sexe de Cheltenham et de Bath, avaient fini par ôter beaucoup à
l'ancienne timidité de notre ami, l'ex-receveur de Boggley-Wollah.
Dans cette circonstance, enhardi par les fumées pétillantes de la
bière, il se sentait plus que jamais des dispositions à la faconde. Au
régiment, on était enchanté de lui; les jeunes officiers lui savaient
gré des splendides festins qu'il leur offrait et des occasions de
rire qu'il leur procurait par ses allures martiales. Dans l'armée, les
régiments adoptent tous, plus ou moins, un animal favori qui les suit
dans leurs pérégrinations. George, par allusion à son beau-frère,
disait que son régiment avait choisi un éléphant.
George commençait à rougir un peu de la société à laquelle il s'était
vu forcé de présenter sa femme, et faisait part à Dobbin, à la grande
satisfaction de ce dernier, de ses intentions de passer le plus tôt
possible dans un autre corps, pour épargner à Amélia le contact d'un
entourage aussi vulgaire. Quant à mistress Osborne, son caractère
simple, sa nature franche et ouverte la rendaient exempte de ces
délicatesses exagérées que son mari prenait pour une preuve de bon
goût.
Parce que mistress O'Dowd avait une poignée de plumes de coq sur son
chapeau, parce qu'elle laissait ballotter sur sa poitrine une grosse
montre à répétition et la faisait sonner à tout propos; parce qu'elle
racontait comment son père lui avait donné la susdite bassinoire
le jour de son mariage, au moment où elle mettait le pied dans
la voiture, et ajoutait mille autres petits détails non moins
intéressants, le délicat Osborne n'en pouvait plus; il souffrait
intérieurement de voir sa femme en si fâcheux voisinage. Amélia, au
contraire, riait des excentricités de l'honnête commère, sans rougir
le moins du monde de la société où le sort l'avait jetée.
En dépit des susceptibilités de George, il était impossible de trouver
une compagne de route plus divertissante que mistress la major O'Dowd.
Sa conversation se distinguait par le pittoresque et l'imprévu.
«En fait de bateaux de rivière, ne me parlez, ma toute belle, que
de ceux de Dublin à Ballinsloe; voilà ce qui s'appelle voyager
rapidement! Et puis, comme elle est belle la viande qu'on a par-là!
Savez-vous que mon père a obtenu la médaille d'or à l'un des concours?
Son Excellence elle-même a voulu manger une tranche du boeuf qui a
remporté le prix, et elle a dit que jamais sa dent n'avait broyé un
morceau si délicat. C'était une bête de quatre ans. Voyez si vous
pourrez me trouver son pareil dans ce pays-ci.»
Jos déclara avec un soupir que l'Angleterre seule produisait de la
bonne viande de boucherie, tenant un juste milieu entre le gras et le
maigre.
«Ah! l'Irlande mérite bien qu'on fasse exception en sa faveur,» dit la
dame du major, fort disposée, suivant l'usage de ses compatriotes, à
établir en toute rencontre la supériorité de son pays. Quant à l'idée
de comparer le marché de Bruges à ceux de Dublin, elle n'y voyait
qu'une folle et ridicule prétention qui lui faisait hausser les
épaules.
Les rues, les places, les jardins publics étaient remplis de soldats
anglais. Le matin, on s'éveillait aux notes sonores des clairons; le
soir, on rentrait chez soi au bruit du fifre et du tambour. Ce
pays, l'Europe entière ressemblaient alors à un camp, et l'histoire
préparait ses tablettes dans l'attente de grands événements. L'honnête
Peggy O'Dowd continuait à discourir avec un aplomb imperturbable des
chevaux et des étables de Glen-Malony et des vins qu'on y buvait; Jos
Sedley faisait de graves dissertations sur le riz et le curry qu'on
mangeait à Dumdum; Amélia pensait à son mari et à la meilleure manière
de lui témoigner son amour. Comme si la réflexion n'avait pas eu alors
à s'exercer sur de plus graves sujets!
Chacun, dans ce tourbillon joyeux, dont le centre était à Bruxelles,
se laissait entraîner à la poursuite des plaisirs ou par le cours de
ses pensées intimes. Il semblait qu'on ne voulût point voir l'avenir
avec ses menaces, apercevoir l'ennemi qu'on avait devant soi.
Le régiment avait été désigné pour prendre ses quartiers à Bruxelles,
et nos voyageurs se trouvèrent ainsi avoir pour résidence une des plus
aimables et des plus brillantes capitales de l'Europe. Partout des
salons ouverts au jeu et à la danse; partout des festins dignes de
chatouiller le palais vorace de M. Jos. Quoi encore? un théâtre où un
rossignol, sous des traits de femme, charmait un auditoire d'élite;
des promenades fraîches et ombreuses, toutes chamarées de brillants
uniformes. Enfin, une ville antique, curieuse par ses bizarres
costumes, ses admirables monuments. Il y avait bien là de quoi faire
ouvrir les yeux à la petite Amélia qui n'était jamais sortie de son
île, et lui causer à chaque pas de délicieuses surprises.
Au milieu des jouissances les plus pures, ce jeune ménage goûta
pendant quinze jours encore les douceurs trop fugitives de la lune
de miel. George était descendu dans un magnifique hôtel dont il
supportait la dépense de moitié avec Jos; George, toujours prodigue
de son argent, redoublait de petits soins et de prévenances pour sa
femme. Mistress Amélia dut alors se trouver plus heureuse qu'aucune
des jeunes mariées de l'Angleterre.
Chaque jour de nouveaux plaisirs, de nouveaux divertissements: la
variété prévenait le dégoût; tantôt c'était une église à visiter;
dans le jour on faisait une excursion pour aller voir une galerie de
tableaux; tantôt on parcourait les environs, et le soir on allait à
l'Opéra. Les concerts militaires se succédaient au Parc, où l'on se
coudoyait avec les plus hauts personnages de l'Angleterre; on aurait
dit une fête militaire en permanence. Chaque soir, George conduisait
sa femme au restaurant et de là dans quelque lieu de plaisir, et, ravi
de lui-même, il s'empressait de se décerner des éloges sur sa vocation
matrimoniale. Être sans cesse avec George, être la compagne préférée
de ses plaisirs, c'était assez pour rendre bien heureuse la timide
et aimante Amélia. Sa reconnaissance pour son mari éclatait à chaque
ligne dans les lettres qu'elle écrivait alors à sa mère. Son mari
voulait lui voir colliers, dentelles, bijoux de toute espèce. C'était,
sans aucun doute, le modèle, le phénix des maris.
George éprouvait un vif sentiment de plaisir à se rencontrer dans
les lieux publics avec cette foule nombreuse de lords et de
ladies, d'élégants et de hauts personnages dont les flots pressés
envahissaient Bruxelles de toutes parts. Dans cette course au plaisir,
on avait mis de côté cette froide étiquette, cette impertinence polie
qui est assez souvent le caractère distinctif des grands seigneurs
dans les murs de leur hôtel: sur la place publique, l'égalité reprend
tout son empire. Comment s'assurer que le voisin qui vous pousse a
bien le droit de vous coudoyer? Le plus simple est de prendre son
parti de bon coeur et de se fondre dans la nuance générale.
Dans une soirée donnée par un officier supérieur, George obtint une
contredanse de lady Blanche Thistlewood, fille de lord Bareacres. Tout
fier d'un pareil honneur, il se montra fort empressé à procurer des
glaces et des rafraîchissements aux deux nobles dames; il ne voulut
laisser à personne autre le soin de faire avancer la voiture de
lady Bareacres; sa bouche n'était pas assez grande pour parler de la
comtesse, et le ton emphatique de son père, en pareille circonstance,
n'était rien auprès du sien. Le lendemain, il fit visite à ces dames,
caracola au Parc à côté de leur voiture et les invita à un grand dîner
chez le restaurateur.
Il faillit avoir un transport au cerveau lorsqu'il les entendit
accepter son invitation. Le vieux Bareacres était trop peu fier et
beaucoup trop affamé pour ne pas aller dîner partout.
«J'espère au moins que nous serons les seules femmes à ce dîner, dit
lady Bareacres en réfléchissant à cette invitation faite et acceptée
avec la même étourderie.
--Grands dieux! maman, croyez-vous donc qu'il nous amène sa femme? fit
lady Blanche qui, la nuit précédente, s'abandonnait dans les bras de
George aux voluptueux vertiges de la valse. Passe encore pour le mari;
mais la femme!
--Sa femme? Il vient de l'épouser; une charmante femme, ma foi, à ce
que j'ai entendu dire, reprit le vieux comte.
--Allons, ma chère Blanche, dit la mère, si ton père y va, nous
pouvons bien le suivre; et d'ailleurs, une fois en Angleterre, nous
n'aurons qu'à ne plus les voir, entends-tu, mon enfant?»
Cette résolution une fois prise, ces grands personnages acceptèrent
sans difficulté le dîner que George leur offrait à Bruxelles,
et daignèrent lui laisser payer la carte. Toutefois, pour ne pas
compromettre leur dignité, ils eurent soin de tenir sa femme à
distance, et ne lui permirent point de se mêler à la conversation. Les
dames anglaises du grand ton excellent à ravir à se donner ces airs de
supériorité dédaigneuse.
Cette fête coûta fort cher à la bourse de George, et fut pour la
pauvre Amélia une des plus tristes soirées de sa lune de miel. Dans
les confidences à sa mère, elle lui écrivit de la façon la plus
lamentable comment la comtesse de Bareacres avait affecté de ne point
lui répondre pendant tout le dîner; comment lady Blanche la regardait
avec son lorgnon, et quelle avait été la fureur de Dobbin contre
ces airs de morgue et les exclamations de milord qui, en quittant la
table, avait demandé à voir la carte et s'était écrié que c'était à
la fois horriblement mauvais et horriblement cher. Mais, malgré les
plaintes d'Amélia sur la grossièreté de ses convives et sa fâcheuse
soirée, la vieille mistress Sedley n'en fut pas moins ravie d'avoir
à prononcer le nom de la nouvelle amie de sa fille, la comtesse de
Bareacres, et elle le fit même avec un zèle si persévérant que le
vieil Osborne finit par savoir que son fils recevait à sa table des
pairs et des pairesses.
Ceux qui connaissent le général Tufto d'aujourd'hui, tel qu'on peut le
voir par un beau jour, se pavaner dans Pall-Mall, la poitrine garnie
de ouate, la taille serrée dans son corset, le jarret finement dessiné
dans ses bottes à hautes tiges, le torse cambré quoique décrépit, avec
un regard provocateur pour le beau sexe, ou bien encore sur sa jument
bai, tout pimpant et à la dernière mode, auraient peine à reconnaître
dans ce sir George Tufto d'aujourd'hui le vaillant officier des
guerres de la Péninsule et de la journée de Waterloo. Il porte
maintenant des cheveux bruns, épais et frisés, des sourcils noirs et
des moustaches du rouge le plus éclatant.
En 1815, ses cheveux, de couleur claire, étaient fort rares sur sa
tête; il avait la taille plus ronde, et les mollets surtout, mieux
nourris; mais tout passe, les mollets comme la gloire du monde. À
soixante-dix ans, il en a maintenant quatre-vingts, ses cheveux, fort
clair-semés et presque blancs, devinrent, comme par enchantement,
épais, bruns et frisés; ses favoris et ses sourcils prirent la couleur
rutilante qu'ils n'ont plus quittée depuis lors. De mauvaises langues
cherchent bien à accréditer le bruit qu'il a un estomac de laine, et
que si ses cheveux n'ont jamais besoin des ciseaux du coiffeur, c'est
qu'ils n'ont point encore pris racine. Tom Tufto vous dira encore que
Mlle de Jaisey, actrice du Théâtre-Français à Londres, envoyait,
avec deux doigts, promener sur le parquet, tous les cheveux de son
grand-papa; mais Tom est un enfant terrible, et, d'ailleurs, la
perruque du général n'entre pour rien dans cette histoire.
Nos amis du ***e, après avoir visité l'hôtel de ville de Bruxelles,
que mistress la major O'Dowd ne trouvait pas, à beaucoup près, aussi
grand et aussi beau que la maison de son père à Glen-Malony, étaient
à se promener sur le marché aux fleurs, lorsqu'ils aperçurent un
officier à cheval, suivi d'un ordonnance, qui se dirigeaient de ce
côté. Après avoir quitté sa monture, l'officier s'avança au milieu des
fleurs, et choisit un des plus beaux et des plus gros bouquets;
puis monta à cheval, après avoir fait soigneusement envelopper cette
magnifique botte de fleurs, et l'avoir remise à son ordonnance, qui
le reçut tout en grommelant, tandis que son chef repartait avec un air
fort content de lui et de son emplette.
«Je voudrais vous faire voir nos fleurs de Glen-Malony, glissa en
passant mistress O'Dowd. Mon père a trois jardiniers et neuf aides. Il
y a chez lui un arpent tout couvert de serres chaudes, et les ananas
y sont aussi communs que les poires à Londres dans la saison. Nos
treilles portent des grappes du poids de six livres, et sur mon
honneur et ma conscience, je puis vous dire que nous avons des
magnolias bien grands, ma foi, comme des chaudrons.»
Dobbin ne trouvant aucun plaisir aux ridicules tirades de mistress
O'Dowd, s'était écarté du reste de la bande, ayant peine à contenir
son hilarité. Enfin, lorsqu'il fut à une distance convenable, il lui
donna un libre cours, à la grande surprise des passants.
«Eh bien! ou est-il donc, notre grand flandrin de capitaine, s'écria
mistress la major O'Dowd en regardant autour d'elle, est-ce qu'il
saigne encore du nez? Il dit toujours qu'il saigne du nez; il finira
par avoir cet organe totalement dépourvu de sang... N'est-ce pas,
O'Dowd, que les magnolias de Glen-Malony sont bien aussi larges que
des chaudrons?
--Oh! certainement, Peggy, et même plus larges,» reprit le major
toujours prêt à certifier les assertions de sa femme.
Cette charmante conversation fut interrompue par l'arrivée de
l'officier, qui a fait son apparition quelques lignes plus haut.
«Le beau cheval! dit George; qui est-ce qui le monte?
--Que serait-ce, si vous voyiez la bête de mon frère Molloy Malony,
qui a gagné une coupe ciselée à Curragh,» s'écria la femme du major,
reprenant son histoire de famille à un autre chapitre.
Son mari, par extraordinaire, l'arrêta tout court.
«Je ne me trompe pas, dit-il, c'est le général Tufto qui commande la
***e division de cavalerie. Puis il ajouta tranquillement: nous avons,
lui et moi, reçu un coup de feu à la même jambe au siége de Talavera.
--C'est ce qui vous a fait marcher, dit George en riant. Le général
Tufto! ajouta-t-il ensuite en se tournant vers Amélia, ma chère, les
Crawley ne doivent pas être loin.»
Amélia sentit un vertige et manqua se trouver mal sans savoir
pourquoi. Le soleil lui parut moins brillant, la ville moins curieuse
et moins pittoresque. Et cependant le ciel était illuminé par les
derniers feux au couchant, et il faisait une des plus belles journées
de la fin de mai.
CHAPITRE XXIX.
Bruxelles.
M. Jos avait loué une paire de chevaux pour mettre à sa voiture
découverte, et avec cet attelage et son luxueux carrosse de Londres,
il faisait une assez passable figure dans les promenades qui entourent
Bruxelles. George s'était procuré un cheval de selle, et en compagnie
de Dobbin il caracolait autour de la voiture où Jos et sa soeur
allaient faire leur tournée quotidienne. Dans une de leurs excursions
au Parc, théâtre ordinaire de leurs promenades, ils purent s'assurer
de la justesse des conjectures de George sur l'arrivée de Rawdon
Crawley et de sa femme. En effet, au milieu d'un groupe de cavaliers,
composé des personnes les plus considérables de Bruxelles, ils
virent Rebecca bien serrée, bien coquette dans son costume d'amazone,
galopant sur un joli cheval arabe, qu'elle manoeuvrait dans la
perfection. Ses talents d'écuyère dataient de Crawley-la-Reine, où le
baronnet MM. Pitt et Rawdon lui avaient donné plus d'une leçon. À ses
côtés se trouvait le galant général Tufto.
«En vérité, c'est le duc lui-même, criait à Jos mistress la major
O'Dowd, tandis que la rougeur commençait à monter au visage de
celui-ci. Oui, voilà lord Uxbridge sur le cheval bai; quelle tournure
élégante! il ressemble à mon frère Molloy Malony comme deux gouttes
d'eau.»
Rebecca n'avait pas d'abord remarqué la voiture, mais en reconnaissant
son ancienne amie parmi les personnes qui s'y trouvaient, elle lui
adressa un gracieux sourire et lui fit un salut de la main. Puis elle
se tourna vers le général Tufto, qui lui demandait quel était ce gros
officier en chapeau tout galonné d'or.
«C'est, répondit Beck, un officier au service de la compagnie des
Indes orientales.»
Rawdon Crawley, se détachant alors de la cavalcade, se dirigea vers
Amélia pour lui donner une amicale poignée de main et demander de ses
nouvelles; puis ses regards se fixèrent sur mistress la major O'Dowd
et ses plumes de coq noires avec une attention imperturbable, que
la grosse mère s'empressa d'attribuer à la puissance de ses charmes
vainqueurs.
George, qui se trouvait de quelques pas en arrière, accourut presque
aussitôt, accompagné de Dobbin; tous deux ôtèrent leurs chapeaux
aux augustes personnages, dans les rangs desquels Osborne distingua
mistress Crawley. Il était singulièrement flatté de voir Rawdon,
accoudé sur la portière, causer sans façon avec Amélia, et il répondit
par les protestations les plus obséquieuses aux cordiales avances de
l'aide de camp. Les saluts échangés entre Rawdon et Dobbin restèrent
tout juste dans les limites de la plus stricte politesse.
Crawley engagea Osborne à venir le voir à l'hôtel du Parc, où il était
descendu avec le général Tufto, et George réclama de son ami un pareil
engagement.
«Que je suis donc fâché de ne vous avoir pas rencontré trois jours
plus tôt, dit George à Rawdon, je vous aurais enlevé pour un dîner
que j'ai donné chez le restaurateur. C'était fort bien servi. Lord
Bareacres, la comtesse et lady Blanche ont bien voulu nous faire
l'amitié d'accepter notre invitation. Nous aurions été charmés de vous
avoir aussi pour convives.»
Après avoir donné cette petite satisfaction à son amour-propre et à
ses prétentions d'homme à la mode, Osborne laissa Rawdon rejoindre
l'auguste cavalcade, qui s'enfonça au galop dans une allée détournée.
George et Dobbin reprirent leur place des deux côtés de la portière,
et la voiture continua sa promenade.
«Que ce duc a bon air à cheval, observa mistress O'Dowd; les Wellesley
et les Malonys sont parents. Mais, dans ma position, j'attendrai pour
me présenter à Sa Grâce, qu'elle se souvienne la première de nos liens
de famille.
--C'est un fameux capitaine, dit Jos, qui avait retrouvé toute sa
langue depuis que le héros n'était plus devant ses yeux. Trouvez-moi
une victoire à comparer à celle de Salamanque? Qu'en dites-vous,
Dobbin? Eh bien, savez-vous où il a puisé toutes ses connaissances
stratégiques? Dans l'Inde, mon cher, dans l'Inde, mettez-vous bien
dans la tête que, pour former un bon général, il n'y a rien de tel que
les _jungles_. Moi aussi je le connais, mistress O'Dowd; nous avons
tous deux dansé le même soir avec miss Cutler, la fille de Cutler
de l'artillerie, un beau brin de fille, morbleu! C'était dans le bon
temps, à Dumdum.»
Cette rencontre avec de si illustres personnages fit les frais de la
conversation pendant le reste de la promenade, au dîner et jusqu'au
départ pour l'Opéra.
Ce soir-là, au théâtre, on eût pu se croire, pour un moment,
transporté dans les murs de la vieille Albion. La salle était garnie
de figures anglaises, et un air d'intimité régnait parmi l'assistance;
les loges resplendissaient de ces merveilleuses toilettes qui
portèrent à un si haut degré la réputation des femmes anglaises.
Mistress O'Dowd n'était pas moins remarquable dans sa mise. Sur son
front s'avançait une rangée de boucles surmontées d'un diadème en
cailloux d'Irlande, qui éclipsaient, à son avis, les parures de toutes
ses rivales. Sa présence mettait Osborne au supplice. Mais bon gré
mal gré, elle s'inscrivait d'office pour toutes les parties de plaisir
concertées entre ses amis, sans qu'il lui vînt jamais à l'esprit que
sa présence pût causer autre chose que du plaisir.
«Jusqu'ici elle vous a été d'un grand secours, ma chère, disait
George à sa femme, se sentant fort tranquille toutes les fois qu'il
la laissait en cette compagnie; mais l'arrivée de Rebecca, dont
vous allez faire votre amie, vous permettra de laisser de côté cette
indigeste Irlandaise.»
Amélia garda le silence. Le moyen alors de connaître le secret de sa
pensée?
Pour mistress O'Dowd, elle trouvait le coup d'oeil assez joli; mais
il ne fallait pas établir de comparaison avec la salle du théâtre de
Fishamble-Street, à Dublin. La musique française était à cent piques
au-dessous des marches nationales de son pays. Les amis de la major
profitaient de toutes ces remarques accompagnées de bruyants éclats de
voix et des oscillations majestueuses de son immense éventail.
«Savez-vous quelle est cette femme assise à côté d'Amélia, et qu'on
prendrait pour un grenadier déguisé, Rawdon, mon amour? disait dans
une loge vis-à-vis une dame, fort aimable avec son mari dans le
tête-à-tête, mais encore plus amoureuse de lui en public. D'où sort
cette créature avec un panache jaune fiché sur son turban, cette robe
de satin rouge et cette horloge qui lui bat les flancs?
--À côté de la jolie petite dame en blanc? demanda une troisième
personne placée au second rang. C'était un monsieur entre les deux
âges et portant ruban à la boutonnière; il cachait son cou dans les
plis d'une immense cravate blanche, et sa poitrine sous une épaisse
quantité de gilets.
--La jolie femme en blanc, général? C'est Amélia Osborne....Mais
vous avez des yeux pour toutes les jolies femmes, monsieur le mauvais
sujet.
--Oh! je vous le jure, une seule, une seule au monde a su fixer mes
regards, dit le général enchanté de son esprit.»
En même temps sa voisine levait sur lui son immense bouquet, comme si
elle eût voulu le frapper.
«Parbleu, je ne me trompe pas, dit mistress O'Dowd, c'est bien le
bouquet et l'homme du marché aux fleurs!»
Rebecca voyant que son amie tournait les yeux de son côté, lui envoya
un baiser avec la grâce que nous lui connaissons. La major O'Dowd
prenant la politesse pour elle, fit une légère inclinaison de tête
accompagnée d'un aimable sourire; Amélia, avec une vivacité nerveuse,
se rejeta dans le fond de sa loge.
Pendant l'entr'acte, George alla présenter ses hommages à mistress
Crawley; il rencontra Crawley dans le corridor, et ils échangèrent
quelques mots sur les événements de la dernière quinzaine.
«Eh bien! mon cher, mon banquier vous a payé mon billet sans la
moindre difficulté? dit George d'un air de familiarité: c'était bien
en règle?
--Parfaitement en règle, lui répondit Rawdon. Je suis prêt pour la
revanche quand vous voudrez. Et le papa, s'apprivoise-t-il?
--Pas trop, dit George, mais c'est une affaire de temps. Pour prendre
patience, j'ai eu à recueillir quelque peu de fortune au côté de ma
mère. Et pour vous, la tante est-elle moins féroce?
--Ah! oui; au fait, elle a été jusqu'à me donner vingt livres, la
vieille avare. À quand, maintenant, pour nous retrouver? le général
dîne dehors mardi. Pouvez-vous venir ce jour-là? Dites donc à Sedley
de couper sa moustache. Que diable! un pékin a-t-il à faire d'une
moustache et d'une redingote à brandebourgs? Voilà qui est chose
convenue, je compte sur vous pour mardi.»
Après ce petit colloque, Rawdon s'éloigna aux bras de deux coryphées
de la mode, faisant partie, comme lui, de l'état-major du général.
George était un peu désappointé de voir que Rawdon avait précisément
choisi, pour l'inviter, le jour où le général devait dîner en ville.
«Je vais de ce pas présenter mes hommages à votre femme, avait alors
dit George.
--Comme il vous plaira,» répondit l'autre d'un air évidemment
contrarié.
Les deux officiers qui étaient avec Rawdon échangèrent un coup d'oeil
d'intelligence, et George se dirigea vers la loge du général, dont il
avait soigneusement retenu le numéro.
«Entrez,» fit une voix argentine après le petit coup frappé à la
porte, et notre ami se trouva en présence de Rebecca.
Mistress Crawley vint à sa rencontre avec un grand étalage de
démonstrations; elle lui tendit ses deux mains, comme pour mieux lui
exprimer son ravissement de le revoir. Pendant ce temps, le général
décoré fixait le nouveau venu avec un froncement de sourcil, qu'on
pouvait traduire sans peine par un: «Au diable l'importun qui nous
dérange!»
«Ce cher capitaine George! s'écria Rebecca avec un charmant sourire;
c'est bien gentil à vous d'être venu. Le général et moi commencions à
trouver une certaine monotonie dans le tête-à-tête. Général, je vous
présente le capitaine George, dont vous m'avez souvent entendu parler.
--Fort bien, dit le général avec un salut imperceptible. À quel
régiment appartient le capitaine George?»
George indiqua le numéro de son régiment.
«C'est un régiment qui arrive des Indes-Occidentales, n'est-ce pas?
Il ne s'est pas beaucoup distingué dans la guerre. Avez-vous vos
quartiers à Bruxelles, capitaine George? continua le général avec une
morgue insultante.