enfant fit un bond en arrière. La soirée de la veille lui revint
tout entière à l'esprit. Elle l'avait oubliée sous le poids de ses
terribles préoccupations; elle avait oublié Rebecca, sa jalousie et
le reste en présence du départ et des périls de son mari. Nous-mêmes
n'avons point voulu troubler le mystère de ses larmes et de sa douleur
jusqu'au moment où cette effrontée coquette rompit le charme et tourna
le bouton. Qui pourra dire les angoisses de ces longues heures passées
par cette pauvre enfant prosternée dans une prière muette au milieu
d'amères rêveries! Ceux qui racontent les batailles et chantent le
triomphe parlent rarement de ces pénibles détails. Au milieu des
hymnes de la victoire, le conquérant n'a jamais voulu entendre les
gémissements des veuves et les cris des mères! Jamais cependant plus
légitime et plus douloureuse protestation ne s'éleva contre les joies
lugubres et ensanglantées du triomphateur.
Amélia éprouva d'abord une répulsion instinctive devant ce regard
glauque et brillant, cette fraîche toilette qui semblait défier
l'anxiété générale, ces bras tendus vers elle pour protester d'une
amitié mensongère. Puis un juste courroux s'empara de son coeur, le
sang monta à sa figure d'abord aussi pâle que la mort; elle renvoya
à Rebecca un coup d'oeil fixe et glacial, et sa rivale s'arrêta toute
surprise et presque troublée.
Mais cet embarras fut de courte durée, et faisant un pas vers sa
victime:
«Ma chère Amélia, lui dit-elle, vous avez l'air d'être souffrante; je
vous en prie, pour ma tranquillité, dites-moi, ce que vous avez?»
Amélia recula de nouveau. Pour la première fois de sa vie, cette
âme confiante et sincère refusait d'ajouter foi à une démonstration
affectueuse et bienveillante. Elle recula et un frisson lui parcourut
tout le corps.
«Vous ici, Rebecca?» dit-elle avec une froideur pleine de dignité.
Ce regard fit naître quelque inquiétude dans l'esprit de la visiteuse.
«Elle l'a vu au bal glisser la lettre dans le bouquet, pensa Rebecca.
Voyons, chère Amélia, reprit-elle tout haut et en baissant les yeux,
soyez plus calme, je viens voir si je puis.... si vous vous sentez
mieux.
--Et vous-même, repartit Amélia, comment vous trouvez-vous? Oh!
fort bien sans doute, car vous n'aimez point votre mari. Autrement
seriez-vous ici! Vous avez été pour moi la source de bien cruelles
souffrances, et cependant avez-vous jamais trouvé en moi autre chose
qu'une amie tendre et dévouée?
--Non, sans doute Amélia, répondit l'autre femme le front toujours
incliné.
--Quand vous étiez malheureuse, n'ai-je pas été comme votre soeur? Ne
vous ai-je pas tendu les bras quand vous n'aviez ni parents ni amis,
et quand tous ces souvenirs devaient vous faire aimer mon bonheur,
vous engager au moins à le respecter, vous êtes venue porter le
trouble dans mes affections, vous êtes venue vous mettre entre mon
amour et lui! Qui êtes-vous donc pour porter la discorde où Dieu a
mis l'union, pour m'enlever le coeur de mon bien-aimé, de mon mari?
Pensez-vous l'aimer d'un amour aussi vrai, aussi pur que le mien? Sa
tendresse formait toute ma joie, vous le savez, et malgré cela
vous avez voulu me la ravir. Honte à vous, Rebecca, âme méchante et
dépravée! honte à vous, amie trompeuse et épouse infidèle!
--Amélia, j'en prends Dieu à témoin, je n'ai aucun reproche à me faire
à l'égard de mon mari.
--Ah! Rebecca, interrogez votre conscience, et voyez si elle vous en
dira autant pour ce qui me concerne. Si vous n'avez pas réussi, ce
n'est pas faute au moins d'y avoir essayé.
--Elle ignore tout, pensa Rebecca plus rassurée.
--Je ne sais quelle voix secrète disait à mon coeur qu'il échapperait
à vos piéges, à vos fourberies, et qu'enfin il reviendrait à moi.
J'étais sûre de la générosité de son coeur; j'avais foi dans son
amour, et son amour a été rendu à mes voeux.»
La pauvre enfant prononça ces paroles avec une vivacité et une
effusion dont Rebecca ne l'avait jamais crue capable, et qui la
laissèrent muette. Amélia poursuivit d'une voix attendrie:
«Vous ai-je jamais fait aucun mal pour chercher ainsi à m'enlever
celui que j'aime? Il est à moi depuis six semaines au plus. Vous
auriez dû, par pudeur au moins, respecter les premiers jours de notre
mariage; et vous semblez, au contraire, n'avoir rien eu de plus pressé
que de corrompre mon bonheur. Et vous venez sans doute maintenant
pour jouir du spectacle de mon affliction. Ah! quinze jours des plus
cruelles souffrances auraient dû m'épargner cette dernière insulte!
--Mais, mon Dieu!... fit Rebecca; puis elle finit sa phrase de la
façon la plus maladroite: M'a-t-on jamais vue mettre le pied ici?
--Jamais, vous dites la vérité; mais, par vos séductions, vous avez
enlevé mon mari à son intérieur. Venez-vous me le ravir encore? Il
n'est plus ici, il est bien loin maintenant.... Il s'est assis sur
ce sofa; c'est là que nous avons prononcé nos dernières paroles....
J'étais sur ses genoux, ma tête inclinée sur la sienne. Nous avons
prié tous deux, et nous avons dit: Notre Père....» Oui, il était là et
on me l'a emmené; il est bien loin maintenant; mais il m'a promis de
revenir.
--Il reviendra, chère Emmy, fit Rebecca en proie à une émotion
involontaire.
--Regardez, dit Amélia: voici son ceinturon; n'est-il pas d'une jolie
couleur?»
En même temps elle le portait à ses lèvres et le couvrait de baisers,
puis elle le passait autour de sa taille, et elle restait ainsi de
longs instants, immobile comme une statue de marbre. Elle ne pensait
plus ni à son courroux, ni à sa jalousie, ni à la présence même de sa
rivale. Enfin, à moitié souriante, elle alla caresser l'oreiller où
George reposait la nuit à côté d'elle.
Rebecca quitta la chambre sans proférer une parole.
«Comment se trouve Amélia? demanda Jos, toujours étendu dans son
fauteuil.
--Je l'ai trouvée fort souffrante, répondit Rebecca; il faudrait
mettre quelqu'un auprès d'elle pour la soigner.»
Après quoi elle partit toute sérieuse, malgré les vives instances de
Jos, qui la pressait d'accepter son dîner.
En quittant Amélia, mistress Crawley rencontra la major O'Dowd, dans
l'âme de laquelle les sermons du Doyen n'avaient pu réussir à ramener
le calme. Peu habituée aux politesses de mistress Rawdon, elle fut
toute surprise de se voir abordée par elle. Rebecca lui apprit que
cette pauvre petite mistress Osborne était dans un état pitoyable, et
que le chagrin l'avait rendue presque folle. Qu'enfin ce serait une
bonne action à mistress O'Dowd d'aller consoler sa jeune amie.
«J'ai déjà beaucoup de ma propre affliction, dit mistress O'Dowd avec
gravité, et cette pauvre Amélia doit fort peu désirer les visites;
toutefois, si elle est aussi souffrante que vous le dites, et si vos
occupations ne vous laissent pas le temps de rester auprès d'elle,
après toutes vos belles protestations de tendresse à son égard, je
vais voir ce que je pourrais faire pour elle. J'ai bien l'honneur
d'être la vôtre, madame.»
Là-dessus, la dame au turban, après une légère inclination de tête,
tira sa révérence à mistress Crawley, dont la compagnie ne lui
paraissait aucunement désirable.
Becky, avec un sourire sur les lèvres, s'arrêta pour voir s'éloigner
la majestueuse major. Enfin, son sérieux ne put tenir contre un
dernier regard que lui décocha mistress O'Dowd par-dessus son épaule,
comme la flèche du Parthe; et sa bonne humeur l'emporta.
«Charmée, ma belle dame, marmotta Peggy entre ses dents, de vous voir
si gaie. Ce n'est pas votre chagrin qui vous abîme les yeux à force de
pleurer.»
En même temps, elle se dirigea d'un pas rapide vers la demeure de
mistress Osborne.
La pauvre femme se trouvait encore auprès du lit où l'avait laissée
Rebecca; elle était debout, toujours égarée par le chagrin. La femme
du major, d'un caractère plus ferme et plus énergique, essaya de son
mieux à consoler sa jeune amie.
«Allons! du courage, Amélia, lui dit-elle avec douceur; il ne faut pas
qu'il vous trouve par trop souffrante, quand il vous reviendra après
la victoire. Vous n'êtes pas la seule aujourd'hui dont le sort repose
entre les mains de Dieu.
--Hélas! fit Amélia, la force et le courage m'ont abandonnée.»
Elle avait le sentiment de sa faiblesse; toutefois la présence d'une
personne plus énergique releva son moral, et elle se retint par la
crainte de donner à son amie le spectacle de ses défaillances. Pendant
le temps que ces deux femmes passèrent ensemble, leur coeur avait
rejoint le régiment, et en suivait la marche lointaine. Des craintes,
des prières et des voeux, tel est le triste lot des femmes dans la
guerre. Car la guerre lève son tribut sur les deux sexes: aux hommes
elle demande leur sang, aux femmes elle prend leurs larmes.
Vers les deux heures et demie vint se placer un événement d'une haute
importance pour M. Joseph; il s'agissait de dîner. La mort pouvait
à quelques lieues de là faire sa terrible moisson, pour lui il n'en
perdait pas un coup de dent. Il se rendit lui-même auprès d'Amélia,
espérant la décider à prendre quelque nourriture, il eut recours dans
ce but à toute son éloquence culinaire.
«Venez, dit-il, venez, la soupe est excellente. Allons Emmy, du
courage, que diable!»
Et il lui baisa la main.
Depuis bien des années, si l'on excepte le jour du mariage, il ne lui
avait fait pareille tendresse.
«Vous êtes bien bon, Joseph, lui dit-elle; tout le monde est bien bon
pour moi, je vous en ai beaucoup de gré, mais je désire ne pas quitter
ma chambre de la journée.»
Le fumet de la soupe produisit toutefois un si agréable chatouillement
sur les nerfs olfactifs de mistress O'Dowd, qu'elle s'offrit pour
tenir compagnie à M. Jos. Tous deux allèrent se mettre à table.
«Grâces à Dieu, pour nous avoir donné cet excellent bouillon,» dit
avec solennité la femme du major.
Elle pensait à son digne époux, chevauchant alors à la tête de ses
braves.
«Ils feront un bien mauvais dîner aujourd'hui, ces pauvres enfants,
ajouta-t-elle avec un soupir; puis elle avala le contenu de son
assiette avec une résignation très-philosophique.
Le courage de Jos grandissait en proportion des morceaux qu'il
mangeait: à la fin du dîner, pour boire, disait-il, à la santé du
régiment, il se fit apporter un verre de champagne.
«Allons, mistress O'Dowd, fit-il avec un aimable salut à sa convive;
vous, Isidore, remplissez le verre de la major; et buvons à la santé
de ce bon O'Dowd et du brave ***e.»
Tout à coup Isidore tressaillit, la femme du major laissa tomber son
couteau et sa fourchette, et, à travers les fenêtres toutes grandes
ouvertes, on put distinguer dans le lointain un roulement sourd et
continu.
«Qu'avez-vous, drôle? demanda Jos en apostrophant son domestique.
Allons, versez-nous à boire.
--N'entendez-vous pas? dit Isidore en courant à la fenêtre.
--Dieu nous protége, s'écria mistress O'Dowd, c'est le canon.»
Elle s'élança à la suite d'Isidore comme pour se rapprocher du bruit.
Toutes les maisons étaient garnies de figures pâles et inquiètes, et
les rues de la ville encombrées d'une foule morne et silencieuse.
CHAPITRE XXXII.
Où Joseph prend la fuite.
Bruxelles présentait alors des scènes de tumulte et d'effroi dont
notre plume ne peut donner qu'une idée affaiblie. Des flots de peuple
se précipitaient vers la porte de Namur, située dans la direction
du bruit. La route était couverte de gens à cheval, qui allaient aux
renseignements sur le sort de l'armée. On se demandait des nouvelles
de proche en proche. Les plus gros seigneurs et les plus grandes dames
de l'Angleterre ne faisaient aucune difficulté de parler au premier
venu.
Les partisans de Napoléon couraient de côté et d'autre dans un état
d'exaltation fébrile et prédisaient le triomphe de leur empereur. Les
marchands fermaient précipitamment leurs boutiques pour prendre leur
part des inquiétudes de la foule et grossir le tumulte. Les femmes
se pressaient dans les églises, encombraient les chapelles et
s'agenouillaient pour prier jusque sur les dalles du porche. Les
sourds roulements du canon se succédaient de minute en minute. Des
voitures chargées de fuyards sillonnaient la ville, se dirigeant
vers la barrière de Gand. Déjà les prédictions du parti napoléonien
prenaient la consistance de faits accomplis.
«Il a culbuté ses ennemis, disait-on, et il est en marche sur
Bruxelles.
--En un tour de main il aura raison des Anglais, disait M. Isidore à
son maître, et il arrivera ici ce soir.»
Le pauvre Jos était toujours par voie et par chemin, s'informant à
tous ceux qu'il rencontrait du désastre de ses compatriotes. À chaque
nouveau détail, sa figure pâlissait davantage et ce pacifique héros
commençait à céder à la panique générale; le champagne ne pouvait plus
suffire à remonter son courage. Avant la nuit, il en était arrivé à
un tel degré d'abattement et de faiblesse, qu'Isidore, au comble de la
joie, se voyait déjà propriétaire de la redingote à brandebourgs.
Après avoir un moment prêté l'oreille à la fusillade, la femme du
major se souvint d'Amélia, restée seule dans la pièce voisine.
Elle courut auprès d'elle pour la consoler ou partager au moins ses
douleurs. Cette brave et digne femme puisait un redoublement d'énergie
dans la pensée que cette faible créature l'avait alors pour seul
appui. Ces deux femmes passèrent ensemble de longues heures,
pendant lesquelles l'honnête Irlandaise s'efforçait, tantôt par le
raisonnement, et tantôt par ses tendres paroles, de ramener le calme
dans cette âme agitée; puis elle-même s'adressait au ciel dans une
fervente prière.
«Tant que le feu a duré, disait plus tard cette excellente femme, j'ai
gardé sa main dans la mienne.»
Pauline, la bonne, était allée à l'église voisine prier pour son homme
à elle.
Quand le canon eut cessé de gronder, mistress O'Dowd sortit de la
chambre d'Amélia et trouva dans la pièce voisine maître Joseph
en tête-à-tête avec deux bouteilles vides; mais elles avaient été
impuissantes à lui rendre le courage. Une ou deux fois il s'était
présenté à la porte de sa soeur avec une mine très-effarée; il avait
ouvert la bouche comme pour dire quelque chose; mais l'immobilité de
la femme du major l'avait fait battre en retraite sans qu'il ait pu
soulager son esprit des paroles qui le gênaient si fort. Il songeait à
la fuite, mais n'osait pas l'avouer.
Cependant, lorsque mistress O'Dowd vint le rejoindre dans la salle où,
rendu plus mélancolique encore par une demi-obscurité, il se lamentait
en face de ses deux bouteilles de champagne, Joseph alors se hasarda à
lui ouvrir le fond de son coeur.
«Mistress O'Dowd, lui dit-il, vous ferez bien de dire à Amélia de
s'apprêter.
--Voulez-vous donc la mener prendre l'air? demanda la femme du major;
elle n'est pas de force à cela.
--C'est que.... j'ai demandé ma voiture, dit-il, et.... des chevaux de
poste. Isidore est allé les chercher.
--Vous prend-il donc fantaisie de vous promener au clair de la lune?
repartit mistress O'Dowd; quant à elle, ce dont elle a le plus besoin,
c'est son lit; aussi je viens de la faire coucher.
--Allez la faire lever, il faut qu'elle se lève, s'écria Jos
en frappant du pied avec force. J'ai demandé des chevaux,
m'entendez-vous? des chevaux de poste. La déroute est complète, et....
--Et après? demande mistress O'Dowd.
--Eh bien! je pars pour Gand, continua Jos. Tout le monde fait comme
moi. Il y a une place pour vous dans ma voiture. Il faut que nous
soyons en route dans une demi-heure.»
La femme du major lui jeta un regard de suprême mépris.
«Je ne bougerai pas, dit-elle, tant que je n'en aurai pas reçu l'avis
d'O'Dowd. Partez, si tel est votre bon plaisir, monsieur Sedley; mais,
je vous le jure, je reste ici avec Amélia.
--Je veux qu'elle parte! vociféra Joseph avec de nouveaux
trépignements.»
Mistress O'Dowd, la main fièrement campée sur la hanche, barra la
porte de la chambre à coucher.
«Vous êtes trop bon frère, en vérité, monsieur Sedley, lui dit-elle;
mais vous irez tout seul vous mettre sous les jupes de petite maman.
Beaucoup de plaisir je vous souhaite, très-cher monsieur, et surtout
_débarquez sans naufrage_, comme dit la chanson. Toutefois, si j'ai
un conseil à vous donner, vous ferez bien de raser vos moustaches, ou
elles pourraient vous jouer un vilain tour.
--Mille tonnerres!...» hurla Jos, partagé à la fois entre la crainte,
la rage et le dépit.
Sur ces entrefaites, arriva Isidore.
«Pas un cheval dans cette diable de ville!» maugréait le laquais
furieux.
Les moindres quadrupèdes avaient été mis en réquisition, car Jos
n'était pas le seul à écouter les inspirations de la peur.
Mais les terreurs de Jos, déjà si cruelles et si poignantes, devaient
atteindre avant peu aux dernières limites. Pauline, la femme de
chambre, avait, comme on l'a vu, _son homme à elle_ dans les rangs de
l'armée envoyée contre Napoléon. Cet homme, originaire de Bruxelles,
servait dans les hussards belges. Ses concitoyens se signalèrent, dans
cette lutte mémorable, par tout autre chose que la valeur, et le
jeune Régulus Van Cutsum, l'amant de Pauline, connaissait trop bien le
devoir du soldat pour ne pas obéir à l'ordre de sauve qui peut donné
par son colonel.
Le jeune Régulus, ainsi nommé pour avoir eu un sans-culotte pour
parrain, venait passer tous les loisirs que lui laissait son état
dans la cuisine de sa Pauline, et les joies de son existence se
partageaient entre les faveurs et le bouillon de sa belle. Lorsqu'il
fallut partir avec le régiment, la sensible Pauline, tout en versant
des torrents de larmes, avait garni les poches et les fontes de son
hussard d'un choix de comestibles destinés à lui adoucir les ennuis du
bivouac.
Pour lui, pour son régiment, la campagne fut bientôt finie. Il faisait
partie du détachement commandé par le prince d'Orange. À juger de la
bravoure de ces hommes par la longueur des épées et des moustaches,
par la richesse de l'uniforme et des harnais, Régulus et ses
compagnons devaient être le corps le plus vaillant qui ait jamais
défilé à la parade.
Ney, s'étant porté aux avant-postes des ennemis, avait successivement
enlevé leurs positions. Tout semblait perdu pour les alliés, lorsque
la division anglaise, débouchant aux Quatre-Bras, changea à elle seule
la face de la lutte. Les escadrons parmi lesquels se trouvait Régulus
avaient été admirables dans leur ardeur à battre en retraite devant
les Français. Par politesse, sans doute, et pour laisser aux Anglais
le champ plus libre, ainsi que tous les honneurs de la guerre, nos
héros prirent la fuite dans toutes les directions. En un clin d'oeil
le régiment avait cessé d'exister; il n'était plus nulle part, et
quant à se rallier, il n'en sentait nul besoin. Ce fut ainsi que
Régulus se trouva galopant à plusieurs milles du lieu de l'action,
sans autre escorte que lui-même. Et maintenant pour lui quel refuge
plus sûr que la cuisine de sa Pauline, toujours si hospitalière,
toujours présente à sa mémoire, à son coeur, à son estomac
reconnaissant?
Vers dix heures environ, dans la maison qu'habitaient les Osborne,
on entendit le cliquetis d'un sabre retentir sur les marches de
l'escalier. On poussa discrètement la porte de la cuisine, et la
pauvre Pauline pensa s'évanouir de terreur, quand, à son retour
de l'église, elle vit se dresser devant elle son hussard aux yeux
effarés. Il était aussi pâle que l'amant de Lénore dans la légende
allemande. Pauline pensa bien à crier; mais ses cris auraient fait
venir ses maîtres, et que serait alors devenu son bien-aimé? Elle
préféra donc étouffer toute exclamation. Après s'être assurée que son
héros n'était point un vain fantôme, elle lui servit de la bière
et les restes du dîner que Jos, dans l'excès de ses terreurs, avait
renvoyé presque intact. Entre chaque bouchée, le hussard faisait à sa
belle le récit de la déroute.
Son régiment avait fait des prodiges de valeur et, un moment, avait
soutenu à lui seul l'effort de toute l'armée française; mais force
avait été de plier devant le nombre. Toute l'armée anglaise était
maintenant taillée en pièces, tous les régiments avaient été détruits
l'un après l'autre. En vain les Belges avaient tenté d'en sauver
quelques-uns du carnage; les soldats du duc de Brunswick, prenant
la fuite avaient laissé tuer leur duc, en un mot, la débâcle était
générale. Quant à Régulus, il ne désirait qu'une chose, c'était de
noyer dans des flots de bière la douleur de la défaite.
Isidore, qui, sur ces entrefaites, était venu à la cuisine, s'empressa
d'aller tout répéter à M. Joseph.
«Tout est fini, lui cria-t-il dès qu'il fut à portée d'être entendu,
le duc de Wellington est prisonnier, le duc de Brunswick est tué,
l'armée anglaise est en déroute.... Un seul homme a pu échapper au
massacre, il est en ce moment à la cuisine. Venez, venez, il vous dira
tout.»
Jos s'élança aussitôt vers la cuisine, et trouva Régulus occupé à
venger sa défaite sur une bouteille de bière. À l'aide des phrases
les plus françaises qu'il put trouver, et qui étaient fort loin d'être
irréprochables au point de vue grammatical, Joseph pria le hussard
de recommencer son récit. Ce récit s'augmentait de détails de plus en
plus lugubres à chaque nouvelle édition donnée par Régulus. De tout
le régiment, il était le seul homme qui n'eût pas succombé à cette
boucherie. Il avait vu le duc de Brunswick étendu mort, les hussards
en fuite, et les Écossais hachés par le canon.
«Et le ***e?» balbutia Jos.
--Taillé en pièces,» répondit imperturbablement le hussard.
À ces mots, Pauline fut prise d'une crise nerveuse, et remplit la
maison de ses cris et de ses sanglots.
«Oh! ma chère maîtresse, ma bonne petite dame!» s'écriait-elle par
intervalles.
Égaré par la terreur, Jos Sedley ne savait plus à quel coin du monde
demander son salut. De la cuisine il se précipita dans le salon
et regarda la porte d'Amélia avec une expression suppliante; mais
bientôt, se rappelant les dédains de mistress O'Dowd, il prêta
l'oreille pendant un moment, et, prenant un parti énergique, résolut
de s'aventurer dans la rue.
Saisissant une chandelle avec tout le courage du désespoir, il se mit
à la recherche de son chapeau galonné, qu'il finit par retrouver à sa
place ordinaire, sur la console de l'antichambre, devant un miroir où
il avait coutume de donner le dernier coup d'oeil à sa toilette. Telle
est la puissance de l'habitude, que, malgré ses terreurs, il se mit
instinctivement devant la glace pour passer l'inspection d'usage. À la
vue de sa pâleur, il se sentit défaillir; mais ses moustaches surtout
attirèrent son attention; depuis sept semaines environ qu'on leur
avait permis de voir le jour, elles avaient atteint un degré de
développement bien capable de lui donner des inquiétudes dans la
circonstance actuelle.
«On va me prendre pour un militaire,» pensa-t-il, en se rappelant
l'avis d'Isidore et les menaces de massacre proférées contre toute
l'armée anglaise.
Il remonta précipitamment dans sa chambre et tira violemment la
sonnette.
Isidore accourut. Jos était déjà sur sa chaise, sa cravate enlevée,
son col rabattu, sa tête renversée, et les deux mains autour du cou,
au-dessous du menton.
«_Coupé moâ, Isidore_, criait-il, _vite, coupé moâ_.»
Isidore pensa un moment que son maître, atteint d'aliénation mentale,
lui disait de lui couper la gorge.
--_Les moustaches.... moâ vouloar descendre dans le rou.... coupé les
moustaches.... rasé vite_.»
Son français se pressait avec assez de rapidité sur ses lèvres, mais
il était en révolte constante avec la grammaire.
D'un coup de rasoir, les moustaches disparurent. À la suite de cette
opération, Isidore éprouva une satisfaction ineffable, lorsqu'il
entendit son maître lui concéder tous ses droits de propriété sur le
chapeau et l'habit si longtemps désirés.
«_Moé ne porté plou le habit militaire, le bonné... donné à vou, vou
le prené dehors_.»
Isidore allait donc pouvoir enfin figurer avec avantage dans l'allée
Verte.
Après cet acte de générosité, Jos prit dans sa garde-robe un habit et
un gilet noirs, une cravate blanche et un castor à larges bords.
Il les trouvait encore trop petits. Dans ce costume il avait toute
l'allure de quelque honnête et gras ministre de l'Église réformée.
--_Véné mainténant_, continua-t-il, _souivé moâ, allé, partons dans la
rou_.