CHAPITRE II

Henri à Brouage et à Périgueux.--Séjour à Agen.--Entrevues

politiques.--Du Plessis-Mornay.--Conquêtes

pacifiques.--Surprise de Saint-Jean-d'Angély par le prince de

Condé.--La convocation des Etats-Généraux.--Les députés

calvinistes.--Henri à Nérac.--Démarche de la

reine-mère.--Bordeaux ferme ses portes au roi de

Navarre.--Exhortation aux Bordelais.--Les Etats de Blois.--Le

vote contre l'hérésie.--Protestation des députés

calvinistes.--La triple députation.--Révocation de l'édit de

Beaulieu.--Henri III approuve et signe la Ligue.--Reprise des

hostilités.--Protestation de Condé et manifeste du roi de

Navarre.--L'aventure d'Eauze.--La pitié sous les armes.--Le

«Faucheur».--Les affaires de Mirande, de Beaumont-de-Lomagne et

du Mas-de-Verdun.--Henri et les pauvres gens.--Jean de

Favas.--L'attentat de Bazas.--Prise de La Réole.--Attaque de

Saint-Macaire.

Henri partit de La Rochelle, le 4 juillet, pour visiter son

gouvernement. «Il voulut, dit d'Aubigné, commencer par Brouage, où

Mirambeau le traita en toute magnificence, notamment avec quantité

d'oiseaux inconnus à ceux de sa suite, et sur le soir, lui fit voir le

combat d'un grand navire plein de Mores, combattu en diverses

manières, par quatre pataches, enfin brûlé, l'équipage à la nage; cela

fait avec les plus exquis artifices de feu. De là il passe à

Montguyon, d'où, après pareil traitement, il s'achemine à Périgueux.

Ceux de la ville lui donnèrent, pour toute entrée, un arc très haut,

sans feuillure, peint de noir, et au milieu, un écriteau blanc qui

disait: _Urbis deforme cadaver_. Un écuyer qui allait devant son

maître lui dit que c'était la plus belle entrée où il l'eût jamais

accompagné, à cause de ces trois mots, lesquels lui étant commandé

d'expliquer, il s'en excusa sur ce qu'il n'y avait point de mots

français pour les exprimer.» Cette inscription lugubre et la boutade

de l'écuyer, qui n'était autre que d'Aubigné lui-même, sont deux

traits caractéristiques de la misérable situation à laquelle beaucoup

de provinces avaient été réduites par la guerre civile.

Le roi de Navarre fit un long séjour à Agen. Ce fut, pendant près de

deux années, sa capitale provisoire. En arrivant dans cette ville, il

y trouva un grand nombre de gentilshommes catholiques, ayant à leur

tête le vieux maréchal de Montluc. Ils étaient venus pour lui rendre

hommage et prendre ses ordres. «Vous ne sauriez croire», dit-il dans

une lettre à Damville du 26 août, «combien ils se sont accordés avec

ceux de la religion qui m'y sont pareillement venus trouver. Et tous

ensemble ont promis et juré solennellement, en présence du sieur de

Chémeraut, qui y est venu de la part du roi, l'entière et inviolable

observation de la pacification et de courir sus au premier qui y

contreviendrait.» La Noue vint aussi à Agen pour conférer avec le roi,

de la part de Monsieur, et il s'y rencontra avec le conseiller de

Foix, en ce moment l'homme de la cour, mais pourtant ami du roi de

Navarre. Ce fut dans une conversation avec ces deux personnages, que

Henri, ayant entendu faire l'éloge de Du Plessis-Mornay, fut pris du

désir de le voir et d'utiliser ses talents. On sait quel grand

serviteur il acquit en sa personne.

Bien établie dans Agen, l'autorité du roi de Navarre s'étendit aux

alentours; Villeneuve-sur-Lot, entre autres places fortes, lui fut

gagnée, sans la moindre violence, par l'entremise de Cieutat et le bon

vouloir de beaucoup de catholiques, séduits par la modération et la

spirituelle bonhomie du roi. Pendant qu'il faisait ces pacifiques

conquêtes, son cousin, le prince de Condé, à qui le roi avait donné

Saint-Jean-d'Angély, en échange de Péronne, devenue le berceau de la

Ligue, était leurré de belles promesses. Angoulême avait fermé ses

portes aux commissaires royaux chargés de faire exécuter l'édit, et

Condé s'était plaint inutilement de ce refus d'obéissance. Il se

plaignit aussi des difficultés qu'il rencontrait à Saint-Jean-d'Angély;

mais déterminé, cette fois, à n'être pas dupe, il introduisit, un à

un, cent vingt hommes dans la place, où les huguenots, d'ailleurs,

étaient nombreux, et lorsque les catholiques s'aperçurent de la

présence de ces intrus, ils furent obligés de se soumettre. «Tout cela

pourtant, dit d'Aubigné, ne se put faire avec tant de modestie, que la

cour ne s'en inquiétât: ce qui fit regarder chacun à sa mèche, hâter

les convocations pour les Etats et dépêcher de toutes parts, pour

éveiller les endormis, adoucir les réformés et les diviser où il se

pourrait.»

La tenue des Etats-Généraux, convoqués le 16 août, était la grande

préoccupation du pays. La cour avait l'espoir d'y reprendre

quelques-unes des concessions qu'elle avait faites aux calvinistes; la

Ligue, déjà entrée dans l'action, se préparait à dicter des lois à la

royauté; quant aux protestants, menacés des deux parts, ils

s'irritaient d'avance, à la pensée des futures délibérations. Lorsque,

dans leurs négociations pour la paix et dans leurs assemblées

particulières, ils avaient presque unanimement réclamé cette

convocation, la Ligue ne se dressait pas encore devant eux, ou, tout

au moins, ils étaient loin d'en prévoir la puissance. Plus la date

fixée s'avançait, plus ils comprenaient qu'une fois encore leur

existence serait mise en question. Aussi, le roi de Navarre et le

prince de Condé désignèrent-ils des députés pour soutenir devant

l'assemblée les intérêts de la cause calviniste et faire, dès le

début, des remontrances au sujet des graves défauts de forme signalés

dans le mode de convocation. Nous dirons plus tard comment ces députés

accomplirent leur mission, ou plutôt comment ils furent empêchés de

l'accomplir. Nous devons auparavant noter quelques incidents

antérieurs à la réunion des Etats, et qui accusent le parti pris de la

Ligue et de la cour d'acculer les huguenots à ce dilemme: la

soumission absolue ou la guerre.

Le roi de Navarre avait reparu à Nérac, destiné à devenir bientôt sa

résidence favorite. Il visita la plupart des villes du duché d'Albret

et de l'Armagnac, et y prit des mesures de prévoyance par la

nomination de gouverneurs à sa dévotion et l'introduction de garnisons

bien commandées. Il travaillait, de la sorte, à s'assurer ces pays

remuants, tout en surveillant de son mieux les manœuvres de la cour

et de la Ligue, et se tenant en relations suivies avec Damville et

Condé, lorsque, au mois de septembre, la reine-mère lui fit exprimer

le désir d'avoir avec lui, à Cognac, une entrevue où devaient être

présents Monsieur et la reine de Navarre. Henri, allant à ce

rendez-vous, désira visiter, en passant, Bordeaux, capitale de son

gouvernement de Guienne. Il était arrivé à Casteljaloux: la cour de

parlement de Bordeaux, effrayée de l'émotion que ce projet avait fait

naître dans la population bordelaise, envoya au prince une députation

pour le complimenter, et surtout pour le supplier de ne pas entrer

dans la ville. On lit dans le procès-verbal du Parlement: «... Avons

été députés respectivement pour venir vers le roi de Navarre lui

remontrer et supplier très humblement que, s'il a délibéré de venir

bientôt en ladite ville, il lui plaise, pour les divers bruits et

rumeurs qui y courent, le remettre en un autre temps que les habitants

y seront mieux composés; même pour lui pouvoir plus dignement rendre

l'honneur, l'obéissance et service qu'ils sont tenus et que ladite

cour de parlement, lesdits maire et jurats et autres administrateurs

de ladite ville désirent et reconnaissent lui être dus et appartenir.»

Henri comprit, par la démarche de la cour de parlement, que l'heure

était venue pour lui de se tenir plus que jamais sur ses gardes. Qu'il

ressentît vivement l'affront que lui faisaient les magistrats de

Bordeaux, cela n'est point douteux; mais il avait fait ample provision

de patience, pendant sa captivité, et sa politique ne fut nullement

déconcertée par cet incident. Le 31 octobre 1576, il écrivit d'Agen

aux maire et jurats de Bordeaux, au sujet de l'assemblée des Etats,

les engageant, dans l'intérêt du royaume, à mettre de côté les haines

et les antipathies, «comme je fais de ma part, ajoutait-il, laissant

tout le déplaisir que j'ai eu l'occasion de recevoir du refus qui m'a

été fait de passer par votre ville, combien qu'il ait produit de

mauvais effets...--Je vous prie, par un contraire exemple, que chacun

se contienne en son devoir et que dorénavant l'autorité du roi mon

seigneur soit mieux reconnue en moi qu'elle n'a été par le passé, vous

assurant qu'elle n'a jamais été et ne sera en mains de personne qui

porte plus d'affection à votre bien et soulagement que je ferai».

Le roi de Navarre était sincère lorsqu'il faisait de semblables appels

à la concorde, puisque les sentiments qu'il exprimait le desservaient

auprès d'un grand nombre de ses coreligionnaires et le mettaient

souvent en désaccord avec le prince de Condé, beaucoup plus âpre que

lui dans ses revendications. Heureuse la France, si elle eût entendu

le langage de ce roi de vingt-trois ans! Elle n'en comprit la sagesse

que bien tard, mais dès qu'il fut arrivé à son cœur, les jours

d'honneur et de prospérité revinrent illustrer son histoire.

L'œuvre des Etats-Généraux réunis à Blois, le 16 novembre, ne fut pas

l'aurore de ces beaux jours. Les partisans de la Ligue y formaient la

majorité, et ce n'était un secret pour personne que Henri III avait

résolu de s'en déclarer le chef. Peu après l'ouverture des Etats, qui

eut lieu le 6 décembre, et où brillèrent, assure-t-on, les qualités

oratoires du roi de France, les députés du roi de Navarre et du prince

de Condé se disposaient à faire leurs remontrances, quand ils jugèrent

prudent d'y renoncer, sur la réflexion qu'ils firent que, par cet

acte, ils reconnaîtraient, au nom des deux princes, la légitimité de

l'assemblée. Ils s'abstinrent donc de siéger et se bornèrent à faire

imprimer leurs protestations.

Le quinzième jour de la tenue, on mit en délibération, dans le

Tiers-Etat, l'article qui proscrivait l'hérésie et contre lequel

s'éleva énergiquement Jean Bodin, député de Vermandois. Le

vingt-sixième jour, cet article fut voté. Il portait: «Que le roi

serait supplié de réunir tous ses sujets à la religion catholique et

romaine par les meilleures et plus saintes voies que faire se

pourrait; d'ordonner que l'exercice de la religion prétendue réformée

fût défendu tant en public qu'en particulier, et que les ministres,

diacres, surveillants, sortissent du royaume dans le temps que le roi

marquerait, nonobstant tous édits faits au contraire».

Comme on était résolu, selon le Père Daniel, «de mettre le roi de

Navarre, le prince de Condé et le maréchal de Damville dans leur tort,

on convint que les trois ordres leur enverraient chacun leurs députés,

pour les inviter à venir aux Etats, à consentir à l'article principal

de la défense de l'exercice de toute autre religion que de la

catholique, et pour exhorter les deux princes à donner l'exemple à

ceux de leur parti, en rentrant eux-mêmes dans le sein de l'Eglise».

Cette triple députation n'était donc qu'une formalité destinée à faire

retomber, aux yeux du pays, la responsabilité des luttes prochaines

sur les partis dissidents. La guerre avait déjà recommencé, ou plutôt

elle n'avait jamais complètement cessé, dans la plupart des provinces.

La cour avait tout fait, d'ailleurs, pour la rallumer. Aussitôt après

le vote de l'unité de religion par les Etats, et bien avant l'envoi

des députés aux princes et au maréchal, Henri III s'était empressé de

révoquer l'édit de Beaulieu. En même temps, il signait la Ligue, la

faisait signer à Monsieur, s'en déclarait le chef et prenait des

mesures pour la faire recevoir dans les provinces qui n'y avaient pas

encore adhéré. Or, ces actes significatifs, qui se produisirent dans

les premiers jours de l'année 1577, étaient venus eux-mêmes après la

trahison d'Albert de Luynes. Ce lieutenant de Damville livra le

Pont-Saint-Esprit aux troupes royales, et en même temps,

Thoré-Montmorency, frère du maréchal, était victime d'une arrestation

arbitraire. Ces deux faits avaient motivé les réclamations du roi de

Navarre, aussi mal accueillies par Henri III que les plaintes touchant

les mauvais procédés de l'amiral de Villars, lieutenant-général en

Guienne, et le refus outrageant des Bordelais. Tous ces dénis de

justice, succédant aux menaces de la Ligue, déjà colportées dans le

pays et aggravées encore par l'adhésion de la cour, comme par le vote

dont nous avons parlé, avaient provoqué les fougueuses protestations

du prince de Condé et un manifeste très digne et très ferme du roi de

Navarre. Dans ce document, daté d'Agen, 21 décembre, et adressé à la

noblesse, aux villes et communautés du gouvernement de Guienne, Henri

se plaint des intrigues de l'amiral de Villars pour lui faire fermer

les portes de Bordeaux; il rappelle la trahison du Pont-Saint-Esprit

et quelques menées significatives, et il termine par ces belles

déclarations: «La religion se plante au cœur des hommes par la force

de la doctrine et persuasion, et se confirme par l'exemple de vie et

non par le glaive. Nous sommes tous Français et concitoyens d'une même

patrie; partant, il nous faut accorder par raison et douceur, et non

par la rigueur et cruauté, qui ne servent qu'à irriter les

hommes...--Prenons donc cette bonne et nécessaire résolution de

pourvoir à notre conservation générale contre les pratiques et

artifices des ennemis de notre repos... En quoi je n'épargnerai ma

vie.»

Henri III n'eut pas plus égard au manifeste qu'aux doléances plus

discrètes qui l'avaient précédé, et avant la fin de l'année 1576, les

derniers lambeaux du traité de Beaulieu s'en allaient rejoindre les

autres paix «éternelles», qui avaient, on peut le dire, si souvent

troublé plutôt que restauré la France du XVIe siècle. Lorsque les

députés des Etats envoyés à Henri arrivèrent en Guienne, on y

guerroyait déjà, depuis quelque temps, et le roi de Navarre quitta le

siège de Marmande pour leur donner audience à Agen: nous les y

retrouverons vers la fin du mois de janvier. Les derniers jours de

l'année 1576 et les premiers de l'année 1577 furent marqués, en

Guienne et en Gascogne, par quelques faits de guerre dont le moment

est venu de présenter le récit.

La périlleuse aventure d'Eauze, que la plupart des historiens du temps

ont racontée, sans être d'accord sur la date, doit figurer, selon

nous, à celle que lui assigne Berger de Xivrey dans le recueil des

_Lettres missives_, c'est-à-dire à la fin du mois de décembre 1576.

Nous indiquerons dans l'Appendice[20] la raison de notre choix et

aussi les versions de Sully et de Du Plessis-Mornay. Plusieurs traits

de ces versions sont identiques; l'une et l'autre pourtant sont

incomplètes, comme l'ont prouvé les lettres de Henri à Manaud de Batz,

documents précieux pour l'histoire de ce prince, et dont ni Du

Plessis-Mornay ni Sully n'ont eu connaissance.

[20] Appendice: XIV.

A mesure que le roi de Navarre pénétrait dans les pays de Guienne et

de Gascogne, il se préoccupait de la sûreté des places, et se voyait

parfois obligé de recourir à de véritables coups de main pour vaincre

les résistances ou déjouer les complots. Il visitait l'Albret et

l'Armagnac, lorsque deux gentilshommes, qu'il honorait d'une estime

particulière, Antoine de Roquelaure et Manaud de Batz, l'instruisirent

des menées séditieuses qu'on pratiquait à Eauze, principale ville de

l'Eauzan, pays d'Armagnac. Eauze appartenait sans conteste au roi de

Navarre, «comte d'Armagnac», et c'était alors une des clefs de la

Gascogne. Henri conçut le dessein de s'assurer de près des sentiments

de cette ville. Ayant donné rendez-vous à un petit corps de troupes et

simulé une partie de chasse, dans le voisinage d'Eauze, il fit

exprimer aux magistrats son désir de visiter la place. Le maire et les

jurats, remplissant leur devoir avec ou sans arrière-pensée, vinrent,

en chaperons, devant la principale porte, lui présenter les clefs de

la ville. Sur la foi de cet accueil, Henri, qui n'avait, à ses côtés,

que huit ou dix gentilshommes, entre autres Roquelaure, Batz, Mornay,

Rosny et Béthune, et deux de ses gardes, Cumont et Ferrabouc, entra

sans hésiter dans la cité hospitalière. Mais à peine avait-il franchi

le pont-levis, qu'une sentinelle cria, en gascon: «_Coupo toun rast,

toun rey y es!_» Mot à mot: «Coupe ton râteau, ton roi y est». Au même

instant, la herse-coulisse tomba, et le roi, avec quatre ou cinq

gentilshommes, se trouva séparé du reste de son escorte. Etait-il

victime d'une maladresse ou d'un guet-apens? Il sut bientôt à quoi

s'en tenir.

Dès ses premiers pas, le bruit du tocsin éclate, des cris menaçants y

répondent, et une foule ameutée, soldats de la garnison, bourgeois et

hommes du peuple, l'enferme dans un cercle de piques et d'arquebuses.

Il avait avec lui quatre ou cinq vaillants prêts à faire bon marché de

leur vie pour sauver la sienne, manifestement en danger. Qu'on juge

des prouesses qu'ils accomplirent, lorsque Henri, avec un héroïque

entrain, leur donna, par son exemple, le signal de la lutte. On court

droit aux mutins, leur brûlant l'amorce au visage et les chargeant à

coups d'épée. Rompus, ils se reforment, et, désignant le roi, ils

crient: «Tire à la jupe rouge! tire au panache!» Ils tirent en effet,

et tant de coups, que si, à tout événement, Henri et ses compagnons

n'avaient pris des armes défensives sous leurs tuniques de chasse, ils

eussent tous succombé aux premières décharges. Par un bonheur inouï,

aucun d'eux ne fut dangereusement blessé. Le combat, en se

prolongeant, aurait pourtant bientôt épuisé les forces de ces rudes

jouteurs; mais ayant pu, à travers la mêlée, gagner la porte d'une

tour voisine, ils s'y retranchèrent et donnèrent ainsi à l'escorte

royale le temps de briser la herse ou d'escalader les murailles. Quand

les hommes d'armes du roi parurent, la scène changea subitement. Cette

population égarée se vit perdue et demanda grâce. Il fallut toute

l'autorité du roi pour empêcher le sac de la ville. C'est la première

occasion solennelle notée par l'histoire où il montra et fit bénir sa

clémence; Sully parle de quatre mutins condamnés au gibet; mais

d'autres récits ajoutent que la corde s'étant rompue, le roi s'écria:

«Grâce à ceux que le gibet épargne!»

Ce trait de spirituelle bonté, même inventé pour couronner une journée

d'héroïsme, resterait encore dans la vraisemblance et la réalité du

caractère historique de Henri. Dès qu'il paraît sur les champs de

bataille, revêtu de l'autorité souveraine, à la tête de quelques

partisans, comme à Eauze, ou au milieu d'une armée imposante, comme à

Coutras, la guerre tend à s'humaniser, s'il est possible: les chefs

apprennent de lui et font comprendre aux soldats que tout ne leur

appartient pas dans la route meurtrière tracée à leur activité; que la

vie est toujours respectable et quelquefois sacrée chez un ennemi

abattu; que la victoire n'est que plus belle, affranchie de la

cruauté; qu'il y a des humbles, des faibles, un «peuple» à épargner,

même quand on est obligé de le froisser, de le «fouler», de le blesser

au passage. Henri IV s'est formé, en Gascogne, à beaucoup de vertus

royales: il n'y a pas fait de plus noble apprentissage que celui de la

pitié sous les armes.

En quittant Eauze, le roi de Navarre laissa cette place sous le

commandement de Béthune; mais, peu de temps après, il en donna le

gouvernement, avec celui de tout le pays, au baron de Batz. Ce choix

n'était pas dicté seulement par la reconnaissance de Henri envers son

«Faucheur», comme il surnomma ce gentilhomme, après le combat d'Eauze,

mais encore par l'intérêt politique bien entendu. Manaud de Batz,

descendant direct des vicomtes de Lomagne, des premiers comtes

d'Armagnac, et par conséquent, des anciens ducs de Gascogne, était,

par sa religion, par ses alliances et son influence personnelle dans

la contrée, capable de rendre d'importants services à la cause du roi.

Henri le nomma gouverneur par la lettre suivante: «Monsieur de Batz,

pour ce que je ne puis songer à ma ville d'Euse qu'il ne me souvienne

de vous, ni penser à vous qu'il ne me souvienne d'elle, je me suis

délibéré vous établir mon gouverneur en icelle et pays d'Eusan. Adonc

aussi me souviendra, quant et quant, d'y avoir un bien sûr ami et

serviteur, sur lequel me tiendrai reposé de sa sûreté et conservation:

pour tout ce dont je vous ai bien voulu choisir...»

Le guet-apens d'Eauze faillit se renouveler à Mirande, autre ville de

l'Armagnac vers laquelle Henri se dirigea pour secourir Saint-Cricq,

seigneur catholique de son parti. Ce capitaine était entré dans

Mirande, à la suite d'un coup de main plus audacieux que raisonnable;

mais à peine croyait-il tenir la place qu'il eut à se défendre contre

la garnison, hostile au roi de Navarre et soutenue par les habitants.

N'ayant pas assez de monde pour se maintenir dans la ville,

Saint-Cricq s'était retiré dans une tour. Il y fut assiégé et tué avec

une partie de sa troupe. Sully raconte que la catastrophe était

accomplie lorsque le roi de Navarre parut devant Mirande. Son arrivée

inspira aux habitants l'idée d'un stratagème qui fut bien près de

réussir. Dès qu'ils aperçurent le roi, ils firent sonner des fanfares,

comptant que les nouveaux venus les prendraient pour des signes

d'allégresse ordonnés par Saint-Cricq. Ce fut précisément ce qui

arriva, et le roi de Navarre allait se jeter dans le piège, quand un

soldat huguenot, voyant le danger qu'il courait, sortit de la ville et

vint lui donner un avis salutaire. Le roi battit sagement en retraite,

tout en faisant tête, de temps à autre, aux défenseurs de Mirande, qui

le serraient de près, fort enhardis par le succès précédent. La nuit

et le voisinage de Jegun, place fidèle dont les portes s'ouvrirent au

roi, mirent fin à cette lutte. Le surlendemain, un fort détachement

des troupes royales, à la tête desquelles était l'amiral de Villars en

personne, vint manœuvrer autour de Jegun. En rase campagne, les

forces eussent été par trop inégales, et Villars n'avait aucun

matériel de siège: après quelques bravades, on se tint coi de part et

d'autre.

Peu après la date des affaires de Mirande et de Jegun, Sully place le

récit de plusieurs petits combats meurtriers, sous les murs de

Beaumont-de-Lomagne et du Mas-de-Verdun. Nous résumons les _Economies

royales_, mais en faisant observer qu'il y a divergence, pour l'ordre

chronologique, entre la version de ces Mémoires et celle d'Agrippa

d'Aubigné.

Le roi de Navarre, allant de Lectoure à Montauban, était en vue de

Beaumont: son avant-garde rencontra plusieurs détachements que les

habitants de cette ville avaient placés en embuscade pour disputer le

passage aux calvinistes. On les mena battant jusqu'aux portes, d'où il

sortit une centaine d'hommes à leur secours. La plupart périrent dans

le combat qui suivit; mais le roi de Navarre, ne jugeant pas opportun

d'aller plus avant, continua son voyage. Au retour de Montauban, par

la route du Mas-de-Verdun, à une lieue de cette ville, il trouva sur

son chemin un parti d'arquebusiers, qui lâchèrent pied devant son

escorte: poursuivis et assiégés dans une église convertie en

forteresse, ils y furent réduits à merci et impitoyablement massacrés

par une troupe de Montalbanais, qui leur reprochaient toutes sortes de

crimes.

Quoique la vie du roi de Navarre fût un voyage perpétuel, comme elle

devait l'être pendant un quart de siècle, il ne lui avait pas fallu

grand temps pour s'apercevoir que le défaut de discipline paralysait

les forces de son parti. Partout où il se trouvait, il empêchait ou

restreignait les abus, enseignait l'ordre, prêchait la modération et

le respect du droit, en général, de celui des faibles, en particulier.

Mais il ne pouvait suffire à tout, et, à chaque instant, des plaintes

lui parvenaient sur les irrégularités, les excès de pouvoir et les

violences de quelques-uns de ses partisans. La guerre ouvertement

déclarée, il était obligé de fermer les yeux sur plus d'un acte peu

avouable, sous peine de s'aliéner de fidèles mais peu scrupuleux

serviteurs; en tout autre temps, nous le verrons toujours préoccupé de

faire justice et d'établir, autant que possible, comme il dit, «de

bons règlements». Dans les premiers jours du mois de janvier 1577,

entre deux expéditions, il apprit qu'en divers lieux de son

gouvernement de Guienne, il y avait eu de notables violences et

«voleries». Il expédia aussitôt les plus formelles instructions à

plusieurs de ses officiers pour réparer les dommages causés, «n'ayant

rien en si grande détestation, déclarait-il, que l'oppression du

peuple». De Montauban, la même année, il donne par écrit l'ordre «de

ne molester les paysans et les laboureurs et de ne leur prendre leurs

biens et bétail, _sur peine de vie_». Il y avait quelque mérite, de sa

part, à donner aux pauvres gens de semblables marques de sollicitude,

au moment où les Etats-Généraux venaient de voter la destruction de

son parti et la proscription de sa croyance, et de le mettre, par

conséquent, dans la nécessité de faire la guerre.

Cette guerre gagnait de proche en proche; elle n'avait été,

jusqu'alors, que défensive, du côté de Henri; la révocation de l'édit

de Beaulieu (6 janvier 1577) lui créait l'obligation, comme au prince

de Condé et au maréchal de Damville, de ne pas attendre les premiers

coups. Damville n'eut qu'à se maintenir, en attendant une défection

dont la pensée germait dans son esprit; Condé agitait la Saintonge

et le Poitou, et visait Loudun, qu'il prit en janvier. Le roi de

Navarre trouvait devant lui d'autant plus de besogne, que son

lieutenant-général en Guienne, l'amiral de Villars, le traitait et

l'avait déjà fait traiter en ennemi; les populations de cette province

lui étaient, pour la plupart, hostiles. Heureusement, il avait, même

dans la Guienne, des partisans déterminés, qui le servirent,

quelques-uns violemment, il est vrai, mais presque tous avec succès,

comme va l'établir le récit de quelques faits de guerre, accomplis

depuis les derniers jours de l'année 1576 jusqu'au mois de mars 1577.

Jean de Favas ou Fabas, seigneur de Castets-en-Dorthe, qui, «dès sa

plus tendre jeunesse, au témoignage de l'historien de Thou, avait

servi avec distinction dans les dernières guerres contre les Turcs»,

fut amené à se ranger dans le parti du roi de Navarre par l'issue

d'une entreprise où la politique semblait n'avoir eu aucune part. Il y

avait à Bazas une riche héritière que Favas voulait marier à un de ses

cousins, membre de la famille de Gascq, puissante dans toute la

contrée. Mais la jeune fille était sous l'autorité du capitaine Bazas,

second mari de sa mère, et il refusa son consentement à cette union.

Favas poussa jusqu'au crime son dévouement au gentilhomme éconduit.

Avec le concours des frères Casse (ou Ducasse), connus dans le pays

pour leur violence, il tue le capitaine, arrache la jeune fille des

mains de sa mère et la livre à son poursuivant. Puis, soit que cette

sinistre aventure l'eût mis en goût de guerroyer, soit qu'il l'eût

considérée comme un début sanglant, dans une nouvelle carrière

militaire et politique, Favas introduisit des hommes à lui dans la

ville de Bazas, s'en rendit maître, la pilla en partie, surtout la

maison du Chapitre, en dévasta la cathédrale, et, tout à coup, se

proclama calviniste et partisan du roi de Navarre. Cette déclaration

lui valut des recrues, et il en profita pour étendre son action:

Langon, Villandraut, Uzeste sentirent ses coups et portèrent les

marques du brigandage de ses soldats. A ce moment, il n'était

nullement avoué par le roi de Navarre; mais Favas, à tout prendre,

était un homme de valeur; il agrandit son rôle, et peut-être par

vocation, peut-être aussi pour faire oublier ses criminelles

violences, il voulut compter parmi les bons capitaines de cette

époque. A la tête d'une troupe aguerrie et exaltée par les précédentes

expéditions, il résolut d'enlever La Réole au roi de France, pour

l'offrir aux huguenots. Il eut, dans cette entreprise, le concours de

quelques gentilshommes à la suite du roi de Navarre, entre autres

Rosny, qui, dans l'affaire, commanda un détachement de cinquante

soldats. Le 6 janvier 1577, le jour même où Henri III signait la

révocation de l'édit de Beaulieu, La Réole fut prise par escalade,

avec des «échelles de plus de soixante pieds, faites de plusieurs

pièces, dit d'Aubigné, les emboîtures n'ayant jamais été pratiquées

auparavant cette invention». Favas ayant des intelligences dans la

place, y entra presque sans coup férir. Les vainqueurs s'amoindrirent

en ne faisant pas preuve d'autant de modération que le commandaient

les circonstances: ils ne respectèrent ni les édifices catholiques, ni

les biens des habitants. Néanmoins, la prise de La Réole fonda

sérieusement la réputation et la fortune de Favas. Nommé gouverneur de

cette place importante, et qui fit grand service au parti, il devint

un des lieutenants les plus actifs et les plus habiles du roi de

Navarre: heureux s'il n'eût débuté par des actes si manifestement

coupables! De La Réole, Favas fit, dans les contrées voisines,

quelques expéditions dont on a gardé le souvenir. Dans la Bénauge, il

battit les partisans catholiques, et mit en déroute, à Targon, une

compagnie de gendarmes du baron de Vesins. Aux environs d'Auros, il

anéantit un petit corps d'infanterie qui avait fait mine d'attaquer

Bazas. Enfin, il détruisit la petite ville de Pondaurat, dont la

garnison gênait les mouvements de La Réole.

Langoiran, autre capitaine calviniste renommé, échoua dans une

tentative qu'il fit sur Saint-Macaire, à la suite de la prise de La

Réole. «C'est une ville sur Garonne, nous dit d'Aubigné, élevée sur

une roche de cinq toises de haut, sur laquelle est un mur de dix-huit

pieds qui clôt le fossé d'entre la ville et le château. On peut monter

d'abord de la rivière, qui est au pied du rocher, jusqu'au pied de la

muraille, par le côté du terrier. Tout cela fait un coude, dedans

lequel Favas désigna une escalade en plein jour, à savoir, pour passer

la muraille qui était sans corridor; et pourtant il fallait porter un

autre escalot pour descendre au fossé d'entre la ville et le château,

où il y avait encore peine pour remonter à la ville.»

La troupe de Langoiran se grossit de quarante gentilshommes de la cour

du roi de Navarre, qui s'y portèrent volontairement, et de quelques

capitaines choisis dans les garnisons voisines. Parmi ces derniers

figuraient d'Aubigné et Castera. On mit sur deux bateaux, à La Réole,

les assaillants munis de deux échelles, et l'on recouvrit le tout avec

soin de quelques voiles, pour les dérober à tous les regards. Aux

premiers cris des sentinelles, on répond:

«C'est du blé que nous portons». Et, presque au même instant, cette

prétendue marchandise se dressant dans les deux embarcations, tous les

réformés s'élancent au rivage. Appliquées à la muraille, les échelles

se trouvent trop courtes; mais les assaillants n'en persistent pas

moins dans leur résolution, et, le pistolet au poing, ils essaient, en

s'aidant les uns les autres, de se jeter dans la place. A toutes les

fenêtres du château donnant sur la muraille, ainsi qu'à celles de la

maison la plus voisine, parurent alors des arquebusiers, qui

dirigèrent sur les assaillants le feu le plus meurtrier. D'Aubigné fut

le premier atteint et, presque au même instant, un coup de chevron,

que lui asséna le capitaine Maure, l'envoya dans la rivière, où il

tomba, du haut du rocher, en roulant sur lui-même et laissant son

pistolet dans la ville. A son côté, tomba Génissac, frappé, comme

d'Aubigné, d'une arquebusade. Castera et Sarrouette prirent leur

place, et tel fut l'acharnement de la troupe assaillante que, malgré

le feu du château qui les foudroyait de front, malgré celui d'un

faubourg qui les prenait en flanc, d'Aubigné et les autres blessés

retournèrent aux échelles. Du côté de la ville, les femmes

rivalisèrent de courage avec les soldats dans cette défense, et

Guerci, un des officiers de Langoiran, périt sous une barrique jetée

sur sa tête par une de ces héroïnes. Cependant les gardes du roi de

Navarre s'étaient groupés sur un rocher voisin en demandant quartier.

La garnison de Saint-Macaire, ayant reçu d'eux l'assurance qu'ils

étaient catholiques, leur accorda la vie. Les autres assaillants,

criblés de blessures, regagnèrent péniblement leurs barques. «Il ne

sortit de cette affaire, affirme d'Aubigné, dont on vient de lire le

récit, que douze hommes qui ne fussent morts, blessés ou

prisonniers...»

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 25 / 129 题