CHAPITRE VIII

Le piège manifeste.--Aveuglement des calvinistes.--Coligny

séduit.--Résistance de Jeanne d'Albret et de Henri.--Jeanne

cède enfin.--La reine de Navarre à Blois.--Ses

tribulations.--Sa lettre au prince de Navarre.--Signature du

contrat de mariage de Henri avec Marguerite de Valois.--Jeanne

d'Albret à Paris.--Sa maladie et sa mort.--Elle ne fut pas

empoisonnée.--Son testament.--Jugement sur la vie de cette

reine.

En présence de ce traité, si favorable aux vaincus de Jarnac et de

Moncontour, une réflexion vient forcément à l'esprit. Comment les

calvinistes ne gardèrent-ils pas, jusqu'à la fin, les sentiments de

défiance qu'ils montrèrent, sitôt la paix conclue, et longtemps après?

Terrassés deux fois, capables encore de troubler le royaume, mais

impuissants à le subjuguer, on accueille toutes leurs revendications;

on les amnistie; on leur rouvre toutes les voies qu'on avait voulu

leur barrer, et qu'on leur avait barrées en effet; ils obtiennent, non

après une victoire, mais au cours d'une campagne dont l'issue était au

moins incertaine, plus d'avantages et plus de garanties qu'ils n'en

eussent osé espérer; pour tout dire, on les restaure, agrandis, dans

l'Etat, et leurs yeux ne s'ouvrent pas, et ils ne touchent pas du

doigt le piège, ils n'entrevoient pas l'abîme! Ils le pressentirent;

mais Coligny fut accablé par la cour de tant de caresses, jusqu'à ce

point que le roi voulut favoriser le second mariage du nouveau Caton

avec une nouvelle Porcia; on accueillit avec tant de déférence sa

personne, ses amis, ses avis, ses projets de guerre contre l'Espagne,

qu'il finit par ressentir et prêcher la plus entière confiance.

L'amiral séduit, la cour espéra gagner aussi Jeanne d'Albret par le

projet de mariage de Marguerite de Valois avec son fils. Mais la reine

de Navarre résista plus longtemps que l'amiral, et, jusqu'aux

derniers jours, elle fut méfiante, tout en se laissant aller, elle et

les siens et leur fortune, sur la pente fatale où glissait tout un

parti: plus clairvoyante, mais moins logique, il faut l'avouer, que

l'amiral, qui niait encore le péril, la veille de sa mort.

Les négociations et les pourparlers préliminaires avec Jeanne furent

très laborieux, et durèrent depuis la fin de l'année 1570 jusqu'au

mois d'avril 1572: elle mit sur les dents toute la diplomatie de

Catherine de Médicis, aidée en cela par les répugnances de son fils

pour l'union projetée. Henri, en effet, ne semble pas s'être jamais

fait illusion sur les conséquences de son mariage, bien qu'il fût

loin, sans doute, d'en prévoir les plus extrêmes. Il partageait, du

reste, la méfiance de sa mère, et des historiens ont prétendu que,

livré à lui-même, il n'eût pas voulu s'allier aux Valois dans les

circonstances où il en était sollicité. On trouve l'expression

personnelle de ses sentiments dans une lettre au roi de France, datée

du 13 janvier 1571. Quelques semaines auparavant, Charles IX avait

épousé Elisabeth d'Autriche, fille de l'empereur Maximilien II. Avant

de rentrer à Paris avec la reine, il souhaita la présence du prince de

Navarre, qui répondit: «Le maréchal de Cossé m'a dit de bouche, de

votre part, l'honneur que me faites de me désirer près de vous, et me

trouver à votre entrée à Paris... Il se pourrait que cela servît à

l'établissement de la paix, ainsi que vous le mandez à la reine de

Navarre, ma mère, laquelle n'en a moindre affection que moi... Mais

les pratiques et les menées de ceux qui ne peuvent vivre sans remuer

et brouiller, et les évidentes contraventions qui se font à votre édit

nous font craindre que l'on nous veuille encore tromper...»

Jeanne d'Albret, par écrit ou verbalement, énuméra en détail ses

griefs, sans en omettre un seul: restitutions, réparations, garanties,

pour elle, pour son fils, pour ses coreligionnaires, elle ne fit grâce

de rien à Catherine ou à ses envoyés. Elle stipula même qu'on

obligerait Bordeaux, qui avait refusé ses portes à Henri et à Condé

allant en Béarn, à reconnaître et à honorer comme son gouverneur le

prince de Navarre. On discutait ses prétentions, mais on les

admettait; plus elle retardait la conclusion du traité matrimonial,

plus on lui faisait d'avances ou de concessions. Enfin, pressée de

toutes parts, forcée de reconnaître que ses amis étrangers, comme ses

partisans français, l'amiral en tête, comme ses propres sujets, se

déclaraient en faveur du mariage, elle donna sa parole, promettant de

se rendre à la cour pour arrêter les détails du contrat. Le 26

novembre 1571, Jeanne partit de Pau, accompagnée de son fils, de

Catherine, sa fille, de Louis de Nassau, son cousin, et d'une grande

partie de sa cour. Elle fit un assez long séjour à Nérac et dans

plusieurs villes de Guienne, de Saintonge et de Poitou, et, se

séparant de son fils, qu'elle ne devait plus revoir, elle arriva, dans

les premiers jours du printemps, à Blois, où la cour de France s'était

rendue pour lui faire accueil. Reçue avec toutes sortes de caresses,

elle put croire, un instant, à la sincérité de ses hôtes: cette

illusion ne dura pas longtemps. Dès que les affaires furent mises sur

le tapis, ses tribulations commencèrent. Laissons-la les raconter au

prince de Navarre dans cette longue lettre où, tout en se peignant

elle-même, sans y songer, elle trace le tableau de la cour et

peut-être aussi, quand on y regarde de près, celui de toute une

époque. La lettre de Blois est un des plus précieux documents du XVIe

siècle:

«Mon fils, je suis en mal d'enfant, et en telle extrémité, que si je

n'y eusse pourvu, j'eusse été extrêmement tourmentée. La hâte en quoi

je dépêche ce porteur me gardera de vous envoyer un aussi long

discours que celui que je vous ai envoyé. Je lui ai seulement baillé

des petits mémoires et chefs sur lesquels il vous répondra. Je vous

eusse renvoyé Richardière; mais il est trop las, et aussi que lors,

comme les choses se manient, il y pourra aller bientôt après ce

porteur que je dépêche exprès pour une chose: c'est qu'il me faut

négocier tout au rebours de ce que j'avais espéré et que l'on m'avait

promis; car je n'ai nulle liberté de parler au roi ni à Madame,

seulement à la reine-mère, qui me traite à la fourche, comme vous

verrez par les discours de ce présent porteur. Quant à Monsieur, il me

gouverne et fort furieusement, mais c'est moitié en badinant, moitié

dissimulant. Quant à Madame, je ne la vois que chez la reine, lieu

malpropre, d'où elle ne bouge, et ne va en sa chambre que aux heures

qui me sont malaisées à parler; aussi que Madame de Curton ne s'en

recule point; de sorte que je ne puis parler qu'elle ne l'ouïe. Je ne

lui ai point encore montré votre lettre, mais je la lui montrerai. Je

le lui ai dit, et elle est fort discrète, et me répond toujours en

termes généraux d'obéissance à vous et à moi, si elle est votre femme.

Voyant donc, mon fils, que rien ne s'avance, et que l'on veut faire

précipiter les choses et non les conduire par ordre, j'en ai parlé

trois fois à la reine, qui ne se fait que moquer de moi, et, au

partir de là, dire à chacun le contraire de ce que je lui ai dit. Mes

amis m'en blâment; je ne sais comment démentir la reine, car je lui ai

dit: «Madame, vous avez dit et tenu tel et tel propos.» Encore que ce

soit elle-même qui me l'ait dit, elle me le nie comme beau meurtre et

me rit au nez, et m'use de telle façon, que vous pouvez dire que ma

patience passe celle de Griselidis. Si je cuide avec raison lui

montrer combien je suis loin de l'espérance qu'elle m'avait donnée de

privauté et négocier avec elle de bonne façon, elle me nie tout cela.

Et par ce que le présent porteur a par mémoire les propos, vous

jugerez par là où j'en suis logée. Au partir d'elle, j'ai un escadron

de huguenots qui me viennent entretenir, plus pour me servir d'espions

que pour m'assister, et des principaux, et de ceux à qui je suis

contrainte dire beaucoup de langage que je ne puis éviter sans entrer

en querelle contre eux. J'en ai d'une autre humeur, qui ne m'empêchent

pas moins, mais je m'en défends comme je puis, qui sont hermaphrodites

religieux. Je ne puis pas dire que je sois sans conseil, car chacun

m'en donne un, et pas un ne se ressemble.

«Voyant donc que je ne fais que vaciller, la reine m'a dit qu'elle ne

se pouvait accorder avec moi, et qu'il fallait que de nos gens

s'assemblassent pour trouver des moyens. Elle m'a nommé ceux que vous

verrez tant d'un côté que d'autre; tout est de par elle. Qui est la

principale cause, mon fils, qui m'a fait dépêcher ce porteur en

diligence, pour vous prier m'envoyer mon chancelier, car je n'ai homme

ici qui puisse ni qui sache faire ce que celui-ci fera. Autrement je

quitte tout; car j'ai été amenée jusqu'ici sous promesse que la reine

et moi nous accorderions. Elle ne fait que se moquer de moi, et ne

veut rien rabattre de la messe, de laquelle elle n'a jamais parlé

comme elle fait. Le roi, de l'autre côté, veut que l'on lui écrive.

Ils m'ont permis d'envoyer quérir des ministres, non pour disputer,

mais pour avoir conseil. J'ai envoyé quérir MM. d'Espina, Merlin et

autres que j'aviserai; car je vous prie noter qu'on ne tâche qu'à vous

avoir, et pour ça, avisez-y, car si le roi l'entreprend, comme l'on

dit, j'en suis en grande peine.

«J'envoye ce porteur pour deux occasions, l'une pour vous avertir

comme l'on a changé la façon de négocier envers moi que l'on m'avait

promise, et pour cela qu'il est nécessaire que monsr de Francourt

vienne comme je lui écris; vous priant, mon fils, s'il faisait quelque

difficulté, le lui persuader et commander; car je m'assure que si

vous saviez la peine en quoi je suis, vous auriez pitié de moi, car

l'on me tient toutes les rigueurs du monde et des propos vains et

moqueries, au lieu de traiter avec moi avec gravité, comme le fait le

mérite. De sorte que je crève, parce que je me suis si bien résolue de

ne me courroucer point, que c'est un miracle de voir ma patience. Et

si j'en ai eu, je sais comme j'en aurai encore affaire plus que

jamais; et m'y résoudrai aussi davantage. Je crains bien d'en tomber

malade, car je ne me trouve guère bien.

«J'ai trouvé votre lettre fort à mon gré; je la montrerai à Madame, si

je puis. Quant à sa peinture, je l'enverrai quérir à Paris. Elle est

belle, bien avisée et de bonne grâce, mais nourrie en la plus maudite

et corrompue compagnie qui fut jamais; car je n'en vois point qui ne

s'en sente. Votre cousine la marquise en est tellement changée qu'il

n'y a apparence de religion, si non d'autant qu'elle ne va point à la

messe, car au reste de la façon de vivre elle fait comme les papistes,

et la princesse ma sœur encore pis. Je vous l'écris privément. Ce

porteur vous dira comme le roi s'émancipe; c'est pitié. Je ne voudrais

pas, pour chose du monde, que vous y fussiez pour y demeurer. Voilà

pourquoi je désire vous marier, et que vous et votre femme vous

retiriez de corruption; car encore que je la croyais bien grande, je

la vois davantage. Ce ne sont pas les hommes ici qui prient les

femmes, ce sont les femmes qui prient les hommes. Si vous y étiez,

vous n'en échapperiez jamais sans une grande grâce de Dieu. Je vous

envoie un bouquet pour mettre sur l'oreille, puisque vous êtes à

vendre, et des boutons pour un bonnet. Les hommes portent à cette

heure force pierreries, mais on en achète pour cent mille écus et on

en achète tous les jours. L'on dit que la reine s'en va à Paris, et

Monsieur. Si je demeure ici, je m'en irai en Vendômois.

«Je vous prie, mon fils, me renvoyer ce porteur incontinent, et quand

vous m'écrirez, me mander que vous n'osez écrire à Madame, de peur de

la fâcher, ne sachant comment elle a trouvé bon celle que vous lui

avez écrite. Votre sœur se porte bien. J'ai vu une lettre que monsr

de La Case vous a écrite. Je serais d'avis que vous connussiez pour

qui il parle. Je vous prie encore, puisqu'on m'a retranché ma

négociation particulière et qu'il faut parler par avis et conseil,

m'envoyer Francourt. Je demeure en ma première opinion, qu'il faut que

vous retourniez vers Béarn. Mon fils, vous avez bien jugé, par mes

premiers discours, que l'on ne tâche qu'à vous séparer de Dieu et de

moi; vous en jugerez autant par ces dernières, et de la peine en quoi

je suis pour vous. Je vous prie, priez bien Dieu, car vous en avez

bien besoin en tout temps et même en celui-ci, qu'il vous assiste. Et

je l'en prie, et qu'il vous donne, mon fils, ce que vous désirez.--De

Blois, ce VIIIe de mars.

«De par votre bonne mère et meilleure amie.

«JEHANNE.»

Jeanne patienta longtemps; mais, à la fin, jugeant qu'elle ne

gagnerait rien à jouter avec la reine-mère sur le terrain des finesses

diplomatiques, elle changea de ton et d'allure, et voulut que les

questions en suspens fussent tranchées, à défaut de quoi elle menaçait

de rompre toute négociation. Combattue de la sorte, Catherine céda sur

tous les principaux points contestés, et le contrat fut signé le 11

avril. En voici les stipulations essentielles:

A part les villes et domaines, Marguerite reçoit pour dot trois cent

mille écus d'or au soleil, l'écu évalué à cinquante-quatre sols. La

reine-mère lui donne deux cent mille livres tournois; les ducs d'Anjou

et d'Alençon, chacun vingt-cinq mille livres. Ces sommes ne furent pas

payées comptant, mais constituées en achat de rentes, au denier douze,

sur la ville de Paris. Jeanne d'Albret déclare son fils héritier de

tous ses biens acquis et à venir; lui abandonne, dès à présent, les

revenus, offices et bénéfices de l'Armagnac, son domaine, douze mille

livres de rentes assises sur le comté de Marle, et les biens qu'elle

tenait du cardinal de Bourbon, son beau-frère. Le prince s'oblige à

fournir le château de Pau de meubles et ustensiles, jusqu'à

concurrence de trente mille livres. Pour les bagues et joyaux, la

reine de Navarre fera ce qu'elle jugera convenable.

La reine de Navarre se rendit à Paris, le 14 mai, et, avec son

activité ordinaire, s'occupa des préparatifs du mariage, en attendant

l'arrivée de son fils, encore dans ses Etats, et dont les messages de

Charles IX pressaient le départ. Depuis plusieurs années, la santé de

Jeanne dépérissait; les préoccupations et les soucis qui avaient

rempli son séjour à Blois, et qu'elle retrouva, sous une autre forme,

à Paris, brisèrent ses forces et hâtèrent une catastrophe qu'avaient

pu prévoir les confidents de sa vie privée. «Etant arrivée le

quinzième de mai, dit André Favyn, le premier jour de juin ensuivant,

elle se trouva malade d'une lassitude de membres sur le soir, pour

avoir été par la ville tout le long du jour; nonobstant cela elle ne

laissa de traîner jusques au cinquième jour qu'elle alita, et mourut

le dixième dudit mois de juin sur les trois heures après minuit, en

l'hôtel du prince de Condé (dit aujourd'hui de Montpensier), rue de

Grenelle. Elle décéda en l'âge de quarante-trois ans; son corps

embaumé et mis dans un cercueil de plomb, couvert d'un velours noir,

sans croix, flambeaux, ni armoiries, selon la nouvelle religion, fut

porté en la chapelle de Vendôme, auprès de son mari.

«Quelques écrivains, pour taxer la mémoire des défunts rois de France

Charles IX et Henri III d'heureuse mémoire, ont, par une extrême

impudence, laissé par écrit, poussés plutôt d'un zèle inconsidéré de

leur religion que de la vérité, que cette grande et docte princesse

était morte ayant senti des gants empoisonnés; d'autres, qu'elle avait

été empoisonnée d'un boucon qu'on lui donna, priée de souper chez le

duc d'Anjou, depuis roi Henri troisième du nom. Ecrivains convaincus

de mensonge par le témoignage des officiers domestiques de la feue

reine, par la relation desquels l'on apprend qu'elle mourut

pulmonique. Elle avait donné charge à ses médecins qu'après sa mort

elle fût ouverte, et sa tête particulièrement, pour savoir le sujet

d'une démangeaison qu'elle avait ordinairement sur icelle, à ce que si

cette maladie était héréditaire aux prince et princesse de Navarre ses

enfants, on y pût remédier. Son test (crâne) fut donc scié par un

chirurgien de Paris nommé Desneux, en la présence de Caillart, médecin

ordinaire de ladite reine Jeanne, et de sa religion: y furent trouvées

certaines petites bulbes pleines d'eau entre le crâne et la taie du

cerveau, sur laquelle s'épandant, elles causaient cette démangeaison.

Au reste, cette taie du cerveau était belle et nette, ce qui n'eût été

si on l'eût empoisonnée par des gants parfumés. Son corps fut

pareillement ouvert, toutes les parties nobles lui furent trouvées

saines et entières, les poumons exceptés, lesquels se trouvèrent gâtés

du côté droit, avec une dureté et callosité extraordinaire et une

apostème assez grosse, laquelle s'étant crevée dans le corps, fut

cause de la mort de la reine.»

La version du vieil écrivain sur les derniers moments de Jeanne

d'Albret est celle que l'histoire sérieuse a retenue, celle qui

prévaut aujourd'hui, à travers les controverses passionnées de trois

siècles. L'accusation d'empoisonnement aurait pu se produire, avec

quelque apparence de raison, après le mariage de Henri: commis à ce

moment, le crime eût été peut-être profitable; auparavant, il était

nuisible et absurde. Il fut soupçonné, pourtant, et longtemps encore

après l'événement; et même de nos jours, la thèse qui en fait la

preuve contre la vérité et la raison se perpétue dans plus d'un livre

nouveau. Il y a une école d'historiens, recrutée dans tous les camps,

qui semble s'être vouée à la réhabilitation des anciennes erreurs.

La reine de Navarre mourut en pleine possession d'elle-même. Elle

comprit, dès la première atteinte du mal, qu'elle allait, selon son

expression, «entrer du tout (entièrement) dans l'autre vie», et se

prépara avec résignation à ce terrible passage. Son testament porte

l'empreinte d'une âme forte et religieuse[13]. La conscience humaine a

pu hésiter, en d'autres temps, devant cette femme extraordinaire.

Aujourd'hui que, sans l'emporter peut-être sur les générations du XVIe

siècle, nous sommes loin des passions qui les armaient les unes contre

les autres, nous ne saurions nous abandonner ni au dénigrement

systématique, ni à l'admiration sans bornes. La mère de Henri IV eut

un grand cœur et une âme royale, double héritage que recueillit et

fit fructifier son fils. L'esprit de fanatisme lui dicta des actes

iniques et attentatoires à la liberté humaine, qu'elle s'imaginait

servir mieux que les catholiques; mais qui donc, à cette époque,

surtout parmi les têtes couronnées, respecta toujours la liberté, fut

constamment fidèle à la justice? Les deux auteurs du démembrement du

royaume de Navarre furent un pape et un roi, Jules II et Ferdinand le

Catholique, le souverain laïque agissant avec l'épée, le souverain

religieux fulminant l'interdit, tous deux d'accord pour punir Jean,

roi de Navarre, aïeul de Jeanne d'Albret, de n'avoir pas voulu trahir

le roi de France, son allié et leur adversaire. Le souvenir de cette

double iniquité, qui vécut toujours au cœur des petits souverains de

Pau, ne suffirait pas, néanmoins, pour expliquer l'apostasie et le

fanatisme de Jeanne d'Albret; mais il faut rappeler aussi les caresses

prodiguées par Marguerite de Valois à la Réforme, et dont Jeanne fut

témoin; il faut relire l'histoire des palinodies d'Antoine de Bourbon,

contre qui Jeanne défendit, quelque temps, ses croyances

traditionnelles, et qu'elle suivit enfin dans l'Eglise calviniste,

mais lentement, à mesure que la conviction et la passion la

maîtrisaient, et pour n'en plus sortir, pour en sortir d'autant moins

que son mari en sortit lui-même, un peu avant sa mort, par ambition

personnelle, au moment où ses fausses vues politiques et les

scandaleux dérèglements de sa vie frappaient deux fois au cœur la

reine de Navarre. L'histoire ne doit ni amnistier, ni excuser, mais

expliquer. A la lumière de ses explications, Jeanne d'Albret nous

apparaît comme une statue qui, vue de profil, resplendirait de beautés

héroïques, et vue de face, attristerait le regard par ses difformités.

[13] Appendice: II.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 21 / 129 题