Un salon commun à la famille séparait la chambre de Jos de celle

d'Amélia. C'était dans cette pièce que le domestique de George

procédait à l'emballage, à mesure que son maître lui apportait les

objets dont il pensait avoir besoin pour l'expédition. À travers les

portes à demi entr'ouvertes, Dobbin put contempler encore une fois les

traits d'Amélia. Mais, hélas! la pâleur, l'abattement, le désespoir,

étaient peints sur sa figure. Ce souvenir tortura longtemps l'âme de

Dobbin; cette image lui apparaissait comme un remords à travers les

douloureuses angoisses d'une tendresse inquiète et compatissante.

Elle avait jeté à la hâte sur ses épaules son peignoir du matin,

ses cheveux tombaient en désordre, ses grands yeux étaient ternes et

fixes. Comme pour aider aux préparatifs de départ et montrer qu'en ces

circonstances critiques elle aussi pouvait être utile, elle avait pris

dans la commode le ceinturon de George, et le tenant toujours à la

main, suivait son mari pas à pas et en silence. Elle entra dans le

salon, et là, appuyée contre le mur, elle pressait ce ceinturon sur

son sein d'où l'écharpe cramoisie descendait comme une longue traînée

de sang. À ce pénible spectacle, notre bon et sensible capitaine

entendit une voix accusatrice s'élever dans sa conscience.

«Mon Dieu, pensa-t-il, voilà pourtant l'affliction, dont je n'ai pas

su respecter le mystère.»

C'était une de ces douleurs immenses que les paroles ne sauraient ni

calmer ni adoucir. Pénétré d'une vive sympathie, il s'arrêta un

moment à contempler cette femme avec la tendresse d'une mère qui voit

souffrir son enfant.

Enfin George prit la main d'Emmy, la reconduisit dans sa chambre à

coucher, et reparut immédiatement, mais seul cette fois. Les derniers

adieux avaient eu lieu; il partit.

«Grâce au ciel, pensa George en descendant l'escalier son épée sous le

bras, voilà un terrible moment de passé.»

Il se rendit en toute hâte au lieu de ralliement, où soldats et

officiers arrivaient de toutes parts et en tumulte. Son pouls battait

bien fort, ses joues étaient bien brûlantes, on allait jouer au grand

jeu des batailles, et il avait sa part dans l'enjeu!

George, répondant ainsi au premier appel de la trompette guerrière,

s'était élancé des bras de sa femme pour se soustraire à des pensées

qui auraient pu amollir son courage. Il rougissait presque de cette

faiblesse de coeur, de ce mouvement de tendresse. Ce reproche, hélas!

il n'avait eu, jusqu'ici, que trop rarement à se l'adresser. Du reste,

le même sentiment d'anxiété et d'exaltation régnait dans tout le

régiment, depuis le gros-major, qui conduisait ses hommes au feu,

jusqu'à l'enseigne Stubble, qui ce jour-là portait le drapeau.

Le soleil se montrait à peine à l'horizon, lorsque le 2e régiment

commença à s'ébranler; il faisait beau à voir l'air martial de toutes

ces figures avec la musique en tête jouant une marche guerrière. Le

major venait ensuite sur Pyrame, son cheval de bataille, puis les

grenadiers commandés par leur capitaine, et au centre le drapeau

porté par de jeunes et vieux enseignes. Enfin George à la tête de sa

compagnie.

Il leva les yeux, sourit à Amélia en passant sous sa fenêtre, puis

disparut avec ses hommes, et bientôt le son même de la musique se

perdit dans le lointain.

CHAPITRE XXXI.

Dévouement de Jos Sedley pour sa soeur.

Tandis que chacun des officiers allait occuper sur le champ de

bataille le poste qui lui était désigné, Jos Sedley restait à

Bruxelles pour y commander la petite colonie que nous connaissons

déjà. Comme compensation du trouble où l'avaient jeté les confidences

de Dobbin et les événements de la matinée, il prolongea de plusieurs

heures les plaisirs du lit, et, n'ayant pas l'espoir de reprendre son

sommeil où il l'avait laissé, il se mit à réfléchir jusqu'à l'heure de

son lever sur les circonstances actuelles. Le soleil était déjà fort

avant dans sa course; déjà nos vaillants amis du ***e avaient parcouru

plusieurs milles, que le fonctionnaire civil ne s'était point encore

montré pour le déjeuner avec sa robe de chambre à ramages.

En l'absence de George, Jos Sedley se sentait beaucoup plus à son

aise. Peut-être même au fond du coeur n'était-il pas fâché du départ

d'Osborne; car, en présence de ce dernier, son rôle dans la maison

était fort secondaire, et George ne se faisait aucun scrupule de

témoigner un mépris marqué pour ce gros et gras personnage. Emmy,

au contraire, avait toujours été pleine de prévenances pour

l'ex-receveur; c'était elle qui veillait au confortable de sa vie, qui

lui préparait mille petites friandises, qui l'accompagnait dans ses

promenades en voiture.

Elle encore, qui par de doux sourires, savait lui faire oublier les

colères et le mépris de son mari. Combien de timides remontrances

n'avait-elle pas, à ce sujet, hasardées à l'oreille de George, et

combien de fois n'avait-il pas, d'un ton tranchant, coupé court à ses

boutades.

«C'est dans mon caractère d'être franc, disait-il; j'ai un sentiment,

je le montre; c'est ainsi que doit agir tout homme de bien.

Prétendez-vous donc, ma chère, que j'irai prendre des gants pour

parler à un nigaud de l'espèce de votre frère?»

En conséquence, Jos était fort satisfait de se voir débarrassé de

George. En voyant le chapeau rond et les gants du capitaine placés sur

un coin du buffet, il pensait avec plaisir que le propriétaire de ces

objets était déjà bien loin; un tressaillement de plaisir courait par

tout son être.

«Au moins, ce matin, pensait-il, il ne m'accablera point de son

insolente et dédaigneuse fatuité.»

Puis se tournant vers Isidore, son domestique:

«Allez mettre, lui dit-il, le chapeau du capitaine dans

l'antichambre.

--Peut-être n'en aura-t-il plus grand besoin, dit le laquais répondant

à son maître.»

Il détestait George dont l'insolence à son égard justifiait tout ce

qu'on a dit des Anglais sous ce rapport.

«Allez dire à Madame que le déjeuner est servi, dit M. Sedley,

avec une dignité majestueuse, et dédaignant de s'expliquer avec un

domestique sur son aversion pour George.»

Il ne s'était pas cependant toujours montré aussi discret, et plus

d'une fois, en présence de M. Isidore, il avait donné libre carrière à

sa mauvaise humeur contre son beau-frère.

Madame, hélas! n'était point en état de venir déjeuner, de couper à

Jos des tartines comme il les aimait. Madame se sentait beaucoup trop

indisposée pour cela; depuis le départ de son mari, suivant la réponse

de sa bonne, elle n'avait cessé d'être dans un état d'agitation

déplorable. La plus grande marque de sympathie que son frère pût

imaginer à son endroit, fut de verser pour elle une immense tasse de

thé: chacun a sa manière d'exprimer sa tendresse, c'était celle

de Jos. Non content de lui avoir envoyé son déjeuner, il pensa aux

friandises qui, au dîner, pourraient le plus flatter son goût.

M. Isidore avait regardé d'un air sournois le domestique d'Osborne

faire les préparatifs du départ de son maître. Il en voulait

d'abord beaucoup à M. Osborne pour ses airs méprisants avec lui; les

domestiques du continent sont en général d'une nature peu endurante.

En second lieu, il était tout contristé de voir tant d'objets de prix

soustraits à sa convoitise pour passer en des mains autres que les

siennes après la déroute des Anglais. La défaite des alliés paraissait

inévitable à la plupart de ceux qui se trouvaient alors en Belgique.

L'opinion générale était que l'empereur, passant sur le ventre des

Prussiens et des Anglais, serait dans trois jours à Bruxelles.

En conséquence, M. Isidore s'attribuait déjà en esprit toute la

garde-robe et tous les meubles de ses maîtres actuels auxquels il ne

restait qu'à choisir entre être pris, tués, ou mis en fuite.

Au milieu des soins que ce fidèle serviteur donnait chaque matin à Jos

pour la confection de sa toilette, il calculait, à mesure que chaque

objet lui passait dans les mains, le parti qu'il en pourrait tirer

pour son usage ou son avantage personnel. Il destinait les flacons

en argent et autres objets de même nature à une jeune personne, pour

laquelle il nourrissait de très-tendres sentiments. Il s'adjugeait les

rasoirs anglais avec une superbe épingle montée en rubis. Il se voyait

déjà se prélassant avec les chemises à jabots, le chapeau galonné

d'or, la redingote à brandebourgs, qu'on pourrait facilement rajuster

à sa taille, la canne à pomme d'or du capitaine, sa grosse bague

à double rangée de rubis, dont on lui ferait deux superbes boucles

d'oreille; comment Mlle Reine pourrait-elle alors résister aux charmes

fascinateurs de ce nouvel Adonis?

«Ces doubles boutons m'iront à merveille, pensait-il en fixant ses

regards sur les susdits boutons qui scintillaient aux énormes poignets

de son maître. Avec ces boutons, je mettrai les bottes à éperons de

cuivre que le capitaine a laissées dans la chambre à côté, et alors,

corbleu! comme on va me regarder passer dans l'allée Verte!»

Tandis que M. Isidore, saisissant d'une main hardie l'extrémité du

nez de son maître, lui rasait la partie inférieure de la figure, il

se voyait déjà en imagination s'avançant majestueusement dans l'allée

Verte, Mlle Reine au bras et l'habit à brandebourgs sur le dos, ou

bien encore, en face d'une cruche de faro, dans le cabaret qui se

trouve sur la route de Lacken.

Mais, heureusement pour son repos, M. Jos Sedley n'avait nulle notion

des opérations intellectuelles qui s'accomplissaient dans le cerveau

de son domestique, pas plus que nous n'en savons en général sur ce

qu'on pense de nous à l'office. Le pauvre Jos ne se doutait pas plus

des funestes projets médités contre lui que les poulets qui figurant

sur la carte du traiteur n'ont eu la prescience de leur sort.

La domestique d'Amélia était loin de se livrer à ces vues intéressées

et cupides. Il était dit que personne, et jusqu'aux subordonnés

eux-mêmes, ne pouvait approcher de cette aimable et douce créature

sans se sentir épris pour elle de dévouement et d'affection. Pauline

la cuisinière, pendant cette longue matinée, chercha à consoler de son

mieux sa jeune maîtresse. En voyant Amélia rester des heures entières

immobile et silencieuse à la fenêtre d'où elle avait vu disparaître la

dernière baïonnette du régiment, cette honnête fille, lui prenant la

main, lui dit d'un accent pénétré:

«Et moi, madame, moi aussi, n'ai-je pas mon homme à l'armée?»

Puis elle se mit à fondre en larmes. Amélia se jeta dans ses bras;

elles pleurèrent ensemble, et leur douleur s'adoucit dans cette

communauté de peines.

Plusieurs fois pendant la journée M. Isidore alla parcourir la

ville en quête de nouvelles. Il s'arrêtait à la porte des hôtels qui

avoisinent le parc. Il se mêlait aux valets et aux gens de service,

et, dans la ville, saisissait à la volée les bruits divers qui

circulaient, et rapportait bien vite à son maître le bulletin du

moment. Tous les Belges étaient attachés au fond de l'âme à la cause

de l'empereur, et ils le voyaient déjà vainqueur et la campagne

terminée. La proclamation suivante avait été répandue à profusion dans

Bruxelles:

PROCLAMATION.

«Aveunes, 14 Juin 1815.

«Soldats!

«C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland,

qui décidèrent deux fois du destin de l'Europe. Alors comme après

Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux, nous crûmes

aux protestations et aux serments des princes que nous laissâmes sur

le trône; aujourd'hui cependant, coalisés entre eux, ils en veulent

à l'indépendance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont

commencé la plus injuste des agressions; marchons à leur rencontre:

eux et nous ne sommes plus les mêmes hommes!

«Soldats, à Iéna contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui si arrogants,

vous étiez un contre trois, et à Montmirail un contre six!

«Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais vous

fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils y ont

soufferts.

«Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la

Confédération du Rhin gémissent d'être obligés de prêter leurs bras à

la cause des princes ennemis de la justice et des droits de tous les

peuples. Ils savent que cette coalition est insatiable; après avoir

dévoré douze millions de Polonais, douze millions d'Italiens, un

million de Saxons, six millions de Belges, elle devra dévorer les

États du second ordre de l'Allemagne.

«Les insensés, un moment de prospérité les aveugle; l'oppression et

l'humiliation du peuple français sont hors de leur pouvoir. S'ils

entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.

«Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à

livrer, des périls à courir; mais, avec de la constance, la victoire

sera à nous; les droits de l'homme et le bonheur de la patrie seront

reconquis. Pour tout Français qui a du coeur, le moment est arrivé de

vaincre ou de périr.

«Signé: NAPOLÉON.»

Les partisans de l'empereur allaient plus loin: ils annonçaient

l'extermination de ses ennemis; parmi les Anglais et les Prussiens,

tout ce qui échapperait au fer et au canon devait infailliblement être

fait prisonnier et traîné à l'arrière-garde de l'armée conquérante.

Tous ces bruits répandus dans la ville étaient rapportés à M. Sedley

avec une minutieuse exactitude. On avait bien soin de lui dire que le

duc de Wellington, après avoir rallié son avant-garde, qui, la nuit

précédente, avait été complétement écrasée, s'était mis en marche et

commençait sa retraite.

«Écrasée! allons donc, disait Jos toujours fort courageux au sortir de

table. Oui, le duc est en marche, mais pour battre l'empereur comme il

a battu ses généraux.

--Il a fait brûler ses papiers, partir ses bagages, et l'on prépare

le logement qu'il occupait pour le duc de Dalmatie, lui répondit son

empressé donneur de nouvelles. Ces renseignements, je les tiens de

son maître d'hôtel en personne. Les gens de milord le duc de Richemont

font les paquets en toute hâte et achèvent d'emballer son argenterie;

quant à Sa Grâce, elle a pris les devants et est allée rejoindre le

roi de France à Ostende.

--Le roi de France est à Gand, mon ami! répondit Jos avec un sourire

railleur et sceptique.

--Hier, le roi de France s'est sauvé à Bruges; aujourd'hui, il

s'embarque à Ostende. Le duc de Berri est prisonnier. Ceux qui

tiennent à leur peau n'ont qu'à partir au plus vite. Demain on va

rompre les digues; il sera trop tard de songer à fuir quand tout le

pays sera sous l'eau.

--Chansons que tout cela, maître sot; nous sommes trois contre un,

entendez-vous? Buonaparte n'est pas en mesure de tenir un instant

contre nous. Les Autrichiens et les Russes sont en marche; il est

impossible que le Corse ne soit pas écrasé au milieu du choc, dit Jos

avec un grand coup de poing sur la table.

--Les Prussiens étaient trois contre un à Iéna: eh bien! en une

semaine leur armée était battue et leur royaume conquis! ils étaient

six contre un à Montmirail, et lui les a dispersés comme un troupeau

de moutons. Les troupes autrichiennes sont en marche, mais avec le

roi de Rome et l'impératrice à leur tête; les Russes se disposent à

la retraite; et quant aux Anglais, point de quartier; leur compte est

bon; ils n'ont qu'à se tenir coi. Regardez un peu ici; lisez-moi ça

comme c'est rédigé: en voilà une crâne proclamation de Sa Majesté

l'empereur et roi!»

M. Isidore tirant de sa poche le susdit papier, le fit passer d'un air

de défi sous le nez de son maître. Il croyait déjà n'avoir plus qu'à

mettre la main sur l'habit à brandebourgs et les autres objets de sa

convoitise.

Jos, comme nous l'avons dit, sortait de table, et ces récits, tout en

ébranlant sa confiance, ne l'alarmaient pas encore très-vivement.

«Mon habit, mon chapeau, monsieur, dit-il, et suivez-moi. Je veux

aller aux informations, et juger par moi-même de la vérité de tous ces

bruits.»

Isidore était furieux; Jos mettait l'habit à brandebourgs.

«Milord ferait mieux de mettre un autre habit qui ait une apparence

moins militaire. Les Français ont fait serment d'exterminer jusqu'au

dernier soldat anglais.

--Silence, drôle!» répondit Jos d'une voix résolue.

Et il enfila son bras dans la manche avec une intrépidité héroïque.

Mistress Rawdon entrait au même instant: elle venait voir Amélia.

Trouvant la porte ouverte, elle n'avait pas eu la peine de sonner.

Rebecca n'était ni moins jolie ni moins élégante qu'à son ordinaire.

Le paisible et profond repos qu'elle avait goûté depuis le départ de

Rawdon lui avait rendu la fraîcheur de son teint; ses joues roses

et souriantes faisaient plaisir à voir, surtout à voir au milieu des

figures pâles et inquiètes que l'on rencontrait à chaque pas dans la

ville. Elle ne put s'empêcher de rire à la vue de Jos, tout essoufflé

de ses efforts pour pénétrer dans les manches de sa redingote.

«Vous vous disposez à rejoindre l'armée, monsieur Jos? demanda-t-elle.

Qui restera donc à Bruxelles pour nous protéger, nous autres, pauvres

femmes?»

Le bras de Jos étant enfin parvenu à franchir l'entrée de la

redingote, notre séducteur s'avança tout rougissant, et balbutia

quelques excuses à la belle visiteuse, et lui demanda comment elle

avait supporté les fatigues du bal et les événements de la matinée.

M. Isidore était allé serrer, pendant ce temps, la robe de chambre à

ramages.

«Que c'est aimable à vous de vous informer ainsi de ma santé, dit-elle

en serrant une des mains de Jos dans les siennes. À la bonne heure:

au moins, vous êtes calme et de sang-froid, tandis que les autres ont

tous l'air de ne plus savoir où ils en sont. Et notre petite Emmy? la

séparation a dû être bien terrible pour elle.

--Déchirante! dit Jos.

--Vous autres hommes, vous êtes tous de roc; les séparations, les

dangers, rien ne vous émeut. Allons, vous vous disposez à rejoindre

l'armée, n'est-ce pas? vous voulez donc nous abandonner à notre

malheureux sort. Je savais bien que je devinais juste! j'en avais

comme un pressentiment. Cette pensée que vous alliez nous quitter m'a

mise tout en émoi, c'est que je pense souvent à vous quand je suis

seule, monsieur Jos, et alors je suis vite accourue pour vous supplier

de n'en rien faire, de ne point nous abandonner.»

Voici maintenant de quelle manière on pouvait interpréter ces paroles:

«Mon cher monsieur, dans le cas où l'armée éprouverait un échec et

serait forcée de battre en retraite, vous avez une excellente voiture

où je compte bien trouver une place.»

La pénétration de Jos alla-t-elle jusqu'à découvrir ce sens caché?

Nous n'oserions le garantir. Jos gardait, du reste, à la dame un

profond ressentiment de ses airs d'indifférence pour lui pendant son

séjour à Bruxelles. L'avait-elle jamais présenté aux illustres amis de

Rawdon? C'était tout au plus si elle l'avait invité à ses réunions.

Il faut ajouter qu'il était d'une timidité excessive au jeu et ne

hasardait jamais beaucoup. George et Rawdon ne pouvaient le sentir;

peut-être n'étaient-ils pas bien aises de l'avoir pour témoin de leurs

amusements favoris.

«C'est cela! pensait Jos, elle vient me trouver quand elle a besoin

de moi. Elle pense à son vieux Jos Sedley quand personne autre ne lui

trotte en tête.»

Mais il se sentait surtout très-fier de l'opinion avantageuse que

Rebecca paraissait se faire de son courage. Il rougit de nouveau, se

rengorgea dans sa cravate, et d'un ton d'importance:

«Il est vrai, dit-il, que je ne serais pas fâché d'assister à une

bataille rangée; c'est une pensée, d'ailleurs, que tout homme de coeur

aurait à ma place, n'est-ce pas? J'ai bien vu comme une guerre en

miniature dans les Indes, je voudrais voir maintenant de la haute

stratégie.

--En vérité, messieurs, vous sacrifieriez tout à un plaisir, continua

Rebecca du même ton. Le capitaine Crawley m'a quittée ce matin aussi

gai que s'il allait à une partie de chasse. Que lui importaient, que

vous importent à vous les angoisses et les tortures de la femme que

vous abandonnez? Je viens, mon cher monsieur Sedley, je viens chercher

auprès de vous refuge et consolation. J'ai passé ma matinée dans les

larmes et la prière dans l'appréhension des périls qui menacent

nos maris, nos troupes, nos alliés. Et venant ici dans l'espoir d'y

trouver asile et protection auprès du seul ami qui me reste pour me

défendre au milieu de ces scènes de sang et de carnage, devais-je

m'attendre à vous voir partir, vous aussi?

--Ah! chère madame, répondit Jos oubliant toutes les anciennes

rancunes, il ne faut pas vous tourmenter ainsi; je dis seulement que

j'aurais du plaisir à aller voir cela! c'est un langage que tiendrait

tout Anglais à ma place; mais mon devoir, à moi, m'enchaîne ici, et

je ne puis laisser cette pauvre soeur qui est là enfermée dans sa

chambre.»

En même temps il désignait du doigt la porte d'Amélia.

«Noble frère et excellent coeur! dit Rebecca en passant sur ses yeux

son mouchoir, qui sentait l'eau de Cologne, comme j'ai été injuste

envers vous, moi qui vous accusais de n'avoir point de coeur!

--Oh! certes oui, je vous le jure, dit Jos en portant sa main sur

l'organe en question, vous avez été injuste envers moi, chère mistress

Rawdon, oh! oui, bien injuste!

--Il faudrait être aveugle pour nier votre fidélité et votre

dévouement à votre soeur; mais vous, il y a deux ans, je m'en souviens

encore parfaitement, vous avez été bien perfide à mon endroit.»

Et Rebecca, après avoir un instant fixé ses yeux sur lui, se dirigea

vers la fenêtre.

Une vive rougeur monta aux oreilles de Jos. L'organe dont Rebecca

accusait l'absence chez lui se mit à faire de furieuses gambades.

Il se rappela son brusque éloignement, sa passion incandescente

d'autrefois, leurs promenades en voiture, la bourse de soie verte, le

temps où il contemplait avec un coeur épris la blancheur de ses bras

et l'éclat de ses yeux.

«Je sais que vous me croyez ingrate, reprit Rebecca.» Et quittant

la fenêtre, elle se mit à le regarder de nouveau; puis elle continua

d'une voix émue et tremblante:

«Votre froideur, vos regards dédaigneux, tout dans vos manières,

lorsque nous nous sommes retrouvés dernièrement, tout m'a prouvé votre

indifférence et votre oubli. Quant à moi, n'avais-je pas des motifs

pour vous éviter? Cherchez dans votre coeur la réponse à cette

question. Pensez-vous que mon mari fût d'humeur à vous voir avec

plaisir? Les seuls mots un peu durs qu'il m'ait adressés, je dois

cette justice au capitaine Crawley, me sont venus à votre occasion.

Quelle blessure, hélas! ne rouvraient-ils pas dans mon coeur!

--Juste ciel! grands dieux! disait Joseph dans un transport de joie et

d'inquiétude; qu'ai-je fait pour.... pour....

--Ah! croyez-le bien, dit Rebecca, la jalousie est une terrible chose!

j'ai eu bien à souffrir de sa part à cause de vous. Cependant, en

dépit du passé, mon coeur lui appartient tout entier, et vous savez si

je suis innocente, monsieur Sedley.»

Le sang de Jos lui brûlait les veines; il couvait du regard cette

victime, qui avait fini par subir le charme séducteur de sa personne.

D'adroites paroles, de tendres oeillades rallumèrent en un instant

ses ardeurs assoupies, et lui firent refouler bien loin et doutes et

soupçons. Y compris Salomon lui-même, les hommes les plus sages ne se

sont-ils pas toujours laissé prendre aux cajoleries des femmes?

«En cas de désastre, pensa Becky, ma retraite est assurée. Je puis

maintenant compter sur la place d'honneur dans sa voiture.»

Personne ne peut mesurer à quels amoureux transports, à quelles

brûlantes déclarations M. Jos se fût laissé entraîner dans le désordre

de ses sens, si M. Isidore ne fût aussitôt survenu pour remplir

auprès de lui les devoirs de sa charge. Jos tout prêt à se répandre en

tendres aveux, pensa étouffer de l'émotion qu'il lui fallut comprimer

en lui-même; et quant à Rebecca, elle jugea que désormais elle n'avait

plus rien de mieux à faire que d'aller consoler sa chère Amélia.

«Au revoir, dit-elle, en faisant à M. Jos le geste de main le plus

amical, puis elle frappa doucement à la porte de mistress Osborne.

Tandis qu'elle tirait la porte sur elle, Joseph s'affaissait sur

son fauteuil de la façon la plus tragique; à entendre ses soupirs on

aurait dit un soufflet de forge.

«Voilà un vêtement qui doit gêner monsieur,» se risqua à dire Isidore,

les yeux fixés sur la redingote de Jos.

Son maître n'entendit point; il pensait bien à son habit! Tantôt la

vision trop fugitive de son enchanteresse le plongeait dans une

folle extase, et tantôt il se laissait aller aux défaillances

d'une conscience coupable, croyant voir déjà le jaloux Rawdon, ses

moustaches fièrement retroussées et posant le doigt sur la détente de

ses terribles pistolets de duel.

La foire aux vanités, Tome I · 第 33 / 36 段