«À votre tour, William,» dit-il tout joyeux en frappant sur l'épaule

de Dobbin.

Et Dobbin s'en alla embrasser Amélia sur la joue.

On alla ensuite à la sacristie pour signer le registre.

«Dieu vous bénisse, mon vieux Dobbin!» dit George en lui serrant la

main, la vue presque troublée par les larmes.

William répondit par un mouvement de tête. Son coeur était trop ému

pour lui permettre d'en dire plus long.

«Écrivez-nous régulièrement, et venez aussitôt que possible, n'est-ce

pas, mon ami?» dit Osborne.

Après des adieux très-pathétiques qui eurent lieu entre mistress

Sedley et sa fille, le nouveau couple monta dans la voiture.

«Gare là! petits polissons,» cria George à une troupe de gamins tout

trempés de pluie qui stationnaient devant la porte de l'église.

L'averse cinglait sur la figure des deux époux, rien que pour monter

dans la voiture; les rubans des postillons se collaient sur leur veste

ruisselante. La troupe d'enfants poussa des hurlements diaboliques au

moment où la voiture s'éloigna en les éclaboussant.

William Dobbin, de la porte de l'église, les regardait disparaître

avec une expression singulière dans le regard; la petite troupe de

curieux riait de son air bizarre; mais il se souciait bien des curieux

et de leur rire!

«Allons manger un morceau, Dobbin,» lui cria une voix par derrière.

En même temps une main pesante s'abaissant sur son épaule coupait

court aux rêveries du pauvre garçon; mais le capitaine ne se sentait

pas le coeur à se rendre aux provocations gastronomiques de Joe

Sedley. Il installa dans la voiture la vieille dame tout éplorée, vit

Joe monter à côté d'elle et les domestiques sur le siége, puis les

quitta sans leur faire de bien longs adieux; cette seconde voiture

disparut comme la première, et les gamins la poursuivirent encore de

leurs cris railleurs.

«Voilà pour vous, petits mendiants,» dit Dobbin en leur jetant de la

menue monnaie; puis il s'en alla lui-même sans faire attention à la

pluie.

Tout était donc fini. Il les voyait donc mariés et heureux, du moins

Dobbin le demandait au ciel. Quant à lui, le pauvre garçon, jamais il

ne s'était trouvé si seul et si abandonné. Il aurait déjà voulu être à

quelques jours de là pour _la_ revoir de nouveau.

Dix jours environ après la cérémonie dont nous venons de parler, trois

jeunes gens de notre connaissance étaient à admirer ce magnifique

panorama de Brighton, où d'un côté se déroulent devant les yeux du

visiteur de délicieuses petites tourelles, et de l'autre l'azur de la

mer. Tantôt le citadin émerveillé contemple l'Océan, dont le sourire

des vents plisse la surface de rides sans nombre sur lesquelles mille

voiles blanches étincellent au soleil, et que couronne une coquette

ceinture de mystérieuses cabines. Tantôt un ami de la nature humaine,

qui la préfère aux sites les plus pittoresques, se tourne du côté des

tourelles, où un air de vie indique la présence de l'homme. Ici

l'on entend gémir un piano qu'une jeune demoiselle en tire-bouchons

martyrise six heures par jour pour le plus grand plaisir des autres

locataires; là une gentille petite bonne, l'aimable Polly, fait sauter

dans ses bras

Un petit nourrisson dont on se croit le père,

tandis que Jacob, _pater quem nuptiæ demonstrant_, mange des

sauterelles à l'étage au-dessous et dévore le _Times_ pour son

déjeuner.

Là-bas ce sont des filles d'Ève qui regardent les jeunes officiers

de dragons en promenade sur la plage; ou bien c'est encore un bon

habitant de Londres en costume nautique, armé d'un télescope de la

dimension d'un canon du calibre six, qui a pointé son instrument sur

la mer et à l'inspection duquel n'échappe aucune barque de plaisance

ou de pêche, aucune cabine de baigneuse allant à la mer ou on

revenant, etc., etc.... Que n'avons-nous le loisir de décrire

Brighton? car Brighton, c'est la voluptueuse Parthénope avec des

lazzaroni aristocratiques; car Brighton a toujours l'air frais,

aimable et pimpant comme le costume d'un arlequin, car Brighton,

éloigné de sept heures de Londres à l'époque dont nous parlons, n'en

est plus qu'à une centaine du minutes et s'embellira peut-être encore

davantage, à moins que la flotte française ne juge à propos de venir

le bombarder.

«Voilà une petite qui est diablement belle, dans cette maison,

au-dessus des modistes, dit un des promeneurs à son voisin; hein,

Crawley, avez-vous vu comme elle m'a fait de l'oeil quand je suis

passé?

--N'allez pas la blesser au coeur, Joe, mauvais sujet que vous êtes,

répliqua l'autre; n'allez pas ainsi badiner avec les affections

féminines, monsieur le Don Juan.

--Laissez-moi,» reprit Joe Sedley fort satisfait et jetant à la bonne

des oeillades assassines. Joe était encore plus brillant à Brighton

qu'au mariage de sa soeur. Il avait un choix de gilets du dernier

goût dont un seul eût suffi pour contenter un dandy plus modeste. Il

portait un habit d'uniforme orné de brandebourgs, de franges et de

boutons, mais avec des broderies tortueuses comme le Méandre. Il

affectait un costume militaire et toutes les allures de l'emploi,

se promenait avec ses deux amis, tous deux officiers dans l'armée,

faisait sonner ses bottes à éperons en l'honneur de toutes les

servantes qu'il jugeait dignes de ses regards meurtriers.

--Qu'allons-nous faire, mes enfants, jusqu'au retour de ces dames?»

demanda notre lion.

Ces dames étaient allées faire une promenade en voiture à Rottingdean.

«Nous pourrions jouer au billard, reprit un de ses amis, le grand aux

moustaches cirées.

--Non, diable! non, capitaine,» répliqua Joe un peu alarmé, pas de

billard aujourd'hui, Crawley, mon garçon; c'est bien assez d'y avoir

joué hier.

--Cependant vous avez un coup de queue admirable, dit Crawley en

riant; n'est-ce pas, Osborne? comme il est fort avec son fameux coup

de cinq?

--Très-fort, reprit Osborne, Joe est un rude jouteur au billard, sans

compter le reste. Je voudrais bien qu'il fût possible de chasser le

tigre dans les environs; nous serions allés en tuer quelques-uns avant

dîner.--Tenez, la jolie fille, quelle jambe. Joe!--Racontez-nous donc

l'histoire de votre chasse au tigre, et de l'entrevue que vous avez

eue avec lui dans les fourrés de l'Inde. Ah! Crawley, voilà une bien

merveilleuse histoire.»

George Osborne manqua se casser la mâchoire par un énorme bâillement.

«Que la vie est ennuyeuse ici-bas! continua-t-il; eh bien! que faire?

--Si nous allions voir les chevaux qui viennent d'arriver de la foire

Lewes? dit Crawley.

--Pourquoi ne pas aller plutôt chercher des petits gâteaux qui doivent

sortir du four? proposa ce scélérat de Joe, qui songeait à faire d'une

pierre deux coups. Elle est fort jolie, la pâtissière.

--Encore mieux, allons au-devant de _l'Éclair_ qui va arriver; car

voici son heure,» dit George.

Ce dernier avis l'emporta; on remit à un autre jour la visite à la

pâtissière et aux chevaux, et l'on se dirigea vers les bureaux de

_l'Éclair_.

Sur leur route ces trois messieurs rencontrèrent la voiture découverte

de Joe Sedley, ornée de magnifiques armoiries. C'était dans ce

splendide équipage qu'il avait coutume de se produire en public,

majestueux dans son isolement, les bras croisés sur la poitrine,

son chapeau à cornes sur l'oreille, ou bien, dans ses jours de bonne

fortune, ayant des dames à ses côtés.

Deux personnes occupaient alors la voiture: une jeune femme aux

cheveux un peu rouges, et mise à la dernière mode, et une autre en

douillette de soie brune, avec un chapeau de paille et des rubans

roses encadrant une figure ronde et vermeille qui faisait plaisir à

voir. Cette dernière fit arrêter la voiture quand elle fut proche des

trois jeunes gens, puis, comme toute honteuse de cet acte d'autorité,

elle s'empressa de rougir de la façon la plus ridicule.

«Nous avons fait une délicieuse promenade, George, se mit-elle à dire;

et.... nous sommes bien aises d'être rentrées. Et... Joseph, ne faites

pas rentrer mon mari trop tard.

--N'allez pas conduire nos maris à leur perte, monsieur Sedley, esprit

tentateur que vous êtes, reprit l'autre dame en menaçant Joe d'un

joli petit doigt précieusement serré sous un gant français. Point de

billard, point de fumerie! Soyez sage!

--Ma chère mistress Crawley, je vous le jure.... sur mon honneur!...»

Ce furent les seuls mots que l'éloquence de Joe put proférer pour

toute réponse. Mais si la parole lui manquait, il eut soin de prendre

une pose académique; il inclina légèrement la tête sur son épaule,

souffla d'une manière expressive en regardant sa victime d'autrefois;

en même temps une de ses mains reposait derrière lui sur sa canne,

tandis que l'autre, sur laquelle scintillait un gros brillant,

chiffonnait son jabot et jouait avec son gilet. Quand la voiture

repartit, il envoya mille baisers aux dames. Combien n'eût-il pas

donné pour que tout Brighton, tout Londres et tout Calcutta pussent le

voir dans cette attitude galante, au milieu des saluts qu'il adressait

à une si piquante beauté, et dans la compagnie d'un lion aussi renommé

que Crawley des Gardes!

Nos nouveaux mariés étaient venus à Brighton après la célébration de

leur mariage et avaient passé, dans un appartement de l'hôtel de la

Marine, quelques jours de calme et de bonheur, en attendant

l'arrivée de Joe. Toutefois, ils se trouvèrent bien vite en pays de

connaissance; car une après-midi, en revenant d'une promenade au bord

de la mer, ils se rencontrèrent nez à nez avec Rebecca et son mari.

Rebecca se jeta dans les bras de sa chère Amélia. Crawley et Osborne

se serrèrent la main avec assez de cordialité, et Becky, en quelques

heures, trouva le moyen de faire oublier à ce dernier les paroles un

peu dures de leur dernière entrevue.

«Vous rappelez-vous la dernière fois que je vous vis, chez miss

Crowley? je vous ai un peu maltraité, mon cher capitaine: c'est que

vous aviez l'air d'être refroidi pour notre chère Amélia. Voilà ce

qui me fâchait, m'irritait jusqu'à me rendre méchante et même ingrate.

Votre main, capitaine, et passons l'éponge!»

Et en même temps Rebecca lui tendait la main avec une grâce si franche

et si irrésistible, qu'Osborne ne trouva rien de mieux que de la

prendre et de croire à la sincérité de la démarche de Becky.

Nos deux jeunes couples avaient beaucoup à se dire; chacun fit à

l'autre le récit de son mariage et raconta ses projets d'avenir avec

une franchise et un intérêt réciproques. Le mariage de George devait

être annoncé à son père par son ami le capitaine Dobbin, et le jeune

Osborne tremblait un peu des suites de cette communication; miss

Crawley, à laquelle se rattachait toutes les espérances de Rawdon, lui

tenait encore rigueur. Consigné à la porte de sa maison de Park-Lane,

il avait, avec sa femme, suivi cette chère tante à Brighton et posté

dans sa rue des émissaires en permanence.

«Il faudra que nous vous fassions aussi connaître, ma chère, dit

Rebecca en riant, quels vigilants amis Rawdon tient en faction

perpétuelle à sa porte. Avez-vous jamais vu la mine d'un créancier

ou celle d'un bailli avec son assesseur? Deux abominables gredins qui

sont toute la semaine à nous épier de la boutique de l'épicier, de

telle sorte que nous ne pouvons sortir que le dimanche. Si la tante ne

s'apprivoise pas, gare au dénoûment!»

Rawdon, avec de gros éclats de rire, raconta une douzaine de tours

fort divertissants qu'il avait joués à ses créanciers, et la manière

adroite dont Rebecca leur donnait congé. Il affirma avec un gros juron

qu'il n'y avait pas en Europe une femme qui fût comparable à la sienne

pour le talent d'envoyer paître les créanciers. Presque aussitôt après

son mariage, elle avait eu à recourir à ce don naturel, et son mari

avait pu alors l'apprécier à sa juste valeur. Ils avaient su se créer

un crédit illimité; mais ils avaient aussi des protêts à revendre, et

ils poursuivaient leurs projets au milieu d'une disette absolue de vil

métal. Ces embarras pécuniaires jetaient-ils quelques brouillards sur

la bonne humeur de Rawdon? Aucun.

Le meilleur moyen pour vivre au sein de l'opulence, c'est d'être

criblé de dettes; on n'a rien alors à se refuser, et, dans cette

situation, l'esprit se trouve toujours allègre et dispos. Rawdon et

sa femme occupaient le plus bel appartement du plus bel hôtel de

Brighton; l'hôte, en leur présentant chaque plat, les saluait comme

ses plus gros consommateurs; Rawdon engloutissait ses dîners et son

vin avec un aplomb de magnat ou de prince russe. Des allures de grand

seigneur, des bottes et un costume irréprochables, de l'arrogance dans

la tournure, enfin une certaine rouerie, posent souvent beaucoup mieux

un homme que des fonds placés chez un banquier.

Les deux couples ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. Au bout de

deux ou trois jours, les messieurs organisèrent pour le soir une table

de piquet, tandis que leurs femmes se mettaient dans un coin à causer.

Les cartes avec George, le billard avec Joe Sedley, qui ne tarda pas

à arriver dans sa grande voiture découverte, aidèrent à combler les

vides de la bourse de Rawdon et lui procurèrent les avantages de cet

argent comptant, dont la disette met dans l'embarras les plus grands

génies eux-mêmes.

Mais revenons à nos trois jeunes gens, qui s'en allaient au-devant de

_l'Éclair_. La voiture, d'une exactitude rigoureuse, était remplie à

l'intérieur et couverte au dehors d'êtres vivants. Le conducteur tira

de son cor ses modulations habituelles. _L'Éclair_ entra dans la rue

avec une rapidité digne de son nom et s'arrêta devant le bureau des

voitures.

«Bravo! voilà Dobbin,» s'écria George enchanté de voir son vieil ami

perché sur l'impériale.

Sa visite, différée de jour en jour, était impatiemment attendue.

«Comment vous portez-vous, mon brave garçon? Vous êtes bien aimable

d'être venu. Emmy va être enchantée de vous voir,» dit Osborne donnant

une cordiale poignée de main à son ami quand celui-ci fut descendu

de son poste élevé. Puis, d'une voix plus basse: «M'apportez-vous des

nouvelles? Avez-vous été à Russell-Square? Que dit le père Rabat-joie?

ne me cachez rien.»

La figure de Dobbin était pâle et grave.

«J'ai vu votre père, répondit-il; comment va Amélia.... Mrs. George?

vous saurez toutes les nouvelles. Mais la plus grande de toutes, c'est

que....

--Vite, mon vieux camarade, dit George avec anxiété.

--On nous envoie en Belgique; l'armée entière est commandée pour le

départ, le régiment des gardes comme les autres. Heavytop a ses accès

de goutte et enrage de ne pouvoir bouger. O'Dowd le remplace. Nous

nous embarquons à Chatham la semaine prochaine.»

Ces nouvelles de guerre, tombant comme la foudre sur nos amants, les

plongèrent dans de sérieuses et tristes méditations.

CHAPITRE XXIII.

Où le capitaine fait preuve de diplomatie.

Qui pourra nous expliquer par quel mystère William Dobbin, qui, sur

les instances de ses parents, n'aurait fait aucune difficulté à aller

chercher sa cuisinière par la main pour l'épouser ensuite, et qui

était d'une humeur si indolente et si molle qu'en vue de son intérêt

personnel il n'eût pas trouvé le courage de traverser la rue, qui

pourra nous dire par quelle merveilleuse influence ce même Dobbin se

révéla tout à coup et à point nommé, dans la conduite des affaires de

George Osborne, comme le tacticien le plus actif, et montra au profit

de son ami l'habileté dont un diplomate consommé n'eût peut-être pas

été capable dans la poursuite de ses projets ambitieux?

Pendant que George et sa femme étaient à Brighton, où ils s'enivraient

à longs traits des douceurs de la lune de miel, l'honnête William

restait à Londres en qualité de plénipotentiaire et avec mission de

faire toutes les démarches nécessitées par le mariage de son ami. Il

avait à voir le vieux Sedley, à le mettre de bonne humeur, à pousser

Joe à rejoindre son beau-frère, afin que l'éclat de sa position et

de son crédit comme receveur de Boggley-Wollah servît à couvrir le

désastre de son père, à faire tomber les préjugés du vieil Osborne

contre ce mariage en question, et à finir par l'apprendre au vieillard

en ménageant le plus possible son humeur irritable.

Toutefois, avant de s'aventurer dans la maison d'Osborne avec les

nouvelles dont il était porteur, Dobbin réfléchit qu'il y aurait de la

politique de sa part à se créer des intelligences parmi les membres de

la famille, et à mettre au moins les dames de son côté.

«Au fond du coeur, se disait-il, elles ne sauraient être fâchées de

tout ceci. Quelle femme a jamais été fâchée de voir entrer un peu de

roman dans un mariage? Il y aura bien sûr des larmes de répandues,

mais elles ne tarderont pas à se ranger du côté de leur frère; nous

serons trois alors à poursuivre le vieil Osborne dans ses derniers

retranchements.»

Notre machiavélique capitaine se demandait ensuite à l'aide de quel

heureux stratagème il pourrait glisser en douceur, dans l'oreille des

demoiselles Osborne, le terrible secret de leur frère.

Grâce à un interrogatoire préalable qu'il fit subir à sa mère sur

l'emploi de ses soirées, il se trouva bien vite au courant des salons

où il avait chance de rencontrer les soeurs de George. Malgré son

horreur pour les bals, horreur, hélas! partagée par plus d'un homme

sensé, il s'assura d'une invitation pour une soirée à laquelle

devaient assister les demoiselles qu'il cherchait. À peine arrivé, il

s'empressa de les faire danser à plusieurs reprises, se montra plein

de prévenances et de petits soins à leur égard, et poussa le courage

jusqu'à demander à miss Osborne quelques minutes d'entretien dans

la matinée du lendemain. C'était, dit-il, pour lui communiquer des

nouvelles de la dernière importance.

Pourquoi cette jeune demoiselle se mit-elle à tressaillir de la sorte,

puis à regarder son cavalier, puis à baisser modestement les yeux vers

le sol, enfin à manquer de s'évanouir dans les bras de son danseur,

lorsque le capitaine lui écrasant maladroitement le pied, la rappela

fort à propos à un sentiment plus net de la réalité? Pourquoi, en un

mot, cette requête lui causa-t-elle une si vive agitation? Voilà un

mystère que jamais on ne pourra approfondir. On sait seulement que le

lendemain, quand le capitaine arriva à Russell-Square, Maria n'était

point au salon avec sa soeur, et que miss Wirt sortit sous prétexte

d'aller la chercher. Le capitaine et miss Osborne restèrent donc

en tête à tête. Un si profond silence régna d'abord, qu'on pouvait

très-distinctement entendre le tic tac de la pendule placée sur la

cheminée et représentant le sacrifice d'Iphigénie.

«Quelle délicieuse soirée que celle d'hier! fit miss Osborne, comme

pour encourager son interlocuteur; vous voilà maintenant passé maître

à la danse, capitaine Dobbin. Vous avez pris des leçons, je gage,

continua-t-elle avec une aimable espièglerie.

--Ah! je voudrais que vous me vissiez danser une bourrée écossaise

avec mistress _la major_ O'Dowd de notre régiment!... Et une gigue!...

avez-vous jamais vu danser une gigue? Mais qui ne danserait pas bien

avec vous, miss Osborne, vous qui dansez si bien?

--La femme du major est-elle jeune et belle, capitaine? continua la

jolie questionneuse. C'est une bien terrible chose que d'être la femme

d'un soldat! Je m'étonne qu'on ait le coeur à la danse dans ces

temps de guerre! Si vous saviez, capitaine Dobbin, comme je tremble

quelquefois en pensant à notre cher George, aux dangers des pauvres

soldats! Y a-t-il beaucoup d'officiers mariés dans le ***e, capitaine

Dobbin?

--Elle joue trop à cartes découvertes,» pensa miss Wirt en elle-même.

Cette observation ne se place ici que comme parenthèse, et ne

s'entendit point à travers la fente de la porte, où la gouvernante la

murmura entre ses dents.

«Un de nos jeunes officiers vient de se marier, dit Dobbin se

dirigeant vers son but; c'étaient d'anciennes affections, et les

jeunes gens sont pauvres comme des rats d'église.

--Mais c'est charmant, mais c'est romantique,» s'écria miss Osborne,

comme le capitaine achevait ces mots: _anciennes affections_, _pauvres

comme des rats d'église_.

Cette marque de sympathie l'encouragea.

«C'est le plus beau garçon de notre régiment, continua-t-il; l'armée

entière ne compte pas dans ses rangs de plus brave et de plus brillant

officier. Et puis une femme accomplie! rien qu'à la voir, j'en suis

sûr, vous vous prendriez à l'aimer, miss Osborne.»

La jeune demoiselle se crut à deux doigts du dénoûment. Il était bien

permis d'avoir cette pensée en présence de l'agitation nerveuse de

Dobbin se trahissant aux contractions de sa figure, au mouvement

saccadé de son large pied retombant en cadence sur le parquet, à

l'infatigable activité de ses mains à boutonner et à déboutonner son

habit, etc., etc.

Miss Osborne supposa que la respiration avait manqué au capitaine,

et qu'il attendait que ses poumons se fussent remplis d'air pour lui

faire une confidence complète qu'elle se préparait à recevoir de grand

coeur. L'horloge de l'autel d'Iphigénie commença à sonner midi. Quand

les dernières vibrations eurent cessé d'agiter les rouages, miss

Osborne pensa qu'il était au moins une heure, tant lui paraissaient

longues les minutes qui tenaient en suspens son anxieuse curiosité.

«Mais ce n'est pas en vue d'un mariage que je viens vous parler.... ou

plutôt c'est à propos d'un mariage.... c'est-à-dire.... je ne voudrais

pas vous laisser croire.... Enfin, ma chère miss Osborne, c'est de ce

cher George qu'il s'agit.

--De George?» dit-elle d'un ton désappointé, qui excita l'hilarité de

Maria et de miss Wirt derrière la porte, et provoqua un sourire sur

les lèvres de ce traître de Dobbin; car il savait à quoi s'en tenir,

et plus d'une fois George lui avait dit en badinant:

«Que diable, Dobbin, pourquoi ne prenez-vous pas la vieille Malcy?

vous n'avez qu'à la demander pour l'avoir. Je vous parie cent contre

deux qu'elle dira oui.

--Eh! oui, de George, continua-t-il une fois lancé. Il s'est élevé une

querelle entre lui et M. Osborne; or, vous savez que je l'aime comme

un frère, ce cher George, et je voudrais faire en sorte d'étouffer

ce débat à sa naissance; nous allons partir pour l'étranger, miss

Osborne. Demain peut-être vont arriver les ordres d'embarquement; qui

oserait répondre des suites de la campagne? Allons, plus de calme,

miss Osborne, il faut au moins faire en sorte que le père et le fils

se séparent bons amis.

--Mais il n'y a rien de grave, capitaine Dobbin; c'est une bouderie

comme il y en a si souvent entre eux, reprit la jeune demoiselle.

Nous attendons George d'un jour à l'autre. Ce qu'en disait son père,

c'était pour son bien. Il n'a qu'à revenir et il n'y paraîtra plus;

il n'y a pas jusqu'à cette chère Rhoda, qui ne soit prête, j'en suis

sûre, à lui pardonner. Les femmes, capitaine, ont toujours le pardon

trop facile.

--Cela est vrai, surtout de vous, de votre coeur, dit Dobbin, avec la

plus noire perfidie. Aussi c'est un crime impardonnable à un homme

de causer de la peine à une femme. Vous, par exemple, que

deviendriez-vous si l'homme qui vous a juré sa foi vous était

infidèle?

--Oh! alors, j'en mourrais! Je me précipiterais par la fenêtre!

j'avalerais du poison! je succomberais à l'excès de ma douleur! Oh!

oui, bien sûr, s'écria la sensible demoiselle, qui déjà avait vu

plusieurs amants lui échapper et n'en était pas moins vivante et

très-vivante.

--Vous n'êtes pas la seule à penser de la sorte, continua Dobbin; il

y en a d'autres aussi sensibles que vous. Je ne parle point de

l'héritière des Indes, miss Osborne, mais d'une pauvre fille que

George a aimée autrefois, et qui, depuis son enfance, a fait de lui

l'unique objet de ses pensées. Je l'ai vue dans la misère, résignée à

son malheur, toujours pure, toujours irréprochable. Je vous parle de

miss Sedley. Ah! chère miss Osborne, votre coeur généreux peut-il

en vouloir à votre frère de lui avoir été fidèle? Un remords éternel

s'emparerait de lui, s'il délaissait cette pauvre fille. Ainsi, à

votre tour, aimez celle qui vous a toujours aimé.... Je viens de la

part de George vous dire qu'il se regarde lié envers elle par des

serments irrévocables, et vous prie, vous au moins, de vous rallier à

sa cause.»

La foire aux vanités, Tome I · 第 23 / 36 段