Les lenteurs du duc d'Anjou.--Les desseins des réformés.--Siège
de Saint-Jean-d'Angély.--Commencement de la grande retraite de
Coligny.--Le passage de la Dordogne.--Le pont et le moulin du
Port-Sainte-Marie.--Jonction avec l'armée de
Montgomery.--L'armée des princes en Languedoc.--«Justice de
Rapin.»--Négociations pour la paix.--La «pelote de
neige».--Passage du Rhône.--Arrivée à Saint-Etienne.--Maladie
de l'amiral.--Combat d'Arnay-le-Duc.--Première victoire de
Henri.--Ce qu'il apprit dans la retraite de Coligny.--Les
affaires en Saintonge et en Poitou.--Bataille de
Sainte-Gemme.--La Noue Bras-de-fer.--Montluc à
Rabastens.--Coligny à La Charité.--La trêve.--Paix de
Saint-Germain.
Si, après le désastre de Moncontour, le duc d'Anjou eût toujours
marché droit à l'ennemi, c'en était fait peut-être de l'organisation
militaire du calvinisme en France. Il en fut tout autrement. Le duc se
laissa mener, par ses conseillers, de siège en siège, à Parthenay,
abandonné, à Niort, qui ne résista pas, à Châtellerault, à Lusignan,
dont les garnisons s'acheminaient vers la Saintonge et le Berry,
pendant que, conformément aux résolutions prises à Parthenay par les
calvinistes, leurs divers corps opéraient un mouvement de
concentration à travers le Bas-Poitou et l'Angoumois, tirant vers les
frontières de Guienne. On donnait à Coligny non seulement le temps
d'agir, mais encore celui de réfléchir mûrement. Il fut arrêté, dans
son conseil, que les réformés laisseraient de fortes garnisons à La
Rochelle, à Angoulême et à Saint-Jean-d'Angély; que ce qui restait de
«l'armée des princes», comme on appelait celle de Coligny, depuis la
mort de Condé, battrait en retraite dans le midi, pour y prendre ses
quartiers d'hiver, après avoir fait sa jonction avec l'armée de
Montgomery; que Jeanne d'Albret s'enfermerait dans La Rochelle avec La
Noue et La Rochefoucauld, chargés d'organiser la défense ou l'attaque,
selon les cas; et, enfin, que le prince de Navarre et le prince de
Condé marcheraient aux côtés de l'amiral, pour s'instruire à son école
et montrer au pays que les princes du sang, quelle que fût la fortune,
étaient toujours les chefs du parti calviniste.
L'exécution de ces desseins fut singulièrement facilitée par le temps
que perdit le duc d'Anjou à faire le siège de Saint-Jean-d'Angély.
«Comme l'assiégement de Poitiers, dit La Noue, fut le commencement du
malheur des huguenots, aussi fut celui de Saint-Jean-d'Angély l'arrêt
de la bonne fortune des catholiques.» Piles, gouverneur de cette place
et un des plus vaillants capitaines calvinistes, arrêta, pendant près
de deux mois, l'armée royale sous ses murs, malgré la présence de
Charles IX, qui, jaloux des succès de son frère, avait voulu jouer au
généralissime, ce qu'il fit, du reste, avec ardeur et bravoure.
Saint-Jean-d'Angély se rendit, au mois de décembre, au moment où
l'amiral, toutes choses réglées au mieux, commençait avec une armée
disloquée, sans bagages et sans argent, la retraite la plus
extraordinaire sur le sol français dont nos annales aient gardé le
souvenir. «En neuf mois,» selon la remarque de La Noue, «l'armée de
messieurs les princes fit près de trois cents lieues, tournoyant quasi
le royaume de France.»
Jusque sur les bords de la Dordogne, l'armée n'eut guère à souffrir
que du mauvais temps et des privations. Le passage de la rivière était
une question capitale. Il s'effectua sans encombre, grâce à la
prévoyance et à la vigueur de deux capitaines, La Loue et Chouppes. La
Dordogne franchie, l'armée des princes remonte le cours de la Garonne
sans être inquiétée, prend Aiguillon et diverses petites places, et
s'ingénie à construire un pont de bateaux au Port-Sainte-Marie, pour
favoriser sa jonction avec l'armée de Montgomery, qui, après sa
foudroyante campagne d'Armagnac et de Béarn, hivernait à Condom. «Le
pont, qui avait attendu le comte plus de quinze jours, dit d'Aubigné,
fut rompu par quelque moulin qu'on laissa dériver la nuit; l'eau étant
grande, les pièces en furent emportées jusques à Saint-Macaire; et
ainsi il fallut que les troupes de Béarn passassent dans des bateaux,
non sans grande longueur et incommodité. A ce terme, acheva l'année
(1569).» Montluc se vante, dans ses Commentaires, d'avoir imaginé ce
bélier flottant, bien digne, en effet, de son esprit inventif.
L'armée séjourna tout un mois à Montauban, côtoya le Tarn, le franchit
et s'empara d'un fort, près de Toulouse, où l'amiral s'établit, comme
un oiseau de proie dans son aire. Toulouse était à l'abri de ses
entreprises, mais la campagne fut ravagée; on brûla presque toutes les
maisons de plaisance, surtout celles des «justiciers». On vengeait, de
la sorte, le meurtre judiciaire de Rapin. «Justice de Rapin!»
lisait-on sur toutes les ruines que l'armée semait sur son passage.
Après avoir vécu dans ces contrées, à la façon d'Annibal, les
réformés, laissant de côté Carcassonne, qui avait brûlé ses faubourgs
pour donner moins de prise à l'ennemi, entrent, sans coup férir, à
Montréal. Là, ils sont rejoints par des négociateurs chargés de
proposer la paix. On dispute avec courtoisie sur l'objet du message,
mais on ne peut s'entendre sur la question de la liberté du culte, et
de belles paroles sont envoyées au roi, en échange des siennes. Puis
la marche en avant est reprise, l'armée se dirige du côté de Narbonne,
tirant vers Montpellier. A Montpellier, Coligny se renforce de douze
cents hommes commandés par Baudiné. On marche toujours: de petits
sièges, chaque semaine; des escarmouches, chaque jour; quelquefois,
des échecs; le plus souvent des succès; mais, en somme, des
accroissements: la «pelote de neige» est déjà «devenue grosse comme
une maison», au jugement de La Noue. Coligny possède une véritable
armée, à l'artillerie près. A Aubenas, on trouve deux canons: cela
suffit pour décider que l'armée des princes passera le Rhône. Et, en
effet, on le passe, après une épopée de petits combats, de
stratagèmes, de chances et de mésaventures que d'Aubigné, dans son
style de bataille, décrit en moins de mots qu'il n'y eut d'affaires.
L'armée a parcouru deux cents lieues de pays, trois cents et plus, si
l'on compte les circuits de rigueur; elle traverse les montagnes du
Forez, comme elle avait escaladé quelques contreforts des Cévennes, et
elle arrive à Saint-Étienne. Là, tout parut à la veille d'être perdu:
l'amiral fut à la mort. Debout encore une fois, cet homme de fer
retrouve toute son énergie. Beaucoup de soldats l'ont quitté: il
ramasse quelques détachements qui viennent de parcourir une partie de
la Bourgogne, et ordonne la marche vers la Loire. C'est alors que la
cour, voyant les réformés près d'entrer au cœur de la France, songe,
mais un peu tard, à leur opposer une armée. Le maréchal de Cossé la
réunit en toute hâte: dix-sept mille hommes, parmi lesquels quatre
mille Suisses, douze cents reîtres et six cents Italiens, forment une
barrière vivante à Arnay-le-Duc, à cinq lieues d'Autun; il faut la
tourner ou la renverser. L'amiral, qui se défiait d'une action
générale, parvint à gagner le passage qu'il convoitait, après une
escarmouche brillante, où les princes firent leurs premières armes.
L'armée calviniste se présenta sur six lignes: Ludovic de Nassau
commandait la première, sous le prince de Navarre; le marquis de
Resnel, la deuxième, sous Condé; Coligny menait la troisième;
Montgomery, Genlis, François de Briquemaut avaient charge des trois
autres; le comte de Mansfeld commandait la cavalerie allemande. Il n'y
eut point de mêlée générale, mais une série de combats meurtriers, où
le prince de Navarre fit bravement son devoir, comme il aimait à le
rappeler lui-même. «Je n'avais retraite, racontait-il, qu'à plus de
quarante lieues de là, et je demeurais à la discrétion des paysans. En
combattant, aussi je courais risque d'être pris ou tué, parce que je
n'avais point de canon et les gens du roi en avaient. A dix pas de
moi, fut tué un cavalier d'un coup de coulevrine; mais, recommandant à
Dieu le succès de cette journée, il la rendit heureuse et favorable.»
A la suite de ces combats, l'armée du maréchal, troublée plutôt que
défaite, laissa l'amiral s'acheminer vers la Charité, où il arriva
avec des troupes fatiguées, mais encore en état de soutenir la lutte.
Si cette campagne de Coligny n'eût pas été un épisode de guerre
civile, la France l'aurait inscrite avec orgueil au rang de ses
glorieux exploits militaires. Elle fut une mémorable leçon pour le
prince de Navarre. Vivre au jour le jour, sans cesse sur le qui-vive,
souffrir et voir souffrir, manquer de tout, résister à tout, garder
partout le sang-froid et la bonne humeur: voilà ce qu'il apprit, et de
façon à ne l'oublier jamais. Pendant cette marche terrible, il suivit
d'héroïques exemples et sut en donner à son tour. Mêlé à tous les
accidents de cette existence nomade, il encourageait les faibles et
doublait l'énergie des forts. Parfois on le vit, au milieu des
troupes, portant en croupe un soldat blessé ou malade. Il préludait
ainsi à sa mission de «vainqueur» et de «père».
Pendant que l'armée des princes poursuivait son odyssée, la guerre
avait continué en Saintonge et en Poitou. Avant de quitter
Saint-Jean-d'Angély, Catherine de Médicis, inquiète de l'étrange
campagne entreprise par Coligny, avait essayé de conclure la paix avec
Jeanne d'Albret, à qui elle envoya Castelnau, un des habiles
négociateurs de cette époque. La reine de Navarre ne s'humilia point:
elle voulait la paix, sans doute, mais une paix dont son parti n'eût
pas à souffrir, et qui lui offrît de fortes garanties. Castelnau ne
put la gagner, et les négociations tentées à l'armée des princes,
pendant sa course à travers les provinces du midi, étaient restées
pendantes. Au printemps de 1570, il y eut une reprise des hostilités.
Un coup de main des catholiques sur La Rochelle échoua. Soubise et La
Rochefoucauld s'emparèrent de Saintes, après une vive résistance. La
Noue prit Marans et les Sables-d'Olonne, plusieurs autres villes,
châteaux ou bicoques; il regagna la plupart des places perdues jusqu'à
Niort. Déjà haut placé dans l'estime des gens de guerre, il se révéla
grand capitaine par ses nombreux succès, mais surtout par la victoire
de Sainte-Gemme, en Poitou, remportée, le 15 juin 1570, sur
Puygaillard, avec des forces médiocres. Cette journée coûta aux
catholiques seize drapeaux, deux étendards, les cornettes blanches de
France, trois mille hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. A
la fin du mois de juin, La Noue assiégeait Fontenay-le-Comte, qui se
rendit, lorsqu'il eut le bras emporté d'une mousquetade. Transporté à
La Rochelle, il avait le choix entre l'amputation et la mort, et
préférait celle-ci; mais Jeanne d'Albret obtint de lui qu'il subît
l'opération. Quelques jours après, La Noue remontait à cheval, avec ce
bras de fer auquel il doit son glorieux surnom[12].
[12] Appendice: VII.
Vers le même temps, par un retour offensif dans les États de Jeanne
d'Albret, Montluc essaya de contrebalancer les succès des huguenots,
et il eût fait, sans doute, une sanglante besogne dans ces pays, si
l'on en juge par le siège et la destruction de Rabastens; mais la
blessure qu'il y reçut, le 23 juillet, vint paralyser les mouvements
de son armée. On touchait, du reste, à une suspension des hostilités.
Coligny, toujours suivi des négociateurs de Catherine de Médicis,
avait signé, à La Charité, une trêve qui amena la paix de
Saint-Germain, dite la «paix du roi Charles», conclue le 8 août. Ce
traité reproduit plusieurs articles des traités précédents, mais, dans
l'ensemble, il est comme l'ébauche du célèbre édit de Nantes.
Le roi accorde aux «confédérés» une amnistie entière, la liberté de
conscience, le libre exercice du culte dissident par toute la France,
excepté dans Paris et à la cour; un cimetière protestant dans toutes
les villes; l'admission, sans distinction de culte, des pauvres et des
malades dans les écoles et dans les hôpitaux.
Il ordonne à tous ses sujets de vivre en bonne intelligence; rétablit
l'exercice de la religion catholique dans toutes les parties du
royaume; déclare qu'il regarde la reine de Navarre, les princes de
Navarre et de Condé, comme ses bons et fidèles parents, et comme amis
tous ceux qui ont suivi leur parti, même les princes étrangers.
Il approuve et ratifie tout ce qui a été fait, pendant la guerre, par
les ordres des chefs confédérés, même la levée des deniers du roi,
ordonnée par Jeanne, et défend toute recherche à ce sujet; reconnaît
que les protestants, supportant les charges de l'Etat, en doivent
partager les honneurs et les dignités; entend qu'on rende les biens et
les meubles enlevés aux protestants; à certaines villes, le droit en
vertu duquel elles étaient exemptes de garnisons; au prince d'Orange
et à ses frères, les riches possessions acquises en France, depuis les
traités conclus entre François Ier et la Maison de Nassau; à la reine
de Navarre, toutes ses terres, villes et places fortes.
Charles IX ordonne que la justice soit égale pour tous; que les
jugements, même criminels, rendus pendant les troubles, soient
révoqués, annulés; que les protestants soient tenus d'observer toutes
les lois et coutumes de l'Etat. Toutefois, comme le parlement de
Toulouse leur est suspect, ils pourront appeler de ses jugements
devant les maîtres des requêtes, qui en décideront en dernier ressort.
On leur concède même le droit de récuser jusqu'à six juges, un
président et un certain nombre de conseillers, dans les parlements de
Dijon, de Rouen, d'Aix, de Grenoble, de Bordeaux et de Rennes, où ils
comptaient beaucoup d'ennemis.
Comme garanties, le roi laisse aux calvinistes, pour places de sûreté,
La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité, que les princes de
Navarre et de Condé et quarante des principaux seigneurs du parti
s'obligent de rendre deux ans après la publication de l'édit. Enfin,
la peine de mort est prononcée contre quiconque oserait enfreindre le
traité ou refuserait de le publier.
Enregistré au parlement de Paris, le 10 août 1570, l'édit de paix fut
publié, le 11, au camp des princes, et, le 26, à La Rochelle.