spécialement affecté aux papiers concernant son fils. Là se trouvait
réuni tout ce qui se rattachait à lui depuis son enfance. La étaient
les prix qu'il avait remportés, les albums qu'il avait faits en
collaboration de son maître, ses premières lettres avec leurs jambages
indécis et vacillants: en général il y présentait ses tendresses à son
papa et à sa maman suivies de requête pour avoir des gâteaux. Son
cher parrain Sedley y était nommé plus d'une fois. Les malédictions se
pressaient sur les lèvres livides du vieil Osborne; un ressentiment,
une haine implacable torturaient son coeur toutes les fois que ce nom
lui apparaissait au milieu de tous ces papiers. Ils étaient arrangés,
étiquetés et liés ensemble avec un ruban rouge. On lisait sur l'un:
_Lettre de George, qui demande 5 schellings, 23 avril 18.... Répondu
le 25 avril_. Sur une autre: _De George, pour un poney, 13...._ et
ainsi de suite. Dans un autre paquet on trouvait: _Note du docteur
Swishtail...._ _Notes acquittées du tailleur de George...._ _Billets
tirés sur moi par G. Osborne, juin_, etc. Puis venaient les lettres
écrites de l'Inde, les lettres de son correspondant, les journaux
contenant sa nomination au grade de lieutenant; il s'y trouvait aussi
un fouet avec lequel George avait joué étant enfant, et dans un papier
un médaillon renfermant une boucle de ses cheveux, bijou qui n'avait
point quitté sa mère.
Ce malheureux père passa plusieurs heures à prendre et à contempler
ces souvenirs l'un après l'autre et à méditer sur le passé. Tout était
là, vanités, ambitions, espérances, qui jadis avaient fait battre
son coeur. N'avait-il pas placé tout son orgueil dans son fils? Comme
enfant, en vit-on jamais un plus beau? Chacun le disait digne du sang
d'un grand seigneur. Une princesse royale l'avait remarqué parmi tous
les autres et demandé son nom. Quel bourgeois de Londres eût pu à plus
juste titre être fier de sa progéniture? Aussi quel fils de prince
était l'objet de plus de gâteries et de soins?
À l'école, George avait toujours des schellings neufs à distribuer
à ses camarades. Quand George fut sur le point de partir avec son
régiment pour le Canada, son père avait donné à tous les officiers
un dîner qui n'eût pas été indigne de l'héritier de la couronne.
L'avait-on jamais vu refuser aucune lettre de change tirée par George?
Il les payait toujours sans la moindre observation. Plus d'un général
de l'armée pouvait lui envier ses chevaux de selle. À propos des
moindres circonstances, le passé de cet enfant de prédilection se
présentait à son esprit. Il le voyait encore après dîner traînant sa
chaise à côté de son père pour vider son verre avec la dignité d'un
lord; il le voyait à Brighton, sur son poney, sautant la haie comme le
meilleur cavalier, et encore le jour où il avait été présenté au petit
lever du prince régent, et où dans tout Saint-James on n'aurait pu
trouver un plus brillant militaire; tous ces rêves, tout cet
édifice de grandeur s'écroulait par son mariage avec la fille d'un
banqueroutier, par sa désertion devant le devoir et la fortune. Ô
honte! ô désespoir! ô tortures d'une âme déchirée dans ses ambitions
et ses tendresses! Quelle blessure et quel outrage pour la vanité et
les affections de ce vieux sectateur du monde et de ses pompes!
Après un examen minutieux de tous ces papiers, poursuivi au milieu des
souffrances que cause cette affliction sans espoir réservée aux âmes
dont le bonheur doit se borner désormais à un amer retour sur le
passé, le père de George tira tous ces objets du tiroir où il les
tenait depuis si longtemps, les enferma dans son secrétaire, après les
avoir entourés d'un ruban sur lequel il apposa son sceau. Il ouvrit
ensuite la bibliothèque, prit la grande Bible rouge si rarement
ouverte et toute resplendissante de dorures. Sur le frontispice, on
voyait le sacrifice d'Abraham. Suivant l'usage, M. Osborne avait écrit
à la première page, d'une écriture boiteuse, la date de son mariage,
de la mort de sa femme, de la naissance de ses enfants, avec leurs
prénoms: Jane venait la première, ensuite George Sedley Osborne, puis
Maria Frances; le jour de leur baptême se trouvait aussi indiqué.
M. Osborne prit une plume, la passa soigneusement sur les noms de
George.
Puis, quand la page fut sèche, il remit la volume à la place où
il l'avait pris. Dans un autre tiroir où il serrait ses papiers
personnels, il tira une autre pièce écrite, la lut, la chiffonna,
l'alluma à l'une des bougies et la regarda brûler dans le foyer:
c'était son testament. Quand il ne resta plus que des cendres, il
s'assit, écrivit une lettre, sonna son domestique et la lui remit
avec ordre de la porter à son adresse dans la matinée. Il faisait jour
quand il alla se mettre au lit. Toute la maison brillait des premiers
feux du soleil. Les oiseaux gazouillaient sous les frais ombrages de
Russell-Square.
Désireux de se faire le plus de recrues possible parmi les gens de la
maison Osborne et d'assurer à George leurs bonnes dispositions pour
l'heure de l'adversité, William Dobbin, qui connaissait la puissance
de la bonne chère et du bon vin sur l'âme humaine, écrivit à sa
rentrée à l'hôtel la lettre la plus aimable à Thomas Chopper, esquire,
avec prière d'accepter à dîner pour le lendemain, chez Slaughter.
Le billet parvint à M. Chopper avant son départ de la Cité, et il
répondit aussitôt:
«M. Chopper présente ses respectueux compliments au capitaine Dobbin,
et aura l'honneur et le plaisir d'être exact au rendez-vous.»
L'invitation et le brouillon de la réponse furent montrés à mistress
Chopper et à ses filles, lorsque le brave commis revint de son bureau.
La famille, assise autour de la table pour le thé, n'en finissait
point de s'extasier sur les gens de guerre et les grands seigneurs du
royaume britannique. Quand les filles eurent été se mettre au lit, M.
Chopper et sa femme s'entretinrent des singuliers événements qui se
passaient dans la famille de leur patron. Jamais le commis n'avait vu
son maître si ému que ce jour-là. Après le départ du capitaine Dobbin,
lorsque M. Chopper était accouru auprès du père, la figure cramoisie
et en proie à un tremblement nerveux, lui indiquèrent assez que
quelque scène violente avait dû avoir lieu entre M. Osborne et le
jeune capitaine. Chopper avait reçu l'ordre de faire le relevé des
sommes comptées au capitaine Osborne dans le cours des trois dernières
années.
«Et il a mené l'argent grand train,» disait le principal commis, plein
de respect pour son vieux maître et d'admiration pour son fils qui
savait si généreusement faire rouler les guinées.
Le sommeil du commis fut sans contredit beaucoup plus profond et
beaucoup plus calme que celui de son patron. Il embrassa ses enfants
après avoir déjeuné du meilleur appétit du monde, bien que, pour lui,
les douceurs de la vie se bornassent à mêler un peu de cassonade à la
coupe de la vie; il partit pour son bureau dans son plus bel habit des
dimanches et avec sa chemise à jabot, en promettant à sa femme,
ravie d'admiration pour sa tournure, de ne point abuser du porto du
capitaine Dobbin.
L'extérieur de M. Osborne, lorsqu'il arriva à son heure ordinaire,
frappa de surprise tous ses employés; il paraissait pâle et défait.
À midi arriva M. Higgs, homme d'affaires avec lequel il avait
rendez-vous. M. Higgs fut introduit dans le cabinet du patron et y
resta plus d'une heure enfermé avec lui. Dans l'intervalle, M. Chopper
reçut un billet du capitaine Dobbin avec un pli pour M. Osborne,
auquel le commis s'empressa d'aller le remettre. Quelque temps après,
M. Chopper et M. Birch, le second employé, furent appelés pour donner
leurs signatures.
«C'est un nouveau testament que je viens de faire,» dit M. Osborne.
Ses deux employés signèrent comme témoins. Pas un mot ne fut prononcé.
M. Higgs en traversant l'antichambre avait une figure grave et
sérieuse; il jeta un coup d'oeil sur M. Chopper, mais on n'échangea
aucune parole. Le reste du jour, M. Osborne se montra bienveillant et
affable, à la grande surprise de ceux qui avaient mal auguré de
ses sinistres allures; il ne dit de sottises à personne, et on ne
l'entendit point jurer. Il quitta son bureau de bonne heure, mais
avant de partir il appela son principal commis; il lui fit des
recommandations générales, puis, après quelque hésitation, il lui
demanda s'il pensait que le capitaine Dobbin fût à la ville.
Chopper dit qu'il le pensait. Du reste, tous deux savaient
parfaitement à quoi s'en tenir.
Osborne chargea alors son commis d'une lettre pour cet officier, en
priant M. Chopper de la remettre le plus tôt possible à Dobbin en
personne.
«Et maintenant, mon cher Chopper, dit-il en prenant son chapeau, et
avec une singulière expression dans la figure, je me sens bien mieux
dans mon assiette.»
À deux heures, probablement d'après un rendez-vous convenu, M.
Frédérick Bullock vint le prendre, et ils sortirent ensemble.
Le colonel du ***e régiment dont faisaient partie les compagnies
de MM. Dobbin et Osborne était un vieux général qui avait fait ses
premières armes sous Wolf, à Québec, et que son âge et sa faiblesse
avaient mis depuis longtemps hors d'état de commander. Il prenait
toutefois un vif intérêt au régiment dont il était le chef nominal et
recevait de temps à autre, à sa table, quelques jeunes sous-officiers.
Le capitaine Dobbin était l'un des privilégiés du vieux général.
Dobbin connaissait assez la littérature de sa profession pour savoir
qui était le grand Frédéric et l'impératrice Marie-Thérèse; il était
même en mesure, à propos des guerres de ces souverains, de discuter
avec le vieux général, assez indifférent aux victoires contemporaines
et admirateur exclusif des tacticiens du dernier siècle.
Cet officier supérieur envoya à Dobbin une invitation à déjeuner le
matin même où M. Osborne avait changé son testament et où M. Chopper
avait mis sa chemise à jabot. Il apprit, au moins deux jours plus tôt,
à son jeune favori l'ordre de départ, attendu depuis si longtemps par
le régiment. Avant la fin de la semaine, les cadres étant portés
au complet, les troupes devaient commencer à s'embarquer. Le vieux
général espérait que les hommes qui l'avaient aidé à battre Montcalm
au Canada et à mettre en déroute M. Washington, à Long-Island,
soutiendraient leur réputation traditionnelle sur les champs de
bataille des Pays-Bas, illustrés déjà par tant de trophées.
«Ainsi, mon bon ami, si vous avez quelque affaire qui vous remue par
là, dit le vieux général en prenant une prise de tabac de ses doigts
décharnés et en montrant du doigt la place où, sous sa robe de
chambre, son coeur ne donnait plus que de faibles battements, si vous
avez quelque Philis à consoler, à dire adieu à papa et à maman, à
mettre en ordre votre testament, faites au plus vite; il n'y a pas de
temps à perdre.»
Là dessus, le vieux général tendit un doigt à son jeune ami, et de sa
tête poudrée et portant une queue lui fit un amical salut. Puis, quand
la porte se fut refermée sur Dobbin, le vieux guerrier se mit à écrire
un poulet dans un français dont il était très-fier, et mit l'adresse à
Mlle Aménaïde, du théâtre de Sa Majesté.
En apprenant ces nouvelles, Dobbin sentit son âme s'assombrir; il
pensa à ses amis de Brighton. Il se fit un reproche de ce qu'Amélia
venait toujours la première à sa pensée, avant qui que ce fût, avant
père et mère, soeurs et devoirs; dès son réveil, pendant la nuit,
tout le long de la journée, il avait toujours son image présente
à l'esprit. De retour à son hôtel, il envoya à M. Osborne un petit
billet où il l'instruisait des renseignements qu'il venait de
recueillir, espérant l'ébranler par là et amener une réconciliation
entre George et son père.
Ce billet, apporté par le même messager chargé la veille de
l'invitation à dîner pour Chopper, alarma beaucoup ce digne employé.
Le billet était à son adresse, et, en déchirant l'enveloppe, il
tremblait d'y voir remis le dîner pour lequel il avait fait de
si grands frais de toilette; il éprouva un grand soulagement en
s'assurant que ce pli n'avait d'autre objet que de lui rappeler le
rendez-vous qu'il n'avait pas oublié.
«Je vous attends à cinq heures et demie,» lui écrivait le capitaine
Dobbin.
Chopper était sans doute fort attaché à son patron; mais, que
voulez-vous! un bon dîner passait pour lui avant toute autre
considération.
La communication du général à Dobbin n'avait rien de confidentiel.
Celui-ci se trouvait donc parfaitement autorisé à la répéter aux
autres officiers qu'il pourrait rencontrer dans le cours de ses
pérégrinations. Le premier qui s'offrit à lui fut le jeune enseigne
Stubble qui, n'écoutant que son ardeur belliqueuse, alla sur-le-champ
choisir une épée neuve chez l'armurier. Cet officier avait dix-sept
ans environ, soixante-six pouces de haut et une constitution déjà
débilitée par l'abus prématuré du brandy et de l'eau, mais du reste
un courage indomptable et un coeur de lion. Il pesa, plia, essaya la
lame, avec laquelle il pensait tailler des croupières aux Français,
faisant des _hop là!_ et frappant de son petit pied avec une énergie
furibonde. Il porta deux ou trois bottes au capitaine Dobbin, qui les
para en riant avec sa canne de bambou.
M. Stubble, à en juger par sa haute stature et sa maigreur, avait sa
place marquée parmi les voltigeurs. L'enseigne Spooney, au contraire,
un gros et gras garçon, était du nombre des grenadiers du capitaine
Dobbin. Ce dernier s'occupait à essayer un gros chapeau à poils
tout neuf, sous lequel il avait l'air bien plus farouche que ne
le comportait son âge. Ces deux jeunes gens s'étaient rendus chez
Slaughter, où, après avoir ordonné un dîner splendide, ils se mirent
à écrire des lettres pour consoler leurs excellents parents. Dans ces
lettres, il y avait beaucoup de sentiment, beaucoup de tendresse,
un peu d'esprit et des fautes d'orthographe. À cette époque, que de
coeurs, en Angleterre, palpitaient d'inquiétude et de crainte! Plus
d'une mère dans la solitude secrète du foyer se livrait aux larmes et
à la prière.
Le jeune Stubble, à l'une des tables du café de Slaughter, était
dans le feu de la composition; les larmes lui coulant le long du nez
finissaient par inonder son papier: le pauvre garçon pensait à sa mère
que peut-être il ne reverrait plus. Dobbin, de son côté, se disposa
à écrire une lettre à George Osborne, puis il changea d'avis et ferma
son portefeuille.
«À quoi bon? dit-il, laissons-leur encore une nuit de calme et de
bonheur. J'irai voir demain mes parents de grand matin, et puis je
partirai dans la journée pour Brighton.»
Cette résolution prise, il se leva et, se dirigeant vers Stubble,
il lui posa la main sur l'épaule; il dit à son jeune camarade qu'il
devrait renoncer au brandy et à l'eau, et qu'alors il deviendrait un
bon soldat comme il avait été jusqu'ici un loyal et excellent garçon.
Les yeux du jeune Stubble brillèrent de reconnaissance pour ces
paroles bienveillantes. Au régiment, Dobbin était l'objet de la plus
haute considération; on le tenait pour l'officier le plus habile et le
mieux entendu.
«M. Dobbin, dit-il en essuyant une larme du revers de sa main, voilà
précisément ce que j'étais en train de _lui_ promettre quand vous
m'avez frappé sur l'épaule. C'est que, voyez-vous, capitaine, _elle_
est _diablement_ bonne pour moi.»
Les cascades se remirent alors à couler de plus belle, et nous
n'oserions pas affirmer que les yeux du tendre Dobbin ne finirent pas
aussi par s'humecter.
Les deux enseignes, le capitaine et M. Chopper dînèrent à la même
table, dans le même cabinet. Chopper remit à Dobbin une lettre de la
part de M. Osborne. Celui-ci présentait brièvement ses compliments au
capitaine Dobbin, et le priait de faire parvenir la lettre incluse au
capitaine George Osborne. Chopper n'en savait pas plus long. Il donna
quelques indications sur la manière d'être de M. Osborne, parla de son
entrevue avec son homme d'affaires, de sa politesse inaccoutumée
avec tout le monde, et se perdit en commentaires et en conjectures.
À chaque verre il devenait de plus en plus confus et finit par n'être
plus du tout intelligible. Enfin, à une heure avancée, le capitaine
Dobbin fit entrer son convive dans un fiacre. M. Chopper se trouvait
dans un état de titubation complète et jurait au milieu de hoquets
redoublés, qu'il était l'ami du capitaine, à la vie, à la mort.
Ainsi que nous l'avons vu, le capitaine Dobbin, en prenant congé
de miss Osborne, lui avait demandé la permission de se présenter
de nouveau. Le jour suivant, cette jeune demoiselle passa plusieurs
heures à l'attendre, et Dobbin ne vint pas. Peut-être, s'il eût fait
cette visite, s'il eût adressé la question pour laquelle elle tenait
sa réponse toute prête, peut-être alors, disons-nous, prenant en main
la cause de son frère, miss Jane eût-elle réussi à réconcilier George
avec un père irrité. Mais son attente fut aussi vaine que celle de ma
soeur Anne. Dobbin avait à mettre en règle ses propres affaires; il
avait à consoler ses parents, puis à s'embarquer sur _l'Éclair_ pour
aller retrouver ses amis à Brighton.
Dans la journée, miss Osborne entendit son père donner l'ordre de
fermer la porte à cet intrigant de capitaine Dobbin, qui se mêlait de
tout ce qui ne le regardait pas. Cette parole fit tomber les secrètes
espérances de la demoiselle.
M. Frédérick Bullock, d'une exactitude scrupuleuse, se montra fort
tendre pour Maria, fort empressé pour l'infortuné père. M. Osborne
répétait bien haut qu'il se sentait bien plus à son aise; mais les
moyens qu'il avait pris pour cela paraissaient manquer complétement
leur but, et il était visiblement affecté des événements accomplis
dans le cours des deux derniers jours.
CHAPITRE XXV.
Où nos principaux personnages se décident à quitter Brighton.
Dès son arrivée à Brighton, Dobbin fut conduit auprès des dames,
à l'hôtel de _la Marine_. Jamais ce jeune officier ne se montra si
jovial et si causeur, tant il faisait chaque jour de progrès dans
l'art profond d'une hypocrite diplomatie. Il ne laissa rien paraître
des sentiments qui l'agitaient pour mieux étudier mistress George
Osborne dans sa nouvelle condition. Il ne voulait pas non plus qu'on
pût s'apercevoir des appréhensions et des craintes que lui donnaient
les mauvaises nouvelles dont il était porteur, et qui n'auraient pas
manqué d'avoir sur Amélia le plus mauvais effet.
«Mon opinion, mon cher George, avait-il dit à ce dernier, mon
opinion est que l'empereur des Français va nous tomber sur les bras,
infanterie et cavalerie, avant trois semaines d'ici, et qu'entre le
duc et lui il va y avoir une danse auprès de laquelle les guerres de
la Péninsule ne sont que des jeux d'enfants. Mais c'est inutile à dire
à mistress Osborne, savez-vous bien? Après tout, nous pourrions bien
être dispensés de mettre la main à la pâte, et alors notre promenade
en Belgique se terminerait par une simple occupation militaire.
C'est une opinion, du reste, assez généralement répandue, et c'est à
Bruxelles une procession de beau monde et de dames à la mode.»
Il fut, en conséquence, arrêté entre les deux amis que l'expédition
de l'armée anglaise en Belgique serait présentée à Amélia sous les
couleurs les plus rassurantes.
Les conjurés d'accord, l'hypocrite Dobbin s'avança vers mistress
George Osborne avec un air de complet contentement; il lui commença
deux ou trois compliments sur les joies matrimoniales, et resta en
chemin d'une façon assez gauche, nous devons l'avouer, malgré l'estime
que nous avons pour notre ami.
La conversation tomba ensuite sur Brighton, l'air de la mer, les
plaisirs de l'endroit, les beautés de la route, la douceur des
coussins et la rapidité des chevaux de _l'Éclair_. Amélia ouvrait de
grands yeux; Rebecca paraissait beaucoup se divertir et observait le
capitaine comme tous ceux avec qui elle se trouvait en rapport.
La petite Amélia, pour le dire en passant, n'avait pas ce qu'on
appelle des regards prévenus pour l'ami de son mari, le capitaine
Dobbin. Il bégayait, était un peu bonasse, un peu timide, fort
emprunté et fort maladroit. Elle lui savait gré de son attachement
pour George, sans toutefois lui en faire un trop grand mérite;
d'ailleurs, qu'y avait-il d'étonnant qu'on aimât George, si bon,
si généreux? et ne faisait-il pas beaucoup pour son camarade en lui
accordant son amitié? Plus d'une fois, George s'était amusé devant
elle à contrefaire le bégayement et la tournure maladroite de Dobbin.
Toutefois, George ne parlait des qualités de son ami qu'avec le ton
de la plus profonde estime. Dans les premières joies de son amour,
pendant ses jours de triomphe, Amélia, se laissant tromper à l'écorce
grossière du capitaine, faisait assez bon marché de l'honnête
William. Le pauvre garçon savait parfaitement à quoi s'en tenir, et
se soumettait sans murmure à son sort. Un temps devait venir où,
connaissant mieux Dobbin, elle changerait de sentiments à son égard.
Mais ce temps était encore bien éloigné.
Le capitaine Dobbin avait à peine passé deux heures avec ces dames,
que Rebecca était déjà maîtresse de son secret. Elle éprouvait pour
lui un sentiment de répulsion instinctive, de défiance secrète, et, de
son côté, Dobbin n'avait pas conçu pour elle de grandes sympathies.
Il était trop honnête pour se laisser prendre aux artifices et aux
cajoleries de l'enchanteresse, et il ne lui restait plus alors à son
endroit qu'une aversion bien marquée. Rebecca, supérieure à toutes
les autres faiblesses de son sexe, n'avait pas su s'affranchir de ces
inspirations jalouses qui sont un élément de la nature féminine, et
elle en voulait beaucoup au capitaine de ses préférences pour Amélia.
Mais, malgré ses froissements intérieurs, elle affectait envers lui
des manières pleines d'égard et de cordialité. Un ami des Osborne, de
ses chers bienfaiteurs! Elle parlait bien haut de sa vive affection
pour lui, et rappelait tous les détails de la nuit du Vauxhall, quitte
à en faire des gorges chaudes tout en s'habillant avec son amie pour
le dîner. Rawdon Crawley daignait à peine faire attention à Dobbin;
c'était pour lui un gros bêta, bonne pâte d'homme au demeurant, mais
dont l'ébauche était restée inachevée. Jos prenait avec lui des airs
majestueux et protecteurs.
Lorsque George et Dobbin se trouvèrent seuls dans la chambre de ce
dernier, Dobbin tira de son nécessaire la lettre que M. Osborne lui
avait fait remettre pour son fils.
«Ce n'est pas là l'écriture de mon père,» s'écria George tout alarmé.
Il ne disait que trop vrai. La lettre était de l'homme d'affaires de
M. Osborne. En voici le contenu:
«Bedford-Row, 7 mai 1815.
«Monsieur,
«Je suis chargé par M. Osborne de vous informer qu'il reste
inébranlable dans ses résolutions antérieures. Aussi, par suite du
mariage que vous venez de contracter, il cesse de vous considérer
dorénavant comme membre de sa famille. Sa détermination est définitive
et formelle.
Bien que les sommes dépensées à votre profit, pendant votre minorité,
et les billets à vue que vous ne lui avez pas ménagés dans le cours de
ces dernières années, dépassent de beaucoup le montant de la somme à
laquelle vous avez droit, à savoir, le tiers de la fortune de feu Mrs.
Osborne, fortune au partage de laquelle, par le décès de ladite dame,
vous avez été appelé en concurrence avec miss Jane Osborne et miss
Maria Frances Osborne, M. Osborne m'a chargé cependant de vous
informer qu'il renonce à toute reprise sur vos biens, et que la somme
de 2000 liv. en 4 pour 100 valeur courante et formant le tiers des
6000 liv. qui constituent la fortune de votre mère, vous sera payée
sur quittance, à vous ou à votre chargé d'affaires.
«Votre très-obéissant serviteur,
«HIGGS.»
«_P.S._ M. Osborne me prie de vous donner, pour la dernière fois,
avis qu'il ne recevra aucun message, lettre ou communication de votre
part sur ce sujet, pas plus que sur aucun autre.»
«Voilà comme vous avez arrangé mes affaires, dit George en lançant à
Dobbin un regard fulminant. Tenez, lisez Dobbin.»
Et il lui mit brusquement sous le nez la lettre de son père.