CHAPITRE V

Départ de Pau.--Henri malade à Eauze.--Les Etats de

Béarn.--Fragilité de la paix.--La surprise de Figeac.--La paix

prêchée, la guerre préparée.--Le rôle de Condé et celui de

Damville.--Assemblée de Mazères.--L'embuscade sur la route de

Castres.--Entente du roi de Navarre avec Châtillon et

Lesdiguières.--Desseins belliqueux.--Lettre à Henri

III.--Lettre-manifeste à la reine de Navarre.--Manifeste de

l'Isle à la noblesse.--Correspondance avant l'entrée en

campagne.

Avant d'aller de nouveau établir sa résidence à Nérac, selon le désir

de la reine, qui avait pris le séjour de Pau en aversion, Henri fit

avec elle un voyage à Montauban, si renommé par son dévouement

passionné à la Réforme. Au retour de ce voyage, et en se rendant à

Nérac, il fit un long circuit pour visiter les principales villes de

l'Armagnac. Arrivé à Eauze, le 19 juin, il y tomba malade, disent les

Mémoires de Marguerite, «d'une grande fièvre continue, avec une

extrême douleur de tête, et qui lui dura dix-sept jours, durant

lesquels, il n'avait repos, ni jour ni nuit, et le fallait

perpétuellement changer de lit à autre». La reine l'entoura de soins

affectueux. Pendant cette maladie, il reçut une lettre de Henri III

contenant des avis et des réclamations au sujet des anciennes

ordonnances de Jeanne d'Albret contre les catholiques béarnais. En

quittant Eauze, le 10 juillet, il répondit au roi de France que les

faits visés dans sa lettre provenaient du gouvernement de la feue

reine, non du sien, mais qu'il en serait parlé aux Etats de Béarn. Le

roi de Navarre entretenait avec ces Etats des relations qui furent

constamment à l'honneur du prince et des sujets, et dont les pages

suivantes font ressortir le caractère[26]:

«... Les rapports entre Henri de Navarre et l'assemblée des

représentants étaient toujours empreints d'une bienveillance

réciproque. Le roi est-il empêché de présider ou de convoquer lui-même

les Etats, il s'en excuse; il fait connaître ses motifs, comme on le

peut voir aux archives des Etats de Béarn, à l'année 1576. Veut-il

communiquer à son nouveau lieutenant général, le sire de Saint-Geniès,

qui préside l'assemblée des Etats, en 1579, un ordre de nature à

engager la responsabilité des Etats, par exemple, la défense

d'assembler des troupes de guerre, à l'insu du roi, c'est à

l'assemblée elle-même que cette lettre sera adressée, et c'est dans

l'assemblée même qu'il en sera donné lecture. Remarquable déférence

d'un souverain aux institutions libérales de son pays, en un temps où,

partout en Europe, la monarchie absolue était seule en vigueur et

paraissait l'unique forme d'un bon gouvernement! C'est au moment où la

reine Elisabeth assure et consolide en Angleterre le despotisme fondé

par les premiers Tudors, lorsqu'elle asservit le parlement et

substitue à l'action des tribunaux et des cours de justice du pays la

juridiction exceptionnelle de la Chambre Etoilée; c'est lorsque

Philippe II en Espagne, reprenant la politique de Ferdinand, impose

silence aux Cortès, ruine les libertés de l'Aragon, ou menace d'un

sort semblable les antiques fueros de la Navarre et des pays Basques,

que tous les rois précédents avaient respectés;--c'est à ce moment que

Henri débat avec les représentants du Béarn les intérêts du pays et

donne l'exemple de l'accord qui doit régner entre les grands pouvoirs

constitutifs d'une nation sagement gouvernée. Loin de redouter le

contrôle d'une autorité autre que la sienne, il en provoque

l'exercice; il réunit annuellement les députés, dont le dévouement a

d'autant plus de prix à ses yeux et dont l'action communique d'autant

plus de force à son gouvernement, que l'âme de ces députés ne connaît

pas de lâche complaisance et qu'ils savent faire entendre une voix

libre et fière.

[26] Appendice: XVII.

«L'accord intime et la parfaite harmonie de sentiments entre le prince

et la nation se firent surtout remarquer au renouvellement des

hostilités qui éclatèrent en 1580. Henri, qui s'y était préparé de

bonne heure, trouva un concours énergique dans les Etats réunis en

1579. La princesse, sa sœur, qu'il avait instituée régente dans le

Béarn, deux ans auparavant, n'eut aucune peine à obtenir de cette

assemblée les sommes nécessaires pour l'entretien d'une troupe de

1,200 hommes et pour faire conduire de la ville de Navarrenx jusqu'aux

limites du pays de Béarn, des pièces d'artillerie dont le roi de

Navarre avait besoin pour entrer en campagne. Les Etats fournirent les

munitions de guerre pour l'approvisionnement de Navarrenx. Mais, qu'on

veuille bien le remarquer, ils stipulèrent que ces subsides étaient

octroyés, «sans tirer à conséquence» (réservant ainsi l'avenir), et

sous la condition expresse que le prince aurait soin de réparer les

griefs de la nation. En même temps, sur la demande du roi, et d'après

une lettre qu'il avait écrite aux syndics du pays, les Etats nommèrent

des commissaires chargés de veiller aux plus pressants besoins.»

La reprise des hostilités, à laquelle font allusion les lignes

précédentes, allait être déterminée par le cours naturel des choses

inconciliables dont se composait une «paix» en ces temps orageux, et

le roi de Navarre, instruit par l'expérience, n'était pas homme à se

laisser surprendre par les événements. Il était, du reste, fortement

incité à prendre les devants, s'il faut s'en rapporter à quelques

historiens, par des avis détournés de Monsieur et même de la

reine-mère, tous deux arguant des menaces de la Ligue. Ces démarches,

quel qu'en fût le mobile, le mettaient encore plus dans l'obligation

d'être prêt à toutes les éventualités. Aussi, quand il vit, au mois

d'août 1579, les négociateurs de Henri III venir lui redemander les

places de sûreté, au moment où les infractions à l'édit se

multipliaient de toutes parts, il n'eut pas besoin des conseils de

Marguerite, ni du dépit qu'elle ressentait des commérages de Henri III

sur ses amours vraies ou supposées avec Turenne, pour comprendre

qu'une lutte prochaine était inévitable. L'affaire de Figeac, ville

forte du Quercy, ralluma, sinon la guerre ouverte, du moins les

hostilités d'où elle devait sortir.

Le 16 septembre, Henri, étant à Nérac, écrit à Geoffroi de Vivans: «Je

vous prie, celle-ci reçue, de vous acheminer pour aller secourir

Figeac, amenant avec vous le plus grand nombre de gens que vous

pourrez, et vous diligenter le plus qu'il vous sera possible, de sorte

que, par votre aide et secours, s'en puisse ensuivre le succès qui est

à désirer, que j'espère de vous...» D'Aubigné raconte ainsi ce qui se

passa dans cette ville: «La Meausse, gouverneur de Figeac, avait

emporté une ordonnance pour prendre les deniers du roi, à la

concurrence de son état, car les trésoriers ne payaient aucunement la

garnison pour la rendre faible et facile à l'entreprise que l'on

dressait dessus. Comme donc ceux du pays virent que le gouverneur

reprenait des soldats, les habitants catholiques de la ville ayant

fait entrer quelque noblesse et autres forces du pays, se prirent

eux-mêmes, à la mi-septembre (1579), et quant et quant, toute la

noblesse du pays y accourut. Tout cela assiège la citadelle, et de

près.» Mais la citadelle ayant tenu bon, ces démonstrations de la

noblesse protestante firent abandonner Figeac aux catholiques.

A partir de cet incident, tout ce qui se fait ostensiblement, de

divers côtés, en vue de la paix, n'est destiné qu'à voiler les

préparatifs de guerre. Henri, pour sa part, joue deux rôles bien

distincts; rien de plus curieux à lire que sa correspondance à cette

époque. Tantôt il se dépense, même auprès de ses amis, en toute sorte

de sollicitudes, pour le maintien de cette «bonne paix» que le XVIe

siècle connut si peu; tantôt il emploie toute son activité à fortifier

ses garnisons, à tenir ses petites troupes en haleine, à mettre ses

capitaines sur le qui-vive. Il n'avait plus, pour le moment, à compter

sur le prince de Condé, qui s'était affranchi de la discipline du

parti et nourrissait un peu naïvement l'espoir de ressaisir, à

l'amiable, son gouvernement de Picardie, qu'il fut obligé de

revendiquer, les armes à la main, en surprenant La Fère, le 29

novembre. Henri ne pouvait pas davantage proposer une alliance

défensive et offensive à Damville, devenu duc de Montmorency, par la

mort de son frère: le maréchal passait pour s'être rallié entièrement

à la cour, depuis le voyage de la reine-mère; tout au plus, le roi se

flattait-il de le maintenir, à son égard, dans une attitude pacifique.

En attendant, néanmoins, il projetait de se rencontrer avec lui dans

une assemblée convoquée à Mazères pour le mois de décembre, et de

juger par là des chances d'action combinée qu'il pouvait avoir de ce

côté. Le 24 septembre, il écrit, de Nérac, à Montmorency qu'il fait

démarches sur démarches pour assurer l'exécution de l'édit. Le 7

octobre, il fait part au gouverneur de Languedoc du déplaisir qu'il a

ressenti, à la nouvelle des excès commis par les catholiques, lors de

la reprise de Montaignac, le 22 septembre: «Grand meurtre des

habitants, ignominieuse mort des ministres, pillage et saccagement de

ladite ville»; et il ajoute qu'il vient de dénoncer le fait à MM. de

la chambre de justice établie à l'Isle[27]. Le 4 novembre, enfin, il

exprime à Montmorency le désir de conférer avec lui, à l'assemblée de

Mazères, dont il affecta d'abord de se promettre de «bons effets» pour

la paix, quoique l'insuccès des précédentes conférences de Montauban

ne pût lui laisser, à ce sujet, beaucoup d'illusions.

[27] Appendice: XI.

L'assemblée de Mazères, dans le comté de Foix, eut lieu, du 10 au 19

décembre, avec l'agrément du roi de France. Malgré la présence du roi

de Navarre et du duc de Montmorency, elle n'eut d'autre résultat que

d'aigrir les esprits au fond et de les tourner vers les résolutions

extrêmes, tout en paraissant les avoir rapprochés. Après ce premier

essai de conciliation, le roi de Navarre se sentit irrévocablement

condamné à faire la guerre. Son gouvernement de Guienne était purement

nominal, depuis la Saint-Barthélemy; la dot de sa femme, l'Agenais et

le Quercy, lui était disputée de toutes les façons, au besoin par les

armes; on ne tolérait sa religion qu'avec l'arrière-pensée, ou plutôt

le dessein avoué de la détruire, même par la violence; enfin, sa

qualité de premier prince du sang et son mariage avec une fille de

France, au lieu de faire de lui un souverain incontesté, ne lui

laissaient que le choix de la servitude. Fortement tenté auparavant de

prendre un parti décisif, il s'y résolut froidement, au sortir des

inutiles conversations de Mazères. Cependant, il ne négligea rien pour

accroître les chances d'un accommodement. Le 26 décembre 1579, il

essaie de complaire à Henri III en lui annonçant le prochain

remplacement, à Périgueux, de Vivans, gouverneur des comté de Périgord

et vicomté de Limousin, par le baron de Salignac. Huit jours après, il

proteste contre les coups de force d'un de ses coreligionnaires, le

capitaine Merle de Salavas, qui venait de s'emparer de Mende. Au mois

de février, au mois de mars, jusque dans les premiers jours d'avril,

il reste fidèle à ce langage pacifique. Il lui importe, au suprême

degré, qu'on ne puisse lui imputer la rupture éclatante qu'il prévoit,

qu'il considère même, dans son for intérieur, comme un fait accompli.

Et pourtant, on ne l'épargnait guère. Vers la fin du mois de janvier,

on lui tendit, sur la route de Castres, une embuscade dont il avait

heureusement reçu avis, en temps opportun, de la reine de Navarre. «On

m'avait dressé», écrit-il au roi de France, après s'être plaint des

tracasseries de Biron, «une partie de quelque deux cents chevaux

lestes et bien armés»; et Henri III lui ayant demandé par qui il avait

été prévenu, il refusa de le dire, mais le laissa deviner par cette

phrase: «Avec le temps, je vous le dirai, et m'assure que vous serez

bien étonné, pour être personnes de qui vous ne l'eussiez jamais

soupçonné».

Du reste, s'il gardait le respect et parlait avec modération, il

voyait très distinctement les dangers qui le menaçaient, et

s'occupait, sans relâche, d'être en mesure de les affronter. Il avait

envoyé des instructions précises à Lesdiguières, en Dauphiné, et à

Châtillon, en Languedoc, expédié des agents sûrs dans diverses

provinces, pour concerter, autant que possible, les prises d'armes, si

elles devenaient nécessaires. Autour de lui, rien n'échappait à son

attention. Les gouverneurs et les capitaines recevaient, à chaque

instant, ses ordres et l'invitation de le tenir au courant de tous les

faits de quelque importance. Il écrivit vingt lettres comme celle-ci,

adressée à Vivans, en Périgord: «Puisqu'il n'a pas tenu à moi, ni à

ceux qui m'ont assisté à l'entrevue de mon cousin le maréchal de

Montmorency à Mazères, que nous n'ayons fait quelque chose de bon pour

l'établissement de la paix..., j'en ai ma conscience déchargée. Mais

je ne laisse pas pourtant de considérer les maux qui semblent se

préparer sur les uns et sur les autres... Vous priant tenir la main,

de votre côté, qu'on se tienne prudent en vos quartiers..., prenant

garde surtout qu'on ne vous puisse imputer d'être des premiers

remuants».

Sa correspondance est parsemée de fières déclarations, qui sonnent le

boute-selle: «Monsieur de Saint-Geniès, toutes vos lettres me sont

parvenues, non les poudres. Je ne veux rompre la trêve, mais en veux

profiter pour préparer la guerre... Si l'événement me bat, je ne m'en

prendrai qu'à moi et à ma fortune. Qui aime le repos sous la cuirasse,

il ne lui appartient point de se mêler à l'école de la guerre». Enfin

l'heure vint où, même dans ses lettres au roi de France, on devinait

que l'explosion était proche. Le 23 mars, il écrit à Henri III, pour

énumérer de nouveaux griefs, et termine par ces mots presque

menaçants: «Je laisse cela à considérer et à y pourvoir par votre

prudence, attendant toujours la réponse aux remontrances que, dès le

mois de février, nous vous avons envoyées».

Ce fut la fin du jeu entre les deux rois. Le 10 avril, Henri faisait

remettre la lettre suivante à la reine:

«M'amie, encore que nous soyons, vous et moi, tellement unis que nos

cœurs et nos volontés ne soient qu'une même chose, et que je n'aie

rien si cher que l'amitié que me portez, pour vous en rendre les

devoirs dont je me sens obligé, si vous prierai-je ne trouver étrange

une résolution que j'ai prise, contraint par la nécessité, sans vous

en avoir rien dit. Mais puisque c'est force que vous le sachiez, je

vous puis protester, m'amie, que ce m'est un regret extrême qu'au lieu

du contentement que je désirais vous donner, et vous faire recevoir

quelque plaisir en ce pays, il faille tout le contraire, et qu'ayez ce

déplaisir de voir ma condition réduite à un tel malheur. Mais Dieu

sait qui en est la cause. Depuis que vous êtes ici, vous n'avez ouï

que plaintes; vous savez les injustices qu'on a faites à ceux de la

Religion, les dissimulations dont on a usé à l'exécution de l'édit;

vous êtes témoin de la peine que j'ai prise, pour y apporter la

douceur, ayant, tant que j'ai pu, rejeté les moyens extraordinaires

pour espérer, de la main du roi et de la reine votre mère, les remèdes

convenables. Tant de voyages à la cour, tant de cahiers de remontrance

et de supplication en peuvent faire foi.

«Tout cela n'a guéri de rien; le mal, augmentant toujours, s'est rendu

presque incurable. Le roi dit qu'il veut la paix; je suis content de

le croire; mais les moyens dont son conseil veut user tendent à notre

ruine. Les déportements de ses principaux officiers et de ses cours de

parlement nous le font assez paraître. Depuis ces jours passés, nous

avons vu comme on nous a cuydé surprendre au dépourvu; nos ennemis

sont à cheval, les villes ont levé les armes. Vous savez quel temps il

y a que nous avons eu avis des préparatifs qui se font, des états

qu'on a dressés pour la guerre. Ce que considéré et que tant plus nous

attendons, plus on se fortifie de moyens, ayant aussi, par les

dépêches dernières qui sont venues de la cour, assez connu qu'il ne se

faut plus endormir, les desseins de nos adversaires, et, d'autre part,

la condition de nos églises réformées qui me requèrent incessamment de

pourvoir à leur défense, je n'ai pu plus retarder, et suis parti avec

autant de regret que j'en saurai jamais avoir, ayant différé de vous

en dire l'occasion, que j'ai mieux aimé vous écrire, parce que les

mouvements nouveaux ne se savent que trop tôt. Nous aurons beaucoup de

maux, beaucoup de difficultés, besoin de beaucoup de choses; mais nous

espérons en Dieu, et tâcherons de surmonter tous les défauts par

patience, à laquelle nous sommes usités de tout temps.

«Je vous prie, m'amie, commander, pour votre garde, aux habitants de

Nérac. Vous avez là Monsieur de Lusignan pour en avoir le soin, s'il

vous est agréable, et qu'il fera bien. Cependant aimez-moi toujours

comme celui qui vous aime et estime plus que chose de ce monde. Ne

vous attristez point; c'est assez qu'il y en ait un de nous deux

malheureux, qui néanmoins, en son malheur, s'estime d'autant plus

heureux que sa cause devant Dieu sera juste et équitable. Je vous

baise un million de fois les mains.»[28]

[28] Appendice: XVIII.

Le 13 avril, le roi de Navarre, qui a l'œil et l'esprit partout,

écrit de Lectoure au comte de Sussex, grand chambellan d'Angleterre,

pour lui faire connaître l'état des affaires et demander l'appui

d'Elisabeth en faveur des églises réformées. Deux jours après, le 15

avril, à l'Isle, dans le diocèse d'Albi, Henri signe un manifeste «à

la noblesse», dont voici tous les passages essentiels:

«Messieurs, je ne doute point qu'une bonne partie d'entre vous et du

peuple même, qui, sous la faveur des édits du roi mon seigneur, avait

déjà goûté quelque fruit de la dernière paix, ne trouve maintenant

étrange de voir les troubles dont ce royaume est si longuement agité,

et que l'on estimait assoupis, se renouveler encore et les armes

reprises par ceux de la Religion. J'estime aussi qu'après plusieurs

discussions des raisons et occasions qui les ont mûs de ce faire,

chacun jugeant selon sa passion ou selon qu'il aura pu entendre, ils

en voudront rejeter toute la haine sur moi... Les déportements,

artifices, entreprises, surprises, voleries, massacres, injustices,

toute espèce de contraventions dont les ennemis de cet Etat et du

repos et tranquillité publique ont usé depuis l'édit de la paix et

conférence de Nérac, me peuvent servir de défense...

«Nous avons, par la dernière paix, quitté, comme chacun sait, six ou

sept-vingt bonnes places, lesquelles, nonobstant la violence de ceux

qui s'y fussent aheurtés, on aurait pu si bien garder et pour si

longtemps, qu'enfin ils eussent été contraints nous laisser en repos;

et nous sommes contentés de quinze ou vingt des moindres d'icelles,

pour servir de sûreté à ceux qui ne pourraient rentrer ou vivre dans

leurs maisons. Cela seul peut témoigner que nous désirons la paix; car

autrement c'eût été une grande simplicité de quitter un tel avantage.

Et, de fait, n'avons-nous pas, au même instant qu'elle a été publiée,

fait cesser tous actes d'hostilité? Néanmoins, les ennemis de cet

Etat, impatientés de n'avoir aise et repos, se sont incontinent saisis

de ce que nous avions délaissé, armé les places que nous avions

désarmées, fermé celles que nous avions ouvertes, surpris les autres

qui n'étaient plus gardés, chassé dehors ceux qui les ont reçues, tué

ou meurtris ceux qui n'étaient plus en défense...»

Ici, le manifeste entre dans le détail de quelques-uns de ces actes

d'arbitraire et de violence: prise, révolte ou pillage de Villemur, de

Lauzerte, de Langon, de La Réole, de Montaignac, de Pamiers, de

Sorèze, etc.

«J'en laisse, pour brièveté, poursuit le roi, plusieurs autres, qui

peuvent assez donner d'arguments de complainte. Cependant, on n'en a

vu aucun exploit de justice. Les auteurs et coupables ont été reçus

aux bonnes villes, honorés, déchargés, rémunérés et récompensés; leur

butin reçu et vendu publiquement... De sorte que la plupart ont pensé

que la paix et les édits n'étaient qu'une chose feinte, et que la

rompre ou différer l'exécution d'icelle était tacitement permis. Qu'on

remarque un seul exploit contre aucun qui ait attenté contre ceux de

la Religion; lesquels, au contraire, voyant que parmi eux il y en

avait de mal vivants, ont pris, à leur propre poursuite et dépens,

plus de cent-vingt prisonniers qu'ils ont livrés eux-mêmes et qui ont

été condamnés et exécutés à mort... Les maisons des particuliers sont

encore retenues; plusieurs châteaux qui m'appartiennent ne m'ont point

été rendus, quelque commandement qu'il ait plu au roi d'en

faire...--Quant à la religion, on est à pourvoir encore de lieux pour

l'exercice d'icelle en la plupart des bailliages et sénéchaussées...

L'institution des enfants n'est permise dans les colléges, s'ils ne

font profession de la religion romaine... Cependant, mes ennemis se

préparaient à la guerre; ils en dressaient les états, avaient le pied

à l'étrier; par ruses et artifices, ils nous y provoquent; et j'avais

chaque jour avis qu'on dressait des entreprises pour attenter sur ma

personne.

«Toutes ces considérations mises en avant, les justes complaintes de

nos églises, qui imploraient mon assistance, m'ont contraint de venir

en cette nécessité et presse de maux si extrêmes, protestant devant

Dieu et ses anges que c'est à mon très grand regret et que mon

intention n'est point d'attenter contre la personne du roi que nous

reconnaissons comme notre souverain seigneur, contre son Etat ni sa

couronne, de laquelle je désire la conservation et grandeur, ayant cet

honneur d'y appartenir. Ce n'est pour m'enrichir ni augmenter mes

moyens; chacun sait assez combien je suis éloigné de ce but; ce n'est

que pour notre défense, pour nous garantir et délivrer de l'oppression

de ceux qui, sous l'autorité du roi et le manteau de la justice,

tâchent de nous exterminer. Lesquels nous tenons et déclarons pour

ennemis de l'Etat, fracteurs des édits et lois conservatrices

d'icelui. Contre ceux-là nous portons les armes, non contre les

catholiques paisibles, que chacun voit que nous embrassons également,

sans aucune passion ni distinction quelconque, auxquels nous

n'entendons empêcher l'exercice de leur religion ni la perception des

biens ecclésiastiques, si ce n'est de ceux qui suivent parti

contraire: conjurant tous princes, seigneurs et magistrats, villes et

communautés, et principalement vous, Messieurs de la noblesse, tous

gens de bien, de quelque ordre ou état qu'ils soient, amateurs de leur

patrie, désirant le repos d'icelle, nous secourir et assister, se

joindre à nous, à notre si juste cause, pour laquelle nous sommes

résolus d'employer vie et moyens...»

Le 16 avril, «au partir de l'Isle», le roi de Navarre écrit à la cour

de parlement de Toulouse pour attester que la guerre qui commence

n'est pas de sa faute. Le 20 avril, de Nérac, lettre au roi de France:

apologie de ses actes et de ses intentions, protestations contre les

iniquités qui lui mettent les armes à la main, mais assurance de ses

sentiments de fidélité à l'autorité royale. En même temps, lettre

analogue mais superficielle à Catherine de Médicis. Le 12 mai, une

dernière lettre d'avis et de confidence, datée aussi de Nérac, et

adressée au vieux duc de Montpensier, que le roi de Navarre

chérissait. Puis il y a, dans la correspondance royale, comme une

lacune, comme un silence mystérieux. Dans trois semaines, il sera

rompu par le coup de tonnerre de Cahors.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 28 / 129 题