langoureux et hautain, derrière lequel il affectait de laisser
entrevoir des passions, des secrets et tout un enchaînement mystérieux
de peines de coeur et d'aventures. Sa voix avait des notes douces et
sonores. Il disait: «Il fait chaud ce soir,» ou offrait une glace avec
cet accent triste et sentimental qu'il aurait mis à annoncer à la même
dame la mort de sa mère ou à lui faire une déclaration d'amour. Il
regardait du haut de sa grandeur les jeunes lions de la société de son
père et posait en héros parmi ces élégants de troisième ordre. Les
uns riaient de lui et le détestaient, les autres, comme Dobbin,
concevaient une admiration poussée jusqu'au fanatisme. Toujours est-il
que ses moustaches commençaient à produire leur effet sur le petit
coeur de miss Swartz et à l'enrouler _de leurs vrilles capricieuses_.
Toutes les fois qu'il y avait chance de voir George Osborne à Russell
Square, cette naïve et excellente jeune fille n'avait point de paix
qu'elle ne fût auprès de ses chères amies. C'était une dépense et un
luxe de robes neuves, de bracelets et de chapeaux sur lesquels on
ne ménageait pas les plumes. Elle donnait à sa parure tous les soins
imaginables pour assurer son triomphe sur le conquérant, et avait
recours à toutes ses séductions pour obtenir ses bonnes grâces. Quand
les demoiselles Osborne lui demandaient de leur air le plus grave de
faire un peu de musique, elle chantait ses trois romances et jouait
ses deux morceaux avec un courage infatigable et un plaisir toujours
croissant. Pendant que les demoiselles Osborne se livraient à ces
délicieuses distractions, miss Wirt et la tutrice, se retirant dans
un coin de la pièce, se mettaient à étudier le _Dictionnaire de la
Pairie_ et à parler noblesse.
Le lendemain du jour où George reçut l'_ouverture_ de son père
quelques instants avant le dîner, il s'étendit sur le sofa du salon,
dans la pose la plus naturelle à un homme mélancolique et rêveur.
D'après l'avis de son père, il avait passé, dans la journée, au bureau
de M. Chopper. Le vieux commerçant donnait de grosses sommes à son
fils, sans consulter, dans ses largesses, d'autre règle que son
caprice. Ensuite, George s'était rendu à Fulham, où il était resté
trois heures avec Amélia, sa chère petite Amélia, et enfin il était
venu retrouver ses soeurs, aussi empesées dans leur maintien que
leurs robes de mousseline. La société était réunie dans le salon; les
duègnes bavardaient dans leur coin, et l'honnête Swartz portait sa
robe favorite de satin jaune, des bracelets de turquoise, des bagues
à n'en plus finir, des fleurs, des plumes, et une collection de
breloques et de brimborions qui la faisaient ressembler à la boutique
d'une revendeuse à la toilette.
Les demoiselles de la maison, après des efforts inutiles pour tirer
une parole de leur frère, se mirent sur le chapitre des modes et
parlèrent de la dernière réception à la cour. George ne tarda pas
à trouver ce babillage insupportable. Et puis ces tournures
étaient-elles à comparer à celle de la petite Emmy? Dans ces voix
brusques et saccadées, ces jupes roides d'empois, qu'y avait-il
de semblable à la douceur angélique, aux grâces modestes de sa
bien-aimée? La pauvre Swartz était justement assise à la place que
prenait autrefois Emmy; ses mains, couvertes de joyaux, s'étalaient
en éventail sur sa robe de satin jaune; ses broches et ses boucles
d'oreille lançaient des lueurs rutilantes, et ses gros yeux semblaient
vouloir se précipiter de leurs orbites. Elle exprimait dans toute sa
personne la parfaite satisfaction du désoeuvrement, avec un air qui
disait à tout le monde: «Admirez-moi!» Les deux soeurs trouvaient, du
reste, que le satin lui allait à ravir.
«Le diable m'emporte, dit George en retrouvant le confident de son
coeur, si elle n'avait pas l'air d'un mandarin chinois qui n'a rien à
faire toute la journée qu'à branler la tête. Vrai Dieu, Will, j'étais
démangé de l'envie de lui jeter le coussin du sofa.»
Il était parvenu toutefois à réprimer la pétulance de sa mauvaise
humeur.
Ses soeurs se mirent à jouer la _Bataille de Prague_.
«Encore cet infernal refrain! hurla George exaspéré, du sofa où il
était couché. Vous voulez donc me rendre fou! A la bonne heure si miss
Swartz nous jouait quelque chose; chantez-nous quelque chose, miss
Swartz, ce que vous voudrez, à l'exception toutefois de la _Bataille
de Prague_.
--Que désirez-vous? _Marie aux yeux bleus_ ou l'air de la _Corbeille_?
demanda miss Swartz.
--Il est fort joli, l'air de la _Corbeille_, reprirent en choeur les
deux demoiselles Osborne.
--Connu! cria de son sofa le misanthrope.
--Je puis vous chanter encore _Fleuve du Tage_, dit Swartz d'une voix
doucereuse; il ne me manque que les paroles.»
Là s'arrêtait le répertoire de la jeune fille.
«Oh! oui, _Fleuve du Tage_, s'écria miss Maria; nous avons la
romance.»
Et elle alla chercher bien vite le recueil où elle se trouvait.
Or, cette romance, qui jouissait de la vogue du moment, avait été
donnée aux deux soeurs par une de leurs amies, dont le nom était
écrit sur la première page. Miss Swartz reçut de George les plus
vifs applaudissements. C'était, en effet, une des romances favorites
d'Amélia, et il ne l'avait pas oublié. L'héritière de Saint-Kitts,
espérant sans doute qu'on la prierait de recommencer, jouait
négligemment avec les feuillets de la musique, lorsque son oeil
rencontra le nom d'Amélia Sedley, écrit au haut du premier feuillet.
«Dites donc, s'écria miss Swartz en tournant vivement sur le tabouret,
est-ce là mon Amélia? l'Amélia qui était chez miss Pinkerton, à
Hammersmith? C'est elle, n'est-ce pas? Comment va-t-elle? où est-elle?
--Ne répétez pas ce nom, s'empressa de dire Maria Osborne. Sa famille
est bien coupable. Son père a abusé de la confiance du nôtre, et,
quant à elle, son nom n'est plus prononcé ici.»
Maria Osborne se vengeait ainsi de la sortie de George au sujet de la
_Bataille de Prague_.
«Êtes-vous l'amie d'Amélia? demanda George en se redressant. Dieu vous
le rende alors, miss Swartz. Ne croyez pas un mot de tout le bavardage
de ces femmes. On n'a pas le moindre reproche à lui adresser. C'est la
meilleur....
--Vous savez bien, George, que vous ne devez point parler ainsi,
s'écria Jane tout effarée; papa le défend.
--Je voudrais bien voir qu'on m'en empêchât, cria George en fureur; je
veux parler d'elle; je dis que c'est la plus accomplie, la plus
douce, la plus charmante des filles d'Angleterre. Que son père soit
banqueroutier ou non, mes soeurs ne sont pas dignes de délier les
cordons de ses souliers. Si vous l'aimez, allez la voir, miss Swartz,
elle n'a plus beaucoup d'amis maintenant, et, je le répète, Dieu
bénira ceux qui lui conservent quelque affection. Qui parle bien
d'elle est mon ami; qui en dit du mal est mon ennemi. Merci encore une
fois, miss Swartz.»
Et, se levant, il alla lui serrer la main.
«Ah! George fit une de ses soeurs d'une voix suppliante, ah! George,
que dites-vous là?
--Je dis, répéta George d'un air de défi, que je remercie tous ceux
qui aiment Amélia Sed....»
Il laissa son mot inachevé. Le vieil Osborne était dans la pièce, la
face livide de colère; ses yeux injectés de sang brillaient comme des
charbons ardents.
Bien que George se fut arrêté tout court, le sang lui bouillonnait
dans les veines, et tous les Osborne de la terre ne l'auraient pas
fait reculer d'un pas. Maîtrisant bientôt son émotion, il répondit au
regard menaçant du vieillard par un coup d'oeil où se peignaient si
bien la résolution et le défi, que celui-ci, tout interdit à son
tour, porta les yeux d'un autre côté: il avait senti la résistance, et
comprenait que la lutte était désormais inévitable.
«Mistress Haggistoun, votre bras pour aller à table; donnez le vôtre à
miss Swartz, George,» dit-il à son fils.
Et l'on se mit en marche.
«Miss Swartz, disait George à la riche héritière, j'aime Amélia, et
nous sommes fiancés l'un à l'autre depuis nos plus jeunes années.»
Pendant le repas, George parla avec une volubilité qui le surprenait
lui-même et irritait de plus en plus les nerfs de son père. On eût
dit qu'il trouvait du plaisir à amonceler les nuages pour l'orage qui
allait éclater après le départ des dames.
Mais il existait cette différence entre les deux champions, que le
père écumait de rage et était tout hors de lui, tandis que le fils
conservait le sang-froid et la clarté de pensées qui manquaient au
vieillard, et se trouvait armé ainsi, non-seulement pour l'attaque,
mais encore pour la riposte. Il ne se préoccupait point de la
bataille, trouvant qu'il serait assez tôt d'y penser quand le moment
serait enfin venu; il mangea donc avec le plus grand calme et du
meilleur appétit, attendant le signal pour commencer la mêlée.
Le vieil Osborne, au contraire, était en proie à une agitation
nerveuse, vidant les verres les uns après les autres. Plus d'une fois
il perdit le fil de ses idées dans sa conversation avec ses voisines,
et le sang-froid de George redoublait encore sa colère. Il était
presque fou de voir l'impassibilité de son fils à jouer avec sa
serviette, à s'incliner profondément devant les dames qui se levaient
pour partir, à leur ouvrir la porte, à remplir son verre, à en
déguster à loisir le contenu, puis enfin à regarder son père entre les
deux yeux, en ayant l'air de lui dire: «Messieurs de la garde, tirez
les premiers.» Le vieillard voulut prendre du renfort, mais le carafon
heurtait son verre dans un choc convulsif, sans arriver à le remplir.
Après avoir poussé un gros soupir, et avec la figure d'un homme qui
suffoque, M. Osborne commença la charge.
«Vous êtes bien osé, monsieur, de venir prononcer devant miss Swartz,
et dans mon salon, le nom de cette personne. Voyons, monsieur,
pouvez-vous m'expliquer une pareille audace?
--Prenez garde aux termes que vous employez, dit George; votre mot
d'_oser_ sonne mal aux oreilles d'un capitaine de l'armée anglaise.
--Mon fils ne me dictera peut-être pas le choix des mots, monsieur.
Quand je le voudrai, il n'aura pas dans sa poche un schelling
vaillant; quand je le voudrai, il sera aussi pauvre que le dernier des
mendiants. Je parlerai comme il me plaît, poursuivit le vieillard.
--Bien que votre fils, je suis gentilhomme, monsieur, répondit George
avec hauteur. Quelques avis que vous ayez à me donner, quelques ordres
que vous vouliez me transmettre, je vous prie de me parler avec la
politesse à laquelle j'ai droit de prétendre.»
Toutes les fois qu'il s'élevait à ce ton d'arrogance, le jeune
officier portait son père au comble de la colère ou de la terreur. Le
vieil Osborne redoutait chez son fils l'usage du grand monde et des
belles manières, qui lui faisait complétement défaut; car rien, en
général, ne met plus mal à l'aise un manant que de sentir à côté de
lui un homme de bon ton.
«Mon père n'a pas dépensé pour mon éducation tout ce que m'a coûté la
vôtre, il n'a pas fait les mêmes sacrifices, et je ne lui ai pas coûté
aussi cher. Si j'avais fréquenté la société où certains êtres peuvent
vivre, grâce à moi, mon fils n'aurait peut-être pas tant de motifs de
faire le fier, monsieur, et de tirer supériorité de ses airs de grand
seigneur.»
Le vieil Osborne appuya en prononçant ces mots avec une intention
ironique.
«De mon temps, on ne croyait pas qu'il fût d'un gentilhomme d'insulter
son père. Si j'avais rien fait de pareil, monsieur, le mien m'aurait
jeté à coups de pied à la porte, monsieur.
--Je ne vous ai point insulté, monsieur. Je vous ai seulement prié
de vous souvenir que j'étais aussi gentilhomme que vous. Je sais
très-bien que vous me donnez de l'argent à discrétion, continua George
en serrant dans ses doigts un paquet de bank-notes que M. Chopper lui
avait délivré le matin même. Mais vous en êtes fastidieux avec vos
répétitions. Craignez-vous donc que je ne l'oublie?
--Vous devriez avoir autant de mémoire pour tout le reste, monsieur,
répliqua le père de plus en plus irrité; vous devriez vous rappeler
que dans cette maison, aussi longtemps que vous daignerez l'honorer de
votre présence, je suis le maître, moi, que ce nom.... et que vous....
et je veux....
--Quoi, monsieur? dit George avec un sourire moqueur; et il remplit de
nouveau son verre.
--Mille tonnerres!... s'écria son père avec un effroyable jurement,
que ce nom des Sedley ne soit plus prononcé ici, monsieur; non, je ne
veux rien qui me rappelle cette damnée engeance!
--Ce n'est pas moi, monsieur, qui le premier ai mis en avant le nom
de miss Sedley; mes soeurs en disaient du mal à miss Swartz, et je me
suis promis de la défendre en toute rencontre. Personne ne traitera
légèrement ce nom en ma présence. Notre famille lui a déjà fait assez
d'affronts, il est temps d'arrêter la calomnie devant la ruine de ces
malheureux: le premier qui s'avisera de parler contre elle sentira le
poids de ma main.
--Allez donc, monsieur, allez donc, dit le vieux père dont les yeux
sortaient de leurs orbites.
--Oui, certes, monsieur! Je prétends persévérer dans mes sentiments
pour cette angélique jeune fille. Si je l'aime, vous n'avez qu'à vous
en prendre à vous. J'aurais peut-être adressé mes hommages d'un autre
côté, élevé mes voeux plus haut, en dehors de notre cercle étroit,
mais je n'ai fait que vous obéir. Et maintenant que son coeur est à
moi, vous me dites de l'abandonner, de la punir d'un crime dont elle
est innocente, de causer sa mort peut-être, et tout cela pour les
fautes d'autrui! Voilà où seraient la lâcheté et la bassesse, voilà
où serait l'infamie, dit George cédant à l'exaltation de son
enthousiasme. Se jouer ainsi du coeur d'une jeune fille, d'un ange
descendu du ciel au milieu de ce monde dont ses vertus exciteraient
l'admiration, si sa douceur et son aménité ne réduisaient au silence
les accusations de la haine! Enfin, si je la délaissais, monsieur,
croyez-vous qu'elle m'oublierait?
--Il ne me convient point, monsieur, de prêter l'oreille à ce
galimatias d'absurdités sentimentales, s'écria le père de George. Je
ne donnerai point la main à un mariage qui ferait entrer des gueux
dans ma famille. Du reste, à votre aise, monsieur, il ne tient qu'à
vous de laisser envoler huit mille livres sterling de rentes quand
vous n'avez qu'à vous baisser pour les avoir; mais alors songez, à
faire votre paquet. Une fois pour toutes, voulez-vous faire ce que je
vous dis, monsieur?
--Épouser cette mulâtresse? dit George en redressant les pointes de
son faux-col; je n'aime pas la teinture, monsieur. Vous ferez mieux
d'envoyer chercher le nègre qui balaye à Fleet-Market; pour moi,
monsieur, je ne veux pas m'allier à la Vénus hottentote.»
M. Osborne s'élança furieux vers la sonnette qui d'ordinaire servait
à faire venir le sommelier pour le bordeaux, et, d'une voix à moitié
étouffée par la colère, il lui donna l'ordre de faire avancer un
fiacre pour le capitaine Osborne.
«C'est une affaire faite! dit George entrant une heure après chez
Slaughter avec une figure pâle et défaite.
--Quelle affaire, mon garçon?» dit Dobbin.
George lui exposa tout au long ce qui s'était passé entre lui et son
père.
«Je l'épouserai demain, dit-il avec un jurement. Ah! Dobbin, Dobbin,
chaque jour je sens mon amour grandir pour elle.»
CHAPITRE XXII.
Mariage et premiers quartiers de la lune de miel.
La garnison la plus déterminée et la plus courageuse ne peut tenir
contre la famine. Le vieil Osborne comptait sur cet auxiliaire dans la
lutte que nous lui avons vu engager avec son fils. Il ne doutait
point que George ne vînt faire une soumission complète dès qu'il se
trouverait à court d'espèces. Il était à regretter seulement que, le
jour même du premier assaut, l'ennemi eût ravitaillé la place; mais
les provisions ne devaient durer qu'un temps, et, suivant ses calculs,
le vieil Osborne s'attendait avant peu à une reddition. Pendant
plusieurs jours, toute communication cessa entre le père et le fils.
Le premier s'étonnait de ce silence, sans en être autrement inquiet;
car, ainsi qu'il disait avec son élégance habituelle, il savait
fort bien où le bât blessait George, et il s'en rapportait à
l'infaillibilité de ses prévisions. Il avait raconté minutieusement
à ses filles les détails de sa querelle avec son fils, tout en leur
enjoignant de rester étrangères à cette affaire et d'accueillir
George à son retour comme si rien ne s'était passé. Le couvert du
fils rebelle était mis tous les jours comme à l'ordinaire, et le vieux
marchand se préoccupait peut-être beaucoup plus de son absence
qu'il ne le disait et ne voulait le laisser paraître. Il envoya aux
informations chez Slaughter, où l'on ne put rien lui dire, sinon que
George et son ami le capitaine Dobbin avaient quitté la ville.
Par une matinée maussade et pleureuse de la fin d'avril, des giboulées
balayaient par rafales le trottoir de la rue où se trouvait le café du
vieux Slaughter; George Osborne arriva dans le café, l'air pâle et les
yeux hagards. Sa mise cependant indiquait une certaine recherche;
il portait un habit bleu aux boutons bronzés, et un gilet en peau
de daim, suivant la mode du temps. Dobbin, qu'il retrouva dans cet
endroit, avait, lui aussi, abandonné la casaque militaire et le
pantalon gris dont il affublait d'ordinaire sa longue et osseuse
personne, pour l'habit bleu aux boutons bronzés.
Dobbin venait de passer une heure et plus dans le café, à prendre
successivement tous les journaux sans pouvoir venir à bout d'en lire
un seul. Il avait plus de vingt fois jeté les yeux sur la pendule,
puis dans la rue, où la pluie balayait la chaussée, où les passants
faisaient retentir le pavé sous leurs socques, où leurs ombres
mouvantes miroitaient en longs reflets sur les dalles humides. Tantôt
il battait le rappel sur la table, puis rongeait ses ongles jusqu'à la
racine, ce qui ajoutait à la beauté de ses mains monumentales; ensuite
il mettait en équilibre sur le pot au lait une petite cuiller, et la
poussait avec une pichenette, etc., etc.... L'impatience de son
esprit se faisait jour dans ses moindres gestes et le portait à ces
déplorables distractions qui sont le suprême recours d'un esprit en
proie à toutes les anxiétés de l'attente.
Quelques camarades du régiment, habitués de ce café, le plaisantaient
sur l'élégance de son costume et sur la surexcitation fébrile de ses
nerfs. On lui demandait si, par hasard, il n'allait pas se marier?
Dobbin riait du bout des lèvres et promettait à son ami, le major
Wagstaff, de lui envoyer un morceau de gâteau aussitôt après la
cérémonie. Enfin arriva le capitaine Osborne en grande tenue, comme
nous l'avons dit, mais très-pâle et très-agité. Il essuya avec son
foulard des Indes sa figure décomposée où perlait la sueur, et une
forte odeur d'eau de Cologne se répandit dans toute la pièce. George
serra ensuite la main de Dobbin, regarda à la pendule, dit à John le
garçon de lui apporter du curaçao, dont il avala deux verres avec une
précipitation fébrile, et son ami lui demanda comment il se portait.
«Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, Dob, dit celui-ci; j'ai eu le
frisson et un mal de tête épouvantable. Levé à neuf heures, je suis
sorti pour prendre un bain. C'est tout comme le jour où je me suis
rendu sur le terrain avec Rocket, à Québec, si vous vous en souvenez,
Dobbin.
--Je crois bien, répondit William, mes diables de nerfs me
tiraillaient encore plus que vous ce matin-là; car même vous avez
joliment mangé, sans reproche. Puisque cela vous a si bien réussi,
recommencez, aujourd'hui.
--Vous êtes toujours bon et prévenant, Will. Je veux boire à votre
santé, mon vieux, et au diable la....
--Non, non, deux verres c'est assez, fit Dobbin en l'arrêtant. John,
enlevez ce carafon. Voilà du poivre de Cayenne pour mettre avec votre
poulet, et dépêchez-vous, car nous devrions déjà être là-bas.»
La pendule marquait onze heures et demie, quand les deux capitaines
échangeaient ces quelques paroles. Un fiacre, où le domestique
d'Osborne avait placé son nécessaire de voyage et sa valise, attendait
à la porte depuis quelques instants. Les deux jeunes gens gagnèrent
la voiture, abrités sous un parapluie, et le domestique grimpa sur le
siége en maugréant contre l'averse et contre l'humidité du manteau du
cocher, d'où se dégageait une épaisse vapeur.
«Nous trouverons heureusement une meilleure voiture à la porte de
l'église,» se disait-il par manière de consolation.
Le fiacre traversa Piccadilly, où alors encore Apsley-House et
l'hôpital Saint-Georges portaient leur robe de briques rouges, où l'on
voyait encore des réverbères à l'huile, où Achille[6] devait bientôt
se dresser sur son socle de granit, où devait s'élever dans peu l'arc
de triomphe de Pimlico, surmonté de ce monstre équestre[7] qui semble
vouloir enjamber tous les toits du voisinage. Enfin, ils s'arrêtèrent
à Brompton, devant une petite chapelle, au carrefour de Fulham.
[Note 6: Le duc de Wellington en statue de bronze avec un casque pour
vêtement.]
[Note 7: Un char de triomphe attelé de plusieurs chevaux et placé à
soixante pieds au-dessus du sol. (_Note du traducteur._)]
Une voiture de poste attelée de quatre chevaux attendait à la porte;
par l'élégance de sa coupe, elle rappelait les voitures de remise;
quelques oisifs seulement bravaient cette fâcheuse averse.
«Morbleu! dit George, je n'avais commandé que deux chevaux.
--Mon maître en a voulu quatre,» répondit le domestique de M. Joseph,
posté sur le seuil en sentinelle.
Le valet de M. Osborne et celui de M. Joseph trouvaient, tout en
suivant leurs maîtres dans l'église, que c'était donner un croc en
jambe aux convenances, que de faire une noce sans repas, sans bouquet,
sans rubans.
«Ah! vous voici! dit à George Joseph Sedley, notre galant cavalier
du Vauxhall; vous êtes de cinq minutes en retard, George, mon garçon!
Quel temps, bon Dieu! Cela me rappelle la saison des pluies au
Bengale. Mais soyez tranquille, ma voiture est imperméable. Entrons:
Emmy et ma mère sont déjà à la sacristie.»
Joe Sedley était dans toute sa splendeur: jamais on ne l'avait vu
si gras; jamais son faux-col n'était monté si haut, jamais sa face
n'avait été plus rubiconde. Son jabot s'étalait avec orgueil sur son
gilet à ramages; ses bottes à la hongroise resplendissaient sur la
rotondité de ses mollets. Sur son habit vert clair s'épanouissait la
rosette nuptiale, large et blanche comme la fleur du magnolia.
George faisait son tout, George allait se marier. Ce seul mot explique
la pâleur de sa figure, l'excitation de ses nerfs, ses insomnies et
ses frissons. J'ai entendu des gens qui affrontaient la même épreuve
avouer la même émotion. À la troisième ou quatrième fois on finit par
s'y accoutumer sans doute, mais le premier plongeon coûte toujours
beaucoup à faire.
La mariée avait une douillette de soie brune, comme me l'a appris
depuis le capitaine Dobbin, et portait un chapeau de paille avec un
ruban rose et un voile en dentelle blanche de Chantilly. Le capitaine
Dobbin, après lui en avoir demandé la permission, lui avait offert une
montre avec sa chaîne d'or, qu'elle portait pour la cérémonie. Sa mère
lui avait fait présent d'une broche en diamants, unique bijou resté
en possession de mistress Sedley. Pendant le service, cette excellente
mère, assise dans l'un des bancs, versait d'abondantes larmes,
tandis que la servante irlandaise et mistress Clapp, son hôtesse,
s'efforçaient de la consoler. Le vieux Sedley n'avait pas voulu
assister au mariage. Joe remplaçait son père et conduisait la mariée
à l'autel, tandis que le capitaine Dobbin remplissait, du côté de
George, les fonctions de garçon d'honneur.
Dans l'église se trouvait seulement le clergé qui officiait. La pluie
sur les vitraux et les sanglots de mistress Sedley étaient le seul
bruit qui vint par moments interrompre le service divin. La voix du
ministre ébranlait les tristes échos de ces voûtes désertes. Le
oui d'Osborne se fit entendre grave et articulé. La réponse d'Emmy,
s'échappant avec peine de son petit coeur, parvint mourante à ses
lèvres, et n'arriva qu'aux seules oreilles du capitaine Dobbin.
La cérémonie terminée, Joe Sedley embrassa sa soeur; c'était plus
qu'il n'en avait fait pour elle depuis plusieurs mois. George avait
déposé son air triste et semblait maintenant tout radieux.