Après s'être assuré d'une escorte, il descendit l'escalier sur la

pointe du pied, comme pour ne pas donner l'éveil, et se trouva enfin

dans la rue.

Au dire de Régulus il était le seul de son régiment, peut-être même

de toute l'armée alliée qui eût échappé à la boucherie générale.

Cependant bon nombre de ces prétendues victimes n'étaient pas aussi

mortes qu'il voulait bien l'affirmer, et déjà beaucoup d'autres

hussards commençaient à rentrer de toutes parts dans Bruxelles, tous

répétaient qu'ils n'avaient cédé qu'à la dernière extrémité et ainsi

s'accréditaient dans la ville les bruits d'une défaite pour les

alliés. D'un moment à l'autre on s'attendait à voir arriver les

Français, la panique était à son comble, et partout on se préparait

au départ.--Point de chevaux! pensait Jos au comble de l'effroi. Il

envoya Isidore en vingt endroits différents en demander, soit à vendre

soit à louer. La réponse était partout la même, tous les chevaux

étaient partis et à chaque fois le coeur de Jos était prêt à

défaillir. Faudrait-il donc entreprendre le voyage à pied? sous

l'influence de la peur, cette masse pesante aurait trouvé des ailes.

Les hôtels donnant sur le parc étaient presque tous occupés par les

Anglais. Jos se mit à errer à l'aventure dans ce quartier, il allait

écoutant de groupe en groupe, il trouvait les esprits agités comme lui

par la crainte et la curiosité. Quelques familles assez heureuses pour

se procurer des chevaux se hâtaient de sortir de la ville. Le plus

grand nombre, aussi à plaindre que Jos, n'avait pu à aucun prix

s'assurer des moyens de retraite. Parmi les fuyards de cette

catégorie, Jos remarqua lady Bareacres et sa fille, qui étaient

assises toutes deux dans leur voiture, sous la porte cochère de leur

hôtel, leurs malles chargées sur l'impériale; elles n'avaient comme

Jos d'autre obstacle à leur fuite que le manque de chevaux.

Mistress Rebecca Crawley habitait le même hôtel que ces dames, et,

jusqu'à cette époque, elles s'étaient efforcées de part et d'autre

à se prouver, dans leurs moindres rapports, combien elles se

détestaient. Si, par hasard, milady Bareacres rencontrait mistress

Crawley dans l'escalier, aussitôt elle détournait la tête avec

affectation. Toutes les fois qu'on prononçait devant elle le nom de sa

voisine, elle avait mille petites infamies à raconter sur sa conduite.

La comtesse ne pouvait digérer les familiarités du général Tufto avec

la femme de l'aide de camp, et lady Blanche la fuyait comme si c'eût

été la peste ou la vermine. Le comte seul échangeait volontiers

quelques paroles avec elle toutes les fois qu'il pouvait échapper à la

surveillance de ces dames.

Rebecca allait pouvoir enfin se venger de tant d'outrages. Tout

l'hôtel savait que les chevaux du capitaine Crawley étaient restés à

l'écurie. Et, dès le commencement de l'alerte, lady Bareacres avait

daigné envoyer à Rebecca sa femme de chambre pour lui présenter ses

compliments et lui demander le prix qu'elle voulait de ses chevaux.

Mistress Crawley lui retourna ses compliments dans un billet où elle

lui faisait savoir qu'il n'était pas dans ses habitudes de traiter

avec des femmes de chambre.

À la suite de cette brève réponse, le comte en personne fut dépêché

auprès de Becky, mais son ambassade n'obtint pas plus de succès que la

précédente.

«M'envoyer une femme de chambre, à moi! s'écriait mistress Crawley

simulant la fureur. Pourquoi lady Bareacres ne m'a-t-elle pas fait

dire tout de suite de mettre les chevaux à sa voiture? Est-ce milady

ou sa femme de chambre qui veut prendre la fuite?»

Telles furent les seules paroles que le comte put arracher à mistress

Crawley, et qu'il alla reporter à la comtesse.

Mais à quoi la nécessité ne peut-elle nous réduire? Après ce second

échec, la comtesse alla trouver elle-même mistress Crawley; elle la

supplia de lui céder ses chevaux, lui promit de les payer ce qu'elle

voudrait, s'engageant même à recevoir Becky à l'hôtel Bareacres si

celle-ci consentait à lui procurer tel moyens d'y rentrer.

Mistress Crawley partit d'un éclat de rire.

«Je me soucie peu de connaître la couleur de votre livrée, lui

dit-elle d'un ton moqueur; quant à vous, ma belle dame, vous ferez

bien de faire votre deuil de l'Angleterre, ou pour le moins de vos

diamants. Soyez tranquille, les Français s'en accommoderont. D'ici à

deux heures, vous les verrez à Bruxelles; pour moi, je serai déjà

à moitié chemin sur la route de Gand. Vous m'offririez, pour mes

chevaux, les deux gros diamants que Votre Seigneurie portait au bal,

que je n'en voudrais pas, entendez-vous, ma très-noble lady.»

Lady Bareacres frémissait de rage et d'effroi; elle avait cousu une

partie de ses diamants dans la doublure de sa robe, et caché le reste

dans les habits et les bottes de milord.

«Madame, reprenait-elle, mes diamants sont chez le banquier, et

j'entends avoir vos chevaux à l'instant.»

Rebecca se mettait à rire de plus belle.

La comtesse redescendit, toute bouleversée par la fureur, et elle

rentra dans sa voiture. La femme de chambre, le valet de pied et le

mari furent expédiés dans des directions opposées, pour tâcher de se

procurer une rosse quelconque. Malheur à qui manquerait à l'appel!

Milady était décidée à partir impitoyablement dès qu'elle aurait des

chevaux: tant pis pour son mari s'il ne se trouvait pas là.

Rebecca, de sa fenêtre, eut la satisfaction de voir milady assise dans

sa voiture toute prête à partir, sauf les chevaux, et de lui adresser

de railleuses condoléances, tandis que la comtesse s'emportait contre

les lenteurs de ses maladroits émissaires.

--Ne point trouver de chevaux! disait mistress Crawley, il y a de quoi

se désoler, lorsqu'on a tant de diamants cousus dans les coussins de

sa voiture! Les Français auront à se réjouir d'une si belle prise! je

ne parle que des diamants, bien entendu.

Mistress Crawley se livrait ainsi tout haut à ses réflexions devant le

maître d'hôtel, les domestiques, les autres voyageurs et les flâneurs

amassés dans la cour, et si les yeux de lady Bareacres eussent été

alors des pistolets, Rebecca n'aurait plus eu longtemps à figurer

parmi les personnages de cette histoire.

Joe apercevant Rebecca toute rayonnante de son triomphe sur son

ennemie humiliée, se dirigea aussitôt de son côté. Sa grosse figure

pâle et effarée trahissait assez le secret de son âme. Lui aussi

voulait fuir, et cherchait à s'assurer les moyens de retraite.

«Il veut m'acheter mes chevaux, pensa Rebecca; je garderai pour moi ma

jument et lui vendrai les deux autres.»

Joe, s'adressant à sa chère amie, lui répéta la question qu'il faisait

pour la centième fois depuis une heure:

«Connaissez-vous des chevaux à vendre?

--Eh quoi? dit Rebecca en riant, vous songez à fuir, monsieur Sedley,

vous, le champion, le défenseur des dames?

--Je ne suis pas un militaire, balbutia Joe d'une voix étouffée.

--Et Amélia, que deviendra-t-elle, qui protégera cette pauvre petite

soeur, demanda Rebecca; vous ne voulez pas l'abandonner, je suppose.

--À quoi bon puis-je lui servir, si l'ennemi se présente? On ne lui

fera aucun mal; tandis que mon domestique m'a dit qu'ils avaient juré,

les lâches, de ne point faire de quartier aux hommes.

--C'est affreux! fit Rebecca fort divertie de ses terreurs.

--Et d'ailleurs, je ne veux point l'abandonner, s'écria cet excellent

frère; non, elle ne sera point abandonnée, car il y a une place

pour elle dans ma voiture, et une autre pour vous, ma chère mistress

Crawley, si vous voulez venir, et si je puis trouver des chevaux,

soupira-t-il.

--J'en ai deux à vendre,» reprit son interlocutrice.

Joe se serait volontiers jeté dans les bras de Rebecca.

«Préparez la voiture, Isidore, s'écria-t-il; je les ai trouvés, je les

ai trouvés.

--Mes chevaux n'ont jamais été attelés, observa mistress Crawley;

_Tintamarre_ mettra votre voiture en pièces s'il sent seulement le

brancard.

--Mais au moins est-il facile à monter? demanda notre héros pacifique.

--Doux comme un agneau et rapide comme un lièvre, répondit Rebecca.

--Croyez-vous qu'il soit assez fort pour me porter?» dit Joe.

Il se voyait déjà galopant sur Tintamarre à plusieurs milles de

Bruxelles, et ne pensait plus à la pauvre Amélia. Pour une personne

qui savait s'en servir l'occasion était magnifique.

Rebecca engagea Joe à monter dans sa chambre, il franchit l'escalier

en quatre bonds et arriva tout haletant de la crainte de voir manquer

son marché. Dans toute la vie de Joe on peut dire que ce fut le

quart d'heure qui lui coûta le plus cher; Rebecca fixa le prix de sa

marchandise sur le désir que Joe éprouvait de s'en voir possesseur, et

sur la rareté de l'objet. La demande fut toutefois si considérable que

notre gros peureux recula d'un pas en arrière.

«C'est à prendre ou à laisser!» dit résolûment Becky.

Elle avait reçu de Rawdon la recommandation expresse de ne pas s'en

défaire à un prix moindre que celui qu'elle indiquait. Lord Bareacres,

à l'étage inférieur, n'en n'offrait ni plus ni moins, mais son

affection, son attachement sans borne pour la famille Sedley la

décidaient en faveur de Joe. Enfin, ce cher M. Joe avait le coeur trop

bon pour ne pas comprendre qu'il faut que tout le monde vive. Bref,

avec l'affection la plus tendre, il était impossible de se montrer

plus serré en affaire.

Joseph finit par accéder au prix de Rebecca, comme il était facile de

le prévoir. La somme qu'il avait à lui compter était si importante,

qu'il fut obligé de lui demander quelque délai; si importante, qu'elle

constituait presque une fortune pour Rebecca. Elle eut bien vite

calculé que cette somme jointe au prix des autres effets de Rawdon et

à la pension qu'elle recevrait comme veuve, s'il restait sur le champ

de bataille, lui créerait une position indépendante dans le monde, et

que, désormais, elle n'avait plus à se préoccuper de voir arriver le

veuvage.

Une ou deux fois dans le courant de la soirée, elle avait songé à fuir

comme les autres. Mais la réflexion lui suggéra un meilleur parti.

«En admettant que les Français nous arrivent, pensa Becky, que

pourront-ils faire à la femme d'un pauvre officier? Allons! nous ne

sommes plus dans des temps de sac et de pillage; on nous laissera

tranquillement retourner chez nous; ou je pourrai encore me fixer sur

le continent avec un revenu assez honnête.»

Joe, accompagné d'Isidore, descendit à l'écurie sans plus de retard

pour examiner les chevaux; puis il dit à son valet de les seller

sur-le-champ. Il voulait partir le soir même, à la minute. Il laissa

à son valet le soin de préparer les montures, et lui-même se dirigea

vers sa demeure pour y prendre ses dernières dispositions. Il voulait

s'entourer du plus grand mystère, ne se sentant pas le courage de

se présenter devant mistress O'Dowd et Amélia et de leur révéler ses

projets de fuite.

Tandis que Joe achevait son marché avec Rebecca et faisait sa visite à

l'écurie, l'horizon commençait à s'éclairer des premières lumières du

jour. Cette nuit s'était passée sans repos pour la cité; tout le monde

était resté sur pied, toutes les fenêtres avaient de la lumière, à

toutes les portes il se formait des groupes, et une agitation inquiète

régnait dans toutes les rues. Les bruits les plus contradictoires

circulaient de bouche en bouche. L'un annonçait la défaite complète

des Prussiens, un autre la déroute des Anglais après une lutte

acharnée, un troisième affirmait au contraire qu'ils étaient maîtres

du champ de bataille. Peu à peu, ce dernier bruit finit par prendre

une certaine consistance. En effet, les Français ne paraissaient

point. Quelques traînards apportèrent de l'armée des nouvelles plus

favorables. Enfin, un aide de camp arriva avec des dépêches pour le

commandant de la place, et l'on put lire bientôt sur les murs de la

ville l'annonce officielle du succès des alliés aux Quatre-Bras. La

colonne, commandée par le maréchal Ney, avait battu en retraite après

un combat de six heures.

Il faut placer l'arrivée de l'aide de camp à peu près vers le temps

où Joe achevait son marché avec Rebecca et allait examiner son

acquisition.

Joe trouva, en rentrant, sur la porte de l'hôtel, une vingtaine de

personnes occupées à commenter les dernières nouvelles, auxquelles on

ajoutait une foi complète. Il monta aussitôt pour les communiquer aux

deux femmes placées sous sa garde. Il pensa qu'il était inutile de

les informer de ses projets de retraite, de son marché, et de l'argent

qu'il lui en coûtait.

Le succès ou la défaite préoccupait moins ces deux femmes que le sort

de ceux qui leur étaient chers. À la nouvelle de la victoire, Amélia

se sentit prise d'une inquiétude plus vive encore que par le passé.

Elle voulait rejoindre l'armée, et tout en larmes suppliait son frère

de l'y conduire. L'anxiété et la terreur étaient arrivées chez elle au

dernier degré. La pauvre femme qui depuis plusieurs heures paraissait

en proie à une léthargie profonde courait maintenant de côté et

d'autre avec tous les symptômes de la folie: elle sanglotait, pleurait

et criait.

Joe avait l'âme trop sensible pour supporter longtemps le spectacle

d'une telle douleur. Il laissa sa soeur aux mains de son énergique

compagne et redescendit à la porte de l'hôtel où l'on était encore

réuni à causer en attendant de plus amples informations.

Le jour était enfin arrivé, et avec lui ne tardèrent pas à venir des

nouvelles plus complètes du champ de bataille. On les reçut de la

bouche même de ceux qui avaient été acteurs dans ce terrible drame.

Des charrettes, des voitures chargées de blessés commencèrent à entrer

dans la ville, au milieu des plaintes et des gémissements de ceux

qu'elles ramenaient. On apercevait sur des litières de paille des

figures décomposées par la souffrance. Un de ces fourgons attira plus

particulièrement la curiosité de Joe Sedley. Les cris de ceux qu'on

y avait couchés avaient de quoi fendre le coeur; les chevaux fatigués

pouvaient à peine traîner la voiture.

«C'est là, cria une voix faible et méconnaissable,» et la voiture

s'arrêta en face de l'hôtel de Sedley.

«C'est George, je le reconnais,» s'écria Amélia la figure toute

bouleversée et les cheveux en désordre.

Ce n'était point George, mais au moins elle allait avoir de ses

nouvelles. C'était le pauvre Tom Stubble, qui vingt-quatre heures

auparavant partait d'un pas résolu agitant avec orgueil le drapeau de

son régiment. Il l'avait vaillamment défendu sur le champ de bataille,

et la cuisse traversée d'un coup de lance, il était tombé en serrant

toujours son étendard. À la fin de l'action notre jeune héros avait

trouvé une place dans une charrette qui l'avait ramené dans ce triste

état à Bruxelles.

«Monsieur Sedley! monsieur Sedley!» criait le blessé d'une voix

défaillante.

À cet appel, Joe tressaillit d'abord; puis s'avança tout effrayé. Le

pauvre Stubble lui tendait une main brûlante et affaiblie.

«C'est ici qu'on doit me déposer, ajouta-t-il, Osborne et Dobbin l'ont

dit, et vous donnerez deux napoléons à l'homme de la charrette, ma

mère vous les rendra.»

Pendant les longues heures passées dans la charrette, en proie aux

souffrances de la fièvre, le jeune enseigne s'était transporté en

imagination à la cure de son père, qu'il avait quittée quelques mois

auparavant, et par instant ses souvenirs l'avaient aidé à oublier sa

douleur.

L'hôtel était vaste, ceux qui l'habitaient étaient bons et

compatissants. Les blessés de la charrette trouvèrent chacun un lit.

Le jeune enseigne fut porté dans l'appartement d'Osborne; Amélia et la

femme du major étaient venues à sa rencontre, après l'avoir reconnu

du balcon. Le coeur de ces femmes se sentit plus à l'aise lorsqu'elles

eurent appris que la lutte était interrompue et que leurs maris

n'avaient pas la moindre égratignure. Amélia, transportée de joie,

se jeta au cou de son amie, l'embrassa, et dans l'élan de sa

reconnaissance, tomba à genoux pour élever son coeur à Dieu et

remercier le Tout-Puissant d'avoir protégé son George bien-aimé.

Tous les médecins de la terre n'auraient pu apporter à cette jeune

femme, dans son état de surexcitation nerveuse, un soulagement aussi

puissant que celui que le hasard lui offrait. Assistée de mistress

O'Dowd elle soigna le blessé et s'efforça d'adoucir ses cruelles

souffrances. Cette occupation forcée l'enlevait aux inquiétudes et

aux craintes de son esprit, et son activité fébrile prenait, de cette

manière, une autre direction.

Notre jeune ami racontait avec la simplicité du soldat les événements

de la journée et les faits d'armes de ses vaillants compagnons du

***e. Ils avaient eu beaucoup à souffrir. Ils avaient perdu beaucoup

de monde. Le cheval du major avait été tué sous lui pendant une charge

du régiment, et on avait d'abord cru que c'en était fait d'O'Dowd

et que Dobbin allait lui succéder. Mais en revenant à leur point de

ralliement ils avaient trouvé le major assis sur le flanc de Pyrame

et demandant des consolations à la bouteille d'osier. Le capitaine

Osborne avait sabré le lancier qui avait blessé l'enseigne.

À ce récit, une telle pâleur se répandit sur la figure d'Amélia, que

mistress O'Dowd interrompit bien vite le jeune enseigne. À la fin de

la journée, le capitaine Dobbin, bien que blessé lui-même, avait pris

son jeune camarade dans ses bras pour le porter aux chirurgiens; la

charrette l'avait ensuite ramené à Bruxelles.

Le capitaine avait promis deux louis au conducteur pour transporter

l'enseigne à l'hôtel de M. Sedley, et annoncer à mistress la capitaine

Osborne que le feu avait cessé et que son mari n'avait pas la plus

légère blessure.

«Il a bon coeur, ce William Dobbin, observa mistress O'Dowd, quoiqu'il

ait toujours l'air de rire de moi.»

Le jeune Stubble déclara que Dobbin n'avait pas son pareil dans toute

l'armée. C'étaient des éloges sans fin sur les qualités de l'excellent

capitaine, sur sa modestie, sur sa bonté, sur son sang-froid au feu.

À toutes ces paroles, Amélia ne prêtait qu'une oreille fort distraite;

elle n'écoutait que lorsqu'on parlait de George, et lorsqu'on n'en

parlait plus, ses pensées étaient encore pour lui.

La journée s'écoula assez rapide pour Amélia, au milieu des soins

qu'elle donnait au malade et des récits merveilleux de la bataille.

Pour elle, toutefois, il n'y avait qu'un homme dans l'armée

britannique, et son salut l'inquiétait bien plus que tous les

mouvements des alliés et les attaques de l'ennemi. Les nouvelles que

Joe lui rapportait de la rue faisaient à ses oreilles l'effet d'un

vague bourdonnement. Notre craintif ami ne s'y montrait pas toutefois

aussi indifférent que sa soeur, et il était en proie aux inquiétudes

les plus sérieuses. Les Français avaient été repoussés; mais, après

une lutte acharnée et indécise, soutenue par une seule division de

l'armée française. L'empereur, avec le corps principal, se trouvait

à Ligny, où il avait culbuté les Prussiens sur toute la ligne, et

débarrassé de ce premier obstacle, il se disposait à concentrer toutes

ses forces contre les alliés. Le duc de Wellington se repliait sur

Bruxelles. Toutes les éventualités étaient pour une grande bataille à

livrer sous les murs de la capitale, et dont l'issue paraissait fort

douteuse. Le duc de Wellington n'avait que vingt mille hommes

de troupes anglaises sur lesquelles il pût compter. Les troupes

allemandes se composaient de nouvelles recrues, et les Belges ne

suivaient le reste de l'armée qu'à contre coeur. Avec cette poignée

d'hommes le duc devait résister aux cinquante mille hommes qui

envahissaient la Belgique sous les ordres de Napoléon, jusqu'alors

invincible et avec lequel aucun capitaine ne semblait pouvoir se

mesurer avec chance de succès.

En présence de ces réflexions qui se pressaient dans son esprit, Joe

ne trouvait d'autre ressource que de trembler de tous ses membres. Du

reste, tout le monde en était là à Bruxelles, car chacun comprenait

que le combat de la veille n'était que le prélude d'une bataille

inévitable et plus terrible encore. Déjà l'empereur avait fait subir

un échec à l'armée qu'il avait trouvée sur son chemin. Il lui en

coûterait à peine un effort pour passer sur le corps de quelques

Anglais qui le séparaient de Bruxelles. Malheur alors à ceux qu'il

y trouverait! On rédigeait d'avance les discours; les autorités

s'étaient réunies pour discuter en secret le cérémonial à observer. On

préparait les appartements, les drapeaux tricolores, les emblèmes de

triomphe pour l'entrée de Sa Majesté l'Empereur et Roi.

L'émigration continuait de plus belle: dès qu'on avait trouvé des

moyens de transport, on suivait le mouvement général. Quand Joe se

présenta dans l'après-midi à l'hôtel de Rebecca, il remarque que la

voiture des Bareacres avait enfin débarrassé la porte cochère. Le

comte s'était procuré une paire de chevaux à un prix fabuleux, et, en

dépit de mistress Crawley, galopait maintenant sur la route de Gand.

Louis XVIII était tout prêt lui-même à abandonner les murs de cette

ville. Le malheur semblait s'acharner à poursuivre de pays en pays le

royal exilé.

La pénétration de Joe allait jusqu'à prévoir l'imminence d'une crise

finale. D'un moment à l'autre, il allait avoir besoin des chevaux

qui lui coûtaient si cher. Cette journée se passa pour lui au milieu

d'angoisses impossibles à dépeindre. Par précaution, il ramena ses

chevaux des écuries où ils se trouvaient dans celles de son hôtel.

Dans un cas urgent, cette distance eût été encore trop grande; et,

en outre, il les tenait ainsi à l'abri d'un enlèvement de vive force.

Isidore faisait bonne garde à la porte de l'écurie. Les chevaux

étaient tout sellés et tout prêts, ce qui n'empêchait pas Joe

d'attendre la suite des événements avec la plus grande anxiété.

Après l'accueil de la veille, Rebecca n'était pas fort pressée de

venir auprès de sa chère Amélia; mais la femme la fit penser au mari

et elle rafraîchit les queues du bouquet de George, en changea l'eau

et relut sa lettre.

«L'infortunée, dit-elle en roulant entre l'index et le pouce le

coupable billet, avec cela je pourrais la rendre bien malheureuse!

Dire qu'elle a la bonté de se torturer le coeur pour un être pareil,

un sot, un fat, qui la néglige et la dédaigne! Mon pauvre Rawdon, tout

bête qu'il est, vaut dix fois plus.»

Alors elle se mit à réfléchir sur ce qu'elle aurait à faire si....

s'il arrivait quelque malheur au pauvre Rawdon. Il avait eu une bien

bonne idée de lui laisser ses chevaux.

Mistress Crawley qui, dans le courant du jour, avait eu le regret de

voir les Bareacres trouver les moyens de partir, songea à son tour à

prendre les mêmes précautions que la comtesse. À l'aide de quelques

coups d'aiguille, elle mit en sûreté la meilleure partie de ses

bijoux, billets et bank-notes, et se trouva ainsi prête à tout

événement, soit qu'elle se décidât à prendre la fuite ou à attendre

de pied ferme les vainqueurs anglais ou français. Tandis que Rawdon,

enveloppé dans son manteau, bivouaque au mont Saint-Jean par une pluie

battante et pense de toutes les forces de son âme à sa chère petite

femme, qui pourrait affirmer que celle-ci ne songe pas, dans un

cas donné, à devenir Mme la maréchale et à se décorer d'un titre de

duchesse?

Le lendemain, qui était un dimanche, mistress la major O'Dowd eut la

satisfaction de voir que le repos bienfaisant de la nuit avait rendu

le calme et le courage à ses deux malades. Elle-même avait pris

quelque sommeil sur le grand fauteuil de la chambre d'Amélia, toute

prête à courir auprès de son amie ou de l'enseigne, suivant que l'un

ou l'autre aurait réclamé ses soins. Dans la matinée, elle se rendit

à sa demeure pour procéder à sa toilette avec toute la recherche et

l'élégance qu'exigeait la solennité du jour. Il est fort possible que

se trouvant seule dans cette chambre qu'elle avait partagée avec

son mari, que, voyant le bonnet de coton du pauvre Mick encore sur

l'oreiller et sa canne dans un coin, elle ait adressé ses prières au

ciel pour le brave soldat.

Elle rapporta avec elle son livre de prières et le fameux recueil

des sermons de son oncle le doyen; elle n'y comprenait trop rien à

la vérité, et ne prononçait même pas très-correctement tous ces mots

barbares et abstraits, mais elle n'aurait pour rien au monde manqué à

sa lecture des dimanches.

La foire aux vanités, Tome I · 第 35 / 36 段