Henri roi de Navarre.--Ses hésitations à Chaunai.--Il entre dans
Paris avec huit cents gentilshommes.--Son mariage.--La
Saint-Barthélemy.--Le «Discours de Cracovie».--La
préméditation.--Le roi de Navarre et le prince de Condé sommés
d'abjurer.--Conséquences de l'abjuration.--Abjuration forcée,
comédie obligatoire.--Comment Henri joua son rôle.--Révolte de
La Rochelle.--Siège de La Rochelle.--Défense héroïque.--Le duc
d'Anjou élu roi de Pologne.--Accommodement avec les
Rochelais.--L'édit par ordre.--Le massacre de
Hagetmau.--Naissance du parti des «Malcontents».--Le duc
d'Alençon et ses complots.--La conspiration de 1574.--La
déposition du roi de Navarre.--Les calvinistes reprennent les
armes et sont combattus par trois armées royales.--Mort de
Charles IX.--Ses dernières paroles au roi de Navarre.--Henri
III fait bon accueil à son beau-frère.--Autres complots du duc
d'Alençon.--Il s'échappe de la cour et se ligue avec les
protestants.--Le roi de Navarre médite un projet d'évasion.
Henri, désormais roi de Navarre, reçut à Chaunai, petite ville du
Poitou, la nouvelle de la mort de sa mère. Terrassé par ce coup
inattendu, le prince fut saisi de telles angoisses, qu'une fièvre
violente s'empara de lui et l'empêcha de se remettre en route. Le 13
juin, il n'avait pas encore quitté Chaunai, d'où il écrivait la lettre
suivante au baron d'Arros, lieutenant-général en ses Etats souverains.
Il avait déjà pris connaissance du testament de Jeanne d'Albret, et il
fait allusion à ce document: «J'ai reçu en ce lieu la plus triste
nouvelle qui m'eût dû advenir en ce monde, qui est la perte de la
reine ma mère, que Dieu a appelée à lui ces jours passés, étant morte
d'un mal de pleurésie qui lui a duré cinq jours et quatre heures. Je
ne vous saurais dire, Monsieur d'Arros, en quel deuil et angoisse je
suis réduit, qui est si extrême que m'est bien malaisé de le
supporter. Toutefois, je loue Dieu du tout. Or, puisque, après la mort
de ladite reine ma mère, j'ai succédé à son lieu et place, il m'est
donc de besoin que je prenne le soin de tout ce qui était de sa charge
et domination; qui me fait vous prier bien fort, Monsieur d'Arros, de
continuer, comme vous avez fait en son vivant, la charge qu'elle vous
avait baillée en son absence, en ses pays de là, de la même fidélité
et affection que vous avez toujours montrée, et tenir principalement
la main à ce que les édits et ordonnances faites par Sa Majesté soient
à l'avenir, comme je désire, gardés et observés inviolablement, de
sorte qu'il ne soit rien attenté ni innové au contraire; à quoi je
m'assure que vous vous emploierez de tout votre pouvoir...»
Le roi de Navarre débattit assez longtemps en lui-même et avec ses
conseillers la résolution qu'il convenait de prendre. La prolongation
de son séjour à Chaunai menaçait de ruiner tant de projets, du côté
des huguenots comme du côté de la cour, que, des deux parts, il était
assailli de sollicitations. Enfin, pressé par Coligny lui-même, il
partit, accompagné du prince de Condé et de huit ou neuf cents
gentilshommes, et entra dans Paris, le 20 juillet. Malgré la
cordialité de l'accueil qu'il y reçut du roi, de la reine-mère et de
leur entourage, Henri partagea difficilement la confiance et la
satisfaction de ses coreligionnaires: des incidents de toute sorte
surgissaient à chaque instant, qui, à trois siècles de distances, nous
semblent avoir été de clairs avertissements. L'inaltérable
bienveillance de Catherine, la débonnaireté subite et imperturbable de
Charles IX à l'égard des huguenots, les indiscrétions qui se
colportaient, mille bruits, mille indices, avant comme après le
mariage, rien ne put dessiller les yeux, faire évanouir le rêve; à
peine fut-il troublé, de temps à autre, chez les plus avisés.
La question du mariage avait offert de grandes difficultés: Rome s'y
opposait. Avant l'arrivée des dispenses, Charles IX, impatient, donna
des ordres absolus. Les fiançailles eurent lieu au Louvre, le 17 août,
et, le 18, le mariage fut célébré, grâce aux aventureuses
complaisances du cardinal de Bourbon, «sur un haut échafaud dressé
devant la principale entrée» de la cathédrale de Paris. Après la
bénédiction nuptiale, les catholiques entrèrent dans le chœur pour
entendre la messe, et les calvinistes se tinrent ostensiblement à
l'écart. Ainsi fut conclu le pacte jugé nécessaire pour l'exécution
des desseins qui aboutirent à la Saint-Barthélemy.
Le récit de cette terrifiante journée n'exige pas sa place dans notre
étude. Il est de ceux que le monde entier connaît, ce massacre ayant
eu le triste don, par ses dramatiques péripéties, de fasciner la
curiosité humaine, souvent cruelle dans ses investigations. Parmi les
documents célèbres qui abondent sur la Saint-Barthélemy, nous n'en
connaissons pas de plus riche en révélations poignantes, en aveux
effrayants, en clartés terribles, que la relation du duc d'Anjou, roi
de Pologne, que l'histoire a enregistrée sous le nom de «discours de
Cracovie[14]». Nous la mentionnons parmi les pièces recueillies à la
fin de cet ouvrage. Ici, la probité dicte quelques réflexions.
[14] Appendice: VIII.
L'œuvre sanglante de la Saint-Barthélemy a été, dans ces derniers
temps, le sujet d'éclatantes controverses. On a écrit des volumes,
d'ailleurs instructifs, sur cette question: «La Saint-Barthélemy
a-t-elle été préméditée?» Par quel étrange abus de mots, par quel goût
malsain pour les discussions byzantines, en est-on arrivé à
transformer en problème ce qui, pendant trois siècles, n'a réclamé
aucune démonstration? Depuis la paix de Saint-Germain jusqu'à
l'attentat contre l'amiral, pendant plus de deux années, il n'y a pas,
dans la politique de Catherine de Médicis, un seul acte qui ne tende
visiblement à endormir la méfiance des calvinistes, à encourager leurs
espérances, à flatter, sinon à satisfaire leurs ambitions; la cour
leur promet tout, leur offre tout, leur donne tout; les Valois
orthodoxes jettent leur fille dans les bras du Bourbon hérétique;
toutes les amorces partent du Louvre et y ramènent l'élite de la
France protestante: la voilà qui accourt au son des cloches de l'hymen
royal. Et il n'y a pas eu de préméditation dans ce qui s'est fait, et
il n'y en aura pas dans ce qui va suivre! C'est donc pour livrer la
monarchie et le pays aux calvinistes qu'on les a rassemblés, leurs
chefs en tête, autour du trône; ou bien, c'est par hasard que mille
manœuvres inconscientes ont rempli deux années pour aboutir à
l'immense manœuvre des derniers jours! Certes, une Saint-Barthélemy a
été préméditée, longuement et savamment préméditée, si jamais quelque
chose le fut en ce monde. Qu'on ait réglé, six mois, six semaines ou
six jours auparavant, la mise en scène de l'effroyable dénouement;
qu'on ait fait d'avance, dans l'œuvre de destruction, la part du feu,
du poison et des cachots; qu'on ait condamné les uns, gracié les
autres; que le nom de l'amiral ait figuré le premier ou le dernier sur
la liste de proscription; qu'on ait hésité longtemps sur les mesures
à prendre, sur les têtes à frapper, sur les agents à employer, sur
l'économie du sinistre cérémonial, ce sont là des sujets précieux pour
l'historiette, mais qui n'enlèvent rien à la réalité de ce grand fait
caractérisant un grand crime: la préméditation.
La veille du massacre, dans le dernier conseil secret qui précéda
l'exécution, «la vie du roi de Navarre et du prince de Condé»,--dit
Mézeray, qui résume ses devanciers,--«fut balancée quelque temps entre
la grâce et la mort. Les Guises, à ce qu'on croit, ayant déjà conçu
quelque rayon d'espérance de parvenir à la couronne, eussent bien
souhaité qu'on les eût ôtés du monde, si bien que leurs confidents
apportèrent quelques raisons dans le conseil pour le persuader, mais
bien différentes de celles qui les mouvaient en effet. Quant au roi de
Navarre, il fut considéré que le fait, qui de soi-même était fort
étrange, paraîtrait beaucoup plus horrible aux nations étrangères, si
un grand prince dont le père était mort au service du roi, et qui
avait été enveloppé dans les mauvaises opinions par le malheur de sa
naissance, était massacré dans le Louvre, à la vue de son beau-frère,
entre les bras de sa nouvelle épouse; qu'au reste, l'on ne pourrait
point se décharger d'un meurtre si atroce sur les Guises, parce que
l'on savait bien qu'ils n'avaient point d'inimitié entre eux; et
qu'après tout, ce serait une trop grande honte au roi de dire que ses
sujets auraient eu l'audace de tuer son beau-frère à ses pieds. Ces
puissantes raisons et d'ailleurs la facilité de son naturel, sa
modération et sa grande bonté, qui, depuis qu'il était à la cour,
avaient imprimé dans les cœurs de bons sentiments de lui, furent
cause que le Conseil, presque tout d'une voix, conclut de lui sauver
la vie. Mais pour celle du prince de Condé, comme son humeur
inflexible et la mémoire de son père aggravaient sa cause, elle se
trouva en grand danger. Il n'y eut que le duc de Nevers, qui avait
épousé la sœur de sa femme, qui se montra ferme pour lui: ce qu'il
fit de sorte qu'il l'emporta à la fin, mais avec grand'peine, en se
rendant caution qu'il demeurerait dans l'obéissance du roi et se
ferait catholique.»
Le 25 août, vers neuf heures du matin, d'autres disent vers deux
heures et au plus fort du massacre, Charles IX manda le roi de Navarre
et le prince de Condé. Réveillés par les archers de la garde, qui ne
leur permirent pas de prendre leurs épées, ils furent traînés devant
le roi comme des criminels. Charles IX, depuis deux ou trois jours en
proie à une sorte de frénésie, «leur déclara que tout ce qu'ils
voyaient avait été exécuté par son commandement; qu'il avait été forcé
de se servir d'un si violent remède pour mettre fin à toutes les
guerres et séditions; et que c'était ainsi qu'il faisait périr ceux
qu'il ne pouvait faire obéir; qu'au reste, il avait sujet de les haïr
mortellement eux deux, et occasion de se venger de ce qu'ils avaient
osé se faire chefs d'une méchante et opiniâtre faction; toutefois
qu'il donnait ce ressentiment à l'alliance et au sang, pourvu qu'ils
changeassent de vie, et qu'ils embrassassent la religion catholique,
parce qu'il n'était plus résolu d'en souffrir d'autre dans ses terres;
qu'ils avisassent donc à lui témoigner leur obéissance en ce point:
autrement qu'ils se préparassent à recevoir le même traitement qu'ils
avaient vu faire à leurs domestiques. Le roi de Navarre, extrêmement
étonné de ces mots prononcés avec une voix menaçante, et de
l'effroyable spectacle qu'il avait vu devant ses yeux, répondit qu'il
priait Sa Majesté de laisser leur vie et leur conscience en repos, et
que du reste ils étaient prêts de lui obéir en toutes choses. Mais le
prince repartit plus hautement, que Sa Majesté ordonnât comme il lui
plairait de sa tête et de ses biens, qu'ils étaient en sa disposition;
mais que pour sa religion il n'en devait rendre compte qu'à Dieu seul,
duquel il en avait reçu la connaissance. Cette réponse mit le roi en
si grand courroux, qu'il l'appela par plusieurs fois enragé séditieux,
rebelle et fils de rebelle, jurant que si dans trois jours il ne
changeait de langage, il le ferait étrangler; et après avoir exhalé sa
colère par ces menaces, il commanda qu'on les gardât soigneusement, et
qu'on ne permît à personne qu'à ceux qu'il ordonnerait d'approcher
d'eux.»
Quelques historiens ont prétendu que Henri et Condé avaient obéi au
roi, le premier sur-le-champ, et le second dans le délai fixé par
Charles IX. La vérité paraît être que, pendant près d'un mois, «toute
la cour travailla à la conversion de ces princes, lesquels, dit
Mézeray, étant les chefs de cette faction, semblaient devoir amener
les plus opiniâtres après eux».
L'abjuration forcée du roi de Navarre, prisonnier et politiquement
irresponsable, entraîna pour lui les plus humiliantes conséquences. Il
ne pouvait être, en ce moment, ni catholique de cœur, ni indifférent
en matière de religion, puisque ses coreligionnaires et ses meilleurs
amis venaient d'être massacrés, sous prétexte d'hérésie, et qu'on le
contraignait lui-même à répudier leur mémoire. Il était condamné à
jouer devant la cour et devant le pays une comédie pénible, d'une
durée incertaine, et qui pouvait à jamais gâter son cœur et avilir
son caractère. Sa jeunesse, sa souplesse d'esprit et, s'il faut le
dire, ses penchants naturels, trop flattés par les mœurs corrompues
de la cour, l'aidèrent à traverser cette épreuve, sans que ses amis
eussent le droit de désespérer de lui, sans que ses ennemis eussent
l'occasion de pénétrer son arrière-pensée. Après l'abjuration, il
reçut de Charles IX l'ordre de rendre manifeste son changement de
religion: ses lettres de soumission et celles du prince de Condé
furent portées à Rome par M. de Duras.
Les protestants ne furent nullement ébranlés par ces apparentes
défections. Les Rochelais, bien avant la Saint-Barthélemy, avaient
exprimé au roi de Navarre, à l'amiral et aux autres chefs calvinistes
leur mécontentement de les voir s'abandonner aux séductions de la
cour. Après les massacres, «ils recueillirent humainement, dit Pierre
Mathieu, tous ceux qui avaient échappé à cet orage, et s'ils n'eussent
relevé les courages et les espérances, c'était fait du parti; mais ils
retirèrent tous les gens de guerre qui étaient dispersés çà et là. Les
gentilshommes de cette religion qui ne se sentaient assurés en leur
maison s'y rendirent incontinent. La Rochelle donna moyen de vivre à
cinquante-cinq ministres, et se mit en tel état qu'elle eut l'audace
de refuser l'entrée à Biron, que le roi lui envoyait pour gouverneur.
Pour ce, le roi lui fit écrire par le roi de Navarre et le prince de
Condé de ne se précipiter aux malheurs que cette désobéissance lui
apporterait».
A la suite de ces exhortations, deux partis se formèrent à La
Rochelle: l'un voulait obéir, l'autre résister; mais les massacres
qui, au mois d'octobre, eurent lieu à Bordeaux et dans quelques autres
villes, tournèrent décidément les esprits vers la résistance, et les
Rochelais s'y préparèrent avec une énergique résolution. En vain, la
cour, sentant la nécessité d'une pacification générale, essaya-t-elle
d'éviter le conflit: ses négociations, même celle de La Noue, qui
voulut bien servir d'intermédiaire, trouvèrent les Rochelais
inflexibles. Au mois de novembre, Biron investit la ville rebelle, et,
le mois suivant, le siège était formé. Les habitants se défendirent
vaillamment; on vit les femmes elles-mêmes s'exposer à tous les
périls. L'arrivée du duc d'Anjou, envoyé par le roi comme
généralissime, n'intimida pas les assiégés. Ce prince amenait avec lui
la plupart des grands personnages du royaume, parmi lesquels fut
obligé de figurer le roi de Navarre. Le siège fut rude et funeste à
beaucoup d'officiers catholiques; le duc d'Anjou faillit y périr. De
leur côté, les Rochelais endurèrent des souffrances de toute sorte.
Ils eurent, un moment, l'espoir d'être secourus par Montgomery,
arrivant d'Angleterre avec des troupes et des munitions; mais il ne
put parvenir jusqu'à eux. Néanmoins, la place ayant reçu des poudres,
les assiégés reprirent courage, et, malgré des assauts répétés, malgré
la disette et la famine même, ils se montrèrent intraitables. Il fut
heureux, pour l'honneur des armes royales, que l'élection du duc
d'Anjou au trône de Pologne vînt faire diversion et provoquer des
accommodements. La Rochelle ne fut pas forcée: il était réservé à la
main de fer de Richelieu de détruire cette forteresse, sinon d'abattre
cette fierté. La paix avec les Rochelais fut signée le 6 juillet 1573.
Le 19 août, la ville de Sancerre, une des fortes places du Haut-Berry,
révoltée comme La Rochelle, et que les calvinistes avaient défendue
pendant huit mois, ouvrit ses portes à l'armée royale.
Pendant qu'il était devant La Rochelle, le roi de Navarre fut amené à
s'occuper des affaires de ses Etats. Le 16 octobre, sur l'injonction
de Charles IX, il avait rendu un édit pour rétablir la religion
catholique dans ses pays souverains. Bafoué par les calvinistes,
l'édit provoqua de nombreux soulèvements. Les bruits avant-coureurs de
ces désordres étant venus jusqu'à la cour, Henri fut contraint
d'écrire plusieurs lettres à ses officiers pour leur recommander la
soumission au comte de Gramont, qu'il venait de nommer son
lieutenant-général. On eut si peu égard à ses avis, à ses ordres et à
ses prières, que le jeune baron d'Arros, excité par son père, massacra
toute l'escorte du comte de Gramont, dans la cour de son château de
Hagetmau. Gramont ne dut la vie qu'aux supplications et aux larmes de
sa belle-fille, Diane d'Andouins. Le 8 juin, Henri écrivit à d'Arros
pour condamner ces violences et ordonner la mise en liberté du comte
de Gramont.
Ce fut au siège de La Rochelle, s'il faut en croire quelques
historiens, que prit naissance le parti des «Malcontents», qui allait
bientôt exercer une influence marquée sur les affaires du royaume. Il
est certain, du moins, qu'après l'élection du duc d'Anjou, son frère,
le duc d'Alençon, esprit inquiet et brouillon, forma ou se laissa
inspirer des projets ambitieux. Charles IX régnait à peine et
gouvernait moins que jamais. Le duc d'Alençon pouvait être roi, son
frère aîné n'ayant pas d'enfant mâle, et le duc d'Anjou étant pourvu
d'une couronne étrangère. Il se trouva subitement, à l'âge de dix-huit
ans, et sans capacité reconnue, le chef d'un nouveau tiers-parti, où
entrèrent des catholiques et des huguenots.
Tantôt d'accord, tantôt en querelle avec Henri, le duc d'Alençon
ourdit intrigues sur intrigues, si bien qu'il devint aussi suspect que
le roi de Navarre: il se laissa pousser jusqu'aux complots. Nous
n'avons pas à énumérer toutes ces tentatives; mais il faut rappeler au
moins la conspiration de 1574, qui devait faire concorder une reprise
d'armes des huguenots avec l'évasion du roi de Navarre et du duc
d'Alençon. On sait qu'elle coûta la vie à La Mole et à Coconnas,
gentilshommes du duc. Les deux princes furent incarcérés, accusés d'un
crime d'Etat et interrogés dans les formes. «Le duc, dit Mézeray,
répondit en criminel, lâchement et en tremblant; l'autre, en
accusateur plutôt qu'en accusé, avec des reproches qui firent perdre
contenance à la reine-mère.» La déposition du roi de Navarre[15] fit
juger, dès lors, quel homme il serait, à l'heure de la maturité.
Marguerite de Valois prétend, dans ses Mémoires, qu'elle avait rédigé
ce document, qui passe en revue toute la vie du royal accusé. Nous n'y
contredisons pas, et la déposition n'en acquiert que plus de prix aux
yeux de la postérité; mais si Marguerite a écrit, Henri a dicté, car
on rencontre, à chaque alinéa, sa trempe d'esprit et sa finesse
native.
[15] Appendice: IX.
Le complot, déjoué à la cour, n'en éclata pas moins en province.
Montgomery, débarqué d'Angleterre, dirigea une prise d'armes dans la
Basse-Normandie, et s'empara de quelques places; La Noue recommença la
guerre autour de La Rochelle; les huguenots rouvrirent les hostilités
dans le Dauphiné, la Provence et le Languedoc; le prince de Condé,
qu'on se bornait à surveiller dans son gouvernement nominal de
Picardie, s'était enfui en Allemagne, d'où il comptait ramener des
troupes auxiliaires, en vue d'un soulèvement général des calvinistes
français. Catherine de Médicis, à qui Charles IX, malade de corps et
d'esprit, laissait tout le fardeau du gouvernement, déploya, dans
cette crise, une remarquable activité. Trois armées furent
simultanément mises sur pied: la première, commandée par Matignon,
alla s'opposer à Montgomery, qu'elle força dans la ville de Domfront;
la deuxième, sous les ordres de Montpensier, marcha contre La Noue; la
troisième, avec le comte d'Auvergne, fils de Montpensier, qu'on
appelait le prince Dauphin, fut envoyée dans le Dauphiné.
Au milieu de ces nouvelles luttes, Charles IX achevait de mourir. Le
30 mai 1574, il expira, laissant la régence à sa mère. Quoiqu'il eût
criminellement abusé de son pouvoir sur la personne du roi de Navarre,
il avait toujours eu pour ce prince des sentiments d'affection, et, au
lit de mort, il les affirma avec quelque solennité: «Mon frère»,
dit-il à Henri après l'avoir embrassé, «vous perdez un bon maître et
un bon ami. Je sais que vous n'êtes point du trouble qui m'est
survenu. Si j'eusse voulu croire ce qu'on m'en voulait dire, vous ne
seriez plus en vie. Je me fie en vous seul de ma femme et de ma fille:
je vous les recommande.»
L'accueil que Henri III, à son retour de Pologne, fit au roi de
Navarre et au duc d'Alençon, tenus en chartre privée par Catherine,
eut l'apparence d'une mise en liberté. «La reine-mère, qui était venue
de Paris à Lyon (au-devant de Henri III), dit Pierre Mathieu, poussa
jusques au Pont-de-Beauvoisin pour le rencontrer. Elle lui présenta le
duc d'Alençon et le roi de Navarre, lui disant: «Voici deux
prisonniers que je vous remets; je vous ai averti de leurs fantaisies;
c'est à vous d'en faire ce qu'il vous plaira». Le roi les embrassa,
mais avec un peu de froideur, car un meilleur visage leur eût fait
présumer qu'il ne croyait ce qu'elle venait de dire contre eux. Ils se
mirent sur les excuses... Le roi leur dit: «Je vous donne la liberté,
et ne veux pour cela autre chose de vous, sinon que vous m'aimiez et
vous aimiez vous-mêmes, en vous préservant de ce qui vous peut nuire
et offenser l'honneur de votre naissance.»
Les deux princes n'eurent qu'une médiocre confiance dans cette bonne
grâce royale. Henri se contenta, pour le moment, des coudées franches
dont on semblait lui faire l'octroi; mais le duc d'Alençon ne perdit
pas de temps et se remit à conspirer. Le parti des Malcontents
s'organisa sérieusement autour de lui, aidé par l'attitude du maréchal
de Damville, gouverneur de Languedoc, qui venait d'établir, entre les
catholiques «politiques» et les réformés, un pacte par lequel fut
considérablement modifiée la situation générale. Au cours d'un de ces
complots qui remplirent toute sa vie, le duc d'Alençon fut soupçonné
par le roi d'avoir tenté de l'empoisonner, et Henri III essaya de
s'entendre avec son beau-frère pour «se défaire de ce méchant». Henri
eut beaucoup de peine à dissuader le roi, dont il ne voulut, à aucun
prix, servir les rancunes.
Enfin, le 16 septembre 1575, après une feinte réconciliation avec
Henri III, le duc d'Alençon quitta brusquement la cour, au moment où
les troubles renaissaient de toutes parts, et où les reîtres venaient
de passer la frontière, guidés par Guillaume de Montmorency, seigneur
de Thoré. Le 10 octobre, Thoré était battu, entre Dormans et
Château-Thierry, par le duc de Guise, qui reçut là sa balafre
historique; mais la fuite de Monsieur jetait dans un trouble profond
la politique royale, et Catherine tenta les plus grands efforts pour
arriver à une pacification. A défaut d'un traité, dont les bases
offraient des difficultés insurmontables, la reine-mère signa, le 22
novembre, une trêve générale de six mois. Quoiqu'elle en fît tous les
frais, elle ne parvint à contenter personne: la trêve, mal observée,
fut comme le signal d'une recrudescence d'hostilités, surtout de la
part de Condé et de ses auxiliaires allemands. En quelques semaines,
Monsieur et Condé comptèrent autour d'eux une armée de quarante mille
hommes, Français ou étrangers, vivant, pour la plupart, aux dépens du
Bourbonnais et du Berry.
Telle était la situation au mois de janvier 1576. Le roi de Navarre,
entièrement effacé, presque oublié, pendant l'année précédente, n'en
avait pas suivi d'un œil moins attentif la marche des événements, et
l'heure lui sembla venue, sinon de s'y mêler avec éclat, du moins d'en
profiter pour reconquérir sa liberté personnelle et son indépendance
politique.