de ma stupidité chevaleresque! Aussi qui diable nous poussait tant
d'en finir? Nous pouvions attendre la fin de la guerre; une balle
m'aurait tiré d'embarras, comme c'est encore la plus sûre ressource
qui me reste; Emmy sera bien avancée quand elle se trouvera veuve d'un
mendiant. Vous avez fait là un beau coup; je vous conseille de vous en
vanter; mais vous n'avez eu ni repos ni cesse avant d'avoir consommé
à la fois ma ruine et mon mariage. Que faire maintenant, avec mes deux
mille livres sterlings? Dans deux ans j'en aurai vu la fin. Depuis que
nous sommes ici, Crawley m'a gagné aux cartes et au billard plus
de 450 liv. Soyez tranquille, je vous chargerai de mes affaires à
l'avenir!
--Le fait est que la situation est difficile, répondit Dobbin, dont
la pâleur avait augmenté à mesure qu'il avançait dans la lecture de la
lettre; et, comme vous dites, j'y entre bien pour quelque chose. Mais
malgré cela, il y a encore des gens qui voudraient se mettre à votre
place, reprit-il avec un amer sourire. Croyez-vous que le régiment
compte beaucoup de capitaines avec deux mille livres à leur
disposition? Tâchez de vous suffire avec votre paye, jusqu'à ce que
votre père se rabatte un peu de sa sévérité, et si une balle vous
emporte, vous laisserez encore une rente de cent livres à votre femme.
--Croyez-vous donc que ma paye et cent livres de rente puissent
suffire à mes habitudes, s'écria George exaspéré. Vous avez perdu la
tête Dobbin, cent livres pour tenir mon rang dans le monde, allons
donc, c'est une plaisanterie. D'abord, il m'est impossible de rien
changer à mes habitudes. Je ne puis me passer de mes aises; on ne m'a
pas élevé à manger à la gamelle comme Mac Whirter, ou à me nourrir
de pommes de terre comme le vieil O'Dowd. Voudriez-vous aussi voir
ma femme faire la lessive du soldat ou monter dans la charrette des
bagages?
--C'est bien, c'est bien, dit Dobbin avec une parfaite égalité
d'humeur, nous nous arrangerons pour lui procurer une meilleure
voiture. Il faut, pour le moment, vous résigner au rôle de prince
détrôné, George, mon garçon; attendez avec patience la fin de l'orage.
Ce ne sera pas bien long à passer. Que votre nom soit seulement dans
la Gazette, et je vous promets que le vieux papa se relâchera de sa
sévérité.
--Dans la Gazette! répondit George, et à quel titre, je vous
prie? parmi les morts et les blessés? et l'un des premiers
très-probablement.
--Allons, allons, répliqua Dobbin, il sera assez temps de se lamenter
quand les choses seront venues. D'ailleurs, vous savez, George, je
possède quelque bien et me sens peu de dispositions matrimoniales,
eh bien, je n'oublierai pas mon filleul dans mon testament,»
continua-t-il avec un sourire.
La dispute en resta là, comme cela ne manquait jamais entre Osborne et
son ami. Osborne s'en alla en disant qu'il n'y avait pas moyen de se
fâcher avec Dobbin. Il fut même assez généreux pour ne plus lui en
vouloir de la mauvaise querelle qu'il lui avait cherchée.
«Je dis Becky.... criait Rawdon Crawley de son cabinet de toilette à
sa femme qui, dans sa chambre, mettait la dernière main à sa toilette
pour le dîner.
--Quoi?» reprit Becky d'une voix perçante, tout en jetant un coup
d'oeil à sa glace par-dessus son épaule.
Elle avait mis la robe blanche la plus délicieuse et la plus fraîche
qu'on pût voir. Avec ses épaules nues, son petit collier, sa ceinture
bleu clair, on l'eût prise pour la déesse de l'Innocence entourée
d'une auréole de bonheur.
«Je dis, que deviendra mistress Osborne quand Osborne partira avec
le régiment? reprit Crawley sur le seuil de la chambre. Armé de deux
brosses impitoyables, il chassait ses mèches rebelles sur le devant
de sa tête, tout en admirant sa charmante femme à travers les
broussailles de sa chevelure.
--Ses yeux vont se changer en fontaine, dit Becky. Déjà à plusieurs
reprises elle m'a étourdie de ses jérémiades à ce sujet.
--Et vous, vous en prenez à votre aise, il me semble, dit Rawdon à
moitié fâché du ton indifférent de sa femme.
--Allons, mauvaise tête! répliqua Becky, vous savez bien que je vous
accompagne. C'est fort différent pour _nous autres_, qui faisons
partie de l'état-major du général Tufto. Nous n'avons rien à démêler
avec les fantassins, ajouta-t-elle, rejetant sa tête en arrière d'un
air tout à la fois si comique et si séducteur que son mari ne put
l'empêcher de l'embrasser.
--Rawdon, mon cher.... pensez-y.... il ne serait pas mal.... d'avoir
votre argent de Cupidon avant qu'il parte,» continua Becky en lui
lançant un coup d'oeil meurtrier.
C'était George Osborne qu'elle décorait ainsi du nom de Cupidon. Déjà
plusieurs fois elle lui avait fait compliment de sa bonne mine, et
ne manquait jamais de se mettre à côté de lui quand il venait le soir
faire sa partie d'écarté avec Rawdon.
Elle le traitait de dissipateur, de prodigue, le menaçait d'instruire
Emmy de ses inclinations perverses, de ses détestables habitudes;
prenant ses petits airs de charmante coquetterie, elle lui apportait
un cigare et l'allumait elle-même sachant d'avance les résultats de
cette tactique par l'expérience qu'elle en avait faite autrefois sur
Rawdon Crawley. Quant à Osborne, il la trouvait gaie, vive, espiègle,
distinguée, ravissante en un mot. Dans leurs promenades, dans leurs
dîners intimes, les hommages, les applaudissements étaient pour Becky,
et la pauvre Emmy était condamnée au silence et à l'abandon. Mistress
Crawley bavardait avec Osborne; Rawdon et Jos, quand ce dernier eut
rejoint nos deux ménages, vidaient les bouteilles sans prononcer une
seule parole. Qui se serait alors occupé de la pauvre Amélia?
En présence de son amie, Amélia en était venue à douter du pouvoir
de ses charmes. L'esprit, l'entrain, les attraits de Rebecca lui
causaient un trouble inexprimable. À peine une semaine de mariage
écoulée et George souffrait déjà de l'ennui et recherchait une autre
société que la sienne! En vérité, l'avenir n'avait-il pas de quoi
exciter son effroi?
«Comment, se disait-elle à elle-même, pourrait-il trouver quelque
plaisir avec moi, pauvre et humble créature, lui si aimable, si
séduisant! Déjà quelle générosité de sa part de m'avoir épousée,
d'avoir renoncé à tout pour se mettre à mes pieds! Mon devoir me
disait de refuser ce sacrifice, mais je n'en ai pas eu le courage; mon
devoir me disait de rester auprès de mon père pour prendre soin de sa
douleur et de ses vieux jours, et je ne l'ai point écouté!»
Troublée alors avec quelque raison par la voix accusatrice de sa
conscience, elle se souvint pour la première fois de l'abandon où elle
avait laissé ses parents et se mit à rougir de honte.
«Ah! continua-t-elle alors, mon égoïsme est bien coupable de m'avoir
fait ainsi oublier leurs chagrins, bien coupable d'avoir forcé George
à m'épouser! Je le reconnais, je ne suis pas digne de lui; sans moi il
eût trouvé le bonheur.... et pourtant j'ai fait tous mes efforts pour
lui rendre sa liberté.»
Combien n'est-elle pas à plaindre la pauvre petite mariée qui,
après sept jours au plus de mariage, se surprend au milieu de ces
douloureuses pensées et de ces tristes aveux. Tel était pourtant le
supplice qu'endurait Amélia!
La veille de l'arrivée de Dobbin, par une soirée tiède et embaumée
d'une belle journée de mai, on avait laissé ouverte la fenêtre
du balcon. George et mistress Crawley, appuyés sur la balustrade,
contemplaient les plaines argentées de l'Océan, tandis que Rawdon et
Jos faisaient à l'intérieur leur partie de trictrac et que la triste
Amélia restait sur le grand fauteuil dans l'oubli le plus complet, et
sentait le désespoir et le regret se glisser dans son âme avec leurs
amères douleurs.
Une semaine à peine écoulée, tel était le présent! Quant à l'avenir,
elle en détournait les yeux, elle avait peur de le voir, car il
s'offrait encore à elle sous un plus sombre aspect. L'âme d'Emmy avait
trop besoin de protecteur et de guide pour oser fixer ses regards de
ce côté, pour s'aventurer seule sur ce vaste océan. Un autre devait
prendre le gouvernail pour elle; elle ne savait qu'aimer et souffrir.
«Quelle soirée magnifique! comme la lune resplendit au ciel! dit
George en poussant une bouffée de tabac qui s'éleva en blanches
spirales.
--J'adore cette odeur.... dit Rebecca, il embaume l'air, votre
cigare.... Croirait-on que la lune est à deux cent trente-six mille
huit cent quarante-sept milles de la terre? ajouta-t-elle avec
un sourire sur les lèvres en contemplant le disque aux clartés
vacillantes. J'ai bonne mémoire, comme vous voyez, n'est-ce pas? Peuh!
toutes ces belles choses, nous les avons apprises chez miss Pinkerton!
Comme la mer est calme! comme il fait clair ce soir. Je crois, en
vérité, que j'aperçois les côtes de la France.»
Et ses yeux brillants s'élançaient dans les ténèbres et plongeaient
dans la nuit comme s'ils avaient pu en percer les voiles.
«Vous ne savez pas ce que je compte faire un de ces matins,
reprit-elle en riant. Vous avez peut-être entendu parler de mes
talents comme nageuse: eh bien! un de ces jours, quand la demoiselle
de compagnie de ma tante Crawley, la vieille Briggs, vous vous la
rappelez bien, cette femme à bec de corbin et à la chevelure clair
semée, enfin un de ces jours, au moment où Briggs se mettra au bain,
je m'en irai sous l'eau la tirer par les pieds et la contraindre à
une réconciliation entre deux vagues. Ne trouvez-vous pas mon idée
sublime?»
George éclata de rire à la pensée de cette entrevue aquatique.
«Quel tapage faites-vous à vous deux?» cria Rawdon en secouant les
dés.
Amélia, à moitié folle de douleur et retenant ses sanglots mal
étouffés, se retira dans sa chambre pour y donner un libre cours à ses
larmes.
Ce chapitre a été contraint, par les nécessités du récit, de faire
une pointe en avant, puis de revenir en arrière, en suivant une marche
fort irrégulière en apparence. Mais l'arrivée de Dobbin à Brighton,
venant annoncer le départ de l'armée pour la Belgique, sous le
commandement de Sa Grâce le duc de Wellington, était un événement d'un
assez haut intérêt pour prendre le pas sur tous les menus détails
qui forment le fond de cette histoire. On nous pardonnera, nous
l'espérons, ce désordre nécessaire, à cause de son peu de gravité dans
ses conséquences; et maintenant que la chronologie se trouve rétablie,
nous allons rejoindre nos différents personnages dans leurs cabinets
de toilette respectifs, où ils s'habillent pour le dîner qui eut lieu
comme de coutume le soir de l'arrivée de Dobbin.
Par égard pour sa femme ou dans sa préoccupation pour la noeud de sa
cravate, George ne dit rien à Amélia des nouvelles que son ami lui
avait apportées de Londres. Il entra cependant dans la chambre avec un
air si important, et tenant à la main la lettre de l'homme d'affaires
d'une façon si solennelle, que sa femme, toujours en défiance de
quelque malheur, s'imagina que pour le moins toutes les calamités de
la terre venaient de fondre sur eux. Elle courut toute tremblante
au devant de son mari et supplia son cher George de n'avoir point
de secret pour elle. Son ordre de départ était-il venu, devait-on se
battre la semaine suivante? Ce n'était rien moins que tout cela, elle
en était sûre!
Le cher George éluda, par des réponses évasives, tout ce qui avait
trait au départ pour l'étranger, et, avec un mélancolique mouvement de
tête, il ajouta:
«Non, Emmy, il n'est pas question de tout cela; mes inquiétudes sont
pour vous, non pour moi. Les nouvelles que j'ai reçues de mon père
sont fort mauvaises. Tous rapports sont rompus entre nous; il me ferme
sa porte, il nous livre à la pauvreté. Elle ne me fait point peur,
Emmy; mais vous, ma chère femme, comment la supporterez-vous? Tenez et
lisez.»
Et il lui présenta la lettre.
Amélia fixait un douloureux et tendre regard sur le héros de ses
pensées, grandi encore dans son imagination par la générosité des
sentiments qu'il étalait; puis, s'asseyant sur son lit, elle lut la
lettre que George lui tendait en se drapant dans une orgueilleuse
résignation de martyr. Ses traits prenaient une expression plus calme
et plus sereine à mesure qu'elle avançait dans sa lecture. L'idée de
partager la pauvreté et les privations de l'objet aimé est loin
d'être pénible pour un coeur de femme vivement épris. Amélia
plaçait désormais tout son bonheur dans cette pensée; puis, comme
à l'ordinaire, elle fut prise d'un remords subit pour cette joie si
intempestive, refoulant dans son âme ce bonheur bien innocent, elle
dit avec calme:
«Oh George! George! votre excellent coeur doit saigner cruellement de
cette rupture avec votre père!
--Ah! bien sûr! fit George avec un air de crucifié.
--Mais sa colère ne pourra tenir contre vous, continua-t-elle. Qui
aurait le courage de vous en vouloir longtemps? Il vous pardonnera,
cher ami, et, s'il ne le faisait pas, ce serait pour moi un chagrin de
toute la vie.
--Je me consolerais facilement des privations de la misère, ma pauvre
Emmy, reprit George, mes inquiétudes sont toutes pour vous! Que
m'importe à moi la pauvreté? Vanité à part, je possède assez de
talents pour faire mon chemin.
--Oh! cela est sûr, dit sa femme persuadée qu'à la fin de la guerre
son mari ne pouvait manquer d'être nommé général.
--Mon chemin est donc tout tracé, continua George; mais vous, ma toute
belle!... Ah! je ne puis m'accoutumer à cette idée de vous voir privée
de vos aises, de ce rang que ma femme était appelée à tenir dans le
monde. Penser que vous serez soumise à toutes les fatigues et les
souffrances de la vie du soldat. Ah! cette idée m'accable et me tue.»
Emmy, toute joyeuse d'être l'unique objet de la sollicitude de son
mari, lui prit les mains, les serra dans les siennes, et, la figure
radieuse et souriante, se mit à gazouiller les couplets d'une de
ses romances favorites, dont l'héroïne, après avoir reproché à
son bien-aimé ses froideurs répétées, finit par lui promettre de
raccommoder ses culottes et de lui préparer son grog s'il est fidèle
et tendre et s'il ne la délaisse pas.
«D'ailleurs, dit-elle après une pause pendant laquelle elle semblait
reprendre tout cet éclat de bonheur et de beauté qui sied si bien à
une femme; d'ailleurs, George n'avons-nous pas la somme énorme de deux
mille livres?»
George se prit à rire de sa naïveté, et ils descendirent pour aller
se mettre à table. Amélia s'appuyait sur le bras de son mari, en
fredonnant encore les dernières notes de sa romance; elle avait
l'esprit bien plus allègre et bien plus satisfait que les jours
précédents.
Le repas, au lieu de traîner comme à l'ordinaire, fut vif et animé.
L'esprit de George, s'enflammant à l'idée de la campagne prête à
s'ouvrir, avait secoué la première stupeur où l'avait jeté la lettre
qui le déshéritait. Dobbin continuait son rôle de beau parleur et
divertissait la compagnie par ses bavardages sur l'expédition en
Belgique; l'objet principal devait y être les plaisirs, les fêtes et
les toilettes.
L'indiscret capitaine racontait que mistress la major O'Dowd était
dans tous les embarras de l'emballage; qu'elle avait serré les
épaulettes neuves de son mari dans la boîte à thé: qu'elle avait
mis sous une double enveloppe de papier gris son fameux turban jaune
surmonté d'un oiseau de paradis, et qu'il reposait finalement dans la
boîte en fer-blanc dont la destination première était pour le chapeau
à cornes du major. Cette brave femme avait la tête perdue de l'effet
qu'elle se promettait de faire à Gand à la cour du roi de France, ou à
Bruxelles dans les bals de l'armée.
«Gand! Bruxelles! s'écria Amélia avec un tressaillement subit, le
régiment a donc reçu son ordre de départ, George? Ah! répondez-moi?»
En même temps une expression d'effroi courait sur cette figure naguère
si souriante, et instinctivement Amélia se serrait contre George.
«Ne vous effrayez pas pour si peu, ma chère, dit-il avec un air de
bonne humeur. Pour douze heures de traversée, ce n'est pas la peine de
vous bouleverser les sens. D'ailleurs, vous viendrez avec nous, Emmy.
--Et moi aussi, je pars, dit Becky à son tour; je fais partie de
l'état-major. Je suis la passion du général Tufto; n'est-ce pas
Rawdon?»
Rawdon fit ses gros éclats de rire ordinaires. William Dobbin devint
tout rouge.
«_Elle_ ne peut nous accompagner, dit-il, songez....»
Il allait ajouter au danger; mais toute sa conversation pendant le
dîner n'avait-elle pas eu pour but de prouver qu'il n'y avait rien à
craindre? Le silence seul vint à l'aide de sa confusion.
«J'irai avec vous,» dit Amélia d'un ton résolu et impératif.
George, tout fier de sa détermination, demanda à l'aimable assistance
si jamais on avait vu pareil grenadier en jupons de femme, et en même
temps il assura sa femme qu'elle ferait partie de l'expédition.
«Mistress O'Dowd vous servira de chaperon,» dit-il.
Tant qu'elle avait son mari auprès d'elle, que lui fallait-il de
plus? le départ donc n'avait plus rien de pénible. La guerre avec ses
dangers apparaissait bien à l'horizon, mais d'ici là, il y avait au
moins une distance de plusieurs mois. Cet intervalle permettait à la
timide Amélia de goûter une joie aussi pure que si l'on eût déclaré la
suspension définitive des hostilités. Dobbin applaudissait du fond du
coeur à cet arrangement; car voir Amélia était pour lui le rêve de
sa vie; et, dans le secret de son âme, il se sentait heureux d'avoir
bientôt à veiller sur elle et à la protéger.
«Si elle était ma femme, pensait-il, elle ne partirait pas.»
Mais George était le maître, et ce n'était point à Dobbin à lui faire
la leçon.
Rebecca, passant le bras autour de la taille de son amie, quitta enfin
avec elle la table où ces graves affaires venaient d'être mises sur le
tapis; les messieurs, excités déjà par la plus folle gaieté, restèrent
pour se livrer aux plaisirs de la boisson et faire la chronique
scandaleuse du prochain.
Dans le cours de la soirée, Rawdon reçut un billet tout confidentiel
de sa femme, qu'il froissa et brûla sur-le-champ à la bougie. Nous
avons heureusement pu le lire par-dessus l'épaule de Rebecca; et nous
en faisons profiter nos lecteurs:
«Grandes nouvelles, écrivait-elle, mistress Bute est partie! Tâchez de
vous faire donner ce soir votre argent par Cupidon, demain il sera en
route selon toute probabilité. N'oubliez pas surtout ce dernier point.
R.»
Aussi, au moment où ces messieurs se disposaient à passer dans
l'appartement des dames, pour y prendre le café, Rawdon tira Osborne
par le bras et lui dit, de son air le plus gracieux:
«Ah ça, mon cher, si cela ne vous faisait rien, je vous prierais de me
donner cette petite bagatelle que vous savez.»
Cela faisait bien quelque chose à Osborne, mais néanmoins il lui remit
une liasse de bank-notes qu'il tira de son portefeuille, et quelques
billets à une semaine d'échéance pour compléter la somme.
Cette affaire terminée, George, Joe et Dobbin s'assemblèrent en grand
conseil de guerre, au milieu de la fumée des cigares, et on arrêta
que le lendemain on plierait ses tentes pour se mettre en marche sur
Londres, dans la voiture découverte de Joe. Joe eût peut-être mieux
aimé attendre à Brighton le départ de Rawdon Crawley; mais Dobbin
et George le forcèrent à se ranger à leur avis. Avec sa royale
gracieuseté, il consentit à les ramener à Londres dans son équipage,
et commanda quatre chevaux de poste: un homme comme lui ne pouvait pas
moins faire. Le lendemain, après déjeuner, leur départ eut lieu avec
une pompe toute seigneuriale.
Ce jour-là, Amélia se leva de bonne heure, et fit ses paquets avec une
prestesse merveilleuse. Quant à Osborne, il resta au lit, gémissant de
la voir manquer du secours d'une femme de chambre. La pauvre enfant ne
se sentait pas d'aise d'avoir pu ainsi se suffire à elle-même. Mais
un sentiment pénible et vague torturait encore son âme à l'occasion de
Rebecca. Qui ne connaît la jalousie féminine? Et, malgré les tendres
embrassements du départ, nous pouvons affirmer que parmi les vertus de
son sexe, Amélia possédait celle-là au suprême degré.
À côté de ces personnages dont nous venons de partager les allées
et venues, n'oublions pas certains autres de nos vieux amis qui se
trouvent aussi à Brighton. Miss Crawley, par exemple, et tout le
cortége attaché à sa personne.
Quelques maisons à peine séparaient Rebecca et son mari de celle où
miss Crawley était venue loger ses infirmités et son ennui. Malgré
ce voisinage, la porte de la vieille dame leur était rigoureusement
fermée; la consigne était la même qu'à Londres. Aussi longtemps que
mistress Bute Crawley resta auprès de sa belle-soeur, elle eut soin
d'épargner à sa très-chère Mathilde les émotions d'une entrevue
avec son neveu. Quand la vieille demoiselle faisait sa promenade en
voiture, la fidèle mistress Bute était toujours à côté d'elle. Quand
miss Crawley allait prendre l'air dans son fauteuil roulant, mistress
Bute marchait à sa droite, tandis que l'honnête Briggs soutenait
l'aile gauche. Rencontrait-on par hasard Rawdon et sa femme, en
dépit des coups de chapeau respectueux et persévérants du capitaine,
l'escorte de miss Crawley passait près de lui avec une indifférence
si glaciale et si dédaigneuse, qu'il ne restait plus à Rawdon qu'à
s'arracher les cheveux ou à se casser la tête contre les murs.
«Pour ce que nous faisons ici, répétait souvent le capitaine Rawdon,
d'un air mortifié, nous serions aussi bien à Londres.
--Un bon hôtel à Brighton vaut toujours mieux que la prison de dette
à Chancery-Lane, répondait sa femme toujours en belle humeur.
Pensez-donc aux deux aides-de-camp de M. Moses, l'officier du shériff
qui, toute une semaine, nous ont fait l'honneur de monter la garde à
notre porte. La société dans laquelle nous vivons ici est insipide,
j'en conviens. Mais Rawdon, mon cher, M. Joe et le capitaine Cupidon
sont encore préférables aux acolytes de M. Moses.
--Si quelque chose m'étonne, continua Rawdon en proie à un sombre
désespoir, c'est qu'ils ne m'aient pas relancé jusqu'ici avec leurs
mandats.
--Eh bien après, n'aurions-nous pas encore trouvé la manière de leur
glisser dans la main, dit l'intrépide Becky, en insistant sur les
avantages et les profits qu'ils avaient retirés de leur rencontre avec
Joe et Osborne, ce renouvellement d'amitié n'était-il pas venu fort à
propos leur procurer un peu d'argent comptant?
--Ce sera tout juste de quoi payer la note de l'hôtelier, grommela le
Horse-Guard.
--À quoi bon le payer?» répondit son interlocutrice, qui ne restait
jamais court.
Le valet de Rawdon, à l'instigation des maîtres, était resté en
échange de bons procédés avec le personnel mâle au service de miss
Crawley. Il avait ordre de payer à boire au cocher toutes les fois
qu'il le rencontrait, et c'est par là que le jeune couple était mis au
courant des faits et gestes de la chère tante. Rebecca, de plus,
avait eu l'heureuse idée de se sentir indisposée afin d'appeler auprès
d'elle le même apothicaire qui donnait ses soins à miss Crawley. Les
informations leur arrivaient de la sorte assez complètes et assez
régulières. L'attitude hostile de miss Briggs contre Rawdon et
sa femme était plutôt apparente que réelle. Au fond du coeur elle
penchait pour l'indulgence et le pardon. Son aversion pour Rebecca
avait disparu avec ses motifs de jalousie; elle ne se rappelait plus
que l'inaltérable bonne humeur et les délicieuses plaisanteries de
son ancienne rivale. En résumé, toute la maison de miss Crawley, à
commencer par elle et mistress Firkin, la femme de chambre, murmurait
en secret du despotisme et des envahissements de l'omnipotente
mistress Bute.
En toute circonstance, cette digne mais impérieuse matrone voulait
pousser trop loin ses avantages et abusait sans pitié de ses succès.
Quelques semaines lui avaient suffi pour réduire la malade à une
obéissance passive pour ses moindres volontés. Miss Crawley
n'osait même plus se plaindre à Briggs et à Firkin de son état
d'asservissement. Mistress Bute mesurait avec un infatigable
dévouement les verres de vin que miss Crawley était autorisée à boire
chaque jour; ce contrôle était fort à charge à Firkin et au sommelier,
qui perdaient ainsi jusqu'à leurs droits sur la bouteille de Xérès.
Mistress Bute faisait même aux gens de l'office leur part de ris de
veau, de gelées et de volailles. Le matin, à midi et le soir, elle
arrivait auprès de miss Crawley avec les abominables médecines
prescrites par le docteur, et la patiente avait fini par les avaler
avec une si touchante soumission, que Firkin disait: