Quand M. Dobbin se sentait sous l'influence d'une forte émotion, il

éprouvait toujours quelque embarras à trouver ses premières paroles;

mais bientôt le reste suivait avec la plus grande volubilité, et,

à dire vrai, ce flux oratoire fit dans le cas présent une très-vive

impression sur la personne dont il devait gagner le suffrage.

«Voici, dit-elle, qui est fort pénible et fort singulier. Refuser un

si brillant parti! En tout cas, capitaine Dobbin, George a trouvé en

vous un valeureux champion de sa cause. Pourquoi faut-il que tous

ces efforts soient en pure perte. Cependant, je vous le dis,

continua-t-elle après une pause, cette pauvre miss Sedley peut compter

sur mes sympathies les plus vraies et les plus sincères. Quant à ce

mariage, il ne nous a jamais paru bien sortable, bien qu'ici nous

ayons toujours témoigné à miss Sedley beaucoup d'affection, oh! oui,

beaucoup! mais jamais, j'en suis sûre, vous n'aurez le consentement de

mon père.... D'ailleurs une jeune fille bien élevée.... qui a de

bons principes, devrait.... George lui-même devrait n'y plus penser,

entendez-vous, mon cher capitaine Dobbin!

--Un homme doit-il donc ne plus penser à la femme qu'il aimait du

moment où le malheur vient à la frapper? dit Dobbin en lui tendant

la main. Ah! chère miss Osborne, mes oreilles me trompent sans doute.

Aimez, aimez cette jeune fille, aimez-la tendrement. George ne peut

plus, il ne doit plus renoncer à elle. Croyez-vous qu'on renoncerait à

vous, si vous tombiez dans la pauvreté?»

Cette adroite question impressionna vivement le coeur de miss Jane

Osborne.

--J'ignore, capitaine, jusqu'à quel point, nous autres pauvres

filles, devons ajouter foi à toutes vos belles paroles, messieurs. La

tendresse des femmes les rend toujours trop confiantes, et vous n'en

profitez que pour nous abuser cruellement.»

Dobbin sentit une pression non équivoque de la main de miss Osborne,

restée négligemment dans la sienne. Il fit un soubresaut sans savoir

où il en était, et les deux mains se trouvèrent séparées.

«Nous des trompeurs! dit-il; non, chère miss Osborne, il n'en est

point ainsi de tous les hommes. Rayez d'abord votre frère de la liste.

George aimait et aime encore Amélia Sedley; tous les trésors de la

terre ne pourraient le décider à en épouser une autre. Serait-ce bien

vous qui lui conseilleriez de l'abandonner?»

La réponse était difficile pour miss Jane, surtout avec ses vues

personnelles. Elle s'empressa de l'éluder:

«Eh bien, alors, si vous n'êtes pas un trompeur, vous êtes au moins

très-romantique.»

Le capitaine William laissa passer cette observation sans broncher

d'un pas, et lorsqu'enfin, à l'aide de nouveaux compliments, il pensa

miss Osborne assez préparée pour recevoir la grande nouvelle, il lui

glissa à l'oreille les paroles suivantes:

«George Osborne ne peut plus désormais renoncer à Amélia, car ils sont

mariés.»

Il entra alors dans le détail de toutes les circonstances que nous

connaissons déjà, et lui raconta comme quoi la pauvre petite serait

morte de chagrin, si son amant n'avait pas été fidèle à la foi jurée;

comme quoi le vieux Sedley avait refusé d'assister à ce mariage; comme

quoi Joe Sedley était venu de Cheltenham pour conduire la fiancée

à l'autel, et comme quoi les nouveaux époux étaient partis dans la

voiture à quatre chevaux de Joe, pour passer à Brighton leur lune de

miel; comme quoi enfin George comptait sur ses chères et excellentes

soeurs, sur ces coeurs de femmes si dévoués et si sincères, pour

réconcilier le père et le fils. Il termina en demandant à miss Osborne

la permission de venir la revoir encore, et la jeune demoiselle s'y

prêta avec un empressement des plus gracieux.

Bien persuadé, et pour cause, que les nouvelles qu'il venait de

communiquer seraient, avant cinq minutes, portées à la connaissance

des autres dames, le capitaine Dobbin fit un profond salut et se

retira.

À peine franchissait-il le seuil de la maison que miss Maria et miss

Wirt étaient déjà dans le salon auprès de miss Jane, qui les mettait

au courant de la surprenante nouvelle. Pour être juste à l'égard des

deux soeurs, nous devons dire que ni l'une ni l'autre ne se montra

bien courroucée. Un mariage par enlèvement plaît toujours par quelque

côté à de jeunes demoiselles, et Amélia avait presque fait des progrès

dans l'estime de ses belles-soeurs par le courage qu'elle avait

déployé en cette circonstance. Tandis que chacune disait son mot, et

que les conjectures allaient leur train sur ce que pourrait dire et

faire le père de George, le marteau retentit sur la porte comme le

tonnerre de la vengeance, et fit tressaillir les conjurées jusque dans

les plis de leurs robes. Voilà notre père, fut la pensée commune. Ce

n'était point lui, mais simplement M. Frédérick Bullock, qui arrivait

de la Cité au rendez-vous donné par ces dames pour les conduire à une

exposition d'horticulture.

Le nouveau venu, comme on peut le penser, fut bien vite du secret.

Mais à cette nouvelle sa figure exprima une surprise bien différente

de la rêverie sentimentale qui se peignait dans les traits des deux

soeurs. M. Bullock, en homme d'affaires, en jeune associé d'une

riche maison, savait apprécier tout ce que vaut et tout ce que

peut l'argent; aussi ses petits yeux brillèrent d'une satisfaction

manifeste à cette révélation inattendue. Il regardait Maria en

souriant et calculait que par la folie de George elle allait lui

représenter trente mille livres de plus qu'il ne l'avait d'abord

évaluée!

«Pardieu, Jane, dit-il en jetant un oeil de convoitise sur la soeur

aînée, comme si la cadette ne lui suffisait plus, Eels va s'arracher

les cheveux de vous avoir plantée là, car, savez-vous, vos actions

vont monter de trente mille livres, valeur vénale.»

Les deux soeurs n'avaient pas jusqu'alors réfléchi à la question

d'argent, mais Fred Bullock revint sur ce sujet avec une humeur si

enjouée pendant tout le temps de cette excursion matinale, que peu à

peu elles finirent par grandir considérablement dans leur estime et

qu'elles étaient devenues à leurs yeux de fort grandes dames quand

elles rentrèrent pour le dîner.

CHAPITRE XXIV.

Où M. Osborne fait une rature sur la Bible de famille.

Après avoir pris ses précautions auprès des deux soeurs, Dobbin

s'empressa de se rendre dans la Cité: c'était là qu'il lui restait à

poursuivre sa tâche de médiateur dans sa partie la plus épineuse et

la plus difficile. La pensée de se trouver face à face avec le vieil

Osborne lui donnait la chair de poule, et plus d'une fois il songea

à laisser aux jeunes dames le soin de révéler à l'inexorable père

un secret que leur discrétion féminine ne pouvait leur permettre de

porter bien loin. Mais il avait promis à George de lui rendre compte

de la manière dont le vieil Osborne aurait reçu la nouvelle. Il partit

donc pour la Cité, où se trouvaient les bureaux de M. Osborne. Il eut

le soin, toutefois, de se faire précéder d'un billet pour le père de

George, lui demandant un entretien de quelques instants pour parler

avec lui des affaires de son fils. Le messager de Dobbin lui rapporta,

avec les compliments de M. Osborne, l'assurance que celui-ci aurait

grand plaisir à le voir sans plus tarder.

Le capitaine entra dans les bureaux de M. Osborne avec une conscience

un peu troublée et la perspective d'une conversation désagréable

et orageuse. Sa démarche était chancelante, son air mal assuré.

Il traversa la première pièce, où trônait M. Chopper. Le commis de

confiance le regarda passer du haut de son tabouret avec une maligne

bonhomie qui acheva de décontenancer le pauvre capitaine. M. Chopper

cligna de l'oeil, secoua la tête et désigna du bout de sa plume la

porte du cabinet de son maître.

«Entrez, le patron vous attend,» dit-il avec un ton de bonne humeur.

Dobbin poussa la porte. Osborne se leva aussitôt, et lui donnant une

cordiale poignée de main:

«Comment va la santé, mon cher?» lui dit-il.

À cet accueil franc et amical, l'ambassadeur de George se sentit pris

de nouveaux remords et sa main resta insensible sous l'étreinte du

vieil Osborne. Sa conscience lui criait qu'il était le vrai coupable

dans tout ce qui venait de se passer. C'était lui qui avait ramené

George aux pieds d'Amélia; c'était lui qui avait approuvé, encouragé,

conduit tout ce mariage; et lorsqu'enfin il se présentait pour

dévoiler au père l'abîme où il avait poussé le fils, il trouvait

une figure riante, et s'entendait appeler _mon bon ami Dobbin_. Ah!

certes, il y avait bien là de quoi rougir et baisser la tête.

Osborne avait l'intime conviction que Dobbin lui apportait la

soumission de son fils. Déjà, à l'arrivée du message qui annonçait

sa venue, M. Chopper et son patron, en causant de cette brouille

de famille, étaient tombés d'accord que George se rendait enfin aux

ordres paternels, et envoyait l'adhésion attendue depuis plusieurs

jours.

«Dans peu vous verrez une fameuse noce,» disait M. Osborne avec un air

de triomphe à son commis; et en même temps il faisait claquer ses gros

doigts, et remuait les guinées confondues dans ses poches avec les

schellings.

Lorsque Dobbin fut entré, Osborne, se prélassant dans son fauteuil,

continua avec une satisfaction toujours croissante à tirer de ses

poches un son métallique; pendant ce temps, le capitaine se tenait

pâle et silencieux sous ce regard où s'épanouissaient la sottise et la

présomption.

«Quelle tournure de paysan pour un capitaine? pensait le vieil

Osborne. George aurait bien dû le dégrossir un peu et le styler aux

belles manières.»

Dobbin finit par appeler tout son courage à son aide et prit le

premier la parole:

«Monsieur, dit-il, les nouvelles dont je suis porteur sont de la plus

haute gravité. Je me suis rendu ce matin aux Horse-Guards, et notre

régiment recevra infailliblement son ordre de départ pour la Belgique

avant la fin de la semaine. Or, vous savez, monsieur, que nous ne

reviendrons ici qu'après une bataille qui pourra être fatale à plus

d'un parmi nous.»

La figure d'Osborne prit une expression plus sérieuse.

«Mon fils.... le régiment fera son devoir, j'en suis sûr, monsieur,

répondit-il.

--Les français sont nombreux, continua Dobbin; il faudra encore du

temps aux troupes russes et autrichiennes pour arriver à notre aide:

le premier choc sera pour nous, monsieur, et comptez que Bonaparte

s'arrangera pour qu'il soit le plus rude possible.

--Où voulez-vous en venir, Dobbin, dit son interlocuteur, mal à l'aise

et fronçant le sourcil. Ce ne sont pas ces damnés Français, j'imagine,

qui pourraient faire trembler un soldat des armées britanniques,

monsieur?

--Certainement non, monsieur; mais j'ai seulement voulu vous dire

qu'en présence des périls nombreux et inévitables qui nous menacent,

vous feriez bien, monsieur, de passer l'éponge sur les petites

fâcheries qui peuvent exister entre vous et George, et de vous donner

la main, vous m'entendez? S'il lui arrivait quelque chose, ce serait

pour vous, j'en suis sûr, un sujet d'éternel regret de ne vous être

pas quittés bons amis.»

En disant cela, le pauvre William Dobbin passait par les différentes

nuances du rouge pour arriver au violet. Il faisait intérieurement

son _mea culpa_ de toute cette malheureuse affaire; car, sans lui

peut-être, ce déchirement domestique n'aurait jamais eu lieu. Pourquoi

avoir tant pressé le mariage de George? Ne pouvait-il pas attendre

quelque temps? Amélia, délaissée par son fiancé, en eût conçu sans

doute une douleur mortelle; mais le temps, en grand médecin, aurait

peut-être fini par guérir les chagrins d'Amélia. Il fallait donc

s'en prendre à lui de ce mariage, de ses fâcheuses conséquences. Quel

mobile l'avait poussé à toutes ces démarches? Ah! c'est qu'il l'aimait

tant, qu'il ne pouvait souffrir de la voir malheureuse. Peut-être

aussi les tortures de l'incertitude étaient-elles si cuisantes à son

âme qu'il avait hâte de les étouffer. C'est ainsi qu'après un décès,

on se dépêche d'en finir avec les funérailles ou l'on devance le

moment du départ lorsqu'on doit quitter ceux qu'on aime.

«Vous êtes un brave garçon, William, dit M. Osborne d'une voix

radoucie. George et moi nous ne pouvons nous quitter fâchés, c'est

impossible. Voyez-vous, dans ma tendresse pour lui j'ai fait tout ce

qui est au pouvoir d'un père. Il a eu de moi trois fois plus d'argent

que votre père, j'en suis sûr, ne vous en a jamais donné. Ce n'est

pas pour le lui reprocher si j'en parle, mais je ne saurais vous dire

toutes les préoccupations dont il a été sans cesse l'objet de ma part;

tout ce que j'ai dépensé pour lui de talent et d'énergie. Interrogez

Chopper, George lui-même, interrogez toute la Cité. Eh bien! quand je

lui propose un mariage à rendre jaloux les plus grands seigneurs de la

terre, pour la première chose que je lui demande il me refuse;

dites, monsieur Dobbin, les torts sont-ils de mon côté? La brouille

vient-elle de mon fait? Ce que je veux, n'est-ce pas son bien? son

bien en vue duquel je travaille comme un galérien depuis sa naissance?

Non, non, personne ne pourra dire que c'est l'égoïsme qui me pousse.

Qu'il revienne, et voilà ma main, je lui promets oubli et pardon.

Quant à se marier maintenant, il ne peut en être question, il fera

sa paix avec miss Swartz, et plus tard on avisera au mariage. À son

retour, avec le grade de colonel, car il sera colonel, morbleu! s'il

ne lui faut que des écus pour cela. Enfin je suis bien aise que

vous l'ayez ramené à de bons sentiments. C'est à vous que j'en suis

redevable, Dobbin, je le sais. Vous avez déjà été son Mentor en plus

d'une occasion. Qu'il revienne donc, et il trouvera de l'indulgence.

Son couvert sera mis ce soir à Russell-Square pour le dîner, même

heure, même rue, même numéro. Il se trouvera en face d'un cuisseau de

chevreuil et à l'abri de toutes récriminations.»

Ces paroles confiantes et affectueuses émurent vivement le coeur

de Dobbin. Plus l'entretien prenait cette tournure, plus une voix

intérieure l'accusait de la plus noire des trahisons.

«Monsieur, dit-il enfin, vous vous abusez, je crois; je puis même vous

affirmer que George a trop de noblesse dans l'âme pour s'abaisser à

un mariage d'argent, et quand à une menace d'exhérédation en cas

de désobéissance, elle n'aurait d'autre résultat que d'amener une

résistance plus formelle de sa part.

--Que diable, monsieur, prenez-vous pour une menace l'offre de huit à

dix mille livres de rente? dit le vieil Osborne dans un accès de belle

humeur. Si miss Swartz voulait de moi, je lui dirais de suite: «Me

voilà.» Pour une nuance de peau un peu plus ou un peu moins claire,

faut-il donc faire le dégoûté?»

Le vieux marchand, charmé de sa plaisanterie, poussa un grognement

expressif accompagné de gros éclats de rire.

«Vous oubliez, monsieur, les engagements antérieurs du capitaine

Osborne, dit son ambassadeur avec gravité.

--Qu'est-ce à dire, monsieur, de quels engagements venez-vous

nous parler? continua M. Osborne, dont la colère et la surprise,

s'éveillant à cette pensée subite, firent pressentir les plus

terribles éclats. Vous ne voulez pas dire, j'imagine, que mon fils est

assez misérablement fou pour se sentir encore épris de la fille d'un

escroc et d'un banqueroutier? Vous n'êtes pas venu, ici, je suppose,

pour me faire entrevoir son intention de l'épouser. L'épouser? une

belle fin qu'il ferait là. Mon fils, mon sang s'allier à la fille d'un

gueux, d'un mendiant! Il peut bien aller au diable, si jamais il lui

prend fantaisie pareille. Je lui conseille alors d'acheter un balai

et de se faite boueux. Oh! je me la rappelle bien, toujours autour de

lui, avec ses agaceries et ses oeillades. C'était un manége combiné,

j'en suis sûr, avec son vieux coquin de père.

--M. Sedley a été un de vos bons amis, fit Dobbin, l'arrêtant tout

court et charmé de trouver un prétexte pour se mettre en colère. Il

fut un temps où vous saviez lui donner d'autres noms que ceux d'escroc

et de coquin. Qui plus que vous, d'ailleurs, a travaillé à cette

alliance? George n'a pas le droit de jouer ainsi à pile ou face

avec...

--Pile ou face! pile ou face! hurla le vieil Osborne. Ah çà! le diable

m'emporte, ce sont les mêmes mots que mon gentilhomme de fils m'a

jetés à la figure, il y a eu jeudi quinze jours, quand il faisait

son rodomont, qu'il me menaçait de l'armée britannique et voulait

en remontrer à son père. C'est donc vous qui l'avez poussé à cette

rébellion? Je le vois maintenant, capitaine, et vous en remercie; mais

apprenez que je n'ai que faire de mendiants dans ma famille. Grand

merci encore une fois, capitaine! Épouser cette fille, et pourquoi

donc, s'il vous plaît? Croyez-vous donc qu'il ne puisse avoir ses

faveurs à meilleur marché?

--Monsieur, dit Dobbin rouge de colère et mettant de côté tout

ménagement, je ne permettrai à personne de tenir de pareils propos en

ma présence, et à vous encore moins qu'à tout autre.

--C'est donc, maintenant un cartel? Alors je vais sonner pour qu'on

nous apporte des pistolets pour deux. M. George vous a envoyé ici pour

insulter son père, sans doute, dit Osborne en sautant sur le cordon de

la sonnette.

--M. Osborne, dit Dobbin d'une voix étouffée, c'est vous qui insultez

la plus douce créature que Dieu ait mise sur la terre. Vous feriez,

mieux, monsieur, de la ménager, car c'est la femme de votre fils.»

À ces mots, Dobbin sortit, sentant qu'il n'avait rien à ajouter, et

Osborne retomba sur son fauteuil en jetant autour de lui un regard

furieux et sauvage. Un commis accourut au bruit de la sonnette, et

Dobbin était à peine au bas de l'escalier, qu'il vit descendre à

toutes jambes M. Chopper, le principal employé, courant après lui nu

tête et hors d'haleine.

«Pour l'amour de Dieu, qu'y a-t-il? demanda M. Chopper, en saisissant

le capitaine par la basque de son habit. Le patron est en état de

convulsion. Qu'a fait M. George, capitaine Dobbin?

--Il a épousé miss Sedley depuis cinq jours, répondit Dobbin; j'étais

son garçon d'honneur, M. Chopper, et vous serez toujours du nombre de

ses amis.»

Le vieux commis branla la tête.

«Cela va mal, cela va mal, capitaine. Le patron sera inflexible.»

Dobbin, après avoir prié Chopper de venir à son hôtel l'informer

de tout ce qu'il pourrait apprendre sur cette affaire, se dirigea

tristement vers son quartier, sans apercevoir dans l'avenir des

consolations pour le passé.

À l'heure du dîner, la famille de Russell-Square trouva ce jour-là

dans la salle à manger son chef assis à sa place ordinaire, mais

l'expression sombre et triste de sa figure fit régner un morne silence

parmi les convives. Les demoiselles Osborne et M. Bullock, qui était

du dîner, virent bien vite que le père de George était déjà au courant

de la grande nouvelle. Ses traits soucieux et moroses comprimaient la

joie intérieure de M. Bullock, réduisaient au silence son amabilité

et glaçaient sa belle humeur. Il redoublait toutefois d'attentions et

d'égards pour miss Maria, à côté de laquelle il était assis, et pour

sa soeur, qui présidait au haut bout de la table.

Miss Wirt, en conséquence, se trouvait isolée à sa place; il y avait

une place vide entre elle et miss Jane Osborne, occupée par le couvert

de George que l'on continuait à mettre en attendant le retour de

l'enfant prodigue. Rien ne troubla la monotonie et le silence de

ce repas, si ce n'est les confidences langoureuses du souriant M.

Frédérick et le bruit heurté de la vaisselle et des porcelaines.

Les valets entraient et sortaient sur la pointe du pied; on eût dit à

leur air des pleureurs aux funérailles. Le cuisseau de chevreuil

dont Osborne avait parlé à Dobbin, fut découpé par lui dans un morne

silence; il laissa enlever son assiette sans avoir presque touché à

son morceau. Mais en revanche, il buvait beaucoup et le sommelier ne

faisait que remplir son verre.

Enfin, vers la fin du dîner, ses yeux firent le tour de la table et

se fixèrent un moment sur le couvert destiné à George; il fit un geste

avec l'index de sa main gauche comme pour le désigner aux domestiques;

ses filles regardaient sans comprendre, et les domestiques ne

s'expliquaient pas davantage le sens de cet ordre silencieux.

«Enlevez cette assiette,» dit enfin M. Osborne, en se levant avec un

jurement.

Et repoussant sa chaise du pied, il alla s'enfermer dans sa chambre.

Derrière la salle à manger se trouvait la pièce servant de cabinet

à M. Osborne. C'était là le sanctuaire du maître de la maison. M.

Osborne s'y retirait le dimanche matin quand il ne voulait pas aller

à l'église, et y lisait son journal, étendu sur son grand fauteuil

de maroquin rouge. Deux corps de bibliothèque vitrés renfermaient les

ouvrages les plus connus, reliés en veau et dorés sur tranches. Du

1er janvier au 31 décembre, jamais une main profane ne dérangeait les

livres de leurs rayons. Aucun des membres de la famille n'aurait osé,

pour tout l'or du monde, y toucher du bout du doigt. Quelquefois le

dimanche soir, lorsqu'il n'y avait eu personne à dîner, on tirait de

leur coin la grande Bible rouge et le livre de prières placé à côté

d'un exemplaire du _Dictionnaire de la Pairie_. Les domestiques

étaient appelés dans la salle à manger, et Osborne, d'une voix aigre,

et emphatique, procédait devant la famille assemblée à la lecture du

service du soir.

Enfants ou serviteurs, personne n'entrait dans cette pièce sans un

certain frisson d'épouvante. C'était là que M. Osborne révisait les

comptes du majordome et examinait le livret du sommelier. Des fenêtres

de son cabinet, qui avaient vue sur une cour bien sablée et à l'aide

d'une sonnette qui le mettait en communication avec l'écurie, il

donnait ses ordres au cocher et le poursuivait de ses jurements.

Quatre fois par an, miss Wirt entrait dans cette pièce pour toucher

ses appointements, et les demoiselles Osborne y allaient aussi

recevoir leur pension trimestrielle. Plus d'une fois, dans son

enfance, George y avait été fouetté, tandis que sa mère, tout en émoi,

comptait sur le palier les coups du martinet. Jamais ces corrections

n'avaient arraché un cri au bambin. La pauvre femme le caressait et

l'embrassait en secret après le supplice et lui donnait de l'argent

pour le consoler.

Au-dessus de la cheminée s'élevait un tableau de famille qu'on avait

transporté à cette place depuis la mort de Mrs. Osborne. On y voyait

George sur un poney; sa soeur aînée tenait un gros bouquet à la

main, et sa cadette se cachait dans les jupes de sa mère. Tous ces

personnages avaient des roses sur les joues, des cerises sur les

lèvres, et se renvoyaient de l'un à l'autre le sourire traditionnel

des portraits de famille. Depuis longtemps la pauvre mère était

descendue dans le tombeau; depuis longtemps aussi on l'avait oubliée.

Frère et soeurs, chacun allait de son côté, et bien que membres de la

famille, ils étaient comme étrangers dans leurs rapports. Au bout de

quelque vingtaine d'années, quand les personnages représentés sur

des toiles ont atteint un certain âge, quelle amère épigramme ne

trouve-t-on pas dans ces tableaux de famille! Que reste-t-il souvent

de ces sourires menteurs, de tout ce fard sentimental? Le portrait

en pied d'Osborne, de son encrier d'argent massif, de son fauteuil de

cuir, avaient pris la place d'honneur occupée jadis, dans la salle à

manger, par cette grande toile de famille.

Lorsque le vieil Osborne se fut retiré dans son cabinet, le reste

des convives, fort soulagé par son départ et celui des domestiques,

s'entretint à voix basse d'une manière fort animée. Les demoiselles

montèrent ensuite à l'étage supérieur, où M. Bullock les accompagna

sur la pointe des pieds. Il n'avait pas eu le courage de rester seul

à vider des bouteilles, et surtout dans le voisinage du cabinet où le

terrible vieillard s'était enfermé.

Il faisait nuit depuis une heure environ, lorsque le sommelier, ne

recevant point d'ordres, s'aventura à frapper à la porte du cabinet,

pour donner à M. Osborne de la lumière et le thé. Le maître de la

maison, assis dans son fauteuil, paraissait tout occupé de la lecture

du journal. Quand le domestique eut placé devant son maître la bougie

et le plateau, il se releva, et M. Osborne alla fermer la porte au

verrou. Il n'y avait plus à s'y méprendre! une vague terreur répandue

dans la maison faisait pressentir une grande catastrophe suspendue sur

la tête de George et prête à le frapper d'un coup terrible.

La foire aux vanités, Tome I · 第 24 / 36 段