ces sermons que je lisais dans le calme de la traversée.»
Ce jour-là elle comptait bien avoir pour auditeurs de cette lecture
intéressante Amélia et l'enseigne commis à ses soins. Le même jour,
le même office se lisait à la même heure dans plus de vingt mille
églises, et des millions d'hommes et de femmes imploraient à genoux,
de l'autre côté du détroit, la protection du Tout-Puissant.
Mais leurs oreilles ne furent point troublées par le bruit qui émut
notre petite colonie de Bruxelles, bruit bien plus menaçant encore que
celui de la veille. Tandis que mistress O'Dowd débitait l'office de sa
voix la plus claire, le canon de Waterloo commença à gronder.
À ce bruit redoutable, Joe, de plus en plus convaincu que son
tempérament ne lui permettait pas de supporter ces alertes si souvent
répétées, décida qu'il n'y avait plus à hésiter, et que, sans plus
tarder, il allait prendre la fuite. Il s'élança, en conséquence, vers
la chambre où nos trois amis avaient suspendu leurs prières pour mieux
saisir les moindres rumeurs.
«Emmy, dit-il brusquement à sa soeur, il m'est impossible de rester
plus longtemps ici; je finirais par en mourir. Venez avec moi: j'ai
acheté un cheval pour vous; quant au prix, c'est mon affaire. Allons!
habillez-vous vite, et en route; vous monterez derrière Isidore....
--Dieu me pardonne, monsieur Sedley, vous m'avez tout l'air d'un
poltron, dit mistress O'Dowd en posant son livre.
--Allons Amélia, entendez-vous, continua l'employé civil, ne vous
arrêtez pas aux sornettes de cette radoteuse; belle avance d'attendre
les Français pour être massacrés par eux!
--Vous oubliez le ***e, mon cher monsieur, dit de son lit le jeune
Stubble, et vous mistress O'Dowd, vous consentiriez donc à me quitter.
--Non, non, répondit-elle en s'approchant de lui; le caressant comme
elle eût fait à son enfant, ne craignez rien. Je ne bougerai pas
sans un ordre de Mick. La jolie figure que je ferais à califourchon
derrière ce monsieur.»
Cette saillie fit éclater de rire le jeune malade, et provoqua même un
sourire de la part d'Amélia.
«Est-ce qu'on la demande? murmurait Joe; est-ce qu'on lui parle,
seulement? Voyons, Amélia, une fois pour toutes, oui ou non,
voulez-vous venir?
--Sans mon mari, Joseph,» fit Amélia avec un regard de surprise, et en
même temps elle tendit la main à la femme du major.
La patience de Joe était à bout:
«Eh bien! alors, bonsoir!» s'écria-t-il en brandissant son poing avec
colère et tirant violemment la porte par laquelle il venait de sortir.
Une minute plus tard, Joe était en selle, et mistress O'Dowd entendait
le piétinement des chevaux qui franchissaient la porte de l'hôtel.
Elle alla à la fenêtre pour voir passer M. Joe, escorté d'Isidore en
chapeau galonné. Les deux montures, qui n'étaient pas sorties depuis
plusieurs jours, se livraient à des pointes de gaieté et faisaient
toutes sortes de courbettes dans la rue. Joe, naturellement gauche et
timide, avait toutes les peines du monde à se tenir en équilibre.
«Regardez-le donc, Amélia ma chère, bon, le voilà qui va entrer par la
fenêtre du salon. Je n'ai jamais vu pareil magot dans les boutiques de
chinoiseries.»
Enfin les deux cavaliers s'élancèrent au galop dans la direction
de Gand. Mistress O'Dowd les accompagna des railleries les plus
méprisantes tant qu'elle put les apercevoir.
Nous connaissons tous par des ouï-dire ou par nos lectures le choc
terrible qui, pendant ce temps, avait lieu à quelques heures de
Bruxelles. Le souvenir de cette fameuse journée est resté gravé
dans le coeur de tous les braves soldats qui, vainqueurs ou vaincus,
prirent part à cette grande bataille. Faudra-t-il qu'une nouvelle
lutte donnant la victoire à ceux qui pleurent encore leur défaite,
fasse succéder nos enfants à un héritage maudit de haine et de
vengeance? Faudra-t-il ne voir jamais terminer ces massacres dans
lesquels deux nations généreuses arrosent les champs de bataille
du plus pur de leur sang? Depuis tant de siècles de lutte et
d'égorgement, Anglais et Français n'ont-ils pas payé assez chèrement
leur tribut à ce qu'on appelle le code de l'honneur.
Tous nos amis se conduisirent en hommes de coeur dans cette grande
journée. Tandis que les femmes agenouillées priaient loin du champ de
bataille, les lignes inébranlables d'infanterie anglaises essuyaient
et repoussaient les charges furieuses des régiments français. La
fusillade, dont les roulements arrivaient jusqu'à Bruxelles, portait
la mort au milieu des rangs ennemis; ceux qui tombaient étaient
aussitôt remplacés par d'autres aussi résolus à faire leur devoir.
Vers le soir, l'attaque des Français, si bravement conduite, si
énergiquement repoussée, sembla se ralentir un peu. Ils semblaient
délibérer pour savoir s'ils tourneraient leurs efforts d'un autre
côté, où s'ils réuniraient leurs forces pour un suprême assaut. À
un signal donné, les colonnes de la garde impériale gravissent les
hauteurs du mont Saint-Jean pour débusquer les Anglais qui, tout le
jour, s'étaient maintenus dans leur position. Cette imposante colonne,
déployant ses mouvants anneaux dans la plaine, commença à escalader la
colline sans paraître entamée par l'artillerie anglaise qui vomissait
la mort du sein de nos bataillons. Déjà elle attaquait le sommet du
mamelon occupé par les Anglais, quand soudain elle se ralentit et
hésita dans sa marche. Elle s'arrêta alors faisant toujours face
au feu, mais enfin les Anglais repoussèrent leurs agresseurs et
conservèrent le poste d'où nul ennemi n'avait pu les déloger.
Aucun bruit n'arrivait plus à Bruxelles, la lutte s'était engagée à
quelques milles plus loin. D'épaisses ténèbres couvraient de leurs
voiles la ville et le champ de bataille. Amélia adressait au ciel de
ferventes prières pour son bien-aimé, et George, couché sur la face,
gisait sans vie broyé par un boulet.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DES CHAPITRES
CONTENUS DANS LE PREMIER VOLUME.
I. Chiswick Mall 1
II. Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à entrer en
campagne 9
III. Rebecca en présence de l'ennemi 19
IV. La bourse de soie verte 28
V. L'ami Dobbin 43
VI. Le Vauxhall 56
VII. Crawley de Crawley-la-Reine 72
VIII. Tout confidentiel 82
IX. Portraits de famille 93
X. Miss Sharp commence à se faire des amis 102
XI. D'une simplicité toute pastorale 109
XII. Où l'on fait du sentiment 126
XIII. Où l'on fait du sentiment et autre chose 135
XIV. Intérieur de miss Crawley 149
XV. Où l'on voit un bout de l'oreille du mari de miss
Sharp 171
XVI. La lettre sur la pelote 181
XVII. Le capitaine Dobbin achète un piano 191
XVIII. Qui joua sur le piano acheté par le capitaine Dobbin 200
XIX. Miss Crawley et sa garde-malade 214
XX. Le capitaine Dobbin négociateur de mariages 225
XXI. Querelle à propos d'une héritière 236
XXII. Mariage et premiers quartiers de la lune de miel 248
XXIII. Où le capitaine fait preuve de diplomatie 259
XXIV. Où M. Osborne fait une rature sur la Bible de famille 266
XXV. Où nos principaux personnages se décident à quitter
Brighton 281
XXVI. Entre Londres et Chatham 296
XXVII. Amélia au régiment 314
XXVIII. Amélia arrive en Belgique 323
XXIX. Bruxelles 334
XXX. Adieu, cher ange! il faut partir! 350
XXXI. Dévouement de Jos Sedley pour sa soeur 361
XXXII. Où Joseph prend la fuite 376
FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.