La «guerre des Amoureux».--La dot de Marguerite.--Révolte de
Cahors.--Le baron de Vesins.--Préparatifs de l'expédition
contre Cahors.--Cahors au XVIe siècle.--Le plan de
l'attaque.--Les pétards.--Succès et revers.--Conseils de
retraite et réponse du roi.--Bataille de rue.--Le roi
soldat.--Arrivée de Chouppes.--Le terrain gagné.--Arrivée et
défaite d'un secours.--Prise du collège.--Les quatorze
barricades.--Exploit du roi de Navarre.--Cri magnanime.--Le
post-scriptum royal.--La lettre à Madame de Batz.--Effets de la
prise de Cahors.--La petite guerre.--Prise de Monségur par le
capitaine Meslon.--Négociations pour la levée d'une armée
auxiliaire.
L'esprit satirique du XVIe siècle a presque flétri du surnom de
«guerre des Amoureux», la nouvelle lutte qui commençait. C'était là le
style des «pasquils», si complaisamment cités par P. de l'Estoile.
Assurément, il put y avoir, à l'origine, une apparence de raison dans
cette définition épigrammatique; mais si les petits moyens employés
pour déterminer la prise d'armes, moyens fort à la mode, à cette
époque, comme en d'autres temps qui les ont moins affichés, furent du
domaine de la galanterie, il serait absolument déraisonnable de
méconnaître la force des mobiles sérieux de cette guerre et la gravité
des revendications qui la caractérisent. Les documents qui précèdent
sont de nature, croyons-nous, à faire apparaître, sous son vrai jour,
la prétendue «guerre des Amoureux», et par ce qui va suivre, on peut
se convaincre qu'elle fut, du côté du roi de Navarre, comme une guerre
de révélation. Il s'y montra, nous le voulons bien, fervent amoureux,
mais amoureux de la gloire.
La plupart des historiens affirment qu'avant de se mettre en campagne,
Henri, de concert avec les chefs calvinistes, avait projeté plus de
«soixante entreprises». Nul n'en donne la liste complète, mais le
succès de Cahors compensa beaucoup d'échecs. Ce fut contre Cahors, en
effet, que le roi de Navarre dirigea ses premiers efforts. «Le roi
(Charles IX), dit Mézeray, avait assigné la dot de la reine Marguerite
en terres, l'ayant apanagée des comtés de Quercy et d'Agenais, même
avec les droits de la couronne et pouvoir de nommer aux charges et aux
grands bénéfices... Mais les habitants de Cahors, les uns affectionnés
à la religion catholique, les autres craignant la revanche des
massacres (de 1562), ne voulaient point recevoir le roi de Navarre.
C'est pourquoi ce prince avait résolu de commencer la guerre par cette
ville... Vesins était dedans avec quinze cents hommes de pied qu'il
avait aguerris, une compagnie d'ordonnance et un grand nombre de
noblesse. Sa vigilance, son courage et sa réputation étaient connus,
tellement que l'entreprise était fort hasardeuse; et il n'y avait
point de vieux capitaine qui ne dissuadât le roi d'entamer la guerre
par une témérité dont le mauvais succès ferait échouer tous ses autres
desseins.»
L'expédition contre Cahors, projetée d'assez longue date, fut résolue
et préparée à Montauban. De cette ville, le roi de Navarre envoya ses
ordres pour l'acheminement des troupes. Il crut pouvoir compter, à
jour fixe, sur celles de la vicomté de Turenne, environ cinq cents
hommes, que devait lui amener le mestre-de-camp Chouppes, et leur
retard fut bien près de faire échouer l'entreprise. »Le roi de
Navarre, disent les _Economies royales_, ayant passé par Montauban,
Négreplisse, Saint-Antonin, Cajarc et Cénevières, pour rassembler
toujours des gens, à cause que M. de Chouppes, qu'il avait mandé,
n'était point encore joint; finalement, ayant fait une bonne traite,
il arriva, environ minuit, à un grand quart de lieue de Cahors.»
C'était le 27 mai. Les historiens contemporains donnent cette
description sommaire de Cahors: «C'est une grande ville bâtie sur la
rivière du Lot, qui l'environne de toutes parts, hormis d'un côté
qu'on nomme La Barre. Il y a trois ponts, un desquels porte le nom de
Chelandre, et un autre, du côté de Montauban, s'appelle le Pont-Neuf,
ce dernier se fermant par chaque bout d'un portail assez bien
accommodé, mais sans pont-levis, à cause de quoi on avait bâti au
milieu deux petits éperons.»
Le roi de Navarre et les quinze ou seize cents hommes qu'il
conduisait, firent halte «dans un vallon, sous plusieurs touffes de
noyers, où il se trouve une source qui fut de grand secours, car il
faisait grand chaud, le temps éclatant, de toutes parts, de plusieurs
grondements de tonnerre, qui ne furent pas néanmoins suivis de grandes
pluies». Ce fut là que le roi de Navarre arrêta le plan de l'attaque.
Elle fut résolue, malgré l'absence de Chouppes, l'orage devant
favoriser les assaillants plutôt que leur nuire. Le vicomte de Gourdon
avait eu l'idée d'employer des pétards pour briser les portes. Aux
hommes chargés de mettre en œuvre ces terribles engins, le roi donna
une escorte de dix gardes. Les pétardiers devaient attaquer les deux
portes du Pont-Neuf. Ils prirent les devants, suivis de vingt hommes
d'armes et de trente arquebusiers, sous les ordres du capitaine
Saint-Martin et du baron de Salignac; puis venaient quarante
gentilshommes de Gascogne et soixante gardes du roi commandés par
Roquelaure; Henri marchait à la tête du gros de ses troupes, composées
de deux cents hommes d'armes et de mille ou douze cents arquebusiers.
Des deux portes du Pont-Neuf abordées simultanément, l'une, à peine
trouée par l'explosion du pétard, obligea les assaillants à
s'introduire en rampant dans la ville; l'autre, au contraire, fut
renversée du coup. L'orage était si violent, que la garnison ne prit
pas tout de suite l'alarme. A la seconde explosion seulement, les
assiégés parurent. Salignac, entré le premier dans la place, avec son
détachement, rencontre Vesins, quarante gentilshommes et trois cents
arquebusiers, armés à la hâte. Roquelaure et Saint-Martin s'étant
joints à Salignac, il s'engage, à la lueur des éclairs, un combat où
l'arquebuse fut bientôt inutile. Dès les premiers chocs, Vesins est
mortellement blessé, et la chute de ce chef renommé trouble, un
instant, les assiégés, qui reculent. Mais ils reprennent vite courage,
à l'arrivée d'un renfort, venu du centre de la ville, et les
assaillants voient tomber leurs trois capitaines, Salignac, Roquelaure
et Saint-Martin, celui-ci pour ne plus se relever. Ils vont lâcher
pied, lorsque Gourdon et Terrides arrivent à leur secours: on
s'acharne de part et d'autre. Mais le jour a paru, toutes les forces
de Cahors convergent vers le champ de bataille, et les calvinistes,
combattus à la fois par la garnison, par la bourgeoisie armée, par les
habitants, qui, du haut des maisons, font pleuvoir sur leur tête une
grêle de projectiles, cèdent peu à peu devant tous ces obstacles;
nombre d'entre eux sortent de la ville, et le roi, qui attendait le
résultat de cette affaire d'avant-garde, se voyait déjà conseiller la
retraite: «Il est dit là-haut, répond-il, ce qui doit être fait de moi
en toute occasion. Souvenez-vous que ma retraite hors de cette ville,
sans l'avoir conquise et assurée au parti, sera la retraite de ma vie
hors de ce corps. Que l'on ne me parle plus que de combattre, de
vaincre ou de mourir.» Et le roi de Navarre entre, à son tour, dans la
ville, avec ses deux cents gentilshommes et ce qui lui restait
d'arquebusiers. Quand il y fut, ses amis comprirent qu'il fallait
vaincre à tout prix.
Les combats qui suivirent ne peuvent guère se raconter. Ce fut une
bataille de rue: le terrain gagné pied à pied ou conservé avec peine;
la barricade renversée laissant voir derrière elle une autre
barricade; les maisons conquises l'une après l'autre; partout un
danger, un piège, une alarme; jamais un moment de repos. Rien que pour
se maintenir, il fallait faire des efforts incessants, et il
s'agissait d'avancer! Cependant, on avançait peu, et l'espoir de la
conquête s'évanouissait dans l'âme des plus braves; presque seul, le
roi gardait son assurance et même sa bonne humeur; il disait, en
réponse aux conseils de retraite qui recommençaient à se faire
entendre: «Se peut-il que de si braves gens ignorent leurs forces!»
Elles eussent fléchi certainement, s'il ne les eût décuplées par son
exemple.
On luttait depuis deux jours et deux nuits, la ville attendant un
secours, et le roi de Navarre, le corps de Chouppes. Sully raconte
qu'il vit, pendant ces heures terribles, «les choses les plus belles
et les plus effroyables tout ensemble». On ne mangeait et buvait
«qu'un coup et un morceau, par-ci par-là, en combattant»; il fallait
dormir «debout, les cuirasses appuyées sur quelques étaux de
boutiques»; tout le monde, Henri le premier, avait «les pieds si
écorchés et pleins de sang, que nul ne se pouvait quasi plus
soutenir»; un grand nombre d'assaillants, entre autres Rosny, étaient
blessés; les armes du roi étaient faussées de «coups d'arquebuse» et
de «coups de main». Il ne restait peut-être plus aux calvinistes que
la force de vouloir bien mourir avec leur chef, lorsque l'arrivée de
Chouppes, à la tête de cinquante gentilshommes et de quatre ou cinq
cents arquebusiers, vint justifier l'opiniâtreté du roi de Navarre.
A peine entré dans la ville, Chouppes donne, de furie, contre une
barricade, l'enlève, en poursuit les défenseurs jusqu'à l'hôtel de
ville, s'en empare et y trouve trois canons et une coulevrine. Il y
met une garde et marche vers le collège, qui était une vraie
forteresse. Il y est rejoint par le roi de Navarre. Là, on commence à
entrevoir la fin ou ce qu'on croyait être la fin de ces rudes combats:
on se trompait. Il fallut faire le siège en règle du collège et courir
bien des risques pour s'en approcher en perçant les maisons. Cette
tâche n'était pas terminée au soleil levant, qui montra un nouveau et
plus redoutable danger: le secours attendu par les assiégés était en
vue. Chouppes, commandé pour s'y opposer, use d'un heureux stratagème.
Il va au-devant des quatre cents hommes qui s'approchaient, séparés en
deux troupes, trompe la première par une réponse au qui-vive, la
foudroie à bout portant, puis il lutte corps à corps avec la seconde
et la met en déroute. Le lendemain, le collège est emporté: c'est la
victoire enfin? Pas encore! Du collège, on aperçoit, dans la grande
rue, quatorze barricades. C'est une nouvelle bataille, c'est un
nouveau siège. Le roi de Navarre donne ses ordres, et Chouppes, encore
une fois, marche à l'avant-garde; mais une pierre l'atteint à la tête
et le renverse au moment où la besogne était en bonne voie. Le roi,
qui le suivait, prend sa place. A la tête de ses gardes, et «en
pourpoint comme eux», dit d'Aubigné, «il emporte la meilleure des
barricades», du sommet de laquelle il fait entendre ce cri magnanime:
«Grâce à tous ceux qui mettront bas les armes!» Cahors était pris.
La ville fut livrée au pillage. Quelle ville prise d'assaut n'était
pillée, au XVIe siècle? Mais nous avons vainement cherché dans
l'histoire la trace des innombrables «massacres» qui, selon des
relations suspectes, auraient déshonoré la victoire des calvinistes.
Les rigueurs dont souffrit Cahors, rigueurs déplorables assurément,
furent celles que subissait, à cette époque, toute ville forcée[29].
[29] Appendice: XIX.
La correspondance du roi de Navarre fournit au récit de la prise de
Cahors un post-scriptum du plus haut intérêt. C'est d'abord la lettre
suivante, adressée à la baronne de Batz, dès la première heure qui
suivit la reddition, c'est-à-dire le 31 mai ou le 1er juin:
«Madame de Batz, je ne me dépouillerai pas, combien que je sois tout
sang et poudre, sans vous bailler bonnes nouvelles, et de votre mari,
lequel est tout sain et sauf. Le capitaine Navailles, que je dépêche
par delà, vous déduira, comme nous avons eu bonne raison de ces
paillards de Cahors. Votre mari ne m'y a quitté de la longueur de sa
hallebarde. Et nous conduisait bien Dieu par la main sur le bel et bon
étroit chemin de sauveté, car force des nôtres, que fort je regrette,
sont tombés à côté de nous. A ce coup, ceux-là que savez et qu'avez
dans vos mains seront des nôtres. A ce sujet, je vous prie bailler à
mondit Navailles lettres et instructions qui lui seront nécessaires,
dont je vous prie bien fort lui aider à me gagner ceux-là et leurs
amis, les assurant du bon parti que leur ferai. Et de telle manière
que désirerez, je vous reconnaîtrai ce service, d'aussi bon cœur que
je prie Dieu, ma cousine, qu'il vous ait en sa sainte garde».
Le 1er juin, Henri écrivait à M. de Scorbiac, son conseiller à
Montauban: «Je crois que vous aurez été bien ébahi de la prise de
cette ville; elle est aussi miraculeuse, car, après avoir été maître
d'une partie, il a fallu acquérir le reste pied à pied, de barricade
en barricade. Depuis que Dieu m'a fait la grâce de l'avoir, je désire
la conserver et y établir quelque beau règlement. Pour travailler
auquel, je vous prie m'y venir trouver avec La Marsillière et les
autres auxquels j'écris...» Il ajoutait, le 6 juin: J'eusse fort
désiré que vous fussiez venu par deçà, lorsque je vous ai demandé,
parce que votre présence eût été bien requise ici, pour aider à régler
toutes choses en cette ville, et y établir un bon ordre qui n'a pu
sitôt y être mis... Nous y avons donné quelque acheminement; j'espère
que tout s'y portera bien, au contentement des gens de bien...»
On voit, par la lettre à Madame de Batz, que le roi ne perdit pas un
instant pour faire fructifier sa victoire jusqu'au fond de l'Armagnac:
chez lui, le politique donnait toujours la main au capitaine. Les
lettres à M. de Scorbiac, écrites dans un ordre d'idées analogue,
attestent les préoccupations d'un esprit organisateur, toujours prêt à
compléter par de «bons règlements» les succès militaires.
Par la prise de Cahors, le roi de Navarre étonna ses amis non moins
que ses ennemis: hommes de guerre et hommes d'Etat comprirent qu'à
dater de ce jour, le parti calviniste aurait à sa tête un chef doué de
toutes les aptitudes qui domptent les événements et font, en quelque
sorte, violence à la destinée. Si, à cette heure, Henri avait possédé
une armée puissante et d'importantes ressources financières, il
aurait pu tracer avec son épée la carte d'une France protestante,
religieusement et politiquement constituée en face de la vieille
monarchie catholique. La Providence en décida autrement. En sortant de
Cahors, le roi de Navarre se retrouva, comme auparavant, avec sa
poignée de partisans, et, longtemps encore, il dut se résigner à faire
la petite guerre. Il la fit toujours avec entrain et parfois avec
bonheur.
Après avoir laissé Cabrière gouverneur à Cahors, il visita sa bonne
ville de Montauban et revint, sans plus tarder, à Nérac, où, ayant
pris connaissance des mouvements de l'armée de Biron, il se prépara,
de son mieux, à lutter contre ce capitaine expérimenté. En traversant
la Lomagne et l'Armagnac, il avait déjà battu deux détachements
catholiques, l'un à Beaumont, l'autre à Vic-Fezensac. Un de ses plus
vaillants capitaines, Meslon, gouverneur de Castelmoron et de Gensac,
venait de prendre Monségur par ce pétard, nommé alors «saucisse», que
nous avons vu jouer son rôle à Saint-Emilion et à Cahors.
Au mois de juin, les lettres de Henri font allusion à une armée
étrangère qui «s'apprête infailliblement et commence à marcher», mais
qui ne se hâtait guère: c'était le corps de mercenaires dont les
huguenots avaient obtenu la promesse du prince palatin Casimir. Cette
armée resta en formation; il est certain, toutefois, qu'à la seule
pensée de revoir les reîtres passer sur le ventre aux populations de
cinq ou six provinces, les négociateurs royaux du traité de Fleix se
sentirent, quelques mois plus tard, mieux disposés à la conciliation
qu'ils ne l'eussent été en d'autres circonstances.