Le piège manifeste.--Aveuglement des calvinistes.--Coligny
séduit.--Résistance de Jeanne d'Albret et de Henri.--Jeanne
cède enfin.--La reine de Navarre à Blois.--Ses
tribulations.--Sa lettre au prince de Navarre.--Signature du
contrat de mariage de Henri avec Marguerite de Valois.--Jeanne
d'Albret à Paris.--Sa maladie et sa mort.--Elle ne fut pas
empoisonnée.--Son testament.--Jugement sur la vie de cette
reine.
En présence de ce traité, si favorable aux vaincus de Jarnac et de
Moncontour, une réflexion vient forcément à l'esprit. Comment les
calvinistes ne gardèrent-ils pas, jusqu'à la fin, les sentiments de
défiance qu'ils montrèrent, sitôt la paix conclue, et longtemps après?
Terrassés deux fois, capables encore de troubler le royaume, mais
impuissants à le subjuguer, on accueille toutes leurs revendications;
on les amnistie; on leur rouvre toutes les voies qu'on avait voulu
leur barrer, et qu'on leur avait barrées en effet; ils obtiennent, non
après une victoire, mais au cours d'une campagne dont l'issue était au
moins incertaine, plus d'avantages et plus de garanties qu'ils n'en
eussent osé espérer; pour tout dire, on les restaure, agrandis, dans
l'Etat, et leurs yeux ne s'ouvrent pas, et ils ne touchent pas du
doigt le piège, ils n'entrevoient pas l'abîme! Ils le pressentirent;
mais Coligny fut accablé par la cour de tant de caresses, jusqu'à ce
point que le roi voulut favoriser le second mariage du nouveau Caton
avec une nouvelle Porcia; on accueillit avec tant de déférence sa
personne, ses amis, ses avis, ses projets de guerre contre l'Espagne,
qu'il finit par ressentir et prêcher la plus entière confiance.
L'amiral séduit, la cour espéra gagner aussi Jeanne d'Albret par le
projet de mariage de Marguerite de Valois avec son fils. Mais la reine
de Navarre résista plus longtemps que l'amiral, et, jusqu'aux
derniers jours, elle fut méfiante, tout en se laissant aller, elle et
les siens et leur fortune, sur la pente fatale où glissait tout un
parti: plus clairvoyante, mais moins logique, il faut l'avouer, que
l'amiral, qui niait encore le péril, la veille de sa mort.
Les négociations et les pourparlers préliminaires avec Jeanne furent
très laborieux, et durèrent depuis la fin de l'année 1570 jusqu'au
mois d'avril 1572: elle mit sur les dents toute la diplomatie de
Catherine de Médicis, aidée en cela par les répugnances de son fils
pour l'union projetée. Henri, en effet, ne semble pas s'être jamais
fait illusion sur les conséquences de son mariage, bien qu'il fût
loin, sans doute, d'en prévoir les plus extrêmes. Il partageait, du
reste, la méfiance de sa mère, et des historiens ont prétendu que,
livré à lui-même, il n'eût pas voulu s'allier aux Valois dans les
circonstances où il en était sollicité. On trouve l'expression
personnelle de ses sentiments dans une lettre au roi de France, datée
du 13 janvier 1571. Quelques semaines auparavant, Charles IX avait
épousé Elisabeth d'Autriche, fille de l'empereur Maximilien II. Avant
de rentrer à Paris avec la reine, il souhaita la présence du prince de
Navarre, qui répondit: «Le maréchal de Cossé m'a dit de bouche, de
votre part, l'honneur que me faites de me désirer près de vous, et me
trouver à votre entrée à Paris... Il se pourrait que cela servît à
l'établissement de la paix, ainsi que vous le mandez à la reine de
Navarre, ma mère, laquelle n'en a moindre affection que moi... Mais
les pratiques et les menées de ceux qui ne peuvent vivre sans remuer
et brouiller, et les évidentes contraventions qui se font à votre édit
nous font craindre que l'on nous veuille encore tromper...»
Jeanne d'Albret, par écrit ou verbalement, énuméra en détail ses
griefs, sans en omettre un seul: restitutions, réparations, garanties,
pour elle, pour son fils, pour ses coreligionnaires, elle ne fit grâce
de rien à Catherine ou à ses envoyés. Elle stipula même qu'on
obligerait Bordeaux, qui avait refusé ses portes à Henri et à Condé
allant en Béarn, à reconnaître et à honorer comme son gouverneur le
prince de Navarre. On discutait ses prétentions, mais on les
admettait; plus elle retardait la conclusion du traité matrimonial,
plus on lui faisait d'avances ou de concessions. Enfin, pressée de
toutes parts, forcée de reconnaître que ses amis étrangers, comme ses
partisans français, l'amiral en tête, comme ses propres sujets, se
déclaraient en faveur du mariage, elle donna sa parole, promettant de
se rendre à la cour pour arrêter les détails du contrat. Le 26
novembre 1571, Jeanne partit de Pau, accompagnée de son fils, de
Catherine, sa fille, de Louis de Nassau, son cousin, et d'une grande
partie de sa cour. Elle fit un assez long séjour à Nérac et dans
plusieurs villes de Guienne, de Saintonge et de Poitou, et, se
séparant de son fils, qu'elle ne devait plus revoir, elle arriva, dans
les premiers jours du printemps, à Blois, où la cour de France s'était
rendue pour lui faire accueil. Reçue avec toutes sortes de caresses,
elle put croire, un instant, à la sincérité de ses hôtes: cette
illusion ne dura pas longtemps. Dès que les affaires furent mises sur
le tapis, ses tribulations commencèrent. Laissons-la les raconter au
prince de Navarre dans cette longue lettre où, tout en se peignant
elle-même, sans y songer, elle trace le tableau de la cour et
peut-être aussi, quand on y regarde de près, celui de toute une
époque. La lettre de Blois est un des plus précieux documents du XVIe
siècle:
«Mon fils, je suis en mal d'enfant, et en telle extrémité, que si je
n'y eusse pourvu, j'eusse été extrêmement tourmentée. La hâte en quoi
je dépêche ce porteur me gardera de vous envoyer un aussi long
discours que celui que je vous ai envoyé. Je lui ai seulement baillé
des petits mémoires et chefs sur lesquels il vous répondra. Je vous
eusse renvoyé Richardière; mais il est trop las, et aussi que lors,
comme les choses se manient, il y pourra aller bientôt après ce
porteur que je dépêche exprès pour une chose: c'est qu'il me faut
négocier tout au rebours de ce que j'avais espéré et que l'on m'avait
promis; car je n'ai nulle liberté de parler au roi ni à Madame,
seulement à la reine-mère, qui me traite à la fourche, comme vous
verrez par les discours de ce présent porteur. Quant à Monsieur, il me
gouverne et fort furieusement, mais c'est moitié en badinant, moitié
dissimulant. Quant à Madame, je ne la vois que chez la reine, lieu
malpropre, d'où elle ne bouge, et ne va en sa chambre que aux heures
qui me sont malaisées à parler; aussi que Madame de Curton ne s'en
recule point; de sorte que je ne puis parler qu'elle ne l'ouïe. Je ne
lui ai point encore montré votre lettre, mais je la lui montrerai. Je
le lui ai dit, et elle est fort discrète, et me répond toujours en
termes généraux d'obéissance à vous et à moi, si elle est votre femme.
Voyant donc, mon fils, que rien ne s'avance, et que l'on veut faire
précipiter les choses et non les conduire par ordre, j'en ai parlé
trois fois à la reine, qui ne se fait que moquer de moi, et, au
partir de là, dire à chacun le contraire de ce que je lui ai dit. Mes
amis m'en blâment; je ne sais comment démentir la reine, car je lui ai
dit: «Madame, vous avez dit et tenu tel et tel propos.» Encore que ce
soit elle-même qui me l'ait dit, elle me le nie comme beau meurtre et
me rit au nez, et m'use de telle façon, que vous pouvez dire que ma
patience passe celle de Griselidis. Si je cuide avec raison lui
montrer combien je suis loin de l'espérance qu'elle m'avait donnée de
privauté et négocier avec elle de bonne façon, elle me nie tout cela.
Et par ce que le présent porteur a par mémoire les propos, vous
jugerez par là où j'en suis logée. Au partir d'elle, j'ai un escadron
de huguenots qui me viennent entretenir, plus pour me servir d'espions
que pour m'assister, et des principaux, et de ceux à qui je suis
contrainte dire beaucoup de langage que je ne puis éviter sans entrer
en querelle contre eux. J'en ai d'une autre humeur, qui ne m'empêchent
pas moins, mais je m'en défends comme je puis, qui sont hermaphrodites
religieux. Je ne puis pas dire que je sois sans conseil, car chacun
m'en donne un, et pas un ne se ressemble.
«Voyant donc que je ne fais que vaciller, la reine m'a dit qu'elle ne
se pouvait accorder avec moi, et qu'il fallait que de nos gens
s'assemblassent pour trouver des moyens. Elle m'a nommé ceux que vous
verrez tant d'un côté que d'autre; tout est de par elle. Qui est la
principale cause, mon fils, qui m'a fait dépêcher ce porteur en
diligence, pour vous prier m'envoyer mon chancelier, car je n'ai homme
ici qui puisse ni qui sache faire ce que celui-ci fera. Autrement je
quitte tout; car j'ai été amenée jusqu'ici sous promesse que la reine
et moi nous accorderions. Elle ne fait que se moquer de moi, et ne
veut rien rabattre de la messe, de laquelle elle n'a jamais parlé
comme elle fait. Le roi, de l'autre côté, veut que l'on lui écrive.
Ils m'ont permis d'envoyer quérir des ministres, non pour disputer,
mais pour avoir conseil. J'ai envoyé quérir MM. d'Espina, Merlin et
autres que j'aviserai; car je vous prie noter qu'on ne tâche qu'à vous
avoir, et pour ça, avisez-y, car si le roi l'entreprend, comme l'on
dit, j'en suis en grande peine.
«J'envoye ce porteur pour deux occasions, l'une pour vous avertir
comme l'on a changé la façon de négocier envers moi que l'on m'avait
promise, et pour cela qu'il est nécessaire que monsr de Francourt
vienne comme je lui écris; vous priant, mon fils, s'il faisait quelque
difficulté, le lui persuader et commander; car je m'assure que si
vous saviez la peine en quoi je suis, vous auriez pitié de moi, car
l'on me tient toutes les rigueurs du monde et des propos vains et
moqueries, au lieu de traiter avec moi avec gravité, comme le fait le
mérite. De sorte que je crève, parce que je me suis si bien résolue de
ne me courroucer point, que c'est un miracle de voir ma patience. Et
si j'en ai eu, je sais comme j'en aurai encore affaire plus que
jamais; et m'y résoudrai aussi davantage. Je crains bien d'en tomber
malade, car je ne me trouve guère bien.
«J'ai trouvé votre lettre fort à mon gré; je la montrerai à Madame, si
je puis. Quant à sa peinture, je l'enverrai quérir à Paris. Elle est
belle, bien avisée et de bonne grâce, mais nourrie en la plus maudite
et corrompue compagnie qui fut jamais; car je n'en vois point qui ne
s'en sente. Votre cousine la marquise en est tellement changée qu'il
n'y a apparence de religion, si non d'autant qu'elle ne va point à la
messe, car au reste de la façon de vivre elle fait comme les papistes,
et la princesse ma sœur encore pis. Je vous l'écris privément. Ce
porteur vous dira comme le roi s'émancipe; c'est pitié. Je ne voudrais
pas, pour chose du monde, que vous y fussiez pour y demeurer. Voilà
pourquoi je désire vous marier, et que vous et votre femme vous
retiriez de corruption; car encore que je la croyais bien grande, je
la vois davantage. Ce ne sont pas les hommes ici qui prient les
femmes, ce sont les femmes qui prient les hommes. Si vous y étiez,
vous n'en échapperiez jamais sans une grande grâce de Dieu. Je vous
envoie un bouquet pour mettre sur l'oreille, puisque vous êtes à
vendre, et des boutons pour un bonnet. Les hommes portent à cette
heure force pierreries, mais on en achète pour cent mille écus et on
en achète tous les jours. L'on dit que la reine s'en va à Paris, et
Monsieur. Si je demeure ici, je m'en irai en Vendômois.
«Je vous prie, mon fils, me renvoyer ce porteur incontinent, et quand
vous m'écrirez, me mander que vous n'osez écrire à Madame, de peur de
la fâcher, ne sachant comment elle a trouvé bon celle que vous lui
avez écrite. Votre sœur se porte bien. J'ai vu une lettre que monsr
de La Case vous a écrite. Je serais d'avis que vous connussiez pour
qui il parle. Je vous prie encore, puisqu'on m'a retranché ma
négociation particulière et qu'il faut parler par avis et conseil,
m'envoyer Francourt. Je demeure en ma première opinion, qu'il faut que
vous retourniez vers Béarn. Mon fils, vous avez bien jugé, par mes
premiers discours, que l'on ne tâche qu'à vous séparer de Dieu et de
moi; vous en jugerez autant par ces dernières, et de la peine en quoi
je suis pour vous. Je vous prie, priez bien Dieu, car vous en avez
bien besoin en tout temps et même en celui-ci, qu'il vous assiste. Et
je l'en prie, et qu'il vous donne, mon fils, ce que vous désirez.--De
Blois, ce VIIIe de mars.
«De par votre bonne mère et meilleure amie.
«JEHANNE.»
Jeanne patienta longtemps; mais, à la fin, jugeant qu'elle ne
gagnerait rien à jouter avec la reine-mère sur le terrain des finesses
diplomatiques, elle changea de ton et d'allure, et voulut que les
questions en suspens fussent tranchées, à défaut de quoi elle menaçait
de rompre toute négociation. Combattue de la sorte, Catherine céda sur
tous les principaux points contestés, et le contrat fut signé le 11
avril. En voici les stipulations essentielles:
A part les villes et domaines, Marguerite reçoit pour dot trois cent
mille écus d'or au soleil, l'écu évalué à cinquante-quatre sols. La
reine-mère lui donne deux cent mille livres tournois; les ducs d'Anjou
et d'Alençon, chacun vingt-cinq mille livres. Ces sommes ne furent pas
payées comptant, mais constituées en achat de rentes, au denier douze,
sur la ville de Paris. Jeanne d'Albret déclare son fils héritier de
tous ses biens acquis et à venir; lui abandonne, dès à présent, les
revenus, offices et bénéfices de l'Armagnac, son domaine, douze mille
livres de rentes assises sur le comté de Marle, et les biens qu'elle
tenait du cardinal de Bourbon, son beau-frère. Le prince s'oblige à
fournir le château de Pau de meubles et ustensiles, jusqu'à
concurrence de trente mille livres. Pour les bagues et joyaux, la
reine de Navarre fera ce qu'elle jugera convenable.
La reine de Navarre se rendit à Paris, le 14 mai, et, avec son
activité ordinaire, s'occupa des préparatifs du mariage, en attendant
l'arrivée de son fils, encore dans ses Etats, et dont les messages de
Charles IX pressaient le départ. Depuis plusieurs années, la santé de
Jeanne dépérissait; les préoccupations et les soucis qui avaient
rempli son séjour à Blois, et qu'elle retrouva, sous une autre forme,
à Paris, brisèrent ses forces et hâtèrent une catastrophe qu'avaient
pu prévoir les confidents de sa vie privée. «Etant arrivée le
quinzième de mai, dit André Favyn, le premier jour de juin ensuivant,
elle se trouva malade d'une lassitude de membres sur le soir, pour
avoir été par la ville tout le long du jour; nonobstant cela elle ne
laissa de traîner jusques au cinquième jour qu'elle alita, et mourut
le dixième dudit mois de juin sur les trois heures après minuit, en
l'hôtel du prince de Condé (dit aujourd'hui de Montpensier), rue de
Grenelle. Elle décéda en l'âge de quarante-trois ans; son corps
embaumé et mis dans un cercueil de plomb, couvert d'un velours noir,
sans croix, flambeaux, ni armoiries, selon la nouvelle religion, fut
porté en la chapelle de Vendôme, auprès de son mari.
«Quelques écrivains, pour taxer la mémoire des défunts rois de France
Charles IX et Henri III d'heureuse mémoire, ont, par une extrême
impudence, laissé par écrit, poussés plutôt d'un zèle inconsidéré de
leur religion que de la vérité, que cette grande et docte princesse
était morte ayant senti des gants empoisonnés; d'autres, qu'elle avait
été empoisonnée d'un boucon qu'on lui donna, priée de souper chez le
duc d'Anjou, depuis roi Henri troisième du nom. Ecrivains convaincus
de mensonge par le témoignage des officiers domestiques de la feue
reine, par la relation desquels l'on apprend qu'elle mourut
pulmonique. Elle avait donné charge à ses médecins qu'après sa mort
elle fût ouverte, et sa tête particulièrement, pour savoir le sujet
d'une démangeaison qu'elle avait ordinairement sur icelle, à ce que si
cette maladie était héréditaire aux prince et princesse de Navarre ses
enfants, on y pût remédier. Son test (crâne) fut donc scié par un
chirurgien de Paris nommé Desneux, en la présence de Caillart, médecin
ordinaire de ladite reine Jeanne, et de sa religion: y furent trouvées
certaines petites bulbes pleines d'eau entre le crâne et la taie du
cerveau, sur laquelle s'épandant, elles causaient cette démangeaison.
Au reste, cette taie du cerveau était belle et nette, ce qui n'eût été
si on l'eût empoisonnée par des gants parfumés. Son corps fut
pareillement ouvert, toutes les parties nobles lui furent trouvées
saines et entières, les poumons exceptés, lesquels se trouvèrent gâtés
du côté droit, avec une dureté et callosité extraordinaire et une
apostème assez grosse, laquelle s'étant crevée dans le corps, fut
cause de la mort de la reine.»
La version du vieil écrivain sur les derniers moments de Jeanne
d'Albret est celle que l'histoire sérieuse a retenue, celle qui
prévaut aujourd'hui, à travers les controverses passionnées de trois
siècles. L'accusation d'empoisonnement aurait pu se produire, avec
quelque apparence de raison, après le mariage de Henri: commis à ce
moment, le crime eût été peut-être profitable; auparavant, il était
nuisible et absurde. Il fut soupçonné, pourtant, et longtemps encore
après l'événement; et même de nos jours, la thèse qui en fait la
preuve contre la vérité et la raison se perpétue dans plus d'un livre
nouveau. Il y a une école d'historiens, recrutée dans tous les camps,
qui semble s'être vouée à la réhabilitation des anciennes erreurs.
La reine de Navarre mourut en pleine possession d'elle-même. Elle
comprit, dès la première atteinte du mal, qu'elle allait, selon son
expression, «entrer du tout (entièrement) dans l'autre vie», et se
prépara avec résignation à ce terrible passage. Son testament porte
l'empreinte d'une âme forte et religieuse[13]. La conscience humaine a
pu hésiter, en d'autres temps, devant cette femme extraordinaire.
Aujourd'hui que, sans l'emporter peut-être sur les générations du XVIe
siècle, nous sommes loin des passions qui les armaient les unes contre
les autres, nous ne saurions nous abandonner ni au dénigrement
systématique, ni à l'admiration sans bornes. La mère de Henri IV eut
un grand cœur et une âme royale, double héritage que recueillit et
fit fructifier son fils. L'esprit de fanatisme lui dicta des actes
iniques et attentatoires à la liberté humaine, qu'elle s'imaginait
servir mieux que les catholiques; mais qui donc, à cette époque,
surtout parmi les têtes couronnées, respecta toujours la liberté, fut
constamment fidèle à la justice? Les deux auteurs du démembrement du
royaume de Navarre furent un pape et un roi, Jules II et Ferdinand le
Catholique, le souverain laïque agissant avec l'épée, le souverain
religieux fulminant l'interdit, tous deux d'accord pour punir Jean,
roi de Navarre, aïeul de Jeanne d'Albret, de n'avoir pas voulu trahir
le roi de France, son allié et leur adversaire. Le souvenir de cette
double iniquité, qui vécut toujours au cœur des petits souverains de
Pau, ne suffirait pas, néanmoins, pour expliquer l'apostasie et le
fanatisme de Jeanne d'Albret; mais il faut rappeler aussi les caresses
prodiguées par Marguerite de Valois à la Réforme, et dont Jeanne fut
témoin; il faut relire l'histoire des palinodies d'Antoine de Bourbon,
contre qui Jeanne défendit, quelque temps, ses croyances
traditionnelles, et qu'elle suivit enfin dans l'Eglise calviniste,
mais lentement, à mesure que la conviction et la passion la
maîtrisaient, et pour n'en plus sortir, pour en sortir d'autant moins
que son mari en sortit lui-même, un peu avant sa mort, par ambition
personnelle, au moment où ses fausses vues politiques et les
scandaleux dérèglements de sa vie frappaient deux fois au cœur la
reine de Navarre. L'histoire ne doit ni amnistier, ni excuser, mais
expliquer. A la lumière de ses explications, Jeanne d'Albret nous
apparaît comme une statue qui, vue de profil, resplendirait de beautés
héroïques, et vue de face, attristerait le regard par ses difformités.
[13] Appendice: II.