CHAPITRE IV

Paix illusoire.--Le nouveau lieutenant-général en Guienne.--Henri

ne gagne pas au change.--Biron et l'éducation militaire du roi

de Navarre.--Henri et Catherine de Médicis.--La cour de Navarre

s'établit à Nérac.--L'affaire de Langon.--Le voyage de

Catherine et de Marguerite en Gascogne.--Les deux reines à

Bordeaux.--Henri les reçoit à La Réole.--Séjour à Auch.--La

Réole livrée aux troupes royales.--L'«Escadron

volant».--Surprise de Fleurance.--«Chou pour chou.»--Surprise

de Saint-Emilion.--La conférence de Nérac.--Traité favorable

aux calvinistes.--La cour de Nérac.--Galanteries

dangereuses.--Les revanches de Catherine de

Médicis.--Séductions et calomnies.--Le roi de Navarre entre les

protestants et les catholiques.--Beaux traits de

caractère.--Mémorable déclaration.--Départ de la

reine-mère.--La chasse aux ours.--Mésaventures de la reine de

Navarre à Pau.

La paix dont la conférence de Bergerac débattit les conditions fut

conclue dans cette ville, le 17 septembre 1577, et confirmée, le 5

octobre suivant, par l'édit de Poitiers. Elle paraissait avoir comblé

presque tous les vœux des partis en lutte, et ces partis en

jouissaient à peine, qu'ils s'évertuèrent à la violer. Les provinces

du midi ne désarmèrent pas; nous trouvons, dans la correspondance de

Henri avec le maréchal de Damville, l'énumération des principaux

troubles qui ensanglantèrent parfois le Languedoc. Dans ses lettres,

le roi de Navarre affirme que partout où sa main peut s'étendre, où sa

voix peut être entendue, il veille à la réparation des fautes commises

par ses coreligionnaires, qui ne sont plus les alliés du maréchal. «Je

voudrais bien, dit-il, que, de toutes parts, on fît de même...» Il

n'en est rien: «De tous côtés, j'ai vu plusieurs plaintes de meurtre

et entreprises faites contre ceux de la religion, sans qu'on leur

fasse administrer la justice... Au contraire, on crie contre eux

désespérément et les charge des plus grands crimes du monde.»

Là-dessus il articule nettement: «On a surpris Saint-Anastase, on a

tué le baron de Fougères, puis on couvre ce fait d'une querelle

particulière. Sur cette nouvelle prise d'Avignonnet, on a emprisonné

partout ceux de la religion, on en a tué une centaine... Je ne vois

qu'on s'échauffe pour cela d'en faire justice, ni qu'on soit prompt à

en faire donner avertissement au roi, comme on a accoutumé de faire

pour le moindre fait de ceux de la religion.» L'énumération continue:

«Voilà, conclut Henri, les plaintes que j'entends ordinairement de

ceux de la religion et que j'ai bien voulu vous représenter, afin que

vous les entendiez et que vous y apportiez les remèdes convenables».

Henri n'oubliait pas, sans doute, qu'il était le chef d'un parti dont

il devait s'efforcer d'atténuer les torts, tout en faisant ressortir

ceux du parti opposé; mais, dans sa réponse aux doléances du maréchal,

le roi, après avoir parlé des actes de justice émanés de lui-même,

signale des griefs dont on ne semble pas disposé à lui rendre raison.

Il en était réduit à protester contre des dommages personnels: les

agents de Henri III ajournaient outrageusement le paiement de ses

pensions et la perception même d'un impôt. «Par un des articles du

dernier édit de pacification, dit Berger de Xivrey, le roi avait

accordé au roi de Navarre le produit de l'impôt sur les pastelz, cette

plante appelée aussi guède, et qui était, à cette époque, le seul

ingrédient employé pour la teinture en bleu. Mais on paraissait n'être

disposé à rien accorder à ce prince, que Davila représente réduit en

un coin de la Guienne, dont il n'était gouverneur que de nom, privé de

la plupart de ses revenus, et entièrement exclu des bienfaits du roi;

choses par le moyen desquelles ses ancêtres avaient soutenu leur

dignité depuis la perte du royaume de Navarre.»

Le roi de Navarre n'avait pas eu à se louer des actes de l'amiral de

Villars, son lieutenant imposé en Guienne: à la conférence de

Bergerac, il avait exprimé le désir de voir un autre officier à la

tête de ce gouvernement. La cour rappela Villars, d'ailleurs fort

avancé en âge, et mit à sa place le maréchal de Biron, dont Henri

espérait s'accommoder mieux que de son prédécesseur. Il ne gagna pas

au change: Biron, qui le servit plus tard glorieusement, après la mort

de Henri III, n'était pas encore d'humeur à exposer pour lui sa

fortune et sa vie. Il lui rendit pourtant un grand service, pendant la

durée de sa charge: toujours à l'affût de quelque déconvenue à lui

infliger, souvent à ses trousses, tantôt l'empêchant de reprendre une

ville révoltée, tantôt lui en prenant une, sous ses yeux, Biron, sans

le vouloir, lui apprit ce qu'il savait de l'art de la guerre, où il

comptait peu de rivaux. En attendant, le maréchal s'appliquait, à

Bordeaux et dans tout le gouvernement, à contrarier les vues, à

déconcerter les projets du roi de Navarre. Henri en eut force

déplaisirs, qui, s'ajoutant à beaucoup d'autres, le poussèrent à

écrire au roi de France, le 6 juillet, une lettre que Chassincourt

était chargé de présenter à Henri III, comme l'entrée en matière et le

thème de plaintes assez vives. «Le sieur de Chassincourt vous fera

entendre bien au long l'état des affaires en deçà, qui ne sont pas, à

mon grand regret, selon l'intérêt de V. M., déclaré tant par l'édit de

la paix et traité de conférence faite avec la reine votre mère, que

par plusieurs de vos dépêches, mais, au contraire, selon la mauvaise

affection d'aucuns vos principaux ministres et officiers qui, ayant

les moyens pour remédier aux maux, ne les veulent employer. De sorte

que, faute de punition, et voyant qu'on me fait expérimenter une telle

défaveur de me priver de la jouissance de mes maisons et châteaux de

Nontron, Montignac, Aillas et autres, la licence de mal faire et la

témérité des turbulents accroît tous les jours pour entreprendre sur

vos villes et places...--Il est besoin que votre autorité soit

fortifiée par V. M. plus qu'elle n'est en ce gouvernement. A quoi il

vous plaira de pourvoir. Autrement, je me vois gouverneur du seul nom

et titre, qui m'est fort mal convenable, ayant cet honneur de vous

être ce que je suis...»

On a remarqué l'allusion à Catherine de Médicis. Henri connaissait, de

longue date, la reine-mère, toujours maîtresse du pouvoir, et ce fut à

la dernière extrémité, après le traité de Nemours, qu'il rompit

décidément avec elle, ou du moins se déshabitua de solliciter son

influence. Jusque-là, nous le verrons, non seulement respectueux

envers Catherine, comme il fut toujours, mais encore prêt à prendre

devant elle l'attitude d'un client. La reine-mère gouvernait la

France, autant qu'à cette époque on pouvait la gouverner. Aussi, ne

faut-il pas s'étonner de voir le roi de Navarre écrire presque

toujours à Catherine en même temps qu'à Henri III. Il lui arrivait

aussi parfois de n'invoquer que l'appui de la reine-mère. C'est ainsi

que, dans une lettre du mois de juillet 1578, il prie Catherine

d'accorder sa protection à «un sieur de Pierrebussière, impliqué dans

un procès de meurtre aboli» par l'édit de pacification, et en faveur

de qui le roi de Navarre demande que l'affaire soit envoyée devant la

chambre tri-partie[22], établie à Agen, en conséquence de l'article 22

de l'édit de Poitiers.

[22] Appendice: XI.

Henri aurait eu grand besoin des bons offices de la reine-mère pour

échapper aux persécutions de Biron. Au mois d'août, le maréchal, sans

l'agrément du roi de Navarre, mit des garnisons à Agen et à

Villeneuve-sur-Lot, et força la petite cour à se réfugier à Lectoure,

puis à Nérac. Déjà le 8 avril, date douteuse, à notre avis, mais

adoptée par plusieurs historiens, les catholiques avaient surpris,

saccagé et pillé la ville de Langon, qui se reposait sur la foi du

traité de paix. Biron, accouru trop tard, n'avait trouvé rien de

mieux, pour réparer ces désordres, que de faire combler les fossés et

démolir les fortifications, en un mot, de punir les victimes, dont les

dépouilles furent transportées, à pleines barques, à Bordeaux. Henri

se plaignait en vain de ces dénis de justice et de bien d'autres à

Henri III ou au maréchal de Damville, dont il n'avait pas perdu

l'espoir de reconquérir le dévouement. Il prenait patience, néanmoins,

comptant ou affectant de compter sur la présence de la reine-mère,

pour redresser tant de torts. Le voyage en Gascogne de Catherine et de

la reine de Navarre venait, en effet, d'être décidé. Le 1er septembre,

Henri écrivait à Damville, en protestant contre les procédés abusifs

de Biron: «J'espère que, à cette prochaine venue de la reine, il sera

pourvu à une générale exécution de l'édit et à l'établissement d'une

paix assurée».

Le but apparent de ce voyage était simple. Il s'agissait, pour

Catherine, de présider à la réunion de Marguerite avec le roi de

Navarre, Henri ayant jugé que le séjour de sa femme en Guienne et en

Gascogne pourrait avoir quelque heureuse influence, et exprimé, par un

message spécial, le désir de la revoir. En réalité, la reine-mère se

mettait en route, la tête pleine de ces projets machiavéliques, tantôt

déjoués par les événements, tantôt menés à bonne fin, dans lesquels

avait toujours consisté sa science politique. Elle quitta Paris, au

mois d'août, pendant que Monsieur se ridiculisait par sa première

aventure dans les Pays-Bas, qu'il réussit à agiter, mais d'où il ne

sortit pour la France que de nouveaux embarras diplomatiques. Les deux

reines voyageaient avec toute une cour, au sein de laquelle on

remarquait un groupe de jeunes femmes d'une élégance et d'une

coquetterie extrêmes, baptisées du nom de dames d'honneur, selon le

cérémonial, et surnommées «l'escadron volant», parce que la

reine-mère, qui les avait, pour ainsi dire, enrégimentées, les menait

avec elle partout où elle voulait accroître, par leurs séductions, les

ressources de sa diplomatie.

La cour de parlement de Bordeaux envoya une députation au-devant de

Leurs Majestés, et leur fit une entrée solennelle. «Il fut arrêté par

la cour, dit l'abbé O'Reilly, qu'elle ferait aux deux princesses une

entrée aussi solennelle que possible, et qu'elle y assisterait en

robes rouges, en chaperons fourrés et à cheval; que le maréchal de

Biron, gouverneur et maire de Bordeaux, et, en l'absence du roi de

Navarre, lieutenant du roi en Guienne, serait vêtu d'une robe de

velours cramoisi et de toile d'argent ou de velours blanc; que les

parements et le chaperon seraient de brocatelle; que les jurats et les

clercs de la ville auraient des robes de satin cramoisi et blanc; que

le poêle serait de damas blanc; qu'il serait fait à la reine-mère un

présent d'un pentagone d'or massif du poids de deux marcs, ayant les

bords richement émaillés, et que sur les angles et sur chaque face du

pentagone seraient gravées les lettres qui forment le mot grec

signifiant _salut_; que sur un des côtés serait représentée une nuée

d'azur, à rayons d'or et surmontant deux sceptres violets, entrelacés

d'une chaîne; que sur le revers et au centre serait gravée

l'inscription: _A l'immortelle vertu de la divine Marguerite de

France, reine de Navarre, fille de roi et sœur de trois rois,

Bordeaux_».

«Le 18 septembre, la reine-mère fut reçue sur le port, au

_Portau-Barrat_, par les autorités de la ville; elle fut conduite,

avec pompe, chez M. de Pontac, trésorier, d'autres disent chez M. de

Villeneuve, président au parlement; on lui présenta un dauphin de huit

pieds qu'on venait de pêcher. La reine de Navarre logea chez M.

Guérin, conseiller, près du palais.»

De Bordeaux, les deux reines allèrent à La Réole, où elles avaient

donné rendez-vous au roi de Navarre. Il y vint accompagné de six cents

gentilshommes catholiques ou huguenots, qui donnèrent aux princesses

et à leur suite une assez favorable idée de la cour de «Gascogne». De

La Réole, le roi et les reines se rendirent à Agen. Là, se succédèrent

de nombreuses fêtes, après lesquelles Catherine jugea nécessaire de

pousser jusqu'à Toulouse, pour résoudre quelques questions relatives

aux affaires du Languedoc. Le 2 novembre, elle revint sur ses pas,

toujours accompagnée de Marguerite, et se rendit à l'Isle-Jourdain,

pour conférer avec le roi de Navarre. Les princesses y reçurent une

magnifique hospitalité, au château de Pibrac. La reine-mère et la

reine de Navarre firent l'une après l'autre, le 20 et le 21 novembre,

leur entrée solennelle à Auch. Catherine entra la première. «Cinq

consuls, dit l'abbé Monlezun, vinrent à sa rencontre, à la tête d'un

grand nombre d'habitants. Vivès, l'un d'eux, la harangua, et après la

harangue, un enfant de la ville prononça une oraison ou discours

d'apparat, où il relevait les vertus de l'illustre princesse qui

honorait la Gascogne de sa présence. La reine s'avança ensuite, portée

dans une grande coche. Les autres consuls l'attendaient, avec le reste

de la population, à la porte de Latreille. Ils lui offrirent les clefs

de leur cité; mais Catherine les refusa en disant qu'on les gardât

pour le roi son fils. Les consuls montèrent alors à cheval et

escortèrent la princesse jusque sous le porche de l'église

métropolitaine, où les chanoines la reçurent au son des cloches et au

chant du _Te Deum_. Marguerite entra le lendemain, portée dans une

magnifique litière de velours, et reçut les mêmes honneurs que sa

mère. Le chapitre de Saint-Orens s'était joint au cortége. Des enfants

faisaient retentir les airs de chants composés à sa louange; on arriva

ainsi aux portes de Sainte-Marie. Le chapitre métropolitain attendait

en habit de chœur. La princesse prétexta une indisposition, et se fit

conduire à l'ancien cloître des chanoines, qui lui avait été préparé

pour logement, ainsi qu'à la reine sa mère. Marguerite ne s'était

jamais montrée à Auch. Elle usa de la faculté que lui donnait sa

qualité de comtesse d'Armagnac, et en l'honneur de sa première entrée,

elle fit élargir, par l'évêque de Digne, son premier aumônier, deux

malheureux détenus dans la prison du sénéchal.»

Henri arriva le jour suivant, et alla loger à l'archevêché. Il avait

refusé les honneurs d'une réception officielle; néanmoins, il fallut

que les consuls vinssent lui offrir les clefs de la ville et l'hommage

de leur fidélité. La position était embarrassante pour des magistrats

qui, deux ans auparavant, avaient fermé leurs portes au prince. Les

consuls ne purent s'empêcher de le lui rappeler, au moins

indirectement: «Non, non, répondit Henri, avec sa courtoisie

ordinaire, il ne me souvient pas du passé, mais vous, soyez-moi gens

de bien, à l'avenir.» Puis, prenant les clefs des mains de Vivès et

les lui rendant aussitôt, il ajouta: «Tenez, à condition que vous me

serez tel que vous devez».

Entre autres réjouissances organisées pour les royales visiteuses, un

bal leur fut offert par Madame de La Barthe, parente de ce capitaine

Giscaro qui avait offensé le roi de Navarre. Le jour de cette fête fut

marqué par un épisode qui tient du roman, si même il n'en dépasse pas

les récits imaginaires.

Le bal avait commencé dans l'après-midi. Il était dans tout son éclat,

les deux cours y joutant d'entrain et de galanterie, lorsque le roi de

Navarre fut averti par Armagnac, son valet de chambre, qu'une grave

nouvelle venait d'arriver de La Réole.

Cette place, confiée à la garde du vieux baron d'Ussac, calviniste

zélé, avait ouvert ses portes aux catholiques. D'Ussac s'était laissé

vaincre, au passage, par une des plus séduisantes amazones de

l'«escadron volant». Hors d'âge et de mine rébarbative, il fut, après

sa défaite, le sujet des railleries des jeunes gentilshommes venus

avec le roi de Navarre au-devant des deux reines, et Henri, lui-même,

dit-on, lui lança quelque sarcasme. D'Ussac, blessé dans sa vanité,

laissa voir beaucoup d'humeur à sa maîtresse, cette belle et rieuse

Anne d'Acquaviva, fille du duc d'Atrie, et que d'Aubigné qualifie de

«bouffonne Atrie». La dame d'honneur de Catherine exploita ce dépit de

guerrier et d'amoureux, et conseilla la vengeance. Deux mois après,

d'Ussac laissait entrer les catholiques dans La Réole.

A cette fâcheuse nouvelle, Henri contient son émotion. D'un geste, il

appelle à lui quelques-uns de ses partisans les plus sûrs, entre

autres Turenne, Rosny et Manaud de Batz. On tient conseil. «Le premier

mouvement, dit Turenne dans ses Mémoires, fut si nous étions assez

forts pour nous saisir de la ville d'Auch: il fut jugé que non.

Soudain, je dis qu'il nous fallait sortir et qu'avec raison, nous

pourrions nous saisir du maréchal de Biron et autres principaux

personnages qui étaient avec la reine, pour ravoir La Réole.» La

seconde proposition de Turenne fut rejetée comme la première; mais

quelqu'un ayant ouvert l'avis de surprendre Fleurance, petite ville

située à quelques lieues d'Auch, Henri adopta le projet. Ordonnant le

secret, il se confia au baron de Batz pour l'exécution. Le gouverneur

d'Eauze court vers Fleurance avec quelques hardis cavaliers,

s'embusque dans le voisinage de la place, et, par affidé, essaie

vainement d'y nouer quelque intelligence, comme le lui avait

recommandé le roi. Jugeant qu'il faut en venir aux coups, il envoie

un message à Henri, qui, le pied à l'étrier, lui répond sur-le-champ:

«C'est merveille que la diligence de votre homme et la vôtre. Tant pis

que n'ayez pu pratiquer ceux du dedans à Fleurance: la meilleure place

m'est trop chère du sang d'un seul de mes amis. Mais puisque est,

cette fois, votre envie de pratiquer la muraille, bien volontiers.

Pour ce, ne vous enverrai ni le monde ni le pétard que vous me

demandez, mais bien vous les mènerai, et y seront les bons de mes

braves. Par ainsi, ne bougez de la tuilerie, où vous irons trouver.

Sur ce, avisez le bon endroit pour notre coup: de quoi et du reste

pour bien faire se repose sur vous le bien vôtre à jamais.»

A trois heures du matin, Henri, Turenne, Rosny arrivaient devant

Fleurance, avec une poignée d'hommes déterminés, et, se joignant à

ceux du baron de Batz, qui avait trouvé le «bon endroit», enlevaient

cette place, après avoir essuyé quelques arquebusades. Il n'en coûta

pas même au roi «le sang d'un seul de ses amis». Cette prouesse

accomplie, Henri tourne bride et regagne Auch. Au lever du jour, il se

trouvait désarmé et souriant auprès de la reine-mère. On venait

d'annoncer à Catherine la nouvelle de la prise de Fleurance par le roi

en personne, et elle refusait d'y croire, convaincue que Henri, au

sortir de la fête, avait passé la nuit à Auch. Quand le doute ne fut

plus permis, elle dit au roi: «C'est la revanche de La Réole; vous

avez fait chou pour chou; mais le nôtre est mieux pommé».

Sully raconte que, peu de temps après, il arriva pareille aventure

pendant un séjour que les deux cours firent à Coutras. Dès l'arrivée

de la reine-mère en Guienne, une trêve avait été conclue entre les

deux partis. Catherine aurait pu convenir avec le roi de Navarre d'une

trêve générale; mais, obéissant à une arrière-pensée que la trahison

de La Réole permit de pénétrer, elle décida que la trêve serait

locale, c'est-à-dire que tout fait de guerre serait interdit dans un

rayon de deux lieues environ, autour de la résidence royale. Dans ces

limites, catholiques et protestants devaient fraterniser; aussitôt

qu'elles étaient franchies, ils avaient le droit de se couper la

gorge. La cour étant à Coutras, le roi sut que les habitants de

Saint-Emilion avaient dépouillé un marchand calviniste, et s'en

plaignit à la reine-mère: elle ne répudia point la prise. Henri

résolut donc de faire encore «chou pour chou», et, cette fois, le sien

fut le mieux pommé.

De Coutras, il envoya Roquelaure, Rosny et quelques autres jeunes

capitaines bien accompagnés passer la nuit à Sainte-Foy, pour y faire

plus librement leurs préparatifs, parce que cette ville n'était pas

dans les limites de la trêve. Le récit des _Economies royales_ offre

de l'intérêt: «... Deux heures avant jour, on se trouva à un quart de

lieue de Saint-Emilion, où ayant mis pied à terre, disent les

secrétaires de Sully, vous marchâtes par un profond vallon et

arrivâtes sans alarmes près des murailles. Celui qui menait le dessein

marchait devant avec six soldats choisis qui portaient les saucisses

(les pétards), lesquelles ils fourrèrent dans une assez grosse tour,

par deux canonnières (embrasures) assez basses qui étaient en icelle;

auxquelles saucisses le feu ayant été mis, le tour s'entr'ouvrit, de

sorte que deux hommes y pouvaient entrer de front, avec un tel

tintamarre qu'il fut entendu jusqu'à Coutras; laquelle occasion fut

aussitôt embrassée par tous vous autres qui étiez couchés sur le

ventre, départis en trois bandes, chacune composée de vingt hommes et

soixante arquebusiers, et après eux, venait encore M. de Roquelaure

avec soixante hommes armés, pour demeurer dehors et subvenir aux

accidents qui se pourraient présenter. Vous entrâtes dans la ville

sans aucune opposition et ne rencontrâtes que deux troupes qui, ayant

tiré quelques arquebusades, se retirèrent. Bref, il n'y eut que quatre

hommes de tués de ceux de la ville, et six ou sept de blessés; et de

votre côté, deux soldats tués et trois ou quatre blessés; puis tous

les habitants se renfermèrent dans leurs maisons, sans faire plus

aucune défense; puis on s'employa au pillage, où les gens de guerre,

et surtout les voisins du lieu, s'employèrent comme braves Gascons.»

Quand la reine-mère fut informée de cette nouvelle revanche, elle se

fâcha, et dit qu'elle ne pouvait regarder la prise de Saint-Emilion

que comme un acte déloyal, cette ville étant dans les limites de la

trêve; mais le roi de Navarre la réduisit, sans trop de peine, au

silence, en lui rappelant l'affaire toute récente du marchand molesté

par ceux dont elle prenait la défense.

D'Auch, les deux reines allèrent s'établir à Nérac, où Catherine

séjourna plus longtemps que dans aucune autre ville de Guienne ou de

Gascogne. C'était là qu'elle avait résolu de livrer au roi de Navarre

et à ses partisans une vraie bataille de diplomatie et de galanterie.

Au mois de janvier, s'ouvrirent des conférences en vue d'un nouveau

traité ou d'une interprétation du traité précédent. Y prirent part: la

reine-mère, le cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, le duc de

Montpensier et son fils, le prince dauphin d'Auvergne, Armand de

Gontaud, maréchal de Biron, Guillaume de Joyeuse, Louis de

Saint-Gelais, seigneur de Lansac, Bertrand de Salignac de la

Mothe-Fénelon, Guy Dufaur de Pibrac, et Jean-Etienne Duranti, avocat

général au parlement de Toulouse, nommé, l'année suivante, président à

la même cour. Le traité, signé, le 28 février 1579, par ces

personnages et par le roi de Navarre, était en vingt-neuf articles. Il

fut ratifié à Paris, le 19 mars suivant, par le roi de France. Le jour

même de la signature, Catherine de Médicis et Henri communiquèrent le

texte de ce document au maréchal de Damville: «Nous avons, grâces à

Dieu, résolu et arrêté, par l'avis des princes et sieurs du conseil

privé du roi, après avoir aussi ouï les remontrances de ceux de la

religion prétendue réformée, les moyens qu'il faut tenir, tant pour

faire cesser tout acte d'hostilité que pour l'entière exécution de

l'édit de pacification fait et arrêté, au mois de septembre 1570.» La

lettre royale invitait le maréchal à publier cette nouvelle, avec des

injonctions conformes, et elle était signée: «Votre bonne cousine et

cousin, CATHERINE,--HENRI». Diverses lettres du roi de Navarre et de

la reine-mère, sur le même sujet et dans le même sens, furent

adressées aux officiers généraux, gouverneurs et capitaines, soit

immédiatement, soit après la ratification. La plupart des clauses du

traité de Nérac étaient favorables aux calvinistes. «On accorda encore

au roi de Navarre trois places en Guienne pour l'assurance de

l'exécution de cet édit, savoir: Figeac, Puymirol et Bazas, qu'ils

devaient rendre, au mois d'août suivant, et onze aux calvinistes de

Languedoc, à condition de s'en dessaisir, au mois d'octobre; les

principales étaient Alais, Sommières et Lunel. On ne les leur accorda

que sur la parole qu'ils donnèrent qu'on n'y ferait nulle nouvelle

fortification, qu'on y conserverait les églises, et qu'on n'y

maltraiterait point les catholiques. Mais, quand ils en furent une

fois les maîtres, ils en chassèrent les prêtres et firent tomber tous

les impôts sur les catholiques, pour en décharger ceux de leur

religion. C'est ainsi, ajoute le Père Daniel, que les calvinistes

profitaient de l'envie que l'on avait à la cour d'entretenir la paix,

tandis que, sous main, ils prenaient entre eux de nouvelles liaisons,

pour ne pas se laisser surprendre, en cas qu'il fallût en revenir à

la guerre, ou qu'ils trouvassent l'occasion favorable de la

recommencer eux-mêmes.»

Mézeray prétend expliquer les avantages que les protestants trouvèrent

dans la paix de Nérac: la reine Marguerite, recherchant tous les

moyens de se venger de Henri III, aurait «pris soin de s'acquérir

secrètement le cœur de Pibrac, qui était le conseiller de sa mère, en

sorte que, n'agissant que par son mouvement et contre les intentions

de la reine-mère, il éclaircit plusieurs articles en faveur des

religionnaires et leur fit accorder beaucoup de choses, même plusieurs

places de sûreté». En somme, Catherine de Médicis avait été battue sur

le terrain diplomatique[23]. Ses artifices et les manœuvres de son

«escadron volant» lui valurent une revanche dont se ressentirent

longtemps les affaires du roi de Navarre.

[23] Appendice: XVI.

La présence des deux reines à Nérac transforma en capitale cette

ville, déchue, par plus de vingt années de guerre et de troubles, du

rang qu'elle avait occupé sous le règne de Henri d'Albret et de la

première Marguerite. La seconde, dans ses Mémoires, nous a laissé un

tableau riant de la cour de Nérac: «Notre cour était si belle et

plaisante, que nous n'enviions point celle de France, y ayant la

princesse de Navarre et moi, avec nombre de dames et filles, et le roi

mon mari étant suivi d'une belle troupe de seigneurs et gentilshommes

aussi honnêtes que les plus galants que j'aie vus à la cour; et n'y

avait rien à regretter en eux, sinon qu'ils étaient huguenots. Mais de

cette diversité de religion il ne s'en oyait point parler, le roi mon

mari et la princesse sa sœur allant d'un côté au prêche, et moi et

mon train à la messe, à une chapelle, d'où, quand je sortais, nous

nous rassemblions pour nous aller promener ensemble en un très beau

jardin ou bien au parc, dont les allées, de trois mille pas de long,

côtoyaient la rivière; et le reste de la journée se passait en toutes

sortes d'honnêtes plaisirs, le bal se tenant d'ordinaire l'après-dînée

et le soir.» Sully et d'Aubigné apportent leur témoignage à

Marguerite: Nérac jouissait de toutes les élégances et de tous les

plaisirs d'une cour; mais il en offrait aussi les vices et les

dangers, comme l'éprouvèrent le roi de Navarre et un grand nombre de

ses partisans. Henri avait pris, à la cour de France, des habitudes

de libertinage dont rien, pas même l'âge, ne put jamais le guérir. Il

tomba, plus d'une fois, dans les pièges tendus à sa faiblesse trop

connue par les suivantes de Catherine et de Marguerite: à l'histoire

de ses liaisons avec Madame de Sauves et Mademoiselle de Tignonville,

s'ajouta la chronique scandaleuse de ses caprices pour Mademoiselle

Dayelle, Mademoiselle de Fosseuse-Montmorency et Mademoiselle Le

Rebours. Tout ce qu'il est permis de dire, pour atténuer, s'il se

peut, ces torts et bien d'autres qui gâtèrent sa vie privée, c'est que

la cour des Valois n'allait point sans ces débordements, et que, fort

heureusement pour lui et pour la France, ils ne lui firent jamais

oublier ni les devoirs de la politique, ni le noble souci de la

gloire.

Les amis et les serviteurs du roi payèrent aussi leur tribut aux

roueries italiennes de la reine-mère: on vit Turenne, Roquelaure,

Béthune domptés à leur tour, et Rosny, qui devait être plus tard le

grave ministre d'un grand roi, succomba comme les autres. Il faut même

ajouter que, après le départ de Catherine et de son dangereux

«escadron», la galanterie ne laissa pas de régner à la cour de Nérac,

du moins tant qu'elle fut tenue par la belle reine de Navarre. Ces

passions ou amourettes à la mode entraînèrent de fâcheuses

conséquences politiques. Catherine semait l'esprit de division et de

défection. Quand elle quitta la Gascogne, vingt trahisons étaient à la

veille de se déclarer, et elles amoindrirent le parti: Lavardin,

Gramont et Duras, entre autres, devinrent les adversaires de Henri.

Nous ne mentionnerons que pour mémoire les rivalités, les querelles et

les duels: Condé et Turenne eux-mêmes, brouillés par le contre-coup

des intrigues de la reine-mère, en arrivèrent à croiser le fer, et le

vicomte faillit périr quelque temps après, dans une rencontre, à Agen,

avec Durfort de Rauzan.

Lorsque Catherine de Médicis ne pouvait ni subjuguer par son manège

personnel, ni désarmer par la galanterie les partisans du roi de

Navarre, elle les faisait habilement calomnier auprès de lui, comme il

arriva pour le gouverneur d'Eauze. La reine-mère, se souvenant que

l'expédition de Fleurance avait été organisée par ce gentilhomme,

donna mission à un de ses affidés, personnage important, de faire

naître, dans l'esprit du roi, des soupçons sur la fidélité de son

«Faucheur». Averti, Manaud de Batz sollicita une explication de

Henri, qui la lui donna dans une lettre où se marquent, en termes

éloquents, la délicatesse et la magnanimité de son cœur[24].

[24] Appendice: XIII.

C'est avec une sorte de prédilection, remarquée par les historiens de

notre temps, que le roi de Navarre a prodigué les traits de son beau

et séduisant caractère dans ses lettres au baron de Batz. Sully et

d'Aubigné constatent qu'il y eut souvent rivalité entre les

protestants et les catholiques au service de Henri, et qu'il fallait à

ce prince beaucoup de tact pour les mettre d'accord. Quand les

principaux calvinistes, tels que Turenne, d'Aubigné et Du

Plessis-Mornay, lui conseillaient de se défier de ses officiers

catholiques, il leur fermait la bouche par cette juste réflexion, que

les «papistes» méritaient toute sa confiance, puisqu'ils le servaient

par un pur attachement à sa cause ou à sa personne. Du reste, il

excella de bonne heure à lire au fond des cœurs. «Beaucoup m'ont

trahi, mais peu m'ont trompé», écrivait-il à propos d'une défection

prévue; et il ajoutait: «Celui-ci me trompera, s'il ne me trahit

bientôt». L'habileté n'eût pas toujours suffi pour maintenir le

faisceau de tant de fidélités diverses; mais, dans les cas

extraordinaires, Henri puisait en lui-même une éloquence irrésistible.

Pendant la campagne de 1580, un jour que l'on discutait, en présence

du roi de Navarre, le plan d'une petite expédition, les avis se

partagèrent. Du Plessis-Mornay opinait absolument pour l'action

immédiate, et Manaud de Batz, qui connaissait le pays et les

difficultés de l'entreprise, n'épargnait pas les objections. «Je ne

puis comprendre», dit à la fin Mornay, «comment un homme si déterminé

aux armes est si timide en conseil!» Le roi de Navarre se chargea de

la réponse: «Un vrai gentilhomme, répliqua-t-il, est le dernier à

conseiller la guerre, et le premier à la faire!» Mais on connaît de

Henri de Bourbon une parole encore plus haute, la plus royale

peut-être qui ait été prononcée dans les temps modernes.

En 1578, pendant que le roi de Navarre était en Agenais, quelques-uns

de ses partisans béarnais, pourchassés à travers l'Armagnac par les

troupes du roi de France, furent recueillis par Antoine de Roquelaure

et Manaud de Batz, qui les prirent sous leur sauvegarde. Henri

écrivit, à ce sujet, au gouverneur d'Eauze:

«Monsieur de Batz, j'ai entendu avec plaisir les services que

vous et M. de Roquelaure avez faits à ceux de la Religion, et

la sauveté que vous particulièrement avez donnée, dans votre

château de Suberbies, à ceux de mon pays de Béarn, et aussi

l'offre, que j'accepte pour ce temps, de votre dit château. De

quoi je vous veux bien remercier et prier de croire que,

_combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avais, comme vous

le cuydiez, méfiance de vous dessus ces choses. Ceux qui

suivent tout droit leur conscience sont de ma religion, et

moi, je suis de celle de tous ceux-là qui sont braves et

bons_[25].»

[25] Voir le fac-simile.

C'était au nom de cette «religion» faite d'honneur, de probité et de

vaillance, que le roi de Navarre savait conquérir de fidèles amis, et

ce fut elle qui monta avec lui sur le trône de France.

La paix de Nérac signée, Catherine se dirigea vers le Languedoc, où

elle avait plusieurs affaires à traiter avec le maréchal de Damville.

Après une excursion à Agen, elle passa dans le comté de Foix,

accompagnée du roi et de la reine de Navarre. Ce pays de montagnes

offrit aux deux cours une fête qui fut tragique. C'était une chasse

aux ours. Les chasseurs, surexcités par la présence des reines, des

dames et de tant de grands personnages, firent des prodiges d'audace,

et plusieurs d'entre eux périrent dans une lutte corps à corps avec

les redoutables fauves. A Castelnaudary, où l'attendaient les Etats de

Languedoc, la reine-mère prit congé de sa fille et de son gendre, qui

allèrent séjourner dans le Béarn. Bascle de Lagrèze a esquissé le

tableau pittoresque de l'entrée et du séjour de Marguerite à Pau.

«Elle arrive dans sa _litière faite à piliers doublés de velours

incarnadin d'Espagne, en broderie d'or et de soie nuée à

devise_, pour me servir des expressions de ses Mémoires. Cette

litière est toute vitrée et les vitres sont faites à devise, _y

ayant_, ou à la doublure, _ou aux vitres, quarante devises

toutes différentes, avec des mots en espagnol et en italien sur

le soleil et ses effets_. Après la litière de la reine

s'avancent celles de ses dames d'honneur. Dix filles à cheval

l'entourent; puis viennent à la suite six carrosses ou chariots

contenant les autres dames ou femmes de la cour. C'est dans le

château de Pau que la reine étale ses plus brillantes

toilettes. Elle est décidée à user ses robes; car, lorsqu'elle

retournera à Paris, elle n'y portera que des ciseaux et des

étoffes pour se faire habiller à la mode du jour.»

L'abbé Poeydavant rapporte que la nouvelle de l'arrivée de cette

princesse ne fut pas agréable aux consistoires du pays: ils en

conçurent des alarmes dont on aperçut bientôt les signes. «Le

fondement en était pris du zèle de cette princesse pour la religion

catholique. On craignait, avec quelque apparence de raison, qu'il ne

portât atteinte à la dernière constitution qui la bannissait du pays

souverain. Sur cette appréhension, le synode, qui, vers la fin de

cette année (1578), se tint dans Oloron, fit publier un jeûne pour

obtenir du ciel la grâce de détourner le grand malheur dont on se

croyait menacé. Tandis que ces réformateurs appréhendaient si vivement

le retour de la liberté religieuse et civile pour leurs concitoyens,

ils abusaient eux-mêmes, d'une manière étrange, des édits que

l'intolérance avait dictés contre les catholiques.» Les Mémoires de

Marguerite nous apprennent, en effet, qu'elle fut elle-même victime de

l'intolérance calviniste.

La reine, jouissant du libre exercice de sa religion, faisait dire la

messe au château de Pau par des aumôniers de sa suite. Les

catholiques, dont le nombre était considérable dans la ville,

désiraient ardemment l'entendre. Il y avait, au château, un pont-levis

d'où l'on s'introduisait dans la cour qui conduisait à la chapelle.

Chaque fois qu'on disait la messe, on prenait la précaution de lever

le pont, afin d'interdire aux catholiques l'accès du lieu saint. La

fête de la Pentecôte étant survenue, raconte Marguerite, plusieurs

d'entre eux trouvèrent le moyen de s'introduire dans la cour et de

gagner la chapelle avant que le pont fût levé. Des huguenots, les

ayant aperçus, coururent les dénoncer à Du Pin, secrétaire du roi, et

intraitable adversaire des catholiques. Du Pin dépêche aussitôt des

gardes, qui, sans nul respect pour le lieu, ni pour l'assemblée, ni

pour la personne de la reine, expulsent violemment les catholiques et

les traînent en prison. Ils y furent détenus pendant plusieurs jours,

et n'en sortirent qu'au moyen d'une grosse amende, après avoir risqué

de n'en être pas quittes à si bon marché.

La reine de Navarre ressentit vivement cette «indignité», et en porta

ses plaintes au roi son mari, le suppliant de faire relâcher ces

pauvres catholiques, qui ne méritaient point, disait-elle, un pareil

traitement, pour avoir voulu, dans un jour solennel, profiter de son

arrivée pour assister au saint sacrifice de la messe, dont ils avaient

été privés depuis si longtemps. Du Pin, sans être interpellé, se mit à

la traverse entre la reine et son mari, osant dire à la reine qu'il

n'en serait ni plus ni moins, pour ce dont elle se plaignait touchant

les catholiques, se fondant, quant à sa conduite, sur la teneur des

ordonnances qui défendaient la messe en Béarn, «sur peine de la vie».

La reine, outrée des propos insolents de Du Pin, renouvela ses

plaintes au roi, en présence de plusieurs personnes qu'elle mit dans

ses intérêts. Henri lui promit de s'employer auprès des conseillers du

parlement de Pau, en faveur des catholiques prisonniers, pour obtenir

un jugement plus modéré et qui hâtât leur délivrance. Afin de

complaire à Marguerite, le roi congédia, pour quelque temps, son

secrétaire. Mais cet incident et les menées fanatiques dont elle avait

le spectacle inspirèrent à la reine un dégoût qu'elle ne put

surmonter.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 27 / 129 题