l'ordre de se diriger

vers la Saintonge et le Poitou, et de marcher sous le commandement du

prince de Condé; le roi de Navarre laissa Bergerac, Sainte-Foy,

Castillon et quelques autres places plus éloignées sous la garde du

vicomte de Turenne, et retourna à Montauban.

Ségur, le principal négociateur du roi de Navarre à l'étranger, était

revenu d'Angleterre, au commencement du printemps, avec les promesses

de secours dont il avait donné avis dans sa correspondance; mais la

situation s'étant aggravée au point que l'on sait, il importait que

ces promesses fussent tenues, dans le plus bref délai. Aussi, à peine

arrivé, Ségur dut-il reprendre le chemin de la cour d'Elisabeth, pour

presser la conclusion de cette grave affaire[39]. En arrivant à

Londres, Ségur écrivit à la reine, pour lui rappeler la promesse,

qu'elle avait faite au roi de Navarre, de mettre à sa disposition une

forte somme; mais Elisabeth lui fit savoir qu'elle préférait enrôler

elle-même des troupes en Allemagne, et ce désaccord suspendit les

négociations. Plus tard, au mois d'octobre, Ségur, n'ayant encore que

des promesses, reçut l'ordre de passer d'Angleterre en Allemagne, pour

voir quelles ressources on pouvait s'y procurer avec l'argent anglais,

et, en même temps, Clervaux, autre négociateur de Henri, s'ingéniait,

en Suisse, à préparer une levée. Au bout de neuf à dix mois, en mai

1586, Ségur n'avait encore obtenu rien de décisif: les princes

allemands délibéraient au sujet d'une ambassade qu'ils voulaient

envoyer à Henri III, pour essayer, par là, de pacifier les esprits en

France, avant d'y entrer en armes. Les «secours» n'arrivèrent qu'en

1587, ne purent se joindre à l'armée du roi de Navarre, et furent

presque anéantis, sans avoir rien fait d'utile pour la cause. Pour le

moment, Henri les attendait, et hâtait, de tous ses vœux, leur

arrivée; mais bien lui prit de ne pas compter sur eux pour se mettre

en défense.

[39] Appendice: XXIV.

Il y déploya beaucoup d'activité, sans aucune précipitation. C'était

toujours sa politique, lorsqu'il devait lutter contre le roi de

France, que de rester, ou de sembler rester sur la défensive, et

d'affecter, jusqu'à la dernière heure, quelque espoir d'accommodement.

C'est ainsi que, de Bergerac, le 10 juin 1585, nous le voyons adresser

à Henri III copie d'une déclaration dans laquelle il fait l'apologie

de sa conduite, et qu'il lui demande l'autorisation d'envoyer à toutes

les cours de parlement de France. Dans ce manifeste, «après s'être

purgé des noms injurieux de perturbateur du repos public, d'hérétique,

de persécuteur de l'Eglise, de relaps, et d'incapable de la couronne,

Henri déclarait au roi de France, à tous Ordres et Etats du royaume, à

tous princes de la chrétienté temporels ou ecclésiastiques, que, pour

sa religion, il était et serait toujours prêt à se soumettre à la

décision d'un légitime concile général ou national, comme il était

porté par les édits de pacification; que pour l'administration de

l'Etat, il acquiesçait à ce qui en serait ordonné en une légitime

assemblée des Etats-Généraux de ce royaume.» Puis venait un éclatant

défi, qui fut comme le dernier cri de la chevalerie française:

«D'autant que les chefs de la Ligue l'avaient pris pour sujet et

prétexte de leurs armes, et tâchaient de faire croire qu'ils n'en

voulaient qu'à lui, semant dans leurs protestations diverses calomnies

contre son honneur, il suppliait le roi de ne point trouver mauvais

qu'il dît et prononçât qu'ils avaient menti; de plus, que, pour

épargner le sang de la noblesse et éviter la désolation du pauvre

peuple, la confusion et le désordre de tous les Etats, il offrait au

duc de Guise, chef de la Ligue, de vider cette querelle de sa personne

à la sienne, un à un, deux à deux, dix à dix, vingt à vingt, en tel

nombre que le sieur de Guise voudrait, avec armes usitées entre

chevaliers d'honneur, soit dans le royaume, au lieu qu'il plairait à

S. M. de nommer, soit dehors, en tel endroit que Guise voudrait

choisir, pourvu qu'il ne fût point suspect aux uns ni aux autres.» Ce

défi produisit un grand effet, mais fut décliné par celui auquel il

s'adressait: le duc de Guise s'excusa respectueusement, avec

remercîment de l'honneur qui lui était fait, mais qu'il ne pouvait

accepter, dit-il, parce qu'il soutenait la cause de la religion, et

non une querelle particulière.

C'était l'heure où Henri III, s'abandonnant aux conseils de Catherine

de Médicis, faisait avec la Ligue une alliance dont les engagements,

publiés seulement au mois de juillet, furent promptement divulgués par

les soins de ceux des contractants qui avaient le beau rôle.

A la première nouvelle de cette victoire diplomatique de la Ligue et

des Guises, il y eut comme un ébranlement général dans les esprits,

surtout en Guienne. Quelque temps auparavant, le maréchal de Matignon

avait mis la main sur le Château-Trompette, qu'il suspectait de

connivence avec les ligueurs. Il eut bientôt à se préoccuper des

entreprises de la reine de Navarre, décidément brouillée avec son

mari. Marguerite venait de quitter Nérac et de se fortifier dans Agen,

soutenue par Duras. Voyant arriver la confusion, elle y voulut aider,

en faisant, elle aussi, sa petite guerre de Ligue, à la fois contre le

roi de France et contre le roi de Navarre, et devenant ainsi le

précurseur des princesses de la Fronde. Nous aurons à mentionner

bientôt sa misérable chute. Matignon faisait observer les mouvements

de cette turbulente héroïne, lorsque la Ligue fit soudain une

conquête, presque aux portes de Bordeaux. Saint-Gelais de Lansac

couvait de l'œil, depuis plusieurs mois, la ville de Bourg, et le roi

de Navarre, informé de ses menées, les avait dénoncées à Matignon, qui

n'en tint pas compte. Au mois de juin, Bourg fut enlevé par un coup de

main, et Matignon ayant annoncé cette nouvelle au roi de Navarre:

«J'ai entendu, répondit Henri, ce que vous m'avez mandé de la prise de

Bourg par les rebelles; c'est chose que j'ai prévue et dont j'ai donné

quelquefois des avis, à quoi on aurait pu prévoir autrement qu'on n'a

fait jusqu'ici». Ce qu'il y eut de fâcheux pour Matignon, c'est qu'il

ne put jamais reprendre Bourg, parce que le duc d'Epernon, selon le

récit de Brantôme, ayant, dans la suite, chassé les ligueurs de cette

place, refusa de la remettre aux mains qui l'avaient si mal protégée,

et la garda jusqu'en 1590, où il se décida, sur l'ordre de Henri IV, à

y laisser entrer la garnison de Matignon[40].

[40] Appendice: XXVII.

Le maréchal, ne pouvant reprendre Bourg, voulut, du moins, s'opposer à

une autre entreprise de Lansac. Ce capitaine avait fait construire, au

Bec-d'Ambès, un fort destiné à donner plus d'importance à la conquête

de Bourg et à lui servir de poste avancé dans le Bordelais. Une lettre

de Matignon à Henri III, datée du 30 juin, contient le récit de la

prise et de la destruction de ce fort, dont la garnison, quoique

aguerrie, ne fit aucune résistance sérieuse. Les assiégés y perdirent

une trentaine d'hommes, et laissèrent, entre les mains du maréchal,

quarante prisonniers, au nombre desquels se trouvait le fameux

Gabarret. C'était un aventurier de la pire espèce, qui avait mérité

cent fois la corde, par toutes sortes de crimes, notamment par un

projet d'attentat contre la vie du roi de Navarre. Matignon aurait dû,

sans délai, livrer Gabarret à la justice, mais on ne voit pas dans

l'histoire que cet insigne malfaiteur ait eu la fin qu'il

méritait[41].

[41] Appendice: XXVIII.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 35 / 129 题