c'est le capitaine Osborne, reprit Rebecca en riant.»
Le général lançait des regards fulminants.
«Capitaine Osborne, soit. Eh bien, capitaine Osborne, êtes-vous de la
même famille que les lords Osborne?
--Nos armes sont les mêmes,» répondit George avec la plus exacte
vérité.
M. Osborne, après avoir eu recours à un généalogiste, avait emprunté
au livre de la pairie l'écusson de son homonyme et le promenait depuis
quinze ans sur les panneaux de sa voiture.
Le général ne dit plus un seul mot; mais, prenant sa lorgnette, il
parut porter toute son attention sur ce qui se passait dans la salle.
Toutefois il ne sut le faire avec assez d'adresse pour que Rebecca ne
s'aperçût pas qu'un de ses yeux était obstinément braqué sur elle et
lui lançait des regards de tigre ainsi qu'à George.
Elle n'en devint que plus tendre et plus familière.
«Et cette chère Amélia, comment va-t-elle? Mais à quoi bon le demander
lorsqu'on la voit si fraîche et si jolie! Quelle est donc la grande et
belle femme assise à côté d'elle? Une des passions de monsieur, sans
doute? Vous serez donc toujours un profond scélérat! Ah! M. Sedley se
met à manger des glaces; mais on dirait qu'il y prend goût! Général,
comment se fait-il que nous n'ayons pas aussi des glaces?
--Je vais aller vous en chercher, dit le général outré de colère.
--Laissez-moi ce soin, je vous prie, reprit George avec empressement.
--Non, je veux aller voir Amélia dans sa loge. Cette chère et bonne
Amélia! Votre bras, capitaine George.»
Après quoi, faisant un petit salut au général, elle partit au bras
de George. Rebecca souriait alors d'un sourire plein de finesse et
d'expression, comme pour dire à son cavalier: «Ne voyez-vous pas où
en sont les choses? Ce pauvre général n'a plus sa tête à lui.» Mais
George ne vit rien. Il était trop préoccupé de ses pensées, de ses
désirs, et dominé surtout par une vive admiration pour les charmes
triomphants de sa personne.
Les malédictions dont le général poursuivit à mi-voix le ravisseur et
sa conquête sont telles que pas un imprimeur ne se chargerait de les
reproduire; aussi nous les passerons sous silence. Cependant, chez le
général, cela partait du fond du coeur; et c'est merveille de penser
que le coeur humain tient en réserve pour de telles occasions de
pareils trésors de bile et de fureur.
Les jolis yeux d'Amélia suivaient aussi avec anxiété le couple dont
les faits et gestes excitaient si fortement l'humeur jalouse du
général. Quand Rebecca entra dans sa loge, elle se jeta dans les bras
de son amie avec un élan de tendresse enthousiaste, et, en dépit
du lieu où elle se trouvait, en dépit de la lorgnette du général,
obstinément braquée sur la loge d'Osborne, elle embrassa sa chère
amie en présence de la salle entière; mistress Crawley eut en outre un
gracieux salut pour Dobbin, admira la large broche de mistress O'Dowd
et ses magnifiques cailloux d'Irlande, ne pouvant se persuader qu'ils
ne vinssent pas en droite ligne de Golconde. Elle s'agitait, se
tournait, frétillait, décochait un sourire à celui-ci, une parole à
celui-là, et tout ce manége était à l'adresse de la lorgnette jalouse,
qui ne perdait pas un seul de ses mouvements. Quand la toile se leva
pour le ballet, où pas un danseur n'égala son talent de pantomime et
de comédienne, elle retourna à sa loge, s'appuyant cette fois sur
le bras du capitaine Dobbin. Elle avait refusé celui de George; elle
n'avait pas voulu l'enlever à sa chère et et excellente petite Amélia.
«Quelle grimacière! murmura l'honnête Dobbin à l'oreille de George,
en revenant de la loge de Rebecca, où il avait conduit cette dernière
sans desserrer les dents et avec une mine d'entrepreneur de pompes
funèbres; elle se tord et se démène comme un serpent coupé en deux.
Tout le temps qu'elle est restée ici, je ne sais si vous vous en
êtes aperçu, George, mais c'était une vraie comédie à l'intention du
général qui se trouvait dans la loge.
--Grimacière.... la comédie.... Au moins vous m'accorderez que c'est
la plus jolie femme de l'Angleterre! répliqua George en montrant une
rangée de dents blanches et en frisant sa moustache parfumée. Allons,
Dobbin, vous n'êtes pas un homme du monde. Mais voyez-la maintenant,
je vous prie: à peine a-t-elle dit deux mots au général, que le voilà
à rire!... Emmy, pourquoi donc n'avez-vous pas de bouquet? Toutes les
femmes ici ont des bouquets.
--Et pourquoi ne lui en avez-vous pas acheté un?» répliqua mistress
O'Dowd.
Amélia et Dobbin surent gré à cette excellente femme de l'à-propos de
sa repartie. Mais tout le reste de la soirée se passa dans un silence
complet. L'éclat séducteur, la conversation brillante de sa rivale
causaient à Amélia une tristesse insurmontable. Mistress O'Dowd
elle-même restait pensive et taciturne comme si l'apparition de cette
séduisante créature eût mis à néant les puissants attraits de la
major; le chroniqueur affirme que, de toute la soirée, il lui échappa
à peine un mot sur Glen-Malony.
«Quand donc renoncerez-vous au jeu, suivant vos promesses mille fois
répétées? disait Dobbin à George, quelques jours après cette soirée à
l'Opéra.
--Et vous, quand aurez-vous fini vos sermons, lui répondit son ami.
Que diable! je ne vois pas là de motifs de vous tourmenter si
fort; nous jouons un jeu très-modéré. D'ailleurs j'ai gagné la nuit
dernière. Croyez-vous donc que Crawley me triche? En jouant toujours
un jeu égal, les pertes et les gains se compensent à la fin de
l'année.
--Mais s'il perd il ne vous payera pas,» dit Dobbin.
Son conseil eut le sort qu'ils avaient tous d'ordinaire. Osborne et
Crawley étaient les deux inséparables; le général Tufto dînait souvent
en ville, et George était toujours le bienvenu dans les appartements
que l'aide de camp et sa femme occupaient à l'hôtel, tout à côté de
ceux du général.
La première querelle entre George et Amélia faillit venir de l'ennui
et de la gêne qui perçaient, pendant la durée de ces visites chez les
Crawley, dans les traits et les manières de sa femme. George la gronda
beaucoup de sa répugnance manifeste à aller voir une ancienne amie,
du ton fier et dédaigneux qu'elle prenait avec mistress Crawley. La
pauvre Amélia ne dit rien, mais les regards irrités de son mari, les
coups d'oeil inquisiteurs de Rebecca redoublèrent sa gaucherie et son
embarras à la visite suivante.
Rebecca ne s'en montrait que plus prévenante, ne voulant pas faire
semblant de s'apercevoir des froideurs de son amie.
«On dirait qu'Emmy est devenue plus fière depuis que le nom de son
père a pu se lire dans la.... depuis les malheurs de M. Sedley,
reprit-elle en adoucissant charitablement sa phrase pour l'oreille de
George. À Brighton, elle me faisait l'honneur d'être jalouse de moi,
et maintenant elle se scandalise sans doute de nous voir vivre
en commun, moi, Rawdon et le général. Eh! mon Dieu! nos propres
ressources ne pourraient nous suffire si un ami ne se mettait de
moitié avec nous dans la dépense. Croit-elle donc que Rawdon n'est
pas de taille à avoir soin de mon honneur? En vérité, j'en suis fort
reconnaissante pour Emmy, oh! oui, excessivement reconnaissante!
--C'est de la jalousie, fit George, et pas autre chose; toutes les
femmes sont jalouses, plus ou moins.
--N'oubliez pas les hommes, reprit à son tour Rebecca; vous, l'autre
soir, à l'Opéra, n'étiez-vous pas jaloux du général Tufto? Ne
l'était-il pas de vous? Je crois qu'il m'aurait avalée quand j'ai été
auprès de cette petite mijaurée d'Amélia. Comme si je me souciais plus
de vous deux plus que de la tête d'une épingle; et elle accompagna ses
paroles d'un hochement de tête impertinent. Voulez-vous dîner avec moi
ce soir? Je suis toute seule. Mes deux dragons dînent chez le général
en chef. Au fait, vous savez les grandes nouvelles? Les Français ont,
dit-on, passé la frontière. Nous dînerons bien paisiblement.»
George accepta malgré une légère indisposition qui retenait sa femme
au lit. Son mariage datait au plus de six semaines, et déjà une autre
femme pouvait diriger contre Amélia les saillies de sa verve moqueuse,
sans que cet excellent mari y mit la moindre opposition, sans qu'il
se reprochât à lui-même cette indifférence coupable. «C'est mal,» lui
disait tout bas sa conscience; mais il faut bien se résigner à
son sort lorsqu'une jolie femme vient se mettre à la traverse, et
d'ailleurs, toutes les fois qu'il avait fait devant Stubble, Spooney
et ses autres camarades la chronique de ses amours, se vantant que,
parmi toutes les femmes, il n'en avait jamais rencontré de cruelles,
ses prouesses en ce genre l'avaient élevé au plus haut degré dans
l'admiration de ses jeunes collègues.
M. Osborne ne pouvait se défaire de la ferme conviction que sa
destinée était de porter les plus terribles ravages dans le coeur de
toutes les femmes. Ainsi le voulait le sort; il ne pouvait donc que
lui obéir sans résistance. Et comme Amélia, au lieu de fatiguer son
mari par des plaintes jalouses, se résignait à être malheureuse et
à verser des larmes dans le silence et l'abandon, George tenait à se
persuader qu'elle n'avait pas le moindre soupçon de ce qui n'était
plus un secret pour personne, de ses folles intrigues avec mistress
Crawley. Il faisait avec elle des promenades toutes les fois qu'elle
trouvait moyen de se débarrasser de son général, et George prétextait
auprès d'Amélia des affaires de service, mensonge dont elle n'était
point la dupe.
Tandis que sa femme passait ses soirées dans le délaissement et
la solitude, ou en compagnie de son frère, il allait chez Crawley,
perdait son argent contre le mari, et se berçait de la douce illusion
que la femme séchait d'amour pour lui. On ne peut pas dire que ces
deux honnêtes personnes s'entendissent pour le dépouiller, mais
enfin la femme avait pris pour rôle d'étourdir le jeune homme par ses
cajoleries, et le mari de lui vider sa bourse. Osborne pouvait aller
et venir dans la maison sans que jamais la bonne humeur de Rawdon en
souffrît la moindre altération.
George était désormais si empressé à courir chez ses amis, qu'il ne
voyait presque plus William Dobbin. Il l'évitait même dans le monde
et au régiment, et n'aimait pas beaucoup, comme nous l'avons vu, les
sermons que son Mentor était toujours prêt à lui adresser. D'ailleurs,
si certains points de sa conduite peinaient et attristaient le coeur
du capitaine, à quoi eût-il servi de dire à George que, malgré ses
épaisses moustaches et sa profonde expérience, il était encore aussi
novice qu'un écolier; que Rawdon le prenait pour sa dupe, que cela
remontait déjà assez loin, et qu'enfin, lorsqu'il lui aurait soutiré
jusqu'à son dernier schelling, il serait le premier à l'accabler de
ses mépris? George n'eût pas même écouté. Aussi, quand, par hasard,
à de rares intervalles, Dobbin, dans ses visites chez Osborne,
rencontrait son ancien ami, il évitait avec soin ces explications
inutiles et douloureuses. George continuait à savourer avec délices
les plaisirs enivrants de la Foire aux Vanités.
Jamais armée, depuis le règne de Darius, ne surpassa ou n'égala même,
par les fastueuses splendeurs de son cortége, celle que le duc de
Wellington commandait en 1815, dans les Pays-Bas. Les fêtes et les
danses se prolongèrent, on peut le dire, jusqu'à la veille de la
bataille. Le bal donné à Bruxelles, le 15 juin de la susdite année,
par une noble duchesse, est devenu historique. Tout Bruxelles fut,
à l'occasion de ce bal, comme livré à une agitation fiévreuse et
frémissante, et longtemps après on pouvait encore recueillir cet
aveu des dames qui se trouvaient alors dans cette ville, que les
préoccupations de leur sexe étaient toutes pour le bal et les plaisirs
qu'il promettait, sans nul souci de l'ennemi campé à quelques heures
de marche. On aurait peine à se faire une idée des luttes, des
manoeuvres, des prières auxquelles il fallut recourir pour avoir des
billets. Les dames anglaises sont seules capables de dépenser tant de
diplomatie et d'adresse pour leurs divertissements et l'honneur d'être
admises chez quelque grand de leur nation.
Jos et mistress O'Dowd, malgré leurs désirs et leurs démarches, ne
purent réussir à se procurer des billets. Nos autres amis furent
plus heureux. Grâce à l'intervention de milord Bareacres, qui rendait
ainsi, d'une manière économique, la politesse du dîner, George obtint
une carte pour lui et mistress Osborne, ce qui ajouta, s'il était
possible, à la vanité de ses sentiments. Dobbin, ami du général de
division sous les ordres duquel était son régiment, vint un jour
tout joyeux trouver mistress Osborne et lui montra une invitation
semblable. Jos en fut jaloux, et George se demanda avec surprise
ce que William avait à faire dans ces salons aristocratiques. M.
et mistress Rawdon furent tout naturellement invités, comme amis du
général commandant la brigade de cavalerie.
George avait fait préparer pour sa femme les toilettes les plus
élégantes, les parures les plus nouvelles; mais la pauvre Amélia,
une fois arrivée dans ce bal qui acquit par la suite une si grande
célébrité, ne trouva personne à qui parler.
Lady Bareacres répondit à peine au salut de George et lui tourna le
dos. Il lui avait offert à dîner; elle lui avait procuré un billet,
partant ils étaient quittes. De toute la soirée elle n'eut pas l'air
de l'apercevoir. George déposa Amélia sur une banquette où il la
laissa à ses réflexions. N'avait-il pas fait preuve de galanterie,
en lui achetant des robes, en la conduisant au bal; c'était à elle
maintenant de s'y amuser comme elle l'entendrait. La pauvre femme
était assaillie par les pensées les plus tristes et les plus pénibles,
et personne, à l'exception de l'honnête Dobbin, ne vint en troubler le
cours.
L'échec fut complet pour Amélia, et son mari s'en mordit les lèvres
avec rage. Par contre, mistress Rawdon Crawley obtint un véritable
triomphe. Elle arriva à une heure fort avancée, sa figure était
rayonnante, sa toilette d'un goût exquis; son entrée fit sensation au
milieu de ces grands personnages, et tous les lorgnons se dirigèrent
sur elle. Rebecca paraissait aussi à son aise que si elle se fût
trouvée à la tête des pensionnaires de miss Pinkerton pour les
conduire au temple.
La foule des élégants et des hommes à la mode, dont la plupart
l'avaient déjà vue, faisait cercle autour d'elle; les dames disaient
tout bas qu'enlevée par Rawdon dans un couvent, elle était alliée
avec la famille des Montmorency. La manière pure et facile dont elle
s'exprimait en français était bien de nature à donner à ces bruits
quelque apparence de vérité, et l'on s'accordait à reconnaître que
ses manières exquises et son air des plus distingués en étaient une
nouvelle confirmation. Plus de cinquante cavaliers se présentèrent
à la fois, se disputant l'honneur de danser avec elle. Elle répondit
qu'elle était engagée, qu'elle ne danserait que fort peu, et se
fit enfin passage jusqu'à l'endroit où Emmy, dans l'abandon le plus
absolu, souffrait un cruel supplice.
Pour la pauvre enfant, ce fut le coup de grâce de se voir accablée,
par mistress Rawdon, des protestations les plus tendres, des airs les
plus protecteurs. Mistress Rawdon critiqua quelques détails défectueux
de sa coiffure et de sa toilette, et lui demanda comment elle avait
fait pour se chausser si mal. Elle lui donna l'adresse de sa marchande
de corsets, l'engageant à y passer le lendemain; puis elle lui fit
l'éloge du bal: il était charmant, surtout pour l'intimité qui y
régnait. On ne voyait dans la salle que fort peu de visages inconnus.
Quinze jours et trois grands dîners avaient suffi à cette jeune femme
pour se familiariser avec la langue des salons, et maintenant elle la
parlait aussi bien que le premier des naturels de l'endroit.
George avait laissé Emmy sur sa banquette dès son arrivée au bal;
mais, dès qu'il aperçut Rebecca à côté de sa chère amie, il
revint bien vite sur ses pas. Becky faisait précisément alors des
représentations à mistress Osborne sur les folies de son mari.
«Pour l'amour de Dieu, ma chère, lui disait-elle, empêchez-le de
jouer, il se ruinera. Tous les soirs ce sont des parties de cartes
avec Rawdon; et comme il n'est pas riche, Rawdon aura bientôt fait de
lui gagner jusqu'à son dernier schelling. Vous avez tort, petite sans
souci, de ne rien faire pour le modérer. Venez donc passer vos soirées
avec nous, au lieu de vous ennuyer chez vous avec le capitaine Dobbin.
Il est très-aimable, j'en conviens, mais comment aimer un homme qui
a des pattes de cette largeur; à la bonne heure, votre mari, il a
des amours de pieds. Mais le voici qui se dirige de ce côté. D'où
venez-vous, mauvais sujet? Vous laissez ainsi toute seule cette pauvre
Emmy, et vous allez vous divertir, tandis qu'elle est à pleurer comme
une Madeleine. Mais qui vous ramène ici vers nous? Venez-vous me
prendre pour la contredanse?»
Elle se débarrassa en même temps de son bouquet et de son écharpe
qu'elle laissa à côté d'Amélia, et rejoignit au bras de George les
groupes de danseurs. Les femmes, les femmes seules excellent à faire
de si cruelles blessures; la pointe acérée de leurs traits porte un
poison mille fois plus dangereux que les armes émoussées et pesantes
de l'homme. La pauvre Emmy, dont le coeur ne connaissait ni la haine
ni le dédain, était livrée sans défense aux mains de son impitoyable
ennemie.
George dansa deux ou trois fois avec Rebecca, Amélia ne s'en aperçut
même pas, et nul ne fit attention à elle, à l'exception de Rawdon
qui vint lui adresser quelques-unes de ses phrases décousues, et du
capitaine Dobbin qui, vers la fin de la soirée, s'enhardit assez pour
lui apporter des glaces et s'asseoir à ses côtés. Il ne la questionna
point sur les causes de sa tristesse, il ne les savait que trop. Ne
pouvant lui cacher les larmes qui remplissaient ses yeux, elle lui
dit que mistress Crawley avait jeté le trouble dans son âme en lui
apprenant que George était toujours possédé de la même passion pour le
jeu.
«Il est vraiment curieux, dit le capitaine Dobbin, de voir à quels
piéges grossiers se laisse prendre un homme aveuglé par l'amour du
jeu.
--Hélas!» fit Emmy dominée par un violent chagrin, dans lequel
n'entraient pour rien les pertes de l'argent.
Enfin George arriva; mais il venait chercher l'écharpe et les fleurs
de Becky. Elle partait, sans avoir daigné même faire ses adieux à
Amélia. La pauvre enfant, silencieuse comme un marbre, vit son mari
s'éloigner de nouveau. Sa tête retomba sur son sein. Dobbin avait
été entraîné d'un autre côté par le général de division son ami, et
paraissait avoir avec lui une conversation fort sérieuse. Dobbin ne
fut pas témoin de cette dernière douleur ajoutée à tant d'autres.
George remit le bouquet à mistress Crawley; un billet doux s'y cachait
comme un serpent parmi les fleurs. L'oeil de Rebecca l'y découvrit
sur-le-champ, son éducation avait reçu un développement précoce sur
le chapitre des billets doux. Elle tendit la main, prit le bouquet,
et George put lire dans son regard qu'elle avait deviné la présence
de son message. Rawdon était trop absorbé sans doute dans ses idées
personnelles pour remarquer les signes d'intelligence échangés entre
son ami et sa femme au moment du départ. Du reste, il n'y avait rien
là d'extraordinaire. Un serrement de main, un coup d'oeil, un salut,
et puis ce fut tout; n'était-ce pas la manière dont on se disait adieu
tous les jours? George, tout exalté par les joies du triomphe, n'avait
pas fait la moindre attention à une phrase que Crawley lui avait dit
en entraînant Rebecca. Il n'avait rien entendu, rien répondu.
Amélia avait vu en partie la scène du bouquet. George venant, à la
demande de Rebecca, chercher son écharpe et ses fleurs, qu'y avait-il
de plus naturel? C'était la répétition de ce qu'il avait fait vingt
fois depuis quelque temps. Mais c'en était trop pour Emmy, elle n'eut
pas la force d'y résister.
«William, dit-elle en prenant convulsivement le bras de Dobbin qui se
trouvait près d'elle, vous êtes toujours si complaisant pour moi....
je ne me sens pas bien.... je voudrais rentrer.»
Elle l'avait appelé, sans y prendre garde, par son nom de baptême,
comme George faisait avec son vieux camarade. Amélia demeurait à
quelque pas de là; mais dans ce court trajet elle put remarquer dans
la rue une agitation, un frémissement qui n'étaient pas ordinaires.
Plusieurs fois déjà George avait grondé sa femme pour avoir attendu
son retour jusqu'à une heure avancée; afin d'éviter de nouveaux
reproches elle se coucha de suite en rentrant. Il lui fut impossible
de dormir, et cependant ce n'était point le tumulte, le mouvement,
le galop des chevaux dans la rue, qui chassaient le sommeil de son
oreiller; elle n'entendit aucun de ces bruits; mais de plus pressantes
préoccupations accablaient son âme et causaient son insomnie.
Osborne, ivre du succès qu'il venait de remporter, se dirigea vers une
table de jeu et se mit à jouer avec une folle audace. La chance était
toujours pour lui.
«Tout me réussit ce soir, se disait-il dans ses joyeux transports;
son bonheur au jeu ne contribua nullement à calmer l'exaltation de son
âme. Il se leva au bout de quelques instants emportant les pièces
d'or qu'il avait gagnées; et se rendit au buffet où il avala plusieurs
verres de punch.»
Il apostrophait tous ceux qui l'entouraient, riait tout haut et se
livrait aux saillies d'une folle gaieté. Ce fut là que Dobbin le
retrouva, après l'avoir vainement cherché à la table de jeu. La
figure pâle et sérieuse du capitaine contrastait avec l'air animé et
insouciant de son ami.
«Ohé! Dobbin! venez donc boire, vieux Dobbin. Le vin du duc est
excellent. Hé! vous autres, encore du champagne!»
Et d'une main tremblante George tendait son verre pour qu'on le
remplît de nouveau.
«Partons, George, dit Dobbin, dont la figure s'assombrissait de plus
en plus; vous avez bu suffisamment.
--À boire! à boire! ne faites donc pas ainsi la petite bouche. Un peu
de vermillon sur vos joues, mon vieux, ça ne leur fera pas de mal.
Tenez, voilà pour vous.»
Dobbin, tirant George à part, lui glissa quelques mots à l'oreille.
George tressaillit, et, après une exclamation de surprise, il posa
son verre, quitta la table et partit sans plus de retard au bras du
capitaine Dobbin.
«L'ennemi a passé la Sambre, lui avait dit William, notre gauche est
engagée, et nous serons en marche dans trois heures.»
Un tressaillement nerveux s'était emparé de George à cette nouvelle si
impatiemment désirée, mais qui venait fondre sur lui rapide comme
un coup de foudre. Combien étaient loin maintenant ses intrigues
amoureuses, les enivrements d'une passion coupable! Mille pensées
assiégèrent son âme, tandis qu'il regagnait ses quartiers. Il
réfléchissait aux vicissitudes de sa vie passée, à la destinée que lui
réservait l'avenir; il songeait à sa femme, à l'enfant que peut-être
il ne verrait jamais. Ah! combien il aurait voulu jeter un voile
sur cette nuit dont chaque souvenir s'élevait comme un remords!
Pourrait-il, avec une conscience bien calme, dire adieu à la douce et
innocente créature dont il avait froissé l'amour avec une froideur si
outrageante?
Son mariage remontait à quelques semaines au plus, et déjà il ne lui
restait plus rien de sa modeste fortune! N'était-ce pas, de sa part,
le comble de l'égoïsme et de l'insouciance? Non, il n'était pas digne
d'une pareille femme. En cas de malheur, que lui laisserait-il? Mais
aussi pourquoi aller se marier? Les devoirs de mari n'allaient ni à
son caractère ni à ses goûts. Pourquoi avait-il désobéi à son père
toujours si généreux envers lui. L'espérance, le remords, l'ambition,
la tendresse, mêlés d'un peu d'égoïsme, soulevaient tumultueusement
son âme.
Il s'assit et écrivit à son père. L'aube commençait à poindre
lorsqu'il ferma sa lettre; il la cacheta et y déposa un baiser.
Il pensait à l'isolement de ce malheureux vieillard, aux mille
témoignages de bonté qu'il en avait reçus à travers toutes ses
sévérités.