bon Dobbin pour la bourse de son ami. Après le dîner, tandis que
Jos était à ronfler dans le grand fauteuil, il hasarda quelques
observations sur cette recherche dans les mets, cette prodigalité de
vin de Champagne vraiment digne d'un archevêque, mais ce fut en vain:
«J'ai toujours été habitué à voyager en gentilhomme, répondit George,
et quand le diable y serait, ma femme aura toutes les aises auxquelles
elle doit prétendre dans son rang. Tant qu'il restera un sou dans ma
bourse, j'entends qu'elle vive au sein de l'abondance.»
George paraissait trop satisfait de ses grands airs de générosité,
pour que Dobbin cherchât plus longtemps à lui persuader que le bonheur
d'Amélia n'était point dans une soupe à la tortue.
Un peu après le dîner, Amélia exprima timidement le désir d'aller voir
sa mère à Fulham; George y consentit, mais non pas sans avoir d'abord
accueilli sa demande par de grondeuses paroles. Elle alla s'apprêter
dans son immense chambre à coucher où s'élevait un immense lit de
parade, «où avait dormi la soeur de l'empereur Alexandre lorsque les
_souffrants_ alliés s'étaient rendus à Londres.» Elle mit son petit
chapeau et son châle avec beaucoup d'empressement et de plaisir.
George, pendant ce temps, était resté dans la salle à manger à boire
du bordeaux, et quand elle revint il ne se dérangea pas le moins du
monde.
«Est-ce que vous ne m'accompagnez pas, cher ami?» lui dit-elle d'un
ton câlin?
Réponse négative! le _cher ami_ avait _à faire_ ce soir-là, et il
laissa à son valet de pied le soin d'accompagner milady. Quand la
voiture qu'on avait envoyé chercher fut arrivée à la porte de l'hôtel,
Amélia prit congé de George d'un petit air boudeur. Après deux ou
trois coups d'oeil inutiles, elle descendit tristement le grand
escalier. Le capitaine Dobbin la suivit par derrière, lui présenta
la main pour monter en voiture et la regarda partir. Le valet, pour
n'avoir point à rougir en donnant l'adresse au cocher devant les gens
de l'hôtel, lui promit de la lui indiquer un peu plus loin.
Dobbin prit la route de son vieux quartier tout en pensant en lui-même
au plaisir qu'il aurait eu de se trouver dans le fiacre à côté de
mistress Osborne. George évidemment n'était pas dans les mêmes idées;
car lorsqu'il fut las de boire, il sortit et acheta une contremarque,
pour voir M. Kean dans le _Juif de Venise_. C'est que le capitaine
Osborne aimait beaucoup le théâtre, il avait même joué certains
premiers rôles d'une façon fort brillante, dans des représentations
données au régiment.
Lorsque M. Joseph se réveilla en sursaut au bruit que faisait son
domestique en vidant les carafons placés sur la table, il faisait nuit
noire depuis longtemps. Un nouveau fiacre fut mis en réquisition à
la station voisine, et l'on transféra M. Joe d'abord chez lui et puis
ensuite dans son lit.
La visite de la pauvre Amélia fit passer à mistress Sedley quelques
moments bien doux pour ses affections maternelles. Elle s'élança vers
la porte quand la voiture s'arrêta à la grille du jardin, et elle
serra avec effusion dans ses bras la jeune mariée tremblante et émue
jusqu'aux larmes. Le vieux M. Clapp, qui était en bras de chemise à
bêcher ses plates-bandes, se sauva tout honteux de son accoutrement,
et la grosse fille irlandaise franchit d'un bond l'escalier de la
cuisine pour faire son plus beau sourire à la nouvelle arrivée.
Amélia, chancelante, avait peine à arriver au salon.
La mère et la fille laissèrent couler leurs pleurs sans contrainte dès
qu'elles purent, à l'abri de ce sanctuaire, se livrer à la vivacité
des sentiments qui débordaient dans leur coeur; il y eut bien des
larmes répandues, comme le comprendra tout lecteur sentimental!
Les larmes dans toutes occasions, soit tristes, soit joyeuses ne
sont-elles pas la suprême ressource des femmes? Une mère et sa
fille ont bien le droit de donner un libre cours à ces délicieux
épanchements. Les bonnes mères se remarient à la noce de leurs filles;
jugez de ce qui advient à un degré de plus! Tout le monde sait à quoi
s'en tenir sur les grand'mères et leur tendresse ultra-maternelle. Je
poserais volontiers en principe qu'on ne connaît bien l'amour maternel
que lorsqu'on est passé à l'état de grand'mère. Laissons dans la
demi-teinte d'obscurité qui règne au salon les sanglots, les larmes
et les rires d'Amélia et de sa mère. Le vieux Sedley nous en donne
lui-même l'exemple. Sa pénétration, à lui, n'avait pas été à deviner
qui se trouvait dans la voiture qui s'était arrêtée à la porte. Il
n'avait pas couru au devant de sa fille, mais il l'avait étroitement
serrée contre son sein lorsqu'elle était entrée dans la maison, où
il vivait au milieu de ses paperasses, de ses fils rouges et de ses
comptes. Il causa un instant avec la mère et la fille, puis sortit
discrètement de la pièce pour leur laisser toute liberté.
Le laquais de George avait un air de superbe dédain à regarder
M. Clapp en bras de chemise arrosant ses rosiers. Il se découvrit
toutefois avec une affable courtoisie, quand M. Sedley lui demanda des
nouvelles de son gendre, de la voiture, de Joe, de la manière dont les
chevaux avaient supporté le voyage de Brighton, et l'infortuné finit
comme toujours par tomber sur le sujet de cet infernal sournois de
Bonaparte. La servante irlandaise apporta une bouteille et un
verre, car le vieux Sedley voulut à toute force que le domestique se
rafraîchit, et il lui donna une demi-guinée, que le laquais empocha
avec un mélange de surprise et de mépris.
«Buvez ce verre de vin à la santé de votre maître et de sa femme, dit
Mr. Sedley, et n'oubliez pas de boire à la nôtre, Trotter, quand vous
serez chez vous.»
Neuf jours à peine s'étaient écoulés depuis qu'Amélia avait quitté ce
modeste réduit, et cependant elle se sentait séparée par un bien long
intervalle des temps heureux qu'elle y avait passée. En faisant un
retour vers cette époque, quelle différence ne trouvait-elle pas
entre la situation présente de son esprit et celle de la jeune fille
absorbée dans son amour, dirigeant toutes les forces de son âme sur
l'objet unique de ses affections, et payant les soins affectueux
de ses parents, sinon par l'ingratitude, du moins par une froide
indifférence, tandis qu'elle réservait toute la chaleur de son coeur
et de son âme pour réchauffer une espérance dont un jour, peut-être,
elle aurait à reconnaître les illusions. Ce coup d'oeil rétrospectif
vers des temps tout à la fois voisins et si éloignés, la saisirent
d'une certaine honte, et la vue de son excellente mère, si affligée
dans sa solitude, la pénétra d'un tendre remords. Elle était bien
forcée d'avouer maintenant que, possédant ce qu'elle croyait le
paradis sur terre, ses désirs n'en étaient ni moins inquiets ni plus
satisfaits.
Quand le nouvelliste, en mariant son héros et son héroïne, leur a fait
faire ce qu'on appelle le grand saut, il tire en général la toile sur
ce tableau. Eh! mon Dieu! le drame est-il donc fini? Les soucis et
les luttes de la vie respectent-ils cette limite? En un mot, ne
trouve-t-on plus que des objets couleur de rose sur les terres du
mariage? Doit-on croire que la femme et le mari n'aient plus alors
qu'à gagner paisiblement, au milieu des plus douces étreintes et des
plus ineffables jouissances, le terme de leur vieillesse? Notre petite
Amélia, toute fraîche débarquée sur ce nouveau rivage, jetait un
dernier regard de regret et d'adieu à ces tristes et charmantes
figures dont le courant ne la séparait pas encore assez pour
l'empêcher de voir leurs ombres disparaître dans le lointain.
En l'honneur de la jeune mariée, mistress Sedley voulut faire quelque
chose d'extraordinaire. Aussi, après le premier feu de leur entretien,
elle quitta un instant mistress George Osborne, et descendit dans
les parties inférieures de la maison, où se trouvait une espèce de
cuisine, résidence habituelle de M. et mistress Clapp et de miss
Flannigan, la servante irlandaise, lorsqu'elle avait lavé la vaisselle
et ôté ses papillotes. Mistress Sedley se rendit donc dans
ces profondeurs pour faire préparer un thé remarquable par sa
magnificence. Chacun exprime sa tendresse à sa façon; la meilleure
pour mistress Sedley était de bourrer sa chère Amélia de gâteaux et de
salade d'oranges servie dans une coupe de cristal.
Tandis qu'on s'occupait de la confection des susdites friandises dans
les parties basses de la maison, Amélia quittait le salon, montait
l'escalier et se retrouvait sans savoir trop comment, dans la petite
pièce qui lui avait servi de chambre avant son mariage, dans ce même
fauteuil où elle avait passé de si longues heures d'angoisses et
d'amertume. Elle éprouva le délicieux plaisir que l'on ressent à
revoir un vieux camarade. Puis ses pensées l'entraînèrent vers la
semaine à peine écoulée, et peu à peu elle revint sur son passé.
Rechercher dans le passé les souvenirs heureux, qui contrastent
douloureusement avec le présent; gémir sur ses espérances de bonheur
évanouies et remplacées par le doute et la souffrance, tel était le
sort de cette pauvre et infortunée créature, de cette brebis errante
au milieu des luttes et des presses de la _Foire aux Vanités_.
Assise dans son vieux fauteuil, elle se rappelait avec tout son
enthousiasme d'autrefois cette image de George, objet de ses
confiantes et premières adorations. Fallait-il donc s'avouer
maintenant la différence entre la réalité et les traits imaginaires du
héros devant lequel elle eût volontiers jadis brûlé de l'encens? Pour
réduire à une pareille extrémité la vanité de la femme qui vous aime
et qui vous choisit, il faut ordinairement bien des années et bien
des trahisons.... Les yeux verts et perçants de Rebecca, son sourire
sinistre venaient ensuite remplir d'effroi la craintive Amélia. Elle
resta plongée dans le vague de ces méditations, dans ces rêveries
mélancoliques, les mêmes où l'avait trouvée l'honnête Irlandaise
lorsqu'elle lui apporta la lettre qui contenait les nouvelles
protestations de George et sa nouvelle demande en mariage.
Ses yeux étaient fixés sur ce petit lit bien lisse et bien blanc où
naguère reposait encore sa tête de jeune fille! Mais il avait cessé
d'être à elle. Alors elle se prenait à penser au plaisir qu'elle
aurait à y dormir encore, à s'éveiller comme autrefois sous les
regards souriants de sa mère. Elle songeait avec terreur à ce grand
catafalque de damas qui s'élevait comme un tombeau dans cette vaste et
sombre pièce où elle devait passer la nuit à Cavendish-Square. Ô cher
petit lit bien blanc, que de confidences n'avez-vous pas reçues dans
ses longues insomnies! que de fois dans son désespoir ne l'avez-vous
pas entendue appeler la mort! Maintenant elle doit être bien heureuse
et ses désirs sont remplis. Le bien-aimé pour lequel elle a tant
soupiré, elle le possède pour toujours! Avec quelle vigilance, quelle
tendresse sa bonne mère n'avait-elle pas veillé sur cette couche
de l'innocence! Tous ces souvenirs, toutes ces pensées brisaient ce
pauvre petit coeur sensible et passionné. Amélia alla s'agenouiller
au pied de son humble couchette, et pour les froissements et les
blessures de son âme demanda le baume consolateur à celui auquel la
jeune fille s'était trop rarement adressée jusqu'alors. L'amour
avait été sa foi, et maintenant ce coeur saignant et rebuté cherchait
l'appui qui ne fait jamais défaut aux âmes souffrantes. Avons-nous
le droit d'écouter, de répéter ces prières? Ces mystères sacrés de la
conscience, mon cher lecteur, ne doivent point être troublés par le
tumulte de _la Foire aux Vanités_ au milieu de laquelle notre histoire
se passe.
Nous dirons seulement que, quand on vint la chercher pour le thé, la
jeune femme descendit avec une âme plus sereine. Ses tristes visions
s'étaient évanouies, sa destinée lui paraissait moins amère; elle ne
pensait plus ni aux froideurs de George, ni aux yeux verts de Rebecca.
Elle embrassa tendrement son père et sa mère, et, par ses causeries
avec le vieux Sedley, pénétra son âme d'une joie à laquelle il n'était
plus accoutumé. Elle trouva le thé excellent, fit ses compliments à sa
mère sur la salade d'oranges, et, en cherchant à répandre le bonheur
autour d'elle, se sentit elle-même plus heureuse. Puis elle repartit
pour aller dormir dans le grand catafalque funèbre, et reçut George
avec un sourire sur les lèvres quand il rentra du théâtre.
Le lendemain, maître George avait des _affaires_ d'une plus haute
importance que d'aller au théâtre applaudir M. Kean. Dès son arrivée à
Londres, il avait écrit aux hommes de loi de son père pour leur faire
savoir que, dans sa royale sagesse, il avait décidé qu'il aurait avec
eux une entrevue le jour suivant. Ses pertes au billard et aux cartes
contre le capitaine Crawley avaient presque vidé sa bourse, et il
désirait se monter en espèces avant son départ. Il n'avait d'autre
moyen pour cela que d'entamer les deux mille livres que le notaire
avait ordre de lui compter. Du reste, il ne doutait pas que son père,
avant peu, ne se relâchât beaucoup de ses sévérités. Quel père assez
dur pour ne point finir par ouvrir les yeux sur les mérites d'un
prodige de son espèce? Et si ce coeur de roc était capable de résister
à la voix du sang et à l'évidence de ses hautes vertus, eh bien!
George était décidé à recueillir tant de lauriers, à planter tant de
trophées sur les champs de bataille qui allaient s'ouvrir pour
lui, que le vieillard, vaincu, finirait par reprendre de meilleurs
sentiments pour son fils. D'ailleurs, George n'avait-il pas le monde
devant lui? Sa mauvaise chance aux cartes ne serait peut-être pas
éternelle, et deux mille livres, du reste, lui laissaient encore bien
du temps.
Par ses soins, une voiture conduisit de nouveau Amélia auprès de sa
mère. Il donnait carte blanche à ces deux dames pour se conformer
dans leurs achats à toutes les exigences de la mode. Il voulait que
mistress George Osborne ne manquât de rien pour faire sensation à
son arrivée en pays étranger. Mais un jour, un seul jour pour de si
importantes emplettes, c'était bien peu; aussi fut-il grandement et
gravement rempli. Mistress Sedley courant en voiture chez la modiste
et la lingère, se voyant escortée jusqu'à son équipage par une foule
obséquieuse de commis empressés et polis, se crut un instant revenue
aux jours de ses grandeurs passées; c'était la première joie qu'elle
goûtait depuis ses rudes et pénibles épreuves. Mistress Amélia ne se
montra pas complétement indifférente au plaisir de s'arrêter dans les
boutiques, de voir, de marchander et d'acheter de jolies choses; il ne
lui en coûtait point du tout d'obéir aux ordres de son mari, et elle
se distinguait dans l'acquisition de ces objets de toilette par une
finesse et une élégance toute féminines, comme disent les marchands,
suivant une habitude traditionnelle.
Quant à la guerre qu'on voyait poindre à l'horizon, mistress Osborne
ne s'en tourmentait pas beaucoup. L'affaire de Bonaparte était claire,
il ne pouvait manquer d'être écrasé au premier choc. Les navires de
Margate transportaient chaque jour à Gand et à Bruxelles une société
élégante et choisie. On avait plutôt l'air de se rendre à une partie
de plaisir qu'à une guerre sérieuse. Comment le Corse pourrait-il
tenir contre les armées coalisées de l'Europe et le génie de
Wellington! Amélia partageait ces sentiments; car il est inutile de
dire que cette douce et tendre créature acceptait sans contrôle les
impressions de ceux qui l'environnaient. Il y avait trop d'humilité
et de soumission dans cette âme pour qu'elle vînt jamais à prendre
l'initiative d'une opinion personnelle. Mais revenons à notre sujet;
Amélia et sa mère passèrent une grande journée à courir les boutiques
de Londres, et la jeune femme trouva à la fois grand succès et grand
plaisir à ses débuts dans le monde élégant.
George, pendant ce temps, le chapeau sur l'oreille, les coudes en
équerre, l'air crâne et provocateur, se dirigeait vers Bedford-Row, et
s'avançait dans l'étude du notaire avec une démarche majestueuse, au
milieu de tous les clercs à mine de parchemin, occupés à griffonner
des mémoires indéchiffrables. Il enjoignit à l'un d'eux d'aller
prévenir M. Higgs que le capitaine Osborne était à l'attendre. Au ton
protecteur et arrogant d'Osborne, on aurait pu croire que ce _pékin_
de notaire, qui avait trois fois plus de cervelle que lui, cinquante
fois plus d'argent et mille fois plus d'expérience, n'était qu'un
pauvre hère qui, toute affaire cessante, devait se mettre à la
disposition du capitaine. George ne s'aperçut pas du sourire de pitié
qui passa sur les lèvres de tous ces gratteurs de papier, comme il
les traitait dans son for intérieur, depuis le maître clerc jusqu'au
saute-ruisseau. Il s'assit, et tout en caressant avec sa canne la tige
de sa botte, il daigna abaisser ses pensées sur le ramassis de pauvres
diables qu'il avait devant les yeux. Ces pauvres diables étaient
au courant de ses affaires, et en parlaient le soir au café tout en
buvant leur bière avec des confrères. Quel secret y eut-il jamais
pour un notaire ou pour ses clercs? Rien n'échappe à cette puissance
scrutatrice, mais discrète; dans les études se règlent mystérieusement
les destinées de tous les habitants de la Cité.
En entrant dans le cabinet de M. Higgs, George s'attendait peut-être
à le trouver chargé de quelque message de réconciliation de la part
de son père, et peut-être avait-il pris ces allures dédaigneuses et
superbes pour manifester, dans son extérieur, la résolution et
la fermeté de son âme. Mais ces prétentions à l'arrogance ne
rencontrèrent chez le notaire que froideur et indifférence, ce qui les
rendit encore plus ridicules. M. Higgs était occupé à écrire quand le
capitaine entra.
«Avez la bonté de vous asseoir, monsieur, lui dit-il; je suis à vous à
la minute. Monsieur Poe, apportez-moi le dossier, s'il vous plaît.»
Et il se remit à écrire.
M. Poe ayant apporté les pièces, le patron demanda à George s'il
voulait ses deux mille livres en billets payables à vue, ou bien s'il
préférait qu'on lui achetât de la rente.
«Un des exécuteurs testamentaires de feu M. Osborne est absent en ce
moment, dit-il avec le ton de l'indifférence, mais mon client consent
à se conformer à vos désirs pour terminer le plus tôt possible.
--Faites-moi un billet, reprit le capitaine de fort mauvaise humeur,
je n'ai que faire de vos schellings et vos sous,» ajouta-t-il quand
l'homme de loi lui présenta le montant de la somme.
Il se flattait d'avoir, par ce trait de majestueux mépris, confondu la
ridicule exactitude de ce vieil écrivassier, et il sortit du cabinet
le papier dans sa poche.
«Dans deux ans ce garçon-là sera sous clef, dit M. Higgs à M. Poe.
--Croyez-vous donc que le père Osborne ne finisse pas par se radoucir?
--Je me fierais plutôt à l'attendrissement d'une borne, répliqua M.
Higgs.
--Du reste, il la mène bonne et heureuse, reprit le clerc, voilà à
peine une semaine qu'il est marié, et je l'ai vu l'autre jour avec
d'autres individus de son régiment reconduire au sortir du théâtre
mistress High Flyer à sa voiture.»
Puis la conversation prit un autre cours, et mistress George Osborne
s'effaça du souvenir de ces messieurs.
Le billet était tiré sur nos amis de Lombard-Street Hulker et Bullock.
George jugea à propos de se diriger sur-le-champ de ce côté pendant
qu'il était en train de faire ses affaires: il avait hâte de recevoir
son argent. Fred Bullock, à la face bilieuse, était précisément à
regarder le travail d'un de ses employés, dans le bureau où George
se présenta, sa face jaune prit aussitôt une teinte livide, et il se
retira comme pour cacher les remords de sa conscience dans son cabinet
le plus reculé. George, tout occupé à couver des yeux son argent,
ne fit aucune attention aux variations de teint et à la fuite du
cadavérique adorateur de sa soeur.
Fred Bullock instruisit le soir même le vieil Osborne de la démarche
de son fils.
«Il est fier comme un écu neuf, lui dit son futur gendre. Il a pris
jusqu'au dernier schelling. Quelques centaines de livres n'iront pas
loin avec ce garçon-là.»
Le vieil Osborne attesta par le plus terrible serment qu'il se
souciait peu du temps et de la manière qu'on mettrait à dépenser cet
argent.
Quant à George, fort satisfait de l'emploi de sa journée, il fit
promptement tous ses préparatifs de départ, et Amélia reçut, pour
payer ses emplettes, des billets à vue que son mari lui remit avec une
générosité de grand seigneur.
CHAPITRE XXVII.
Amélia au régiment.
Quand le splendide équipage de Joe s'arrêta à la porte de l'hôtel de
_Chatham_, la première figure qu'avait aperçue Amélia avait été celle
du brave capitaine Dobbin qui, depuis plus d'une heure, arpentait
la rue en attendant l'arrivée de ses amis. Le capitaine, avec ses
épaulettes, son habit d'uniforme, son ceinturon rouge et son sabre,
avait une tournure tout à fait martiale. Jos sentit alors un certain
orgueil à pouvoir parler de sa liaison avec lui; aussi mit-il dans son
bonjour bien plus de cordialité qu'il lui en avait jamais témoigné à
Brighton.
Le capitaine avait avec lui l'enseigne Stubble qui, en voyant
descendre Amélia de voiture, ne put retenir l'exclamation suivante:
«Vrai Dieu, la jolie fille!»
Osborne se rengorgea à cette approbation spontanée et la prit comme un
hommage rendu à son bon goût. À vrai dire, Amélia dans sa pelisse de
mariée, avec ses rubans roses, la fraîcheur que donnait à ses joues un
voyage rapide et au grand air, justifiait assez, par la gentillesse et
le charme de sa figure, le compliment de l'enseigne. Dobbin au fond du
coeur en sut gré à son jeune camarade; puis, comme il s'avançait pour
aider la jeune femme à descendre de voiture, Stubble put voir le
joli petit pied qui posa à peine sur la marche. Il devint tout rouge
pendant qu'il faisait le plus profond salut à la jeune mariée.
En voyant le numéro du régiment sur le casque de l'enseigne, Amélia
lui fit un petit signe de tête accompagné d'un doux sourire, ce qui
acheva de le clouer sur place. À partir de ce jour, le capitaine
Dobbin traita M. Stubble de la façon la plus affectueuse, et, à la
promenade comme à la caserne, il fut souvent question d'Amélia dans
leurs conversations. Bientôt, parmi les jeunes et braves officiers du
***e régiment, ce fut à qui aurait le plus d'admiration et de louanges
pour mistress Osborne. Ses manières simples et naturelles, son air
bienveillant et modeste lui gagnèrent tous les coeurs honnêtes. Notre
lecteur doit demander à son imagination plus encore qu'à nos paroles
une idée de cette douceur et de cette simplicité. La simplicité, voilà
un joyau inestimable pour une femme et qu'on peut reconnaître en
elle, rien qu'à lui entendre dire qu'elle est engagée pour le prochain
quadrille ou que la chaleur la fatigue. George, qui avait toujours
eu le pompon dans son régiment, grandit encore dans l'estime de ses
jeunes collègues, séduits par son désintéressement à prendre une femme
sans fortune et son bon goût à la choisir si charmante.
Dans le salon commun, Amélia fut toute surprise de trouver une lettre
adressée à mistress la capitaine Osborne. C'était un billet rose de
forme triangulaire. Sur le cachet on voyait une colombe tenant dans
son bec un rameau d'olivier; la cire n'avait point été ménagée, et
l'écriture très-large et très-lâche accusait une main féminine.
«Voilà qui sort du poignet de Peggy O'Dowd, dit George en riant; je le
reconnais aux bavures de la cire.»
C'était bien en effet un billet de mistress la major O'Dowd, qui
priait mistress Osborne de venir passer la soirée chez elle en petit
comité.
«Il faut y aller, dit George à sa femme; vous ferez connaissance avec
tous les officiers de notre corps. O'Dowd commande le régiment, et
Peggy commande O'Dowd.»
Mais ils étaient à peine, depuis quelques minutes, en possession de la
lettre de mistress O'Dowd, que la porte s'ouvrit avec fracas et
qu'une bonne grosse mère, en amazone, suivie de quelques officiers du
régiment, s'avança à leur rencontre.
«Me voilà! fit-elle, car je n'ai pas pu attendre au thé. George, mon
cher, présentez-moi à madame. Madame, charmée de faire la vôtre et de
vous présenter mon époux, le major O'Dowd.»