La campagne du maréchal de Biron.--Combats devant Marmande.--Les
menées du prince de Condé.--Le stratagème de Biron.--Les
boulets mal-appris.--Mayenne en Dauphiné.--Lesdiguières.--Siège
et prise de La Fère par le maréchal de Matignon.--Surprise de
Mont-de-Marsan par Baylens de Poyanne.--Désarroi des
calvinistes.--Les vues de Monsieur, duc d'Anjou et
d'Alençon.--Son entremise pour amener la paix.--Traité de
Fleix.--Séjour de Monsieur en Guienne et en Gascogne.--La
chambre de justice de Guienne.--La demi-promesse de
Henri.--Monsieur recrute des officiers à la cour de Navarre.
Biron avait quitté Bordeaux, le 20 juin 1580, pour se mettre à la tête
de son armée déjà en mouvement. Cette campagne, composée d'une longue
série de petites actions, fut en définitive défavorable aux
calvinistes. Biron prit, de force ou sans coup férir, une quarantaine
de places ou de bicoques, entre autres Tonneins, Le Mas-d'Agenais,
Damazan, Gontaud, dont il portait le nom, Valence-d'Agen, Auvillars,
Lamontjoie, Francescas, Montaignac, Villeréal, Mézin, Sos,
Vic-Fezensac, Astaffort et Fleurance. Mais il n'osa assiéger ni
Sainte-Bazeille, sommée en vain de se rendre, ni Clairac, ni plusieurs
autres places, dont la force de résistance lui était connue. Il en
rencontra une très vive à Gontaud, qu'il bouleversa de fond en comble,
à Auvillars, qui obtint «vie et bagues sauves», à Valence-d'Agen, qui,
prise une première fois et révoltée, ne se rendit qu'après avoir été
foudroyée de mille ou douze cents coups de canon. Il arriva au
maréchal, pendant cette campagne, deux graves accidents. Devant
Sainte-Bazeille, une maladie se mit dans son armée, il en fut atteint
lui-même et dut cantonner ses troupes. Il touchait à la fin de ses
expéditions, lorsque, au mois d'octobre, dit le journal du chanoine
Syreuilh, «comme il faisait la revue de son armée et voltigeait sur
son cheval, sondit cheval glissant, tomba sur sa jambe gauche et lui
rompit l'os de ladite jambe, un doigt plus haut que la cheville». Il
se fit remplacer à la tête des troupes, du consentement de tous les
capitaines, par son fils, Charles de Gontaud, baron de Biron, alors
âgé de dix-huit ans, le même qui, après avoir vécu avec tant de
gloire, devait périr si misérablement de la main du bourreau.
Il y eut deux faits remarquables dans cette lutte de Henri et de
Biron: le maréchal n'alla presque jamais droit au roi, et le roi ne
fut qu'une fois ou deux en mesure d'affronter le maréchal en rase
campagne. Quand on étudie leurs mouvements, on dirait qu'ils s'étaient
entendus pour éviter une lutte personnelle. Devant Marmande,
toutefois, Henri, au début de la campagne, eût bien voulu se mesurer
avec les troupes du maréchal. L'armée du roi occupait Tonneins et
Sainte-Bazeille, une partie de l'armée de Biron était dans Marmande.
«Les soldats du maréchal, dit l'abréviateur des _Economies royales_,
faisant tous les jours des courses sur le pays ennemi, Henri fit un
jour avancer Lusignan, à la tête de vingt-cinq gentilshommes des mieux
montés, jusqu'aux portes de Marmande, comme pour faire un défi. Il
nous fit suivre par cent arquebusiers, qui mirent ventre à terre sur
le bord d'un ruisseau, à quelque distance de nous, et il se tint
lui-même caché dans un petit bois un peu éloigné, avec trois cents
chevaux. Notre ordre était de faire simplement le coup de pistolet, de
chercher à prendre quelques soldats que nous trouverions hors des
murs, et de nous retirer vers le gros d'arquebusiers, d'abord qu'on
commencerait à nous poursuivre, ce que nous exécutâmes aussitôt que
nous eûmes vu cent chevaux sortir de la place pour venir à nous,
quoique ces cavaliers nous criassent d'une manière assez insultante de
les attendre. Un officier de notre troupe, nommé Quasy, qui s'entendit
défier nommément, ne put s'empêcher de tourner bride vers celui qui
lui faisait ce défi, le renversa mort, y perdit lui-même son cheval,
et regagnait le gros de la brigade à pied, lorsqu'il fut attaqué par
le parti ennemi entier, irrité de la mort de leur camarade. Nous
marchâmes à son secours, et il y eut bientôt une mêlée des plus
chaudes, pendant laquelle un de nos valets, saisi de frayeur, s'enfuit
et porta l'alarme au roi de Navarre, en lui disant que nous et les
arquebusiers avions été tous passés au fil de l'épée: ce qui était
sans aucun fondement. Au contraire, après quelques moments de combat,
les ennemis ayant aperçu les arquebusiers, qui sortaient de leur
embuscade pour venir nous seconder, craignirent quelque surprise, et
croyant que toute l'armée leur allait tomber sur le corps, ils se
retirèrent dans la ville. On eut bien de la peine à arrêter le courage
de Henri, qui voulait fondre sur l'armée ennemie pour nous venger et
périr glorieusement. Mais on lui fit de si fortes instances de se
retirer, qu'il prit enfin ce parti à regret. Son étonnement fut grand
lorsqu'il nous vit revenir, et sa douleur le fut encore davantage
d'avoir ajouté foi à des conseillers trop timides, surtout lorsqu'il
vit Lusignan se plaindre, avec beaucoup d'aigreur, d'avoir été
abandonné en cette occasion.»
Henri manquait de forces, le peu qu'il en avait étant absorbé, en
grande partie, par les garnisons. Il lui était donc impossible
d'offrir une bataille à Biron; il lui fut même bientôt difficile de
courir les champs. Le prince de Condé, non content de lui avoir
débauché une partie de ses troupes, travaillait, dans le Languedoc et
dans le Dauphiné, à se composer une souveraineté, aux dépens du roi de
Navarre. Il fallut ramasser, dans tous les coins de Guienne et de
Gascogne, un petit corps d'armée pour aller s'opposer aux empiètements
du prince, et Turenne fut chargé de cette mission. Il restait au roi
de Navarre à peine de quoi se garder. Heureusement, le comte de La
Rochefoucauld ne tarda pas à lui amener deux ou trois cents chevaux,
qui lui furent d'un grand secours. Henri et ses partisans n'en durent
pas moins renoncer à tenir, en tout temps, la campagne, et se
contenter de quelques rares occasions favorables. Le roi de Navarre,
croyant en saisir une qui le tenta, fit courir à sa capitale et courut
lui-même un sérieux danger.
Au commencement de la guerre, la reine Marguerite, résidant
habituellement à Nérac, avait obtenu la neutralité de cette ville,
tant que le roi n'y séjournerait pas. Le roi y étant venu passer trois
jours, et le maréchal ayant été informé de sa présence, il usa d'un
curieux stratagème pour avoir le droit d'alarmer et peut-être de
surprendre Nérac. Il feint de venir sur la Garonne pour y recevoir des
troupes que lui amenait M. de Cornusson, sénéchal de Toulouse, et fait
tenir le faux avis de ce mouvement au roi. Henri part dans la nuit,
pour aller lui tendre une embuscade, et le matin, à neuf heures, le
maréchal, venu par un autre chemin, se présente devant Nérac avec son
armée en bataille, à la portée du canon; si bien, qu'au moment où le
roi, revenant de son expédition manquée, rentrait dans Nérac par une
porte, il apprenait que Biron paradait devant l'autre. Malgré
l'inégalité des forces, il y aurait eu mêlée générale ou, tout au
moins, escarmouche, sans une pluie torrentielle qui vint «mouiller la
poudre» et refroidir les cerveaux. Biron, en se retirant du côté de
Mézin, qu'il allait occuper, lança quelques volées de canon, à coups
perdus, sur la ville, et deux boulets se logèrent dans les murailles
du château. Marguerite ne pardonna jamais cet affront au maréchal,
quoiqu'il lui eût envoyé, en partant, de galantes excuses: aussi, à la
paix, insista-t-elle, tout autant que le roi, pour que la lieutenance
de Guienne fût remise en d'autres mains.
L'armée de Biron n'était pas la seule qui opérât contre les
calvinistes: le maréchal de Matignon en avait mené une autre à La
Fère, d'où était parvenu à s'évader le prince de Condé; Mayenne en
avait conduit une troisième en Dauphiné, contre Lesdiguières, en voie
de devenir un des premiers capitaines de son temps. Mayenne prit La
Mure et trois ou quatre autres places. Quant au siège de La Fère, il
dura trois mois et fut appelé le «siège de velours», parce que les
assiégeants y faisaient assaut d'élégance et que le temps ne les y
incommoda point. Du reste, il fut des plus meurtriers; Matignon y
perdit deux mille hommes, beaucoup d'officiers de mérite, entre autres
Philibert de Gramont, que les intrigues de Catherine avaient détaché
du parti du roi de Navarre. La perte des assiégés fut de trente
gentilshommes et de huit cents soldats. La reddition eut lieu le 31
août.
La chute de La Fère était prévue; elle ne fut pas aussi sensible au
roi de Navarre que la perte de Mont-de-Marsan, surpris, au mois de
septembre, par Baylens de Poyanne, un des plus vaillants capitaines
catholiques[30]. Henri essaya souvent, mais en vain, de le ressaisir;
le temps, les hommes, l'argent, tout lui faisait défaut, et Poyanne
gardait bien sa conquête. Henri finit pourtant par prendre sa
revanche.
[30] Appendice: XX.
Tout bien considéré, les affaires du parti calviniste et, en
particulier, celles du roi de Navarre, étaient dans un état précaire:
on pouvait encore durer, mais tout succès devenait douteux. Dans ces
circonstances, les vues de Monsieur, tournées sans cesse vers la
principauté des Pays-Bas, se trouvèrent d'accord avec les intérêts
d'une cause presque vaincue. Il venait de traiter, par les soins du
prince d'Orange, avec les Etats des Pays-Bas, déterminés à secouer le
joug de l'Espagne et à reconnaître la souveraineté du duc d'Anjou. Les
Etats se laissaient séduire par la double perspective d'une alliance
virtuelle avec la France et du mariage, considéré comme probable, de
Monsieur avec la reine d'Angleterre. Le duc, croyant toucher à cet
avenir, voulut se l'assurer en rétablissant la paix à l'intérieur; car
les forces militaires de la France devenant inactives, il avait
l'espoir qu'elles l'appuieraient, en partie, dans l'expédition qu'il
projetait.
Monsieur, sollicité d'ailleurs, on est fondé à le croire, par la reine
Marguerite, s'offrit donc à Henri III pour médiateur entre lui et le
roi de Navarre, et partit pour la Guienne, accompagné de Bellièvre et
de Villeroi. Il avait donné rendez-vous, à Libourne, au roi et à la
reine de Navarre, à Madame, sœur de Henri, et au prince de Condé. Les
premiers pourparlers décisifs eurent lieu à Coutras, et les derniers à
Fleix, en Périgord, dans le château du marquis de Trans. Les députés
protestants y assistèrent, et après de longs débats, le nouveau
traité, d'abord repoussé par le prince de Condé et ses adhérents, fut
signé le 26 novembre. Il confirmait, en les amplifiant sur quelques
points, les traités précédents: par exemple, on donnait par surcroît,
au roi de Navarre, Figeac, en Quercy, et, dans le Bazadais, Monségur,
si vaillamment conquis et gardé par le capitaine Meslon. Mézeray
ajoute: «On croit qu'il y fut aussi accordé, en secret, pour
satisfaire la passion de la reine Marguerite et même celle du roi son
mari, que Biron serait révoqué de la lieutenance de Guienne, et que le
roi en mettrait un autre à sa place, qui leur serait plus agréable».
Ce fut le maréchal de Matignon[31].
[31] Appendice: XXI.
L'édit de Fleix, ratifié au mois de décembre, fut vérifié au parlement
de Paris le 26 janvier 1581. Cette tâche accomplie, Monsieur passa
quelque temps en Guienne et en Gascogne[32]. Il visita plusieurs
villes, tantôt avec le roi et la reine de Navarre, tantôt avec
Marguerite seule, comme à Bordeaux, où il fut reçu avec une pompe
extraordinaire. Un des articles du nouveau traité supprimait la
chambre mi-partie de cette ville et instituait une chambre de
justice[33], composée de membres du conseil privé et de conseillers au
parlement de Paris, qu'on supposait étrangers aux influences locales.
Mais la première séance de cette chambre en mission n'eut lieu que le
26 juin 1582. Ces perpétuelles modifications des formes de la justice
n'offraient en ce temps-là, et elles n'ont offert en aucun temps, que
bien peu de garanties aux citoyens.
[32] Appendice: XXII.
[33] Appendice: XV.
Pendant son séjour à la cour de Navarre, le duc d'Anjou obtint de
Henri une demi-promesse de se joindre à lui dans la prochaine campagne
des Pays-Bas, où l'attendaient tant de déboires et de désastres.
Heureusement pour le roi de Navarre, ce projet d'alliance resta lettre
morte. Mais, en même temps que Monsieur essayait de le tenter de ce
côté, il l'amoindrissait, d'un autre, en recrutant des officiers parmi
les gentilshommes de Guienne et de Gascogne: beaucoup de catholiques
et plusieurs protestants, parmi lesquels Rosny, acceptèrent les offres
du prince. Henri les vit partir à regret, car il n'avait aucune
confiance dans les entreprises de son beau-frère, et d'ailleurs il
pouvait prévoir, même en pleine paix, qu'il aurait, un jour, grand
besoin des services dont allait profiter le duc d'Anjou.