«À voir ma pauvre maîtresse prendre ses drogues, ne dirait-on pas un

agneau?»

C'était encore mistress Bute qui décidait si la promenade se ferait en

voiture ou dans le fauteuil roulant. En un mot, une jeune mère n'est

pas plus attentive à dorloter son premier-né. La patiente avait-elle

des velléités de résistance, suppliait-elle pour un morceau de plus à

dîner, ou une médecine de moins à prendre, aussitôt sa garde-malade la

menaçait de mort subite, et miss Crawley se rendait à une logique si

pressante.

«Il ne lui reste pas une étincelle de vie, disait un jour Firkin à

Briggs, voilà trois semaines qu'elle ne m'a appelée vieille bête!»

Mistress Bute lui faisait déjà des ouvertures pour congédier l'honnête

Firkin, M. Bowls, le gros sommelier, enfin Briggs elle-même, afin de

substituer ses filles à tous ces mercenaires, et de préparer la pauvre

malade à sa translation à Crawley-la-Reine. Mais hélas! un funeste

accident vint tout à coup détruire ses projets et l'enlever aux

devoirs dont elle s'acquittait avec un zèle si désintéressé. Le

révérend Bute Crawley, son mari, en revenant un soir à cheval, avait

fait une chute et s'était fracturé le col du fémur. La fièvre s'était

déclarée avec tous les symptômes de l'inflammation, et mistress Bute

Crawley avait été forcée de quitter le chevet de sa belle-soeur

pour courir à celui de son mari. Ce n'était pas toutefois sans avoir

promis, avant son départ, de revenir auprès de sa chère amie aussitôt

après le rétablissement de Bute. Elle avait laissé aux domestiques

les instructions les plus pressantes sur les soins à donner à leur

maîtresse; mais à peine la voiture de Southampton avait-elle fait

quelques tours de roue, qu'une jubilation universelle régna dans la

maison de miss Crawley. On y respirait plus à l'aise; depuis longtemps

on n'y avait joui d'une aussi grande liberté. Ce jour même, Bowls

déboucha, sans crainte de surprise, une bouteille de Xérès pour lui et

mistress Firkin; ce soir-là, miss Crawley et Briggs remplacèrent par

la partie de piquet la lecture fastidieuse et monotone des sermons

de Porteus. C'était comme dans les contes de fées où, d'un coup de

baguette, il s'opère une heureuse et paisible révolution dès que le

mauvais génie est mis en fuite.

Deux ou trois fois par semaine, miss Briggs allait de grand matin

prendre ses ébats à la mer et se transformer en océanide sous la robe

de flanelle et le bonnet de toile cirée. Rebecca était, comme nous

l'avons vu, au fait de ses habitudes, et sans réaliser contre Briggs

sa conspiration aquatique et à l'aide d'un plongeon lui chatouiller la

plante des pieds, elle résolut de dresser une embuscade et d'attaquer

Briggs au sortir du bain, alors que toute fraîche et ragaillardie par

ses ablutions, elle se trouverait en belle humeur.

Becky fut de très-bonne heure sur pied le lendemain, et apportant le

télescope sur le balcon qui faisait face à la mer, elle le braqua

dans la direction des baraques de baigneurs. Elle put voir de la sorte

Briggs arriver, entrer dans sa cabine et se mettre à l'eau; et elle

était à son poste, sur le rivage, épiant sa proie, lorsque l'océanide

sortit de sa cabine et s'avança sur les galets. Il y aurait eu de

quoi faire un charmant tableau de genre avec la plage et la troupe

de baigneuses sur le premier plan, et dans le lointain une chaîne de

rochers et de maisons étincelant aux premiers feux du soleil. Rebecca

avait paré sa figure de son plus tendre et de son plus aimable

sourire; elle tendit à Briggs sa petite main blanche en allant

au-devant d'elle. Briggs pouvait-elle repousser cette démonstration

amicale.

«Ah! miss Sh.... mistress Crawley,» fit-elle.

Mistress Crawley lui prit la main, la serra contre son coeur, puis,

comme si elle eût cédé à l'entraînement de son émotion, elle jeta ses

bras autour du cou de Briggs et l'embrassa avec une effusion pleine

d'une apparente sincérité.

«Ah! ma bien bonne amie,» dit-elle d'un ton si naturel que Briggs se

mit incontinent à fondre en larmes, et que la fille des bains en fut

attendrie.

Rebecca obtint sans peine de Briggs de longues et délicieuses

confidences. Briggs raconta et commenta tous les événements accomplis

chez miss Crawley, depuis la disparition subite de Becky jusqu'au

présent jour; elle couronna son récit par les détails de la retraite

si inattendue et si désirée de mistress Bute. Les symptômes de la

maladie de miss Crawley, les moindres circonstances de son traitement

médical furent exposés par cette honnête fille avec l'ampleur et la

complaisance que les femmes mettent toujours à s'étendre sur cette

matière. C'est toujours avec un nouveau plaisir qu'elles causent entre

elles de leurs malaises et de leur docteur. Briggs suivit, en cette

occasion, l'exemple des personnes de son sexe, et Rebecca ne s'en

plaignit point; elle ne pouvait assez répéter combien elle était

heureuse de penser que l'excellente Briggs, la fidèle Firkin étaient

restées auprès de leur bienfaitrice pour la soulager dans ses

souffrances. La Providence avait droit pour ce seul motif à ses plus

vives actions de grâce.

Alors Rebecca, revenant sur sa conduite, lui faisait voir comment,

malgré les apparences, sa faute était cependant bien naturelle et bien

excusable. Pouvait-elle refuser sa main à l'homme qui avait trouvé le

chemin de son coeur? Pour toute réponse, la sensible Briggs éleva

les yeux au ciel, poussa un soupir de sympathie, car elle aussi avait

autrefois connu ces tendresses de coeur: Rebecca, en somme, n'était

donc pas bien criminelle.

«Ah! je n'oublierai jamais, disait cette dernière, que miss Crawley

a donné asile à l'orpheline délaissée; non, non, bien qu'elle m'ait

bannie de sa présence, jamais je ne cesserai de l'aimer; ma vie est

à elle; sur un signe de sa part, je suis prête à lui en faire le

sacrifice. Comme ma bienfaitrice, comme la tante de mon bien-aimé

Rawdon, chère miss Briggs, miss Crawley domine dans ma tendresse et ma

vénération mes sentiments pour toute autre femme; immédiatement après

elle, mes affections s'adressent aux personnes qui lui donnent tant de

preuves de fidélité.»

Il n'y avait que cette astucieuse et intrigante mistress Bute pour

traiter, comme elle l'avait fait, les coeurs dévoués à cette chère

demoiselle.

«Tenez, continua Rebecca, mon Rawdon, qui est si bon, malgré la

rudesse et la brusquerie de ses manières, m'a dit mille fois les

larmes aux yeux qu'il bénissait le ciel d'avoir mis auprès de sa chère

tante deux femmes, deux anges, comme l'excellente et dévouée Firkin,

comme l'admirable miss Briggs.»

Dans le cas où, à l'aide de ses menées ténébreuses, l'abominable

mistress Bute, suivant les craintes encore trop bien fondées de

Rebecca, parviendrait à écarter tous ceux qui avaient la confiance de

miss Crawley pour faire de cette pauvre femme la pâture des harpies du

presbytère, Rebecca priait miss Briggs de se souvenir que sa maison,

toute modeste qu'elle était, serait toujours ouverte pour elle.

«Chère amie, s'écriait-elle dans un transport d'enthousiasme, il est

des coeurs pour lesquels le souvenir d'un bienfait est éternel! Toutes

les femmes ne sont pas des Bute Crawley! Mais après tout, dois-je me

plaindre d'elle, dois-je me plaindre d'avoir été l'instrument et la

victime de ses artifices, puisque sans elle je ne serais point devenue

la femme de Rawdon?»

Alors Rebecca découvrit à Briggs les ruses et les fourberies de

mistress Bute à Crawley-la-Reine; jusqu'alors elle n'avait pu saisir

les fils cachés de sa conduite; mais les événements actuels les lui

faisaient toucher du doigt, après avoir par mille artifices allumé

une flamme réciproque, après avoir fait tomber deux innocents dans les

filets qu'elle leur avait préparée, mistress Bute les avait conduits

par l'amour et le mariage à la ruine la plus complète.

C'était d'une vérité palpable, et tous ces stratagèmes sautaient aux

yeux de miss Briggs. Dans le mariage de Rawdon et de Rebecca, mistress

Bute était la grande, l'unique coupable. Mais en reconnaissant Becky

pour une victime bien innocente des embûches de mistress Bute, miss

Briggs ne pouvait dissimuler à son amie son peu d'espoir de voir

les affections de miss Crawley se ranimer en faveur de Rebecca, et

l'éloignement de la vieille fille à pardonner à son neveu ce mariage

inconsidéré.

Sous ce rapport, Rebecca ne partageait point les idées de la

demoiselle de compagnie, et conservait bon courage. Miss Crawley

refusait quant à présent tout pardon: soit; mais tôt ou tard elle

finirait par se radoucir. Et d'ailleurs, d'autre part, qu'y avait-il

entre Rawdon et le titre de baronnet? Le maladif et souffreteux Pitt

Crawley. Quelle faculté de médecine aurait osé répondre de lui! Avoir

mis au grand jour les ténébreuses menées de mistress Bute, avoir

attiré sur elle les soupçons était une douce satisfaction pour

Rebecca, et cette manoeuvre ne pouvait d'ailleurs que tourner à

l'avantage de Rawdon. Rebecca, après une heure de causeries intimes

avec miss Briggs, ralliée désormais à sa cause, la quitta au milieu

des plus tendres protestations d'amitié, et parfaitement convaincue

que dans une heure au plus tard, miss Crawley saurait par le menu tout

ce qui venait de se dire.

Après cette entrevue, Rebecca retourna en toute hâte à son hôtel. Déjà

la société des jours précédents s'y trouvait réunie pour un déjeuner

d'adieu. À voir Rebecca et Amélia étroitement embrassées au moment de

la séparation, on aurait dit deux soeurs tendrement unies. Mistress

Crawley tira grand parti de son mouchoir pour les effets dramatiques;

elle se suspendit au cou de son amie comme si elle n'avait plus dû

la revoir, et de sa fenêtre, tandis que la voiture s'éloignait, elle

agita son mouchoir qui, du reste, était parfaitement sec. Après cette

petite pantomime, elle vint reprendre sa place à table, et mangea

de très-bon appétit pour une femme émue. Tout en épluchant ses

sauterelles, elle instruisit Rawdon du résultat de sa promenade

matinale. Ses espérances étaient en hausse; elle fit partager sa

manière de voir à son mari: c'était en général l'habitude, et, soit

que ses opinions fussent tristes ou gaies, son mari finissait toujours

par voir comme elle.

«Allez, lui dit-elle, mon cher ami, vous mettre à ce pupitre, et

écrivez-moi une jolie petite lettre pour miss Crawley, où vous lui

ferez comprendre que vous êtes un brave garçon et autres choses sur le

même ton.»

Rawdon s'assit et écrivit fort couramment:

«Brighton, jeudi.

«Ma chère tante....»

Mais ici s'arrêta tout court la verve imaginative du brillant

officier. Il rongea le bout de sa plume en regardant la figure de

sa femme, et elle ne put s'empêcher de rire à la mine piteuse qu'il

faisait. Alors, se promenant en long et en large les mains derrière le

dos, elle lui dicta la lettre suivante:

«Avant de quitter mon pays et de partir pour une guerre qui pourra

m'être fatale....»

--Comment?» dit Rawdon un peu surpris; mais bientôt, saisissant la

finesse de la phrase, il fit de nouveau courir sa plume sur le papier,

en se livrant à de gros ricanements:

«Qui pourra très-probablement m'être fatale, je suis venu à vous....»

--Pourquoi pas _près de vous_, Becky? _près de vous_ est

très-grammatical, risqua le dragon.

«Je suis venu à vous,» reprit Rebecca en frappant du pied, pour vous

faire mes adieux comme à ma meilleure et à ma plus ancienne amie. Ah!

avant de m'éloigner de vous, pour toujours peut-être, permettez-moi

une fois encore de presser cette main qui a répandu sur moi tant de

bienfaits.»

--De bienfaits!» répéta Rawdon en griffonnant les derniers mots, et

tout émerveillé de la facilité de sa femme.

«Je vous fais une seule demande, c'est de ne point me laisser partir

sous le poids de votre colère. Je partage le noble orgueil de ma

famille sans le pousser pourtant aussi loin qu'elle à de certains

égards; j'ai épousé la fille d'un peintre, et ne rougis point de cette

union.»

--On m'enfoncerait plutôt dans le corps une épée jusqu'à la garde,

exclama Rawdon.

--Taisez-vous, imbécile! dit Rebecca en lui tirant l'oreille, et

en regardant par-dessus son épaule pour voir s'il ne lui était pas

échappé quelque faute d'orthographe. Partir ne prend pas d'_e_ à la

fin, et il en faut un à colère.»

Il corrigea ces mots en baissant pavillon devant l'éminente

supériorité de sa commandante.

«Je vous croyais instruite du succès de ma flamme,» continua Rebecca,

«car mistress Bute Crawley l'approuvait et l'encourageait. Loin de me

plaindre d'avoir épousé une femme sans fortune, je m'applaudis encore

de ce que j'ai fait. Chère tante, disposez de votre fortune comme il

vous plaira; vous en avez le droit; je n'y trouverai jamais à redire.

Je voudrais seulement vous persuader que mon affection est pour vous

et non pour votre argent. Je ne puis quitter l'Angleterre sans votre

pardon; permettez-moi de vous voir, je vous en conjure, avant mon

départ. Dans un mois, une semaine, il sera trop tard, et je ne puis

m'accoutumer à la pensée de quitter ce pays sans une bonne parole

d'adieu de votre bouche.»

--Elle ne reconnaîtra pas mon style, dit Becky; j'ai fait à dessein

des phrases courtes et coupées.»

Cette missive officielle fut envoyée sous enveloppe à miss Briggs.

La vieille miss Crawley se mit à rire quand Briggs, avec un air de

mystère, lui présenta cette candide et simple requête.

«Maintenant, dit-elle, que nous voilà débarrassés de mistress Bute,

nous pouvons nous donner les plaisirs de la correspondance. Voyons,

Briggs, lisez-moi ça un peu, de votre plus belle voix.»

Quand Briggs fut arrivée à la fin de l'épître, sa chère protectrice

redoubla d'hilarité.

«Vous êtes bête comme une oie, dit-elle à Briggs, pour ne pas voir

qu'il n'y a pas là un mot de Rawdon, tandis que celle-ci gagnée au ton

de probité et de tendresse répandu dans tout ce message, se laissait

aller à sa sensibilité naturelle. Il ne m'a jamais écrit de sa vie

que pour me demander de l'argent, et puis ses lettres se trahissent

toujours par les fautes d'orthographe et les ratures. Ce petit monstre

de gouvernante le mène par le bout du nez. Les voilà bien tous les

mêmes, ajoutait miss Crawley à mi-voix, ils désirent tous ma mort

et soupirent après mon argent. Que m'importe, en définitive, de voir

Rawdon? ajouta-t-elle après une pause et du ton le plus indifférent;

je n'en irai ni mieux ni pis pour lui avoir donné une poignée de main.

Qu'il vienne s'il veut, mais à la condition que cette entrevue ne

tourne point au tragique! D'ailleurs, il serait aussi avancé de

souffler sur une glace. Mais, ma chère, il y a des bornes à tout, même

à la patience, et je me refuse positivement à voir mistress Rawdon.

Sur ce point, mon parti est pris.

Force fut bien à miss Briggs de se contenter de ce message de

réconciliation. Elle pensa que la meilleure manière de raccommoder

la tante et le neveu était d'engager Rawdon à faire sentinelle sur

la falaise où miss Crawley venait chaque jour prendre l'air dans son

fauteuil.

Ce fut là le théâtre de l'entrevue. Il nous serait impossible de dire

si miss Crawley éprouva aucun sentiment de tendresse ou d'émotion à la

vue de son ancien favori. Elle lui tendit deux doigts avec un sourire

de bonne humeur: à son air, on aurait dit qu'ils s'étaient quittés la

veille. Quant à Rawdon, il devint rouge comme un homard; il saisit par

mégarde la main de Briggs, tant son trouble et sa confusion étaient à

leur comble. Peut-être cette émotion avait-elle une cause intéressée;

peut-être venait-elle d'une affection sincère; peut-être enfin, ce bon

neveu était-il frappé de l'altération que quelques semaines de maladie

avaient portée dans les traits de sa tante.

«La vieille fille m'a fait capot, dit-il à sa femme en lui racontant

sa conférence. Je me sentais tout drôle et tout chose, savez-vous?...

Je me tenais à côté de sa grande machine, savez-vous?... Je l'ai

conduite jusqu'à sa porte, où Bowls est venue au devant d'elle pour la

soutenir. J'aurais bien voulu entrer, savez-vous?...

--Vous n'êtes pas entré, Rawdon! cria sa femme furieuse.

--Non, ma chère, que la peste m'étouffe si je n'ai pas éprouvé un

tremblement du diable à ce moment-là.

--Vous êtes un imbécile: il fallait entrer quand même et n'en plus

sortir, dit Rebecca.

--Ne me dites pas de sottises, grogna notre gros guerrier; il est

possible que _j'aie été_ un imbécile, Becky; mais ce n'est pas à vous

de me dire cela.»

Et il lança un coup d'oeil à sa femme, avec une expression hargneuse

et une physionomie plissée par la colère.

«Voyons, mon bijou, dit Rebecca en s'efforçant d'adoucir le courroux

de son bien-aimé, tenez-vous prêt pour aller la revoir, qu'elle vous

engage ou non à une nouvelle visite.»

À cela il répondit qu'il savait bien ce qu'il avait à faire, et la

pria seulement de garder pour elle ses aimables compliments. Le mari

froissé s'en alla sombre, silencieux et rancunier, passer le reste de

la journée à l'estaminet.

Vers le soir, il fut obligé, comme toujours, de rendre les armes à

la haute et prévoyante intelligence de sa femme, en recevant la plus

triste confirmation des inquiétudes qu'elle avait manifestées à propos

de sa maladroite démarche. L'émotion avait sans doute été trop forte

pour miss Crawley, car elle resta longtemps accablée par ses rêveries,

et c'était une fatigue dont la vieille demoiselle voulut même

s'affranchir.

«Comme Rawdon est devenu vieux et épais, dit-elle à sa compagne, son

nez s'est teint en rouge et sa personne tourne à l'obésité. Quel air

de vulgarité il a pris depuis son mariage avec cette femme! Mistress

Bute me disait qu'ils se grisaient ensemble, et j'en ai la certitude

maintenant; il répand une abominable odeur de genièvre. N'avez-vous

rien senti? c'était à suffoquer.»

En vain Briggs fit valoir que mistress Bute parlait mal de tout le

monde, et qu'avec les faibles capacités d'une personne de son humble

condition elle la tenait pour une....

--Une intrigante de la pire espèce? Oh! vous avez raison, sa langue

s'en prend à tout le monde. Mais j'ai l'intime conviction que cette

Rebecca a donné à Rawdon des habitudes d'ivrognerie. Tous ces gens de

peu....

--Il a été très-ému en vous voyant, madame, dit la demoiselle de

compagnie, et je suis persuadée que si vous réfléchissez aux dangers

qu'il va courir, vous....

--Combien, Briggs, vous a-t-il promis pour être son avocat? cria la

vieille demoiselle prise d'un accès de fureur nerveuse. Bon! voilà

maintenant que vous allez vous mettre à pleurer. Je déteste les

scènes. Je ne pourrai donc jamais avoir la paix? Allez-vous-en pleurer

dans votre chambre et envoyez-moi Firkin. Non, restez, asseyez-vous

là, mouchez-vous et finissez-en avec vos larmes. Bien; prenez

maintenant ce qu'il vous faut pour écrire une lettre au capitaine

Crawley.»

La pauvre Briggs, avec une obéissance passive, alla se placer devant

le buvard, dont chaque page portait les traces de l'écriture ferme

et courante du dernier secrétaire de la vieille fille, mistress Bute

Crawley.

--Écrivez: «Mon cher monsieur,» ou «Cher monsieur,» cela vaudra mieux,

et dites que vous êtes chargée par miss Crawley.... par le médecin de

miss Crawley, M. Cramer, de l'informer que l'état chétif de ma

santé ne me permet pas d'affronter de trop fortes secousses; qu'en

conséquence, il m'est impossible d'avoir aucune discussion d'affaires,

aucune entrevue de famille; que je le remercie d'être venu à Brighton,

et que je le prie de ne pas y prolonger son séjour à cause de moi.

Ensuite, miss Briggs, vous pourrez ajouter que je lui souhaite un bon

voyage, et que s'il veut prendre la peine de passer chez mon notaire à

Grays'-Inn-Square, il y trouvera quelque chose qui ne lui fera pas

de peine. C'est bien; en voilà assez pour le déterminer à quitter

Brighton.»

L'excellente Briggs écrivit la dernière phrase avec un sentiment de

très-vive satisfaction.

«Vouloir me mettre en état de blocus le jour même du départ de M.

Bute, marmottait la vieille dame entre ses dents, c'est par trop fort.

Briggs, ma chère, écrivez aussi à mistress Bute Crawley qu'il est

inutile qu'elle revienne; elle n'a qu'à rester chez elle. Je serai

peut-être enfin la maîtresse chez moi. Je ne me laisserai pas à

plaisir étouffer sous les drogues et noyer dans le poison. Ils sont

tous acharnés à ma mort. Oui, tous, tous....»

La vieille dame, écartant successivement tous les proches que

l'intérêt seul avait appelés autour d'elle, finissait par se trouver

dans un isolement complet; c'étaient alors des convulsions nerveuses

amenant un déluge de larmes et des lamentations sans fin.

La dernière scène approchait pour elle dans la triste comédie de la

Foire aux Vanités. Peu à peu les lumières s'éteignaient, et bientôt

elle allait disparaître derrière le rideau fatal.

Le dernier alinéa où miss Crawley engageait Rawdon à aller voir son

notaire à Londres, alinéa que miss Briggs avait écrit avec un

plaisir tout particulier, fut pour le dragon et sa femme une fiche de

consolation, après le refus explicite de la vieille fille pour toute

espèce de réconciliation. Ces lignes magiques produisirent donc

tout leur effet. Rawdon eut désormais le plus grand empressement à

retourner à Londres.

Sans ses gains sur Jos et les bank-notes de George, Rawdon n'aurait su

comment payer sa dépense à l'hôtel. L'hôtelier ignora toujours combien

peu il s'en était fallu qu'il n'en eût été pour ses frais. Comme un

général expérimenté qui dans la retraite sauve ses bagages, Rebecca,

après avoir prudemment emballé tous ses effets de quelque valeur, les

avait expédiés pour Londres, sous la responsabilité du domestique de

George. Le jeu fournit heureusement à Rawdon les moyens d'être honnête

et de partir avec sa femme et sa note acquittée, le lendemain du

départ de nos autres personnages.

«J'aurais bien voulu revoir cette vieille fille encore une fois, dit

Rawdon; elle est si épuisée et si changée, que, j'en suis sûr, elle

n'ira pas loin... Je suis fort intrigué de savoir le montant des

billets qui m'attend chez son notaire. Un billet de deux cents

livres... Oh! oui, deux cents livres au moins, n'est-ce pas, Becky?»

Pour se soustraire aux assiduités persévérantes des importuns dont

nous avons parlé plus haut, Rawdon et sa femme n'allèrent point

reprendre leur appartement de Brompton, mais descendirent dans un

hôtel écarté. Le lendemain matin, Rebecca put apercevoir sur sa route

les susdits visages en se rendant à Fulham chez la vieille mistress

Sedley, où elle allait faire visite à Amélia et à ses amis de

Brighton. Ils étaient tous partis pour Chatham et de là pour Harwich,

d'où le régiment devait s'embarquer pour la Belgique. L'excellente

mistress Sedley était dans les larmes et dans la douleur.

À son retour, Rebecca trouva son mari, qui rentrait de Gray's-Inn, où

il avait été apprendre son sort. Il étouffait de colère.

«Mordieu! Becky, dit-il, elle nous donne vingt livres pour tout

potage!»

Quoique la plaisanterie tournât à leur détriment, elle était des

meilleures, et Becky ne put s'empêcher de rire de la déconvenue de

Rawdon.

CHAPITRE XXVI.

Entre Londres et Chatham.

Comme il convenait à un grand seigneur de son espèce, notre ami

George, en quittant Brighton, fit la route dans une berline à quatre

chevaux, et descendit dans un splendide hôtel de Cavendish-Square. Là,

le jeune gentleman prit, pour lui et sa nouvelle épouse, une longue

suite de salles magnifiquement décorées, une table garnie de vaisselle

plate, et se fit servir par une demi-douzaine de domestiques noirs,

silencieux comme les muets du sérail. George fit les honneurs à Jos

et à Dobbin avec une aisance toute princière. Pour la première fois,

Amélia, surmontant à peine sa timide gaucherie, présida ce que George

appelait pompeusement la table de sa femme.

L'amphytrion faisait le difficile pour les vins, et ses airs de

monarque en imposaient aux domestiques. Jos avalait sa soupe à la

tortue avec une satisfaction gloutonne, et Dobbin lui complétait ce

qui faisait défaut sur son assiette par suite de l'inexpérience à

servir de la maîtresse de la maison; les yeux de Jos témoignaient au

capitaine de la reconnaissance de son estomac.

La foire aux vanités, Tome I · 第 27 / 36 段