CHAPITRE VII

Les lenteurs du duc d'Anjou.--Les desseins des réformés.--Siège

de Saint-Jean-d'Angély.--Commencement de la grande retraite de

Coligny.--Le passage de la Dordogne.--Le pont et le moulin du

Port-Sainte-Marie.--Jonction avec l'armée de

Montgomery.--L'armée des princes en Languedoc.--«Justice de

Rapin.»--Négociations pour la paix.--La «pelote de

neige».--Passage du Rhône.--Arrivée à Saint-Etienne.--Maladie

de l'amiral.--Combat d'Arnay-le-Duc.--Première victoire de

Henri.--Ce qu'il apprit dans la retraite de Coligny.--Les

affaires en Saintonge et en Poitou.--Bataille de

Sainte-Gemme.--La Noue Bras-de-fer.--Montluc à

Rabastens.--Coligny à La Charité.--La trêve.--Paix de

Saint-Germain.

Si, après le désastre de Moncontour, le duc d'Anjou eût toujours

marché droit à l'ennemi, c'en était fait peut-être de l'organisation

militaire du calvinisme en France. Il en fut tout autrement. Le duc se

laissa mener, par ses conseillers, de siège en siège, à Parthenay,

abandonné, à Niort, qui ne résista pas, à Châtellerault, à Lusignan,

dont les garnisons s'acheminaient vers la Saintonge et le Berry,

pendant que, conformément aux résolutions prises à Parthenay par les

calvinistes, leurs divers corps opéraient un mouvement de

concentration à travers le Bas-Poitou et l'Angoumois, tirant vers les

frontières de Guienne. On donnait à Coligny non seulement le temps

d'agir, mais encore celui de réfléchir mûrement. Il fut arrêté, dans

son conseil, que les réformés laisseraient de fortes garnisons à La

Rochelle, à Angoulême et à Saint-Jean-d'Angély; que ce qui restait de

«l'armée des princes», comme on appelait celle de Coligny, depuis la

mort de Condé, battrait en retraite dans le midi, pour y prendre ses

quartiers d'hiver, après avoir fait sa jonction avec l'armée de

Montgomery; que Jeanne d'Albret s'enfermerait dans La Rochelle avec La

Noue et La Rochefoucauld, chargés d'organiser la défense ou l'attaque,

selon les cas; et, enfin, que le prince de Navarre et le prince de

Condé marcheraient aux côtés de l'amiral, pour s'instruire à son école

et montrer au pays que les princes du sang, quelle que fût la fortune,

étaient toujours les chefs du parti calviniste.

L'exécution de ces desseins fut singulièrement facilitée par le temps

que perdit le duc d'Anjou à faire le siège de Saint-Jean-d'Angély.

«Comme l'assiégement de Poitiers, dit La Noue, fut le commencement du

malheur des huguenots, aussi fut celui de Saint-Jean-d'Angély l'arrêt

de la bonne fortune des catholiques.» Piles, gouverneur de cette place

et un des plus vaillants capitaines calvinistes, arrêta, pendant près

de deux mois, l'armée royale sous ses murs, malgré la présence de

Charles IX, qui, jaloux des succès de son frère, avait voulu jouer au

généralissime, ce qu'il fit, du reste, avec ardeur et bravoure.

Saint-Jean-d'Angély se rendit, au mois de décembre, au moment où

l'amiral, toutes choses réglées au mieux, commençait avec une armée

disloquée, sans bagages et sans argent, la retraite la plus

extraordinaire sur le sol français dont nos annales aient gardé le

souvenir. «En neuf mois,» selon la remarque de La Noue, «l'armée de

messieurs les princes fit près de trois cents lieues, tournoyant quasi

le royaume de France.»

Jusque sur les bords de la Dordogne, l'armée n'eut guère à souffrir

que du mauvais temps et des privations. Le passage de la rivière était

une question capitale. Il s'effectua sans encombre, grâce à la

prévoyance et à la vigueur de deux capitaines, La Loue et Chouppes. La

Dordogne franchie, l'armée des princes remonte le cours de la Garonne

sans être inquiétée, prend Aiguillon et diverses petites places, et

s'ingénie à construire un pont de bateaux au Port-Sainte-Marie, pour

favoriser sa jonction avec l'armée de Montgomery, qui, après sa

foudroyante campagne d'Armagnac et de Béarn, hivernait à Condom. «Le

pont, qui avait attendu le comte plus de quinze jours, dit d'Aubigné,

fut rompu par quelque moulin qu'on laissa dériver la nuit; l'eau étant

grande, les pièces en furent emportées jusques à Saint-Macaire; et

ainsi il fallut que les troupes de Béarn passassent dans des bateaux,

non sans grande longueur et incommodité. A ce terme, acheva l'année

(1569).» Montluc se vante, dans ses Commentaires, d'avoir imaginé ce

bélier flottant, bien digne, en effet, de son esprit inventif.

L'armée séjourna tout un mois à Montauban, côtoya le Tarn, le franchit

et s'empara d'un fort, près de Toulouse, où l'amiral s'établit, comme

un oiseau de proie dans son aire. Toulouse était à l'abri de ses

entreprises, mais la campagne fut ravagée; on brûla presque toutes les

maisons de plaisance, surtout celles des «justiciers». On vengeait, de

la sorte, le meurtre judiciaire de Rapin. «Justice de Rapin!»

lisait-on sur toutes les ruines que l'armée semait sur son passage.

Après avoir vécu dans ces contrées, à la façon d'Annibal, les

réformés, laissant de côté Carcassonne, qui avait brûlé ses faubourgs

pour donner moins de prise à l'ennemi, entrent, sans coup férir, à

Montréal. Là, ils sont rejoints par des négociateurs chargés de

proposer la paix. On dispute avec courtoisie sur l'objet du message,

mais on ne peut s'entendre sur la question de la liberté du culte, et

de belles paroles sont envoyées au roi, en échange des siennes. Puis

la marche en avant est reprise, l'armée se dirige du côté de Narbonne,

tirant vers Montpellier. A Montpellier, Coligny se renforce de douze

cents hommes commandés par Baudiné. On marche toujours: de petits

sièges, chaque semaine; des escarmouches, chaque jour; quelquefois,

des échecs; le plus souvent des succès; mais, en somme, des

accroissements: la «pelote de neige» est déjà «devenue grosse comme

une maison», au jugement de La Noue. Coligny possède une véritable

armée, à l'artillerie près. A Aubenas, on trouve deux canons: cela

suffit pour décider que l'armée des princes passera le Rhône. Et, en

effet, on le passe, après une épopée de petits combats, de

stratagèmes, de chances et de mésaventures que d'Aubigné, dans son

style de bataille, décrit en moins de mots qu'il n'y eut d'affaires.

L'armée a parcouru deux cents lieues de pays, trois cents et plus, si

l'on compte les circuits de rigueur; elle traverse les montagnes du

Forez, comme elle avait escaladé quelques contreforts des Cévennes, et

elle arrive à Saint-Étienne. Là, tout parut à la veille d'être perdu:

l'amiral fut à la mort. Debout encore une fois, cet homme de fer

retrouve toute son énergie. Beaucoup de soldats l'ont quitté: il

ramasse quelques détachements qui viennent de parcourir une partie de

la Bourgogne, et ordonne la marche vers la Loire. C'est alors que la

cour, voyant les réformés près d'entrer au cœur de la France, songe,

mais un peu tard, à leur opposer une armée. Le maréchal de Cossé la

réunit en toute hâte: dix-sept mille hommes, parmi lesquels quatre

mille Suisses, douze cents reîtres et six cents Italiens, forment une

barrière vivante à Arnay-le-Duc, à cinq lieues d'Autun; il faut la

tourner ou la renverser. L'amiral, qui se défiait d'une action

générale, parvint à gagner le passage qu'il convoitait, après une

escarmouche brillante, où les princes firent leurs premières armes.

L'armée calviniste se présenta sur six lignes: Ludovic de Nassau

commandait la première, sous le prince de Navarre; le marquis de

Resnel, la deuxième, sous Condé; Coligny menait la troisième;

Montgomery, Genlis, François de Briquemaut avaient charge des trois

autres; le comte de Mansfeld commandait la cavalerie allemande. Il n'y

eut point de mêlée générale, mais une série de combats meurtriers, où

le prince de Navarre fit bravement son devoir, comme il aimait à le

rappeler lui-même. «Je n'avais retraite, racontait-il, qu'à plus de

quarante lieues de là, et je demeurais à la discrétion des paysans. En

combattant, aussi je courais risque d'être pris ou tué, parce que je

n'avais point de canon et les gens du roi en avaient. A dix pas de

moi, fut tué un cavalier d'un coup de coulevrine; mais, recommandant à

Dieu le succès de cette journée, il la rendit heureuse et favorable.»

A la suite de ces combats, l'armée du maréchal, troublée plutôt que

défaite, laissa l'amiral s'acheminer vers la Charité, où il arriva

avec des troupes fatiguées, mais encore en état de soutenir la lutte.

Si cette campagne de Coligny n'eût pas été un épisode de guerre

civile, la France l'aurait inscrite avec orgueil au rang de ses

glorieux exploits militaires. Elle fut une mémorable leçon pour le

prince de Navarre. Vivre au jour le jour, sans cesse sur le qui-vive,

souffrir et voir souffrir, manquer de tout, résister à tout, garder

partout le sang-froid et la bonne humeur: voilà ce qu'il apprit, et de

façon à ne l'oublier jamais. Pendant cette marche terrible, il suivit

d'héroïques exemples et sut en donner à son tour. Mêlé à tous les

accidents de cette existence nomade, il encourageait les faibles et

doublait l'énergie des forts. Parfois on le vit, au milieu des

troupes, portant en croupe un soldat blessé ou malade. Il préludait

ainsi à sa mission de «vainqueur» et de «père».

Pendant que l'armée des princes poursuivait son odyssée, la guerre

avait continué en Saintonge et en Poitou. Avant de quitter

Saint-Jean-d'Angély, Catherine de Médicis, inquiète de l'étrange

campagne entreprise par Coligny, avait essayé de conclure la paix avec

Jeanne d'Albret, à qui elle envoya Castelnau, un des habiles

négociateurs de cette époque. La reine de Navarre ne s'humilia point:

elle voulait la paix, sans doute, mais une paix dont son parti n'eût

pas à souffrir, et qui lui offrît de fortes garanties. Castelnau ne

put la gagner, et les négociations tentées à l'armée des princes,

pendant sa course à travers les provinces du midi, étaient restées

pendantes. Au printemps de 1570, il y eut une reprise des hostilités.

Un coup de main des catholiques sur La Rochelle échoua. Soubise et La

Rochefoucauld s'emparèrent de Saintes, après une vive résistance. La

Noue prit Marans et les Sables-d'Olonne, plusieurs autres villes,

châteaux ou bicoques; il regagna la plupart des places perdues jusqu'à

Niort. Déjà haut placé dans l'estime des gens de guerre, il se révéla

grand capitaine par ses nombreux succès, mais surtout par la victoire

de Sainte-Gemme, en Poitou, remportée, le 15 juin 1570, sur

Puygaillard, avec des forces médiocres. Cette journée coûta aux

catholiques seize drapeaux, deux étendards, les cornettes blanches de

France, trois mille hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. A

la fin du mois de juin, La Noue assiégeait Fontenay-le-Comte, qui se

rendit, lorsqu'il eut le bras emporté d'une mousquetade. Transporté à

La Rochelle, il avait le choix entre l'amputation et la mort, et

préférait celle-ci; mais Jeanne d'Albret obtint de lui qu'il subît

l'opération. Quelques jours après, La Noue remontait à cheval, avec ce

bras de fer auquel il doit son glorieux surnom[12].

[12] Appendice: VII.

Vers le même temps, par un retour offensif dans les États de Jeanne

d'Albret, Montluc essaya de contrebalancer les succès des huguenots,

et il eût fait, sans doute, une sanglante besogne dans ces pays, si

l'on en juge par le siège et la destruction de Rabastens; mais la

blessure qu'il y reçut, le 23 juillet, vint paralyser les mouvements

de son armée. On touchait, du reste, à une suspension des hostilités.

Coligny, toujours suivi des négociateurs de Catherine de Médicis,

avait signé, à La Charité, une trêve qui amena la paix de

Saint-Germain, dite la «paix du roi Charles», conclue le 8 août. Ce

traité reproduit plusieurs articles des traités précédents, mais, dans

l'ensemble, il est comme l'ébauche du célèbre édit de Nantes.

Le roi accorde aux «confédérés» une amnistie entière, la liberté de

conscience, le libre exercice du culte dissident par toute la France,

excepté dans Paris et à la cour; un cimetière protestant dans toutes

les villes; l'admission, sans distinction de culte, des pauvres et des

malades dans les écoles et dans les hôpitaux.

Il ordonne à tous ses sujets de vivre en bonne intelligence; rétablit

l'exercice de la religion catholique dans toutes les parties du

royaume; déclare qu'il regarde la reine de Navarre, les princes de

Navarre et de Condé, comme ses bons et fidèles parents, et comme amis

tous ceux qui ont suivi leur parti, même les princes étrangers.

Il approuve et ratifie tout ce qui a été fait, pendant la guerre, par

les ordres des chefs confédérés, même la levée des deniers du roi,

ordonnée par Jeanne, et défend toute recherche à ce sujet; reconnaît

que les protestants, supportant les charges de l'Etat, en doivent

partager les honneurs et les dignités; entend qu'on rende les biens et

les meubles enlevés aux protestants; à certaines villes, le droit en

vertu duquel elles étaient exemptes de garnisons; au prince d'Orange

et à ses frères, les riches possessions acquises en France, depuis les

traités conclus entre François Ier et la Maison de Nassau; à la reine

de Navarre, toutes ses terres, villes et places fortes.

Charles IX ordonne que la justice soit égale pour tous; que les

jugements, même criminels, rendus pendant les troubles, soient

révoqués, annulés; que les protestants soient tenus d'observer toutes

les lois et coutumes de l'Etat. Toutefois, comme le parlement de

Toulouse leur est suspect, ils pourront appeler de ses jugements

devant les maîtres des requêtes, qui en décideront en dernier ressort.

On leur concède même le droit de récuser jusqu'à six juges, un

président et un certain nombre de conseillers, dans les parlements de

Dijon, de Rouen, d'Aix, de Grenoble, de Bordeaux et de Rennes, où ils

comptaient beaucoup d'ennemis.

Comme garanties, le roi laisse aux calvinistes, pour places de sûreté,

La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité, que les princes de

Navarre et de Condé et quarante des principaux seigneurs du parti

s'obligent de rendre deux ans après la publication de l'édit. Enfin,

la peine de mort est prononcée contre quiconque oserait enfreindre le

traité ou refuserait de le publier.

Enregistré au parlement de Paris, le 10 août 1570, l'édit de paix fut

publié, le 11, au camp des princes, et, le 26, à La Rochelle.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 20 / 129 题