--Ce n'est pas le capitaine George; vous vous embrouillez, général:

c'est le capitaine Osborne, reprit Rebecca en riant.»

Le général lançait des regards fulminants.

«Capitaine Osborne, soit. Eh bien, capitaine Osborne, êtes-vous de la

même famille que les lords Osborne?

--Nos armes sont les mêmes,» répondit George avec la plus exacte

vérité.

M. Osborne, après avoir eu recours à un généalogiste, avait emprunté

au livre de la pairie l'écusson de son homonyme et le promenait depuis

quinze ans sur les panneaux de sa voiture.

Le général ne dit plus un seul mot; mais, prenant sa lorgnette, il

parut porter toute son attention sur ce qui se passait dans la salle.

Toutefois il ne sut le faire avec assez d'adresse pour que Rebecca ne

s'aperçût pas qu'un de ses yeux était obstinément braqué sur elle et

lui lançait des regards de tigre ainsi qu'à George.

Elle n'en devint que plus tendre et plus familière.

«Et cette chère Amélia, comment va-t-elle? Mais à quoi bon le demander

lorsqu'on la voit si fraîche et si jolie! Quelle est donc la grande et

belle femme assise à côté d'elle? Une des passions de monsieur, sans

doute? Vous serez donc toujours un profond scélérat! Ah! M. Sedley se

met à manger des glaces; mais on dirait qu'il y prend goût! Général,

comment se fait-il que nous n'ayons pas aussi des glaces?

--Je vais aller vous en chercher, dit le général outré de colère.

--Laissez-moi ce soin, je vous prie, reprit George avec empressement.

--Non, je veux aller voir Amélia dans sa loge. Cette chère et bonne

Amélia! Votre bras, capitaine George.»

Après quoi, faisant un petit salut au général, elle partit au bras

de George. Rebecca souriait alors d'un sourire plein de finesse et

d'expression, comme pour dire à son cavalier: «Ne voyez-vous pas où

en sont les choses? Ce pauvre général n'a plus sa tête à lui.» Mais

George ne vit rien. Il était trop préoccupé de ses pensées, de ses

désirs, et dominé surtout par une vive admiration pour les charmes

triomphants de sa personne.

Les malédictions dont le général poursuivit à mi-voix le ravisseur et

sa conquête sont telles que pas un imprimeur ne se chargerait de les

reproduire; aussi nous les passerons sous silence. Cependant, chez le

général, cela partait du fond du coeur; et c'est merveille de penser

que le coeur humain tient en réserve pour de telles occasions de

pareils trésors de bile et de fureur.

Les jolis yeux d'Amélia suivaient aussi avec anxiété le couple dont

les faits et gestes excitaient si fortement l'humeur jalouse du

général. Quand Rebecca entra dans sa loge, elle se jeta dans les bras

de son amie avec un élan de tendresse enthousiaste, et, en dépit

du lieu où elle se trouvait, en dépit de la lorgnette du général,

obstinément braquée sur la loge d'Osborne, elle embrassa sa chère

amie en présence de la salle entière; mistress Crawley eut en outre un

gracieux salut pour Dobbin, admira la large broche de mistress O'Dowd

et ses magnifiques cailloux d'Irlande, ne pouvant se persuader qu'ils

ne vinssent pas en droite ligne de Golconde. Elle s'agitait, se

tournait, frétillait, décochait un sourire à celui-ci, une parole à

celui-là, et tout ce manége était à l'adresse de la lorgnette jalouse,

qui ne perdait pas un seul de ses mouvements. Quand la toile se leva

pour le ballet, où pas un danseur n'égala son talent de pantomime et

de comédienne, elle retourna à sa loge, s'appuyant cette fois sur

le bras du capitaine Dobbin. Elle avait refusé celui de George; elle

n'avait pas voulu l'enlever à sa chère et et excellente petite Amélia.

«Quelle grimacière! murmura l'honnête Dobbin à l'oreille de George,

en revenant de la loge de Rebecca, où il avait conduit cette dernière

sans desserrer les dents et avec une mine d'entrepreneur de pompes

funèbres; elle se tord et se démène comme un serpent coupé en deux.

Tout le temps qu'elle est restée ici, je ne sais si vous vous en

êtes aperçu, George, mais c'était une vraie comédie à l'intention du

général qui se trouvait dans la loge.

--Grimacière.... la comédie.... Au moins vous m'accorderez que c'est

la plus jolie femme de l'Angleterre! répliqua George en montrant une

rangée de dents blanches et en frisant sa moustache parfumée. Allons,

Dobbin, vous n'êtes pas un homme du monde. Mais voyez-la maintenant,

je vous prie: à peine a-t-elle dit deux mots au général, que le voilà

à rire!... Emmy, pourquoi donc n'avez-vous pas de bouquet? Toutes les

femmes ici ont des bouquets.

--Et pourquoi ne lui en avez-vous pas acheté un?» répliqua mistress

O'Dowd.

Amélia et Dobbin surent gré à cette excellente femme de l'à-propos de

sa repartie. Mais tout le reste de la soirée se passa dans un silence

complet. L'éclat séducteur, la conversation brillante de sa rivale

causaient à Amélia une tristesse insurmontable. Mistress O'Dowd

elle-même restait pensive et taciturne comme si l'apparition de cette

séduisante créature eût mis à néant les puissants attraits de la

major; le chroniqueur affirme que, de toute la soirée, il lui échappa

à peine un mot sur Glen-Malony.

«Quand donc renoncerez-vous au jeu, suivant vos promesses mille fois

répétées? disait Dobbin à George, quelques jours après cette soirée à

l'Opéra.

--Et vous, quand aurez-vous fini vos sermons, lui répondit son ami.

Que diable! je ne vois pas là de motifs de vous tourmenter si

fort; nous jouons un jeu très-modéré. D'ailleurs j'ai gagné la nuit

dernière. Croyez-vous donc que Crawley me triche? En jouant toujours

un jeu égal, les pertes et les gains se compensent à la fin de

l'année.

--Mais s'il perd il ne vous payera pas,» dit Dobbin.

Son conseil eut le sort qu'ils avaient tous d'ordinaire. Osborne et

Crawley étaient les deux inséparables; le général Tufto dînait souvent

en ville, et George était toujours le bienvenu dans les appartements

que l'aide de camp et sa femme occupaient à l'hôtel, tout à côté de

ceux du général.

La première querelle entre George et Amélia faillit venir de l'ennui

et de la gêne qui perçaient, pendant la durée de ces visites chez les

Crawley, dans les traits et les manières de sa femme. George la gronda

beaucoup de sa répugnance manifeste à aller voir une ancienne amie,

du ton fier et dédaigneux qu'elle prenait avec mistress Crawley. La

pauvre Amélia ne dit rien, mais les regards irrités de son mari, les

coups d'oeil inquisiteurs de Rebecca redoublèrent sa gaucherie et son

embarras à la visite suivante.

Rebecca ne s'en montrait que plus prévenante, ne voulant pas faire

semblant de s'apercevoir des froideurs de son amie.

«On dirait qu'Emmy est devenue plus fière depuis que le nom de son

père a pu se lire dans la.... depuis les malheurs de M. Sedley,

reprit-elle en adoucissant charitablement sa phrase pour l'oreille de

George. À Brighton, elle me faisait l'honneur d'être jalouse de moi,

et maintenant elle se scandalise sans doute de nous voir vivre

en commun, moi, Rawdon et le général. Eh! mon Dieu! nos propres

ressources ne pourraient nous suffire si un ami ne se mettait de

moitié avec nous dans la dépense. Croit-elle donc que Rawdon n'est

pas de taille à avoir soin de mon honneur? En vérité, j'en suis fort

reconnaissante pour Emmy, oh! oui, excessivement reconnaissante!

--C'est de la jalousie, fit George, et pas autre chose; toutes les

femmes sont jalouses, plus ou moins.

--N'oubliez pas les hommes, reprit à son tour Rebecca; vous, l'autre

soir, à l'Opéra, n'étiez-vous pas jaloux du général Tufto? Ne

l'était-il pas de vous? Je crois qu'il m'aurait avalée quand j'ai été

auprès de cette petite mijaurée d'Amélia. Comme si je me souciais plus

de vous deux plus que de la tête d'une épingle; et elle accompagna ses

paroles d'un hochement de tête impertinent. Voulez-vous dîner avec moi

ce soir? Je suis toute seule. Mes deux dragons dînent chez le général

en chef. Au fait, vous savez les grandes nouvelles? Les Français ont,

dit-on, passé la frontière. Nous dînerons bien paisiblement.»

George accepta malgré une légère indisposition qui retenait sa femme

au lit. Son mariage datait au plus de six semaines, et déjà une autre

femme pouvait diriger contre Amélia les saillies de sa verve moqueuse,

sans que cet excellent mari y mit la moindre opposition, sans qu'il

se reprochât à lui-même cette indifférence coupable. «C'est mal,» lui

disait tout bas sa conscience; mais il faut bien se résigner à

son sort lorsqu'une jolie femme vient se mettre à la traverse, et

d'ailleurs, toutes les fois qu'il avait fait devant Stubble, Spooney

et ses autres camarades la chronique de ses amours, se vantant que,

parmi toutes les femmes, il n'en avait jamais rencontré de cruelles,

ses prouesses en ce genre l'avaient élevé au plus haut degré dans

l'admiration de ses jeunes collègues.

M. Osborne ne pouvait se défaire de la ferme conviction que sa

destinée était de porter les plus terribles ravages dans le coeur de

toutes les femmes. Ainsi le voulait le sort; il ne pouvait donc que

lui obéir sans résistance. Et comme Amélia, au lieu de fatiguer son

mari par des plaintes jalouses, se résignait à être malheureuse et

à verser des larmes dans le silence et l'abandon, George tenait à se

persuader qu'elle n'avait pas le moindre soupçon de ce qui n'était

plus un secret pour personne, de ses folles intrigues avec mistress

Crawley. Il faisait avec elle des promenades toutes les fois qu'elle

trouvait moyen de se débarrasser de son général, et George prétextait

auprès d'Amélia des affaires de service, mensonge dont elle n'était

point la dupe.

Tandis que sa femme passait ses soirées dans le délaissement et

la solitude, ou en compagnie de son frère, il allait chez Crawley,

perdait son argent contre le mari, et se berçait de la douce illusion

que la femme séchait d'amour pour lui. On ne peut pas dire que ces

deux honnêtes personnes s'entendissent pour le dépouiller, mais

enfin la femme avait pris pour rôle d'étourdir le jeune homme par ses

cajoleries, et le mari de lui vider sa bourse. Osborne pouvait aller

et venir dans la maison sans que jamais la bonne humeur de Rawdon en

souffrît la moindre altération.

George était désormais si empressé à courir chez ses amis, qu'il ne

voyait presque plus William Dobbin. Il l'évitait même dans le monde

et au régiment, et n'aimait pas beaucoup, comme nous l'avons vu, les

sermons que son Mentor était toujours prêt à lui adresser. D'ailleurs,

si certains points de sa conduite peinaient et attristaient le coeur

du capitaine, à quoi eût-il servi de dire à George que, malgré ses

épaisses moustaches et sa profonde expérience, il était encore aussi

novice qu'un écolier; que Rawdon le prenait pour sa dupe, que cela

remontait déjà assez loin, et qu'enfin, lorsqu'il lui aurait soutiré

jusqu'à son dernier schelling, il serait le premier à l'accabler de

ses mépris? George n'eût pas même écouté. Aussi, quand, par hasard,

à de rares intervalles, Dobbin, dans ses visites chez Osborne,

rencontrait son ancien ami, il évitait avec soin ces explications

inutiles et douloureuses. George continuait à savourer avec délices

les plaisirs enivrants de la Foire aux Vanités.

Jamais armée, depuis le règne de Darius, ne surpassa ou n'égala même,

par les fastueuses splendeurs de son cortége, celle que le duc de

Wellington commandait en 1815, dans les Pays-Bas. Les fêtes et les

danses se prolongèrent, on peut le dire, jusqu'à la veille de la

bataille. Le bal donné à Bruxelles, le 15 juin de la susdite année,

par une noble duchesse, est devenu historique. Tout Bruxelles fut,

à l'occasion de ce bal, comme livré à une agitation fiévreuse et

frémissante, et longtemps après on pouvait encore recueillir cet

aveu des dames qui se trouvaient alors dans cette ville, que les

préoccupations de leur sexe étaient toutes pour le bal et les plaisirs

qu'il promettait, sans nul souci de l'ennemi campé à quelques heures

de marche. On aurait peine à se faire une idée des luttes, des

manoeuvres, des prières auxquelles il fallut recourir pour avoir des

billets. Les dames anglaises sont seules capables de dépenser tant de

diplomatie et d'adresse pour leurs divertissements et l'honneur d'être

admises chez quelque grand de leur nation.

Jos et mistress O'Dowd, malgré leurs désirs et leurs démarches, ne

purent réussir à se procurer des billets. Nos autres amis furent

plus heureux. Grâce à l'intervention de milord Bareacres, qui rendait

ainsi, d'une manière économique, la politesse du dîner, George obtint

une carte pour lui et mistress Osborne, ce qui ajouta, s'il était

possible, à la vanité de ses sentiments. Dobbin, ami du général de

division sous les ordres duquel était son régiment, vint un jour

tout joyeux trouver mistress Osborne et lui montra une invitation

semblable. Jos en fut jaloux, et George se demanda avec surprise

ce que William avait à faire dans ces salons aristocratiques. M.

et mistress Rawdon furent tout naturellement invités, comme amis du

général commandant la brigade de cavalerie.

George avait fait préparer pour sa femme les toilettes les plus

élégantes, les parures les plus nouvelles; mais la pauvre Amélia,

une fois arrivée dans ce bal qui acquit par la suite une si grande

célébrité, ne trouva personne à qui parler.

Lady Bareacres répondit à peine au salut de George et lui tourna le

dos. Il lui avait offert à dîner; elle lui avait procuré un billet,

partant ils étaient quittes. De toute la soirée elle n'eut pas l'air

de l'apercevoir. George déposa Amélia sur une banquette où il la

laissa à ses réflexions. N'avait-il pas fait preuve de galanterie,

en lui achetant des robes, en la conduisant au bal; c'était à elle

maintenant de s'y amuser comme elle l'entendrait. La pauvre femme

était assaillie par les pensées les plus tristes et les plus pénibles,

et personne, à l'exception de l'honnête Dobbin, ne vint en troubler le

cours.

L'échec fut complet pour Amélia, et son mari s'en mordit les lèvres

avec rage. Par contre, mistress Rawdon Crawley obtint un véritable

triomphe. Elle arriva à une heure fort avancée, sa figure était

rayonnante, sa toilette d'un goût exquis; son entrée fit sensation au

milieu de ces grands personnages, et tous les lorgnons se dirigèrent

sur elle. Rebecca paraissait aussi à son aise que si elle se fût

trouvée à la tête des pensionnaires de miss Pinkerton pour les

conduire au temple.

La foule des élégants et des hommes à la mode, dont la plupart

l'avaient déjà vue, faisait cercle autour d'elle; les dames disaient

tout bas qu'enlevée par Rawdon dans un couvent, elle était alliée

avec la famille des Montmorency. La manière pure et facile dont elle

s'exprimait en français était bien de nature à donner à ces bruits

quelque apparence de vérité, et l'on s'accordait à reconnaître que

ses manières exquises et son air des plus distingués en étaient une

nouvelle confirmation. Plus de cinquante cavaliers se présentèrent

à la fois, se disputant l'honneur de danser avec elle. Elle répondit

qu'elle était engagée, qu'elle ne danserait que fort peu, et se

fit enfin passage jusqu'à l'endroit où Emmy, dans l'abandon le plus

absolu, souffrait un cruel supplice.

Pour la pauvre enfant, ce fut le coup de grâce de se voir accablée,

par mistress Rawdon, des protestations les plus tendres, des airs les

plus protecteurs. Mistress Rawdon critiqua quelques détails défectueux

de sa coiffure et de sa toilette, et lui demanda comment elle avait

fait pour se chausser si mal. Elle lui donna l'adresse de sa marchande

de corsets, l'engageant à y passer le lendemain; puis elle lui fit

l'éloge du bal: il était charmant, surtout pour l'intimité qui y

régnait. On ne voyait dans la salle que fort peu de visages inconnus.

Quinze jours et trois grands dîners avaient suffi à cette jeune femme

pour se familiariser avec la langue des salons, et maintenant elle la

parlait aussi bien que le premier des naturels de l'endroit.

George avait laissé Emmy sur sa banquette dès son arrivée au bal;

mais, dès qu'il aperçut Rebecca à côté de sa chère amie, il

revint bien vite sur ses pas. Becky faisait précisément alors des

représentations à mistress Osborne sur les folies de son mari.

«Pour l'amour de Dieu, ma chère, lui disait-elle, empêchez-le de

jouer, il se ruinera. Tous les soirs ce sont des parties de cartes

avec Rawdon; et comme il n'est pas riche, Rawdon aura bientôt fait de

lui gagner jusqu'à son dernier schelling. Vous avez tort, petite sans

souci, de ne rien faire pour le modérer. Venez donc passer vos soirées

avec nous, au lieu de vous ennuyer chez vous avec le capitaine Dobbin.

Il est très-aimable, j'en conviens, mais comment aimer un homme qui

a des pattes de cette largeur; à la bonne heure, votre mari, il a

des amours de pieds. Mais le voici qui se dirige de ce côté. D'où

venez-vous, mauvais sujet? Vous laissez ainsi toute seule cette pauvre

Emmy, et vous allez vous divertir, tandis qu'elle est à pleurer comme

une Madeleine. Mais qui vous ramène ici vers nous? Venez-vous me

prendre pour la contredanse?»

Elle se débarrassa en même temps de son bouquet et de son écharpe

qu'elle laissa à côté d'Amélia, et rejoignit au bras de George les

groupes de danseurs. Les femmes, les femmes seules excellent à faire

de si cruelles blessures; la pointe acérée de leurs traits porte un

poison mille fois plus dangereux que les armes émoussées et pesantes

de l'homme. La pauvre Emmy, dont le coeur ne connaissait ni la haine

ni le dédain, était livrée sans défense aux mains de son impitoyable

ennemie.

George dansa deux ou trois fois avec Rebecca, Amélia ne s'en aperçut

même pas, et nul ne fit attention à elle, à l'exception de Rawdon

qui vint lui adresser quelques-unes de ses phrases décousues, et du

capitaine Dobbin qui, vers la fin de la soirée, s'enhardit assez pour

lui apporter des glaces et s'asseoir à ses côtés. Il ne la questionna

point sur les causes de sa tristesse, il ne les savait que trop. Ne

pouvant lui cacher les larmes qui remplissaient ses yeux, elle lui

dit que mistress Crawley avait jeté le trouble dans son âme en lui

apprenant que George était toujours possédé de la même passion pour le

jeu.

«Il est vraiment curieux, dit le capitaine Dobbin, de voir à quels

piéges grossiers se laisse prendre un homme aveuglé par l'amour du

jeu.

--Hélas!» fit Emmy dominée par un violent chagrin, dans lequel

n'entraient pour rien les pertes de l'argent.

Enfin George arriva; mais il venait chercher l'écharpe et les fleurs

de Becky. Elle partait, sans avoir daigné même faire ses adieux à

Amélia. La pauvre enfant, silencieuse comme un marbre, vit son mari

s'éloigner de nouveau. Sa tête retomba sur son sein. Dobbin avait

été entraîné d'un autre côté par le général de division son ami, et

paraissait avoir avec lui une conversation fort sérieuse. Dobbin ne

fut pas témoin de cette dernière douleur ajoutée à tant d'autres.

George remit le bouquet à mistress Crawley; un billet doux s'y cachait

comme un serpent parmi les fleurs. L'oeil de Rebecca l'y découvrit

sur-le-champ, son éducation avait reçu un développement précoce sur

le chapitre des billets doux. Elle tendit la main, prit le bouquet,

et George put lire dans son regard qu'elle avait deviné la présence

de son message. Rawdon était trop absorbé sans doute dans ses idées

personnelles pour remarquer les signes d'intelligence échangés entre

son ami et sa femme au moment du départ. Du reste, il n'y avait rien

là d'extraordinaire. Un serrement de main, un coup d'oeil, un salut,

et puis ce fut tout; n'était-ce pas la manière dont on se disait adieu

tous les jours? George, tout exalté par les joies du triomphe, n'avait

pas fait la moindre attention à une phrase que Crawley lui avait dit

en entraînant Rebecca. Il n'avait rien entendu, rien répondu.

Amélia avait vu en partie la scène du bouquet. George venant, à la

demande de Rebecca, chercher son écharpe et ses fleurs, qu'y avait-il

de plus naturel? C'était la répétition de ce qu'il avait fait vingt

fois depuis quelque temps. Mais c'en était trop pour Emmy, elle n'eut

pas la force d'y résister.

«William, dit-elle en prenant convulsivement le bras de Dobbin qui se

trouvait près d'elle, vous êtes toujours si complaisant pour moi....

je ne me sens pas bien.... je voudrais rentrer.»

Elle l'avait appelé, sans y prendre garde, par son nom de baptême,

comme George faisait avec son vieux camarade. Amélia demeurait à

quelque pas de là; mais dans ce court trajet elle put remarquer dans

la rue une agitation, un frémissement qui n'étaient pas ordinaires.

Plusieurs fois déjà George avait grondé sa femme pour avoir attendu

son retour jusqu'à une heure avancée; afin d'éviter de nouveaux

reproches elle se coucha de suite en rentrant. Il lui fut impossible

de dormir, et cependant ce n'était point le tumulte, le mouvement,

le galop des chevaux dans la rue, qui chassaient le sommeil de son

oreiller; elle n'entendit aucun de ces bruits; mais de plus pressantes

préoccupations accablaient son âme et causaient son insomnie.

Osborne, ivre du succès qu'il venait de remporter, se dirigea vers une

table de jeu et se mit à jouer avec une folle audace. La chance était

toujours pour lui.

«Tout me réussit ce soir, se disait-il dans ses joyeux transports;

son bonheur au jeu ne contribua nullement à calmer l'exaltation de son

âme. Il se leva au bout de quelques instants emportant les pièces

d'or qu'il avait gagnées; et se rendit au buffet où il avala plusieurs

verres de punch.»

Il apostrophait tous ceux qui l'entouraient, riait tout haut et se

livrait aux saillies d'une folle gaieté. Ce fut là que Dobbin le

retrouva, après l'avoir vainement cherché à la table de jeu. La

figure pâle et sérieuse du capitaine contrastait avec l'air animé et

insouciant de son ami.

«Ohé! Dobbin! venez donc boire, vieux Dobbin. Le vin du duc est

excellent. Hé! vous autres, encore du champagne!»

Et d'une main tremblante George tendait son verre pour qu'on le

remplît de nouveau.

«Partons, George, dit Dobbin, dont la figure s'assombrissait de plus

en plus; vous avez bu suffisamment.

--À boire! à boire! ne faites donc pas ainsi la petite bouche. Un peu

de vermillon sur vos joues, mon vieux, ça ne leur fera pas de mal.

Tenez, voilà pour vous.»

Dobbin, tirant George à part, lui glissa quelques mots à l'oreille.

George tressaillit, et, après une exclamation de surprise, il posa

son verre, quitta la table et partit sans plus de retard au bras du

capitaine Dobbin.

«L'ennemi a passé la Sambre, lui avait dit William, notre gauche est

engagée, et nous serons en marche dans trois heures.»

Un tressaillement nerveux s'était emparé de George à cette nouvelle si

impatiemment désirée, mais qui venait fondre sur lui rapide comme

un coup de foudre. Combien étaient loin maintenant ses intrigues

amoureuses, les enivrements d'une passion coupable! Mille pensées

assiégèrent son âme, tandis qu'il regagnait ses quartiers. Il

réfléchissait aux vicissitudes de sa vie passée, à la destinée que lui

réservait l'avenir; il songeait à sa femme, à l'enfant que peut-être

il ne verrait jamais. Ah! combien il aurait voulu jeter un voile

sur cette nuit dont chaque souvenir s'élevait comme un remords!

Pourrait-il, avec une conscience bien calme, dire adieu à la douce et

innocente créature dont il avait froissé l'amour avec une froideur si

outrageante?

Son mariage remontait à quelques semaines au plus, et déjà il ne lui

restait plus rien de sa modeste fortune! N'était-ce pas, de sa part,

le comble de l'égoïsme et de l'insouciance? Non, il n'était pas digne

d'une pareille femme. En cas de malheur, que lui laisserait-il? Mais

aussi pourquoi aller se marier? Les devoirs de mari n'allaient ni à

son caractère ni à ses goûts. Pourquoi avait-il désobéi à son père

toujours si généreux envers lui. L'espérance, le remords, l'ambition,

la tendresse, mêlés d'un peu d'égoïsme, soulevaient tumultueusement

son âme.

Il s'assit et écrivit à son père. L'aube commençait à poindre

lorsqu'il ferma sa lettre; il la cacheta et y déposa un baiser.

Il pensait à l'isolement de ce malheureux vieillard, aux mille

témoignages de bonté qu'il en avait reçus à travers toutes ses

sévérités.

La foire aux vanités, Tome I · 第 31 / 36 段