Après ce compliment, la joyeuse et grosse amazone s'élança au cou

d'Amélia avec une effusion délirante, et celle-ci reconnut bien vite

l'original dont son mari s'était si souvent amusé à lui faire la

caricature.

«Vous avez dû souvent entendre parler de moi à votre cher époux,

reprit cette dame avec beaucoup de vivacité.

--Vous avez dû souvent en entendre parler,» répéta son mari le major

avec la précision d'une serinette.

Amélia lui dit qu'en effet ils avaient souvent parlé d'elle avec son

mari.

«Je suis sûre qu'il ne m'aura pas trop bien arrangée, répliqua

mistress O'Dowd en ajoutant que George était une mauvaise langue.

--J'en répondrais,» continua le major essayant de prendre un air

malicieux, ce qui excita une vive hilarité de la part de George.

Mistress O'Dowd fit claquer son fouet, en intimant au major l'ordre

de se tenir fixe sur toute la ligne. Puis elle demanda à George d'être

présentée à mistress la capitaine Osborne, suivant toutes les règles

de l'étiquette.

«Je vous présente, ma chère femme, dit George avec son plus grand

sérieux, la très-bonne, très-aimable et très-excellente amie, Aurelia

Margaretta, autrement dite Peggy.

--Vous y êtes; allez toujours, dit le major.

--Autrement dite Peggy, femme de Michel O'Dowd, major de notre

régiment et fille de Fitzjurld Ber'sford de Burge Malony de Glen

Malony, comté de Kildare.

--Et de Murgan-Square, à Dublin, reprit la dame avec un air de majesté

calme et digne.

--Et de Murgan-Square, cela va sans dire, fit tout bas le major.

--C'est là que vous m'avez fait la cour, mon cher major,» reprit la

dame.

Le major eut un signe de tête affirmatif pour ces dernières paroles

comme pour celles qui les avaient précédées.

Le major O'Dowd avait servi son souverain dans toutes les parties du

monde. Bien qu'il eût dû ses grades à quelque chose de plus honorable

que des intrigues de boudoir, il était cependant le plus modeste, le

plus silencieux, le plus doux et le plus paisible des hommes; c'était

un agneau que sa femme menait à sa fantaisie. Il venait en silence

prendre sa place à la table des officiers, buvait beaucoup, puis,

quand il était gorgé de liquides, il rentrait dans sa chambre pour

y cuver son vin. S'il ouvrait la bouche, c'était toujours pour être

d'accord sur n'importe quoi avec n'importe qui. Sa vie s'écoulait

ainsi heureuse et égale. Le soleil brûlant de l'Inde n'avait point

embrasé son sang, et la fièvre jaune n'avait point eu de prise sur

cette rude écorce. Il marchait à une batterie de canons avec la même

indifférence qu'il mettait à se rendre à une table servie. Son appétit

ne distinguait pas entre un rôti de cheval et une soupe à la tortue.

Il avait encore sa vieille mère, mistress O'Dowd de O'Dowdstown,

à laquelle il n'avait jamais désobéi qu'en prenant la fuite pour

s'enrôler et en s'obstinant à épouser cette gaillarde de Peggy Malony.

Peggy était une des cinq demoiselles faisant partie des onze enfants

de la noble maison de Glen-Malony. Son mari, et tout à la fois son

cousin, lui était parent du côté maternel, et lui devait l'inestimable

avantage d'une alliance avec des Malonies, dont pas une famille au

monde n'égalait à ses yeux la noblesse. Après neuf saisons à Dublin et

deux à Bath et à Cheltenham, sans avoir pu trouver personne qui voulût

s'atteler avec elle au joug de l'hyménée, miss Malony ordonna à son

cousin Mick de l'épouser; elle marquait alors six lustres et demi

sonnés. L'honnête garçon obéit et emmena sa cousine dans les Indes

occidentales, où elle eut, comme doyenne d'âge, la présidence des

dames du ***e régiment dans lequel O'Dowd venait de passer par

mutation.

Mistress O'Dowd avait à peine passé une demi-heure avec Amélia,

que celle-ci, subissant le sort commun à toutes les nouvelles

connaissances de la major, dut écouter d'un bout à l'autre l'histoire

de sa famille et la généalogie des Malonies.

«Ma chère, disait-elle dans le laisser-aller de ses épanchements,

je voulais faire de George mon beau-frère, et ma soeur Glorvina lui

allait parfaitement; mais ce qui est fait n'est plus à faire, et,

puisqu'il vous a épousée, vous êtes désormais pour moi comme ma soeur.

Pas vrai? C'est maintenant comme si vous étiez de la famille. Vous

avez une petite mine chiffonnée qui me plaît, et je vois d'ici que

nous nous entendrons au mieux; et nous n'aurons au régiment qu'à

marquer un de plus au total.

--C'est cela, nous n'aurons qu'à marquer un de plus au total,» dit

O'Dowd d'un air approbateur.

Amélia, fort reconnaissante de ces bons procédés, se divertit

néanmoins beaucoup d'un accueil aussi cavalier, et de cette brusque

introduction au milieu de sa nouvelle et nombreuse famille.

«Ici, nous sommes tous de bons diables, continua la femme du major. Il

n'y a pas un régiment au service où vous puissiez trouver plus d'union

et de concorde que dans le nôtre. Jamais de querelles, de mauvais

rapports, de médisance parmi nous. Il y règne, tout au contraire, une

affection réciproque à l'égard les uns des autres.

--Exemple: mistress Magenis et vous, dit George en riant.

--Mistress la capitaine Magenis et moi avons fait notre paix, et

pourtant elle s'était conduite avec moi à me rendre les cheveux tout

blancs et à me mettre à deux doigts du tombeau.

--Ah! Peggy, ma chère, c'eût été dommage pour ces belles tresses

noires, s'écria le major.

--Taisez votre bec, gros bêta! Voyez-vous, ces maris, mistress

Osborne, il faut toujours que ça lève la tête. Quant à Mick, je lui

ai dit qu'il ne devrait jamais ouvrir la bouche que pour donner le mot

d'ordre, boire et manger. Il faudra que je vous fasse connaître

notre personnel; je vous donnerai tous les renseignements dans le

tête-à-tête. Présentez-moi maintenant à votre frère; en vérité,

c'est un bel homme: il me rappelle mon cousin Dan Malony, Malony de

Ballymalony, ma chère; vous savez qu'il a épousé Ophélia Scully de

Oystherstown, cousine de lord Poldoody.... Monsieur Sedley.... charmée

de faire la vôtre. Vous dînerez, je pense, avec nous ce soir à la

table des officiers.... Pensez au docteur, Mick, et tenez-vous bien

pour ne pas vous mettre hors combat pour la réunion de ce soir.

--Nous pourrions peut-être, ma chérie, fit observer le major, avoir

pour M. Sedley un billet d'invitation à ce dîner d'adieu que nous

donne le 150e.

--Vite, Simple.... L'enseigne Simple de notre régiment; ma chère

Amélia, j'avais oublié de vous le présenter.... Courez en toute hâte:

vous offrirez au colonel Tavish les compliments de mistress la major

O'Dowd, et vous lui direz que le capitaine Osborne a amené avec

lui son beau-frère, et que nous le lui conduirons dans la salle du

banquet, à cinq heures sonnant. Voulez-vous, ma chère, venir prendre

avec moi quelque chose pour tromper la faim jusque-là? Allons, pas de

cérémonie, je vous prie.»

Tandis que mistress O'Dowd continuait sa litanie, le jeune enseigne,

déjà au bas de l'escalier, courait s'acquitter de sa commission.

L'obéissance est l'âme du soldat!

«Emmy, dit le capitaine George, nous allons à notre service. Pendant

ce temps, mistress O'Dowd voudra bien procéder à votre éducation

militaire.»

Les deux capitaines prirent chacun un bras du major, et se firent l'un

à l'autre, par-dessus sa tête, une grimace d'intelligence.

Une fois en possession de sa nouvelle amie, mistress O'Dowd l'accabla

d'une avalanche de renseignements, à laquelle ne pouvait résister

la mémoire de la pauvre petite patiente. Amélia fut initiée à toute

l'histoire secrète de la nombreuse famille dans les rangs de laquelle

la jeune dame s'étonnait d'être encore si vite entrée.

«Mistress Heavytop, la femme du colonel, était morte à la Jamaïque,

d'une passion malheureuse, fortement compliquée de fièvre jaune. Quant

à ce vieux monstre de colonel, auquel on ne voyait pas plus de cheveux

sur la tête qu'il n'y en a sur un boulet de canon, il avait conté

fleurette à une fille métis de la localité. Mistress Magenis, à

laquelle manquaient les premiers rudiments de l'éducation, était au

demeurant une brave femme; mais elle avait une langue infernale, et

aurait triché sa mère au whist. Mistress la capitaine Kirk ne manquait

pas de lever au ciel ses grands yeux de homard effarouché dès qu'on

parlait de faire le plus innocent loto. Et pourtant, continuait la

major, mon père, l'homme le plus pieux qui soit entré dans une église,

le doyen Malony, mon oncle et notre cousin l'évêque, font tous les

soirs, en parfaite tranquillité de conscience, leur partie de mouche

ou de whist. Du reste, aucune de ces dames n'accompagne le régiment,

reprit mistress O'Dowd. Fanny Magenis reste avec sa mère, marchande,

comme vous savez, de charbon et de pommes de terre à Islington-Town,

tout près de Londres. Aussi la fille est-elle toujours à nous parler

des navires de son père et à nous appeler pour nous les faire voir

quand ils montent la rivière. Mistress Kirk et ses enfants resteront

ici, à Bethesda-Place, pour être plus à portée de leur prédicateur

favori, le docteur Ramshorn.... Mistress Bunny est dans une situation

intéressante, mais c'est pour elle un état normal: voilà le huitième

qu'elle va donner au lieutenant.... La femme de l'enseigne Posky, qui

nous est arrivée deux mois avant vous, ma chère, s'est déjà querellée

plus de vingt fois avec Tom Posky. On entend leur vacarme de toute la

caserne. D'après le bruit qui court, ils en seraient déjà à se jeter

les plats à la tête. Tom n'a point voulu s'expliquer la semaine

dernière sur un noir qu'il avait à l'oeil. Quant à madame, elle

va retourner chez sa mère, qui tient une pension de demoiselles à

Richemond. Pour en venir là, elle eût aussi bien fait de se tenir

tranquille au lieu de se laisser enlever!... Où avez-vous étudié,

ma chère? Moi, j'ai été élevée chez mistress Flanagan, aux Bosquets

d'Ilissus, près Dublin, et la pension y coûtait bon. Rien qu'une

marquise pour nous donner la prononciation de Paris, et un major

général retiré du service pour nous faire marcher au pas.»

Amélia n'en revenait pas de ces singulières communications et de ces

titres de parenté qui, sans plus de cérémonie, lui donnaient mistress

O'Dowd pour soeur aînée. On la présenta le soir même au reste de sa

famille improvisée. Comme elle était timide et aimable, sans être

assez jolie pour donner de l'ombrage aux autres femmes, la première

impression fut en sa faveur. Mais les officiers du 150e étant survenus

et l'ayant jugée digne de leur attention particulière, toutes ses

soeurs se mirent bien vite à lui trouver des défauts.

«Osborne en a donc fini avec ses folles dépenses, dit mistress Magenis

à mistress Bunny.

--Si dans un débauché converti on peut tailler un bon mari, il y a

des chances pour que George devienne le modèle du genre, fit observer

mistress O'Dowd à mistress Posky, jusqu'alors la plus jeune mariée

du régiment, et furieuse par suite contre la nouvelle venue qui lui

prenait sa place.»

Quant à mistress Kirck, l'assistante du docteur Ramshorn, elle posa

à mistress Osborne deux ou trois questions de principe sur le dogme,

pour voir si c'était une brebis marquée au sceau de l'élection. À la

simplicité des réponses de la jeune femme, elle décida que cette âme

errait encore dans les plus épaisses ténèbres. Pour la rapprocher le

plus possible de la lumière, elle lui remit trois excellents petits

livres à bon marché et ornés de vignettes. En voici les titres.

_Les gémissements au désert_;

_La Blanchisseuse de Wandworth_;

_La Vraie Baïonnette du soldat anglais_.

Désireuse de la tirer de ce chaos d'ignorance avant que le sommeil fût

venu fermer ses yeux, mistress Kirk pressa Amélia de lui promettre de

ne pas se coucher avant d'avoir lu ces petits manuels.

Les hommes, étrangers à tous ces petits manéges, firent cercle autour

de la charmante femme de leur camarade et épuisèrent en son honneur

tout le répertoire de la galanterie militaire. Ce fut une véritable

ovation, qui ranima le courage d'Amélia et rendit à ses yeux tout leur

éclat. George se sentait fier des succès de sa femme et surtout du

mélange de grâce et de timidité avec lequel elle recevait les hommages

de ses jeunes adorateurs et répondait à leurs compliments. Quant

à lui, sous son brillant uniforme, il éclipsait tous les autres

officiers et tenait un regard d'affectueuse tendresse sans cesse

attaché sur sa femme. Ce soir-là, Amélia fut bien heureuse, et son

pauvre petit coeur en bondissait de joie.

«Je veux être aimable pour tous ses amis, disait-elle en elle-même.

Il suffit qu'ils soient ceux de George pour devenir les miens, je

m'efforcerai de lui faire trouver la joie et la gaieté dans son

intérieur pour le lui faire chérir davantage.»

L'entrée d'Amélia au régiment se fit donc par acclamations; les

capitaines la trouvaient charmante, les lieutenants chantaient

ses louanges, et les enseignes lui auraient brûlé de l'encens. Le

chirurgien-major, le vieux Cutler, risqua deux ou trois plaisanteries

qui sentent trop l'anatomie pour trouver place ici. Cackle, son aide,

qui avait pris ses grades à l'Université d'Édimbourg, daigna causer

avec elle littérature et lui adresser quelques citations françaises,

enfin, Stubble allait de l'un à l'autre glisser à l'oreille de chacun:

«Hein! n'est-ce pas qu'elle est jolie?»

Le vin chaud eut seul le pouvoir de le détourner de sa contemplation.

Quant au capitaine Dobbin, il ne dit mot à Amélia de toute la soirée,

mais il reconduisit Jos à son hôtel, assisté du capitaine Porter.

Le pauvre garçon avait la démarche fort vacillante. Le récit de ses

chasses au tigre avait eu un succès fou d'abord à table auprès des

officiers, puis, le soir, sur mistress O'Dowd, qui se prélassait

à l'ombre de son turban à l'oiseau de Paradis. Dobbin remit

l'ex-receveur aux mains de son domestique et resta à se promener et à

fumer son cigare sur le devant de l'hôtel. George, au moment de partir

de chez mistress O'Dowd, avait soigneusement enveloppé sa femme dans

son châle, et celle-ci donna à la ronde une poignée de main à tous

les officiers qui l'accompagnèrent jusqu'à sa voiture, et la suivirent

encore de leurs bruyantes acclamations. Amélia, pour descendre de

voiture, s'appuya sur la main de Dobbin et le gronda, en souriant, de

ne s'être pas approché d'elle de toute la soirée.

Le capitaine fumait encore son cigare que déjà, depuis longtemps,

tout dormait dans l'hôtel et dans la rue. Il avait regardé la lumière

disparaître du salon de George, puis briller ensuite et s'éteindre

dans la chambre à coucher.

Il rentra dans ses quartiers aux clartés incertaines d'un jour qui

commençait à poindre. Déjà un sourd murmure de cris et de manoeuvres

s'élevait du côté de la rivière: c'étaient les bâtiments de transport

qui recevaient leurs nombreux passagers pour les porter sur le

continent, bien loin des rives de la Tamise.

CHAPITRE XXVIII.

Amélia arrive en Belgique.

Officiers et soldats dans le ***e devaient prendre passage sur les

navires équipés à cet effet par le gouvernement. Le surlendemain du

thé de mistress O'Dowd, au milieu des bruyantes clameurs des matelots

et des troupes, des fanfares de la musique répétant l'air national du

_God save the king_, des officiers qui agitaient leurs chapeaux, enfin

des hourras de la flotte entière, le convoi descendit lentement sur le

fleuve et appareilla pour Ostende.

Joe, toujours galant, avait consenti à servir d'escorte à sa soeur,

et à la femme du major, dont les malles immenses, y compris le fameux

oiseau de paradis, étaient parties avec les bagages du régiment. Nos

deux héroïnes, après s'être rendues en voiture à Ramsgate sans le plus

mince paquet, s'embarquèrent pour Ostende, au milieu de la cohue des

passagers qui se pressaient en foule pour cette destination.

Cette période de la vie de Jos à laquelle nous allons assister, est si

remplie d'incidents du genre le plus dramatique, qu'elle lui fournit

pendant longtemps des sujets de conversation aussi neuve qu'animée et

fit même beaucoup tort à la chasse au tigre, remplacée désormais par

les récits les plus émouvants de l'héroïque campagne de Waterloo.

Dès qu'il eut prix le grand parti d'accompagner les dames, il cessa

de se raser la lèvre supérieure. À Chatham, il assistait avec la plus

invariable exactitude aux revues et aux exercices. Il prêtait une

oreille attentive aux conversations de _ses confrères les officiers_,

comme il se plaisait à les appeler, et il faisait tout son possible

pour retenir les expressions techniques du métier. L'excellente

mistress O'Dowd l'aidait beaucoup dans cette étude en lui prêtant le

secours de ses lumières.

Le jour de l'embarquement à bord de _la Belle-Rose_, il arriva pour

le départ avec un habit à brandebourgs, un pantalon d'ordonnance et un

immense chapeau étincelant sous ses galons d'or. Il disait d'un air de

mystère à qui voulait l'entendre qu'il allait rejoindre l'armée du duc

de Wellington, et comme il avait sa voiture avec lui, on le prenait

pour quelque grand personnage, pour un commissaire général ou tout au

moins pour un courrier du gouvernement.

Son coeur eut horriblement à souffrir du voyage; les dames éprouvèrent

aussi un état de malaise pitoyable. Mais Amélia sentit la vie renaître

en elle quand le navire entra dans le port d'Ostende: c'est qu'elle

voyait le bâtiment sur lequel se trouvait le régiment de son mari.

Jos alla tout droit à l'hôtel, le coeur encore mal à sa place; et le

capitaine Dobbin, après avoir escorté les dames, s'occupa de réclamer

au navire, puis à la douane, la voiture et les effets de M. Joe, car

M. Joe se trouvait alors sans valet. Le sien, d'accord avec celui

de M. Osborne, avait refusé catégoriquement de se livrer aux flots

trompeurs d'Amphytrite. Cette conspiration, ayant éclaté au dernier

moment, avait jeté la consternation dans l'âme de M. Joe Sedley, et il

s'en fallut de bien peu qu'il ne laissât le convoi partir tout

seul. Mais les railleries du capitaine Dobbin triomphèrent de ses

hésitations. Ses moustaches avaient d'ailleurs atteint toute leur

croissance; ce dernier motif acheva ce qu'avait commencé l'éloquence

de Dobbin, et Joe s'embarqua.

Dobbin, pour récompenser Joe d'avoir obtempéré à sa demande, se mit

en quête d'un domestique et lui amena un petit Belge olivâtre qui

ne parlait aucun idiome connu, mais qui, par son air affairé et sa

ponctualité à n'appeler M. Sedley que milord, se concilia promptement

les bonnes grâces de notre ami.

Ostende a bien changé de physionomie sous le rapport des Anglais qu'on

y voit maintenant: les grands seigneurs y sont fort rares, et ceux

qu'on y rencontre ne trahissent guère une origine aristocratique.

La plupart du temps, ce sont des gens mal vêtus, en linge sale, qui

sentent l'eau-de-vie et le tabac, et vont jouer aux cartes ou pousser

les billes dans des estaminets enfumés.

Un ordre du duc de Wellington obligeait alors chacun dans l'armée à

payer rigoureusement sa dépense. Pour un peuple de marchands, c'est un

de ces souvenirs qui ne saurait s'effacer de la mémoire. Être envahi

par une armée de pratiques qui payent bien, avoir à nourrir des héros

parfaitement solvables, que peut désirer de plus un pays industriel?

La Belgique n'est pas du reste, par elle-même, fort belliqueuse,

car son histoire atteste, depuis des siècles, qu'elle se contente de

fournir un champ de bataille aux autres nations.

Ce riche et florissant royaume présentait aux premiers jours de l'été

de 1815, un air de bien-être et d'opulence qui rappelait les plus

beaux temps de son passé. Ses vastes campagnes et ses paisibles

cités s'animaient de la présence de nos beaux uniformes rouges;

ses magnifiques promenades étaient sillonnées en tout sens par de

fringants équipages, par de brillantes cavalcades; ses rivières

côtoyant de riches pâturages, d'antiques et pittoresques hameaux, de

vieux châteaux cachés sous d'épais ombrages, promenaient doucement sur

leurs ondes la foule indolente des touristes anglais; le soldat buvait

à l'auberge du village et, chose plus rare, payait libéralement sa

dépense; le Highlander, logé dans les fermes flamandes, berçait

le nouveau-né, tandis que Jean et Jeannette allaient rentrer les

fourrages. Un pinceau délicat trouverait là un charmant sujet comme

épisode de la guerre à cette époque. On eût dit les préparatifs d'une

revue inoffensive et brillante. Cependant Napoléon, abrité par une

ceinture de forteresses, se préparait, lui aussi, à envahir ce pays.

Le général en chef de l'armée anglaise, le duc de Wellington, avait

su inspirer à tous ses soldats une foi comparable seulement à

l'enthousiasme fanatique des Français pour Napoléon. Ses dispositions

pour la défense étaient si bien combinées, ses renforts, en cas de

besoin, étaient si proches et si nombreux, que la crainte était

bannie de tous les coeurs, et que nos voyageurs, parmi lesquels s'en

trouvaient deux d'une timidité excessive, partageaient néanmoins la

sécurité générale.

Le régiment parmi les officiers duquel sont nos amis allait être

transporté par eau jusqu'à Bruges et Gand et marcher ensuite de là

sur Bruxelles. Joe accompagnait les dames, qui prirent passage sur

les bateaux publics, dont le luxe et l'aménagement ont droit à quelque

place dans le souvenir des vieux touristes de Flandres. Ces lents mais

commodes véhicules s'étaient fait, pour la bonne chère, une réputation

parfaitement justifiée et à laquelle se rattache la tradition

suivante: Un voyageur anglais, qui était venu en Belgique avec

l'intention d'y passer seulement une semaine, étant monté à bord de

l'un de ces navires, se trouva si bien de la cuisine, qu'une fois

arrivé à Gand, il repartit pour Bruges, et recommença de nouveau

le même voyage. Enfin les chemins de fer furent inventés. Alors, de

désespoir, notre homme se noya dans le fleuve au moment où le dernier

navire qui faisait le dernier voyage touchait à sa destination.

Joe ne devait point en venir à cette extrémité, mais il fit largement

honneur à la table servie devant lui. Mistress O'Dowd affirmait que,

pour compléter son bonheur, il ne lui manquait plus que d'épouser sa

soeur Glorvina. Toute la journée se passa pour lui à boire sur le

pont de la bière flamande, à tempêter contre Isidore, son nouveau

domestique, et à faire le galant auprès des dames.

Son courage était monté à un diapason des plus élevés et devait

beaucoup aux fumées bachiques.

«Que le Corse vienne donc nous attaquer! s'écriait-il; Emmy! ma chère

âme, si je tremble, ce n'est que pour lui. Dans deux mois, morbleu!

les alliés seront à Paris, et je vous payerai à dîner au Palais-Royal.

Trois cent mille Russes, entendez-vous? vont entrer en France par

Mayence et le Rhin; trois cent mille, ma chère soeur, sous les ordres

de Wittgenstein et de Barclay de Tolly. Vous n'êtes pas au fait de la

stratégie militaire, chère petite; mais en homme qui m'y connais, je

puis vous dire qu'il n'y a pas d'infanterie en France capable de

tenir tête à l'infanterie russe. Le Corse a-t-il un général en état de

moucher la chandelle à Wittgenstein? Viennent ensuite les Autrichiens,

au nombre de cinq cent mille, aussi vrai que me voilà. Avant dix

jours, vous les verrez à la frontière de France, sous les ordres

de Schwartzemberg et du prince Charles. Et puis les Prussiens, les

Prussiens, entendez-vous? commandés par le brave général Blücher.

Maintenant que Murat n'y est plus, trouvez-moi un général de cavalerie

à comparer à celui-là. N'est-ce pas, mistress O'Dowd, que votre jeune

amie aurait tort de se tourmenter? Allons, Isidore, ne tremblez pas

ainsi; vite, monsieur, versez-moi de la bière.»

Mistress O'Dowd, pour toute réponse, insista sur le courage de

Glorvina. C'était une femme à ne pas reculer devant homme qui vive, et

encore moins devant un Français. Après cet éloge, elle avala un

verre de bière, et, par une grimace de satisfaction, témoigna de ses

sympathies pour ce genre de liquide.

La foire aux vanités, Tome I · 第 29 / 36 段