Amélia. Une respiration douce et régulière s'échappait de sa poitrine;
ses yeux étaient fermés; il crut qu'elle dormait et se réjouit
en voyant le calme de ses traits. Son planton s'occupait déjà des
préparatifs du départ; d'un signe il lui fit comprendre qu'il eût
à faire ses arrangements sans bruit et en toute célérité. George
hésitait pour savoir s'il devait éveiller Amélia ou charger son
beau-frère de lui apprendre son départ. Il entrouvrit la porte pour la
contempler une dernière fois.
Lorsqu'il était arrivé, elle ne dormait pas, mais elle était restée
les yeux fermés. Elle voulait lui épargner même les remords des
insomnies qu'il lui causait; mais le voyant revenir de nouveau et à un
si court intervalle, son petit coeur craintif se sentit plus à l'aise;
elle fit un mouvement de son côté comme il se retirait sur la pointe
du pied, puis elle dormit d'un paisible sommeil. Quand George revint
pour le suprême adieu avec un redoublement de précaution, il put
distinguer à la faible lueur de la veilleuse cette pâle et douce
figure dont les paupières, rougies par les larmes, étaient à demi
closes et encadrées par un bras mollement arrondi et d'une blancheur
éblouissante. Quelle pureté dans ses traits! Quelle grâce, quelle
douceur et en même temps quelle tristesse! Chez lui, au contraire,
quel égoïsme, quelle dureté, quelle barbarie! Ah! ses fautes lui
apparaissaient maintenant dans toute leur immensité; la rougeur sur
le front, le désespoir dans l'âme, il s'arrêta au pied du lit à
contempler le sommeil de cette chaste enfant.
Tandis qu'il restait ainsi incliné sur cette charmante figure,
immobile sur l'oreiller, deux bras s'enlacèrent tendrement autour de
son cou.
«George, je ne dors plus, je suis éveillée, dit cette chère âme avec
un sanglot capable de faire éclater son pauvre coeur.»
Éveillée! Hélas! oui, éveillée pour sa plus grande douleur, la pauvre
enfant, car au même instant les notes aiguës du clairon retentirent
sur la place d'armes pour s'étendre de là sur la ville entière.
Bientôt la cité se trouva sur pied au son du tambour et des fifres.
CHAPITRE XXX.
Adieu, cher ange! il faut partir!
Nous n'élevons pas nos prétentions jusqu'à vouloir prendre rang parmi
les chroniqueurs de bataille. Notre place est marquée loin de
la mêlée, et nous y tenons. Pendant le branle-bas du combat nous
descendons à la cale pour y attendre héroïquement la fin de l'action.
À quoi bon venir nous jeter à la traverse des manoeuvres que de
braves gens exécutent au-dessus de nos têtes. Ainsi donc après avoir
accompagné le ***e aux portes de la ville, nous laissons le major
O'Dowd faire son devoir, et nous retournons auprès de la femme du
major, des autres dames et des bagages.
Mais il est indispensable de dire auparavant que le major et sa femme
n'ayant pas été invités au bal où nous venons de voir figurer nos
autres amis, avaient eu, pour goûter les douceurs de l'édredon, bien
plus de temps que ceux qui avaient voulu partager la nuit entre le
plaisir et le devoir.
«Peggy, ma chère, disait le major, en tirant tranquillement son bonnet
de nuit sur ses oreilles, laissez faire, et dans deux ou trois jours
nous allons commencer une danse comme on n'en a pas vu souvent de
pareilles.»
Le lit, après un bon verre de genièvre, avalé à son aise, lui
paraissait bien préférable à l'ennui et à la fatigue de ces corvées
du grand monde. Quant à Peggy, elle regrettait de n'avoir pu faire à
l'éclat des lumières l'exhibition de son turban et de son oiseau de
paradis, lorsque les paroles de son mari vinrent lui offrir un plus
grave sujet de méditations.
«Éveillez-moi, je vous prie, une heure avant le rappel, dit le major
à sa femme, vers une heure et demie, ma chère Peggy; donnez un coup
d'oeil à ce qu'il ne me manque rien. Je ne rentrerai pas pour déjeuner
mistress O'Dowd.»
Après lui avoir ainsi fait comprendre que le régiment devait se mettre
en route le lendemain, le major cessa de parler et s'endormit.
Mistress O'Dowd, en camisole et en papillottes, comme une ménagère,
sentit que c'était le moment d'agir et non de se coucher.
«Nous aurons assez le temps de dormir, se dit-elle, quand Mick ne sera
plus là.»
Elle se mit donc à l'oeuvre, prépara la valise de campagne, brossa
l'habit et le tricorne, disposa le reste du fourniment militaire de
manière à ce que son mari trouvât sous sa main ses affaires prêtes et
en ordre. Elle garnit les poches de son manteau d'une petite provision
de comestibles, y joignit une bouteille d'osier contenant presque une
pinte d'excellent cognac, qui était fort de son goût et de celui du
major. Lorsque l'aiguille de sa montre à répétition, dont la sonnerie
pouvait rivaliser avec les cloches d'une cathédrale, au dire de la
propriétaire, arriva enfin sur l'heure fatale et fit sonner comme un
glas funèbre, mistress O'Dowd éveilla le major.
Une tasse de café, la meilleure peut-être qui eût été préparée ce
matin-là à Bruxelles, lui fut servie toute chaude par les soins de sa
femme. Les attentions délicates et empressées de cette digne épouse
n'auront-elles pas, aux yeux de tout le monde, un prix bien supérieur
à ces flots de larmes, à ces crises nerveuses qui sont toujours le
plus grand témoignage que les femmes sensibles sachent donner de leur
tendresse. Cette tasse de café prise en commun au bruit des clairons
et des tambours qui se répondaient des différents quartiers,
n'était-elle pas alors bien plus à sa place qu'un vain luxe de douleur
dont tant d'autres, en cette circonstance, ne se seraient pas fait
faute? Au moins le major put se montrer à la parade frais, allègre et
dispos, les joues roses et le menton rasé; et sa tournure martiale,
sur son cheval de bataille, répandirent la confiance et la bonne
humeur dans le coeur de tous ses hommes.
Tous les officiers saluèrent le major quand le régiment défila sous le
balcon où se tenait cette digne épouse. Si elle n'accompagnait point
le brave ***e jusqu'au milieu de la mêlée, ce n'était point par manque
de courage, mais seulement par un sentiment de délicatesse et de
retenue féminine; ses voeux du moins étaient avec ces braves soldats.
Dans les grandes circonstances, mistress O'Dowd avait coutume de lire
avec la plus religieuse attention quelques pages d'un énorme volume
de sermons composés par son oncle le doyen. Sur le point de faire
naufrage à son retour des Indes-Occidentales, elle avait puisé dans ce
livre une énergie et une force nouvelles. Elle chercha alors dans ce
volume des sujets de méditation, peut-être sans bien comprendre
ce qu'elle lisait. Son esprit avait peine à se détacher des
préoccupations qui l'accablaient; en vain elle avait placé à côté
d'elle sur l'oreiller le bonnet de coton du pauvre Mick, ses paupières
étaient restées sans sommeil.
Ainsi va le monde. Pierre et Jacques courent à la gloire, le sac sur
le dos, et fredonnant gaiement: _Adieu! cher ange, il faut partir_.
Derrière eux un coeur aimant se consume dans l'incertitude de l'avenir
et dans d'amers retours sur le passé.
Bien persuadée de l'inutilité des regrets, qui n'ont pour résultat que
de nous rendre plus malheureux, Rebecca jugea à propos de se dispenser
de ces émotions aussi superflues que fatigantes. Elle supporta le
départ de son mari avec l'héroïsme d'une fille de Sparte.
Le capitaine Rawdon, au moment des adieux, était beaucoup plus ému que
cette petite créature pleine de résolution et d'énergie; il aimait et
adorait sa femme avec l'effusion d'une âme violemment éprise; car
les mois qu'il venait de passer avec elle depuis leur mariage lui
paraissaient les plus beaux et les plus heureux de sa vie. Les
courses, le régiment, la chasse, le jeu, ses intrigues précédentes
avec les modistes et les danseuses de l'Opéra, tous ces triomphes
faciles, tout son passé, en un mot, lui semblait fade et insipide en
comparaison des voluptés nouvelles que lui avait fait connaître cette
union légalement contractée. Et, il faut le dire, Rebecca avait eu le
talent de conduire son robuste Adonis de distractions en distractions,
et de lui faire trouver sa maison mille fois plus agréable, plus
charmante que tous les lieux de plaisir qui l'attiraient jadis.
Sur le point d'aller se faire estropier pour la gloire, il se mit
à maudire ses extravagances passées, à gémir tristement sur cette
effroyable meute de créanciers qui pourraient un jour faire à sa femme
un fâcheux parti. Souvent, au milieu des confidences de l'alcôve, il
avait déposé dans le sein de Rebecca de pathétiques lamentations à ce
sujet, lui qui, avant son mariage, n'avait jamais eu pareil souci!
«Morbleu! disait-il avec une expression peut-être plus énergique
encore, et empruntée à son naïf vocabulaire, avant mon mariage je
m'inquiétais fort peu de tous ces billets auxquels j'apposai
ma signature. Tant que Juda voulait bien attendre, ou que Lévi
m'accordait un renouvellement, je vivais joyeux et sans souci, mais
depuis que je suis marié, je n'ai plus touché, je vous le jure, à tous
ces billets d'usuriers, si ce n'est pour obtenir des sursis.»
Rebecca savait toujours l'arrêter fort à propos sur cette pente
mélancolique.
«Taisez-vous, gros bêta, disait-elle du plus grand sang-froid, tout
n'est pas perdu auprès de la tante. Si elle nous éclate dans la main,
nous aurons pour suprême ressource la dernière colonne de la Gazette.
Mais que l'oncle Bute rende seulement ses os à la terre, j'ai mon idée
là (et elle portait son index à son front). Le bénéfice revient
de droit au plus jeune frère, vous rendrez alors votre brevet de
capitaine, et vous vous ferez ministre.»
Cette idée burlesque provoqua de la part de Rawdon la plus bruyante
hilarité. À l'heure de minuit, tout l'hôtel retentit des gros éclats
de rire de notre dragon. Ils arrivèrent jusqu'aux oreilles du
général Tufto, et le lendemain, à son déjeuner, Rebecca lui donna
la représentation du premier sermon du révérend Rawdon, ministre de
Crawley, etc.... L'esprit inventif de Rebecca savait ainsi charmer
le temps par ses saillies imprévues et piquantes. Mais enfin lorsque
arriva la nouvelle qui mit tout Bruxelles en émoi, lorsqu'on sut que
les hostilités étaient ouvertes et que les troupes marchaient, Rawdon
prit un air plus grave et Betty fit pleuvoir sur lui des épigrammes
dont le Horse-Guard se sentit presque offensé.
«Ah! Becky, disait-il avec un frémissement dans la voix. N'allez pas
croire, au moins, que j'aie peur, c'est que, voyez-vous, si un coup
de fusil me décrochait, et j'offre une assez belle surface, je vous
laisserais vous et l'enfant que nous aurons peut-être en fort mauvaise
passe, sans avenir assuré, et ce serait moi qui vous aurais poussée
dans le précipice. Allez! tout cela mistress Crawley n'est pas si
risible que vous voulez bien le dire.»
Rebecca, par mille caresses, par de douces paroles, essaya de mettre
du baume sur la blessure qu'elle venait de faire. Son caractère vif
et enjoué pouvait l'entraîner parfois à des sorties satiriques et
moqueuses, mais bientôt maîtrisant cette humeur naturelle, elle
finissait par rendre à sa figure une expression calme et impassible.
«Cher ange, dit-elle à Rawdon, me supposez-vous un coeur de roc? Moi
aussi, je sais aimer, je sais sentir.»
En même temps, elle avait l'air d'essuyer à la dérobée comme une larme
dans ses yeux et lançait à son mari le sourire le plus enivrant.
Cette éloquence ne manquait jamais son effet.
«Voyons, reprit Rawdon, si je meurs, faisons le compte de ce qui vous
restera. Dans ces derniers temps, la chance m'a assez favorisé au jeu,
et au total, voici deux cent trente livres. Je garde dix napoléons
dans ma poche; il ne m'en faut pas davantage avec le général qui paye
en prince. D'ailleurs, si une balle me donne mon compte, je n'aurai
plus besoin de rien. Allons, ne pleurez pas ainsi, cher petite; j'en
échapperai peut-être, et pour votre plus grand tourment. Il va sans
dire que je ne ferai pas la sottise de prendre un de mes chevaux; je
monterai un de ceux du général, ce sera plus économique: je l'ai déjà
averti que le mien avait mal au pied. Si je suis tué, vous aurez au
moins quelque chose à tirer de là. On m'a déjà offert quatre-vingt-dix
livres sterling de cette bête avant l'arrivée de ces maudites
nouvelles. Vous la vendrez bien encore à dix pour cent de perte.
_Couche tout nu_ ne perdra rien de son prix, mais je vous engage à
le vendre dans ce pays. Mes affaires sont si embrouillées avec les
maquignons anglais, qu'ils pourraient se mêler du marché; il vaut donc
mieux traiter loin de leurs griffes. La petite jument dont le général
vous a fait présent, mérite bien encore d'être portée pour quelque
chose, et ici vous n'avez point à craindre, comme à Londres, les
oppositions des créanciers.»
Rawdon accompagna cette remarque d'un rire de satisfaction.
«Voici mon nécessaire de toilette, qui coûte deux cents livres à votre
mari, ou plutôt au marchand, car je ne l'ai point encore payé; les
flacons, avec leurs bouchons en or ciselé, peuvent bien être évalués
de trente à quarante livres sterling. Il faudra tirer le meilleur
parti possible de tout cela, madame, ainsi que de mes épingles,
montre, chaîne et autres bijoux. Je vous réponds que cela fait encore
une somme. Miss Crawley a donné, je le sais, cent livres sterling pour
la chaîne et la _toquante_. Les bouchons et les flacons sont en or.
J'ai un remords maintenant: c'est de n'avoir pas écouté le marchand,
qui voulait de plus me faire prendre des tire-bottes en vermeil. Si
je m'étais laissé faire, j'aurais eu le nécessaire complet, avec la
bassinoire d'argent et le service d'argenterie. Mais enfin, Becky, à
la guerre comme à la guerre; il faudra faire de votre mieux.»
Le capitaine Crawley qui, jusqu'à l'époque où l'amour vainqueur
l'avait fait passer sous son joug, avait été dominé par une pensée
exclusive de sa personne, se préoccupait ainsi du bien-être futur de
sa femme, dans le cas où il ne serait plus là pour veiller sur elle.
Il éprouvait une vive satisfaction dans ce moment d'anxiété à faire
l'inventaire des différents objets d'une défaite facile à l'aide
desquels sa veuve pourrait se procurer quelques ressources. Voici
encore quelques articles du catalogue:
«Mon fusil double, soit 40 guinées; mon manteau doublé de fourrure,
soit 50 livres; mes pistolets de duel dans leur étui en bois de rose,
avec lesquels j'ai tué le capitaine Market, 20 livres sterling; ma
selle d'ordonnance avec ses housses, ma selle de promenade, etc.,
etc.»
C'était à Rebecca à faire l'emploi de ces objets de la manière la plus
avantageuse. Fidèle à son principe d'économie, Rawdon prit ce qu'il
avait de plus râpé en uniforme et en épaulettes; ce qu'il avait de
plus neuf devait rester entre les mains de sa femme, et, qui sait?
peut-être de sa veuve. Avant de partir, il prit Rebecca dans ses bras,
la serra contre son coeur, qui battait à rompre sa poitrine, la tint
étroitement embrassée, tandis que le sang montait à sa figure et que
les larmes gonflaient ses yeux, puis il la remit à terre et la quitta.
Pendant quelque temps il chevaucha à côté du général, son cigare à
la bouche et gardant le plus profond silence, jusqu'au moment où ils
eurent rejoint le corps principal; ce fut alors seulement qu'il cessa
de friser sa moustache et rompit le silence.
Rebecca, comme nous l'avons dit, avait sagement résolu de ne point
se livrer à propos de cette séparation aux écarts d'une sensiblerie
stérile et superflue. De la croisée elle lui fit un dernier signe
d'adieu, puis resta quelques minutes à jouir de la fraîcheur du matin.
Les tours de la cathédrale et les toits bizarres des vieilles maisons
de la ville commençaient à s'illuminer aux premiers feux du soleil.
Elle n'avait encore pris aucun repos de toute la nuit. Sa toilette de
bal qu'elle portait encore, ses belles boucles défrisées, descendant
sur son cou, un cercle d'azur autour de ses yeux accusaient assez une
nuit sans sommeil.
«Je suis laide à faire peur, dit-elle en se regardant à la glace, ce
rose me fait paraître pâle.»
Elle délaça aussitôt sa robe rose. Un billet tomba du corsage; elle
le ramassa en souriant et le ferma dans le tiroir de son meuble de
toilette. Puis, après avoir mis son bouquet de bal dans un verre
rempli d'eau, elle se jeta sur son lit et s'endormit du meilleur
somme.
Un calme profond planait sur la ville lorsque mistress Crawley
s'éveilla vers les dix heures du matin; elle prit son café avec un
grand plaisir, ce qui l'aida beaucoup à se remettre de la fatigue de
la nuit et des émotions de la matinée.
Son repas terminé, elle reprit les calculs que l'honnête Rawdon lui
avait faits la nuit précédente, et récapitula sa situation. Somme
toute, et en mettant les choses au plus mal, sa position n'était pas
encore si désespérée qu'elle aurait pu le craindre. Aux objets laissés
par son mari venaient s'ajouter ses bijoux et son propre trousseau, et
la générosité de Rawdon, à l'époque de son mariage, a déjà reçu dans
cette histoire les éloges qu'elle méritait. Outre la jument ci-dessus
mentionnée, le général, son intrépide admirateur, lui avait fait de
magnifiques présents, comme châles de cachemire achetés au rabais
à une vente après banqueroute et autres articles provenant de la
boutique des joailliers, et témoignant à la fois du goût et de la
fortune du donateur.
Quant aux _toquantes_, suivant l'expression du pauvre Rawdon, leurs
tics tacs se répondaient de toutes les pièces de l'appartement. Un
soir, Rebecca s'étant plainte à Rawdon de celle qu'il lui avait donnée
comme ayant le double défaut d'aller mal et de sortir d'une fabrique
anglaise, le lendemain elle recevait un petit bijou portant le nom de
Leroy, dans une petite boîte enrichie de turquoises, et une montre à
la marque de Bréguet, couverte de perles et tout au plus grande comme
une demi-couronne. Le général Tufto et George Osborne lui avaient
aussi fait semblable cadeau. Mistress Osborne n'avait point de montre,
mais son mari lui en aurait certainement donné une si elle en avait
seulement exprimé le désir. L'honorable mistress Tufto, alors en
Angleterre, traînait à son côté, pour savoir l'heure, une vieille
mécanique, héritage de famille qui aurait remplacé avec avantage la
bassinoire d'argent dont Rawdon parlait plus haut. Si la plupart des
bijoux que vendent les joailliers allaient aux femmes, aux filles
des acquéreurs, combien ne verrait-on pas, dans les maisons les plus
honnêtes, de parures qui, hélas! prennent une tout autre route!
Son compte fait, Rebecca put constater, avec un vif sentiment de
plaisir, qu'en définitive elle avait au moins à sa disposition de six
à sept cents livres sterling pour assurer sa rentrée dans le monde.
Elle fut trop occupée toute la matinée à ranger ses petits trésors
pour avoir un moment d'ennui. Parmi les papiers renfermés dans le
portefeuille de Rawdon était un billet de vingt livres, souscrit
par Osborne; ce fut pour Rebecca une occasion de penser à mistress
Osborne.
«J'irai d'abord toucher le billet, se dit-elle, et voir ensuite cette
pauvre petite Emmy.»
Si notre roman manque de héros, il possède du moins une héroïne. Dans
les rangs de l'armée anglaise, y compris le grand Duc lui-même, on
n'aurait pu trouver un homme aussi impassible, aussi maître de lui à
l'approche de la bataille que l'intrépide petite femme de l'aide de
camp.
Il est une dernière personne de notre connaissance qui, n'étant point
un des acteurs du drame sanglant qui va se passer à quelques heures de
Bruxelles, tombe à ce titre sous notre juridiction et sur les émotions
duquel nous avons des droits imprescriptibles: nous voulons parler de
notre ami l'ex-collecteur de Boggley-Wollah, dont le sommeil, comme
celui de tout le monde, avait été troublé à une heure matinale par
le bruit aigu des clairons. Notre ami était, pour le sommeil, de la
famille des marmottes; son lit avait pour lui des charmes indicibles.
Peut-être, en dépit des tambours, des clairons et des fifres de toute
l'armée anglaise, ses ronflements se seraient-ils prolongés jusqu'à
l'heure ordinaire de son lever, si une interruption, à laquelle George
était tout à fait étranger, n'était venue le tirer de sa léthargie.
George occupait le même appartement de moitié avec son beau-frère,
mais ses préparatifs et le chagrin de quitter sa femme ne lui
laissèrent pas le temps de songer à maître Jos, profondément enfoncé
dans ses draps. George n'entra donc pour rien dans l'attentat dirigé
contre le sommeil de son beau-frère: le capitaine Dobbin fut le seul
coupable. Le capitaine vint le secouer rudement dans son lit, ne
pouvant, disait-il, partir sans lui avoir serré la main.
«C'est bien aimable à vous, fit Jos avec un épouvantable bâillement et
le sincère désir de voir le capitaine au diable.
--C'est que.... vous savez.... je n'aurais pas voulu partir sans
vous dire adieu, dit Dobbin dont les paroles confuses trahissaient le
trouble des idées; parce que, voyez-vous, il en est plus d'un parmi
nous qui ne reviendra pas.... et alors je n'étais pas fâché de vous
voir tous en bonne santé.... et puis.... enfin.... voilà.... vous
m'entendez?
--Je ne vous comprends pas!» dit Jos en se frottant les yeux.
Mais le capitaine ne faisait pas la moindre attention au gros garçon
en bonnet de nuit pour lequel il venait de protester d'un si tendre
intérêt. L'hypocrite dirigeait toutes les facultés de son âme du côté
des appartements de George, dans l'espérance de recueillir un murmure,
d'apercevoir une ombre fugitive. Il allait et venait dans la chambre
de Jos, dérangeait les chaises, battait la mesure sur les vitres,
rongeait ses ongles et donnait mille preuves non équivoques du
désordre intérieur de son être.
Jos, qui ne s'était jamais formé une bien haute idée du capitaine,
commença à concevoir quelques doutes sur son courage.
--Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine Dobbin? demanda-t-il d'un
ton railleur.
--Je vais vous le dire, répondit le capitaine en s'approchant de son
lit. Le régiment part dans une heure, Sedley, et qui sait le sort
qui nous est réservé, à George et à moi! Comprenez bien ceci, vous ne
quitterez cette ville que lorsque vous serez bien renseigné sur l'état
des choses. Votre place, Jos, est marquée à côté de votre soeur, pour
veiller sur elle, lui donner du courage et la protéger contre
tout danger. Si quelque malheur arrivait à George, c'est à vous
qu'appartiendrait le soin de la défendre; en cas de défaite pour
l'armée, vous aurez à ramener votre soeur en Angleterre. Eh bien!
donnez-moi votre parole de ne point l'abandonner. Mais je n'ai pas
besoin de vous demander cette promesse. Quant à l'argent, comme vous
ne l'avez guère ménagé, si vous en avez besoin, je vous en offre,
parlez sans détour, avez-vous encore assez d'or pour effectuer votre
retour en Angleterre en cas de désastre?
--Monsieur, dit Jos avec un air majestueux, quand j'ai besoin
d'argent, je sais où en prendre; et quant à ma soeur, je n'ai point à
apprendre de vous mes devoirs à son endroit.
--Vous parlez en homme de coeur, Jos, repartit l'excellent Dobbin,
et je suis heureux de penser que George laisse sa femme en si bonnes
mains. Je pourrai donc lui reporter votre parole d'honneur, qu'elle
trouvera en vous appui et protection, si elle était menacée de quelque
péril.
--Certainement, certainement, répondit M. Jos.»
Dobbin le savait fort bien du reste, ce n'était pas les sacrifices
d'argent qui devaient coûter le plus au frère d'Amélia.
«Et en cas de défaite, vous l'accompagnerez hors de Bruxelles, jusqu'à
ce qu'elle soit en sûreté.
--La défaite?.... morbleu! monsieur, c'est chose impossible, vous
chercheriez en vain à m'effrayer, vociféra le héros, en allongeant sa
tête entre les deux draps de son lit.»
Le capitaine se sentait l'esprit plus tranquille en entendant Jos se
prononcer si résolûment.
«Au moins, pensa Dobbin, la retraite est assurée pour elle dans le cas
où nos affaires prendraient une mauvaise tournure.»
Si le capitaine Dobbin avait espéré, avant son départ, puiser dans
la vue d'Amélia un nouveau courage, une dernière consolation, ce
mouvement d'égoïsme trouva sa punition dans la satisfaction même du
désir qu'il avait inspiré.