ni faim ni soif, qu'il ne venait point parler d'affaires avec lui,
qu'il venait seulement prendre des nouvelles de M. Sedley et serrer
la main à un vieil ami. Puis il ajouta en donnant la plus effroyable
entorse à la vérité:
«Ma mère va assez bien... c'est-à-dire qu'elle a été très-souffrante;
elle attend le premier beau jour pour sortir et pour aller voir
mistress Sedley. Comment va mistress Sedley, monsieur? J'espère que sa
santé est toujours bonne.»
Il s'arrêta, réfléchissant à l'excès de son hypocrisie. Le jour était
des plus beaux, le soleil n'avait jamais versé autant de lumière sur
Coffin-Court, où était situé le café du Tapioca. Dobbin se rappelait
en outre qu'il venait de quitter mistress Sedley il y avait au plus
une heure, lorsqu'il avait conduit Osborne en fiacre à Fulham, où il
l'avait laissé en tête-à-tête avec miss Amélia.
«Ma femme sera très-heureuse de voir madame votre mère, dit Sedley
en sortant ses papiers de sa poche. Votre père m'a écrit une bien
excellente lettre, monsieur, et je vous charge pour lui de mes
respectueux compliments. Lady Dobbin trouvera notre maison bien plus
petite que celle où nous avions coutume de recevoir nos amis, mais
elle est fort commode, et le changement d'air a fait grand bien à ma
fille, à qui les brouillards de la ville n'allaient pas du tout. Vous
rappelez-vous la petite Emmy, monsieur? Eh bien! elle se sentait fort
mal ici.»
Le vieillard promenait ses yeux de côté et d'autre, tandis qu'il
parlait avec un air distrait, et en même temps ses doigts jouaient
avec ses papiers et tortillaient maladroitement le fil rouge qui leur
servait de lien.
«Vous êtes soldat, continua-t-il; eh bien! je vous le demande, Will
Dobbin, qui se serait attendu au retour de ce Corse, à son évasion
de l'île d'Elbe? Quand les souverains alliés étaient l'année dernière
ici, quand nous leur avons donné ce dîner dans la Cité, quand nous
avons vu ce temple à la Concorde, ces feux d'artifice, ce pont chinois
de Saint-James Park, un homme sensé pouvait-il supposer que la paix
ne tiendrait pas, surtout après un _Te Deum_ chanté en son honneur,
monsieur? Je dis, monsieur, que c'est par un tour de passe-passe que
Bonaparte s'est échappé de l'île d'Elbe. C'était une conspiration
de toutes les puissances de l'Europe pour faire baisser les fonds et
ruiner ce pays. C'est à cela que je dois d'être ici, William. Voilà
comment mon nom se trouve dans la gazette. Oui, monsieur, voilà où
m'a mené mon excès de confiance dans l'empereur de Russie et le prince
régent. Tenez, regardez ici, sur ces papiers. Voyez les fonds au 1er
mars, lorsque j'ai acheté du cinq pour cent français au comptant.
Voyez où cela est descendu maintenant.... Qu'est devenu le commissaire
anglais qui l'a laissé partir? On devrait le fusiller, ce commissaire!
monsieur, on devrait le faire passer à un conseil de guerre et le
fusiller, morbleu!
--Nous ne tarderons pas, monsieur, à donner la chasse à Bonaparte,
dit Dobbin, un peu tourmenté des fureurs du vieillard, en voyant les
veines de son front s'injecter de sang et ses poings retomber à coups
redoublés sur ses paperasses. Oui, nous allons lui donner une chasse,
monsieur. Le duc est déjà en Belgique, et nous attendons chaque jour
les ordres de départ.
--Ne lui faites point de quartier. Rapportez la tête de ce scélérat,
fusillez ce misérable! hurlait Sedley. J'avais des engagements à....
Enfin me voilà ruiné, entendez-vous, ruiné par ce damné brigand et par
des escrocs sans pudeur dont j'ai fait la fortune, monsieur, et qui
roulent carrosse maintenant,» ajouta-il d'une voix enrouée.
Dobbin se sentait vivement ému à la vue de ce vieux et excellent ami,
égaré par le malheur et se livrant à des colères inutiles.
«Oui, continuait-il, ce sont des vipères que l'on s'amuse à réchauffer
dans son sein, et elles ne piquent ensuite que plus fort. Ce sont des
meurt-de-faim que vous mettez en voiture et qui sont les premiers à
vous écraser. Vous savez de qui je parle, William Dobbin, mon garçon.
Je parle de ce sac à écus de Russell-Square, si fier de sa dorure,
lui que j'ai connu sans un schelling. Je ne désire plus qu'une chose,
c'est de le revoir dans l'état de misère où il était quand nous nous
sommes liés ensemble.
--Mon ami George, monsieur, m'en a touché quelques mots, dit Dobbin,
préoccupé d'en venir à ses fins. Ce débat l'a fort chagriné, monsieur,
et je viens vous apporter un message de sa part.
--Et voilà le but de votre visite, sans doute? s'écria le vieillard
bondissant sur son siége. Heuh! il m'envoie ses compliments de
condoléance, n'est-ce pas? Il est vraiment trop bon ce beau monsieur;
qui veut répandre une odeur aristocratique et se roidit comme s'il
avait un bâton dans le dos. Qu'il vienne un peu rôder autour de ma
maison? si mon fils avait le courage d'un homme, il lui aurait déjà
logé une balle dans la tête. C'est un coquin tout comme son père. Je
ne veux pas qu'on prononce son nom chez moi; j'ai maudit le jour où je
lui ai ouvert ma maison, et j'aimerais cent fois mieux voir ma fille
morte que mariée à cet homme-là.
--Il ne faut pas imputer à George les mauvais procédés de son père.
L'amour de votre fille pour son fils est autant votre ouvrage que
le sien. Avez-vous donc pensé vous jouer avec les affections de deux
jeunes gens pour les étouffer ensuite à votre gré?
--Mettez-vous bien dans l'esprit, s'écria le vieux Sedley, que ce
n'est point le père de George qui rompt ce mariage, c'est moi qui
le défends. Il y a une barrière éternelle entre cette famille et la
mienne. Je suis tombé bien bas, mais pas encore à ce degré de honte.
Non! non! Vous pouvez le répéter à toute cette clique, père, fils,
soeurs et tout le reste.
--Moi, je pense, monsieur, répondit Dobbin à voix basse, que vous
n'avez ni le pouvoir ni le droit de séparer ces deux coeurs, et que,
si vous ne donnez pas votre consentement à votre fille, elle fera bien
de s'en passer. Parce que vous avez la tête à l'envers, ce n'est pas
une raison pour qu'elle meure ou mène une vie malheureuse. À mon sens,
elle se trouve déjà aussi bien mariée que si tous les bans avaient
été publiés dans les églises de Londres. Et quelle meilleure réponse à
faire à toutes ces attaques d'Osborne contre vous, que de montrer son
fils entrant dans votre famille et épousant votre fille?»
Un éclair de satisfaction parut briller sur le front du vieux Sedley à
cette dernière remarque, mais il n'en continuait pas moins à déclarer
que jamais on n'aurait son consentement pour le mariage d'Amélia et de
George.
«Eh bien! on s'en passera,» dit Dobbin en souriant.
Et il raconta à M. Sedley, comme il l'avait fait un peu auparavant
à sa femme, l'histoire de l'enlèvement de Rebecca par le capitaine
Crawley. Le vieillard s'en amusa beaucoup.
«Vous êtes de terribles gaillards, vous autres capitaines,» dit-il en
ramassant ses papiers.
Sa figure prenait presque en même temps une expression souriante, à la
grande surprise du garçon, qui n'avait jamais rien vu de semblable sur
les traits de Sedley depuis que l'infortuné fréquentait ce maussade
café.
L'idée de jouer un pareil tour à son ennemi, à ce Richard d'Osborne,
avait un vif attrait pour le vieillard. Ils se quittèrent, Dobbin et
lui, les meilleurs amis du monde.
«Mes soeurs prétendent qu'elle a des diamants gros comme des oeufs de
pigeon, disait George en riant; cela doit bien faire avec sa tournure!
Avec ces brillants à son cou, elle doit ressembler tout à fait à une
illumination publique. Ses cheveux noirs sont aussi laineux que ceux
de Sambo. Elle mettrait presque un anneau à son nez pour le jour de la
présentation à la cour. Avec un panache de plumes sur le chignon, elle
aura tout à fait l'air de la belle sauvage.»
C'est ainsi que George plaisantait, en tête-à-tête avec Amélia,
de l'extérieur d'une jeune demoiselle dont son père et ses soeurs
venaient de faire la connaissance, et qui était, à Russell-Square,
l'objet des hommages de toute la famille. La rumeur publique lui
attribuait je ne sais combien de plantations aux Indes-Occidentales,
beaucoup d'argent placé sur les fonds publics et une grosse part
dans les actions de la Compagnie des Indes. Elle a une maison dans le
Surrey et une autre à Portland-Place. Le _Morning-Post_ avait retenti
de formules admiratives sur cette riche héritière, Mrs. Haggistoun,
veuve du colonel Haggistoun, lui servait de chaperon et avait la haute
main dans la maison. Elle venait de quitter la pension, et George et
ses soeurs l'avaient rencontrée dans une soirée chez le vieux Hulker,
Devonshire-Place. Hulker, Bullock et Comp, étaient depuis longtemps
les correspondants de la maison.
Les demoiselles Osborne lui avaient fait toutes les chères possibles,
et l'héritière y avait répondu avec un grand laisser-aller. Les
demoiselles Osborne trouvaient qu'une orpheline dans sa position, avec
tant d'argent surtout, était quelque chose de bien intéressant. Elles
avaient la tête et la bouche pleines de leur nouvelle amie, quand
elles revinrent de Hulker-Hall, auprès de miss Wirt, leur demoiselle
de compagnie. Dès le lendemain, leur voiture les conduisit chez elle.
Mrs. Haggistoun, veuve du colonel Haggistoun, parente de lord Binkie,
dont elle ramenait toujours le nom dans la conversation, avait tourné
la tête à ces simples ou plutôt à ces orgueilleuses jeunes filles trop
disposées à parler de leurs illustres connaissances. Quant à Rhoda,
elle avait toutes les qualités désirables, de la franchise, de la
bonté, de l'amabilité; elle n'était pas encore bien au courant du
monde, mais elle avait un si bon caractère! Dès la première entrevue,
ces demoiselles s'appelèrent de leur nom de baptême.
«J'aurais voulu que vous vissiez sa robe de cour, Emmy, disait Osborne
se pâmant de rire; elle est venue la montrer à mes soeurs avant sa
présentation par milady Binkie, parente d'Haggistoun. Ses diamants
brillaient comme l'éclairage du Vauxhall, la nuit que nous y avons
passé ensemble. Vous rappelez-vous le Vauxhall et la voix passionnée
de Jos et: _Ma chère petite Louloute_?... Diamants et acajou, ma
chère! Quel heureux contraste! Et des plumes blanches dans les
cheveux, c'est-à-dire dans la toison. Ses boucles d'oreille
ressemblaient à des lustres, et, pour achever cette toilette, une robe
à queue de satin jaune qui traînait derrière elle comme la chevelure
lumineuse d'une comète.
--Quel âge a-t-elle? demanda Emmy, lorsque George eut fini de
débiter, avec une volubilité sans égale, cette belle tirade sur son
enchanteresse d'ébène.
--Cette reine de Congo, bien qu'elle vienne de quitter la pension,
doit avoir environ vingt-deux ou vingt-trois ans. Je voudrais que
vissiez son orthographe. Mistress la colonelle Haggistoun écrit
ordinairement ses lettres, mais sa tendresse pour mes soeurs l'a
emportée trop loin; elle s'est risquée à prendre la plume, et elle a
écrit _çatain_ et _Sain-Geams_ pour satin et Saint-James.
--Ce ne peut être que miss Swartz, la pensionnaire en chambre, dit
Emmy, se rappelant la bonne et excellente mulâtresse qui avait eu des
attaques de nerfs le jour où Amélia avait quitté la maison de miss
Pinkerton.
--C'est bien ce nom-là, dit George; son père était un Juif allemand
qui faisait la traite des nègres, à ce qu'on dit; enfin, je ne
sais comment, mais il était en rapport avec les cannibales et les
anthropophages. Il est mort l'année dernière, et miss Pinkerton a
présidé à l'éducation de sa fille: elle joue deux airs sur le piano et
sait trois romances; elle met l'orthographe quand Mrs. Haggistoun est
là pour lui dire les lettres. Jane et Maria se sont mises à l'aimer
comme une soeur.
--Pourquoi ne m'ont-elles pas aimée aussi? dit Emmy avec tristesse;
elles m'ont toujours témoigné beaucoup de froideur.
--Ma chère âme, elles vous auraient aimée si vous aviez eu à vous deux
cent mille livres, répliqua George; ainsi le veut l'éducation qu'elles
ont reçue. Dans notre société, on ne connaît que l'argent comptant.
Nous vivons au milieu des banquiers, des financiers de la Cité, et
chacun d'eux, en vous parlant, a besoin de faire sonner ses guinées
dans sa poche. Ils sont fiers de posséder dans leurs rangs ce lourdaud
de Frédérick Bullock qui va épouser Maria, Goldmore, le directeur de
la compagnie des Indes, Dipley, qui est dans le commerce des suifs,
notre commerce à nous, dit George avec un rire forcé et en rougissant.
Au diable ce troupeau de rogneurs d'écus! Je m'endors toujours à leurs
assommants et cérémonieux dîners. Je ne fais que rougir dans ces fêtes
ridicules données par mon père. Moi, j'ai l'habitude de vivre avec
des gentilshommes, des gens du monde, Emmy, et non point avec ces
grossiers commerçants. Chère petite femme, vous êtes la seule personne
de notre classe qui ait la tournure, les pensées et le langage d'une
grande dame. C'est qu'aussi vous êtes un ange, et vous avez beau
faire, il n'en sera ni plus ni moins. On dirait, en vous voyant, une
grande dame. Miss Crawley, qui a fréquenté les meilleures sociétés
de l'Europe, ne l'avait-elle pas remarqué? Et, quant à Crawley des
gardes-du-corps, vrai Dieu! voilà un fameux gaillard. Il me plaît pour
avoir épousé la femme qu'il aimait.»
Amélia admirait beaucoup M. Crawley à cause de son équipée, trop
peut-être. Rebecca ne pouvait manquer d'être heureuse avec lui, et
elle disait en riant que Jos finirait bien par en prendre son parti.
C'est ainsi que le couple amoureux était revenu aux épanchements des
premiers jours. Amélia avait repris toute sa confiance, tout en
se disant très-jalouse de miss Swartz et en témoignant, la petite
hypocrite, la plus vive terreur de se voir oubliée par George pour
l'héritière de Saint-Kitts aux immenses richesses et aux vastes
domaines. Mais, en fait, elle était trop heureuse pour ressentir
des craintes ou des doutes; elle voyait George à ses côtés; aucune
héritière, aucune beauté ne pouvait plus maintenant lui causer de
terreur.
Quand le capitaine Dobbin revint dans l'après-midi pour rendre compte
de ses négociations, son coeur s'épanouit en voyant Amélia reprendre
la fraîcheur de la jeunesse, en l'entendant rire, badiner et chanter
au piano ses vieilles romances, jusqu'au moment où retentit la
sonnette de la porte. C'était M. Sedley qui rentrait, et George dut
battre en retraite devant lui.
Après le premier sourire d'arrivée, miss Sedley ne s'était pas plus
inquiétée de Dobbin que s'il n'y était pas. Pour lui, il se sentait
heureux du bonheur de la jeune fille, et s'applaudissait de pouvoir
s'en faire l'instrument.
CHAPITRE XXI.
Querelle à propos d'une héritière.
Les mérites incontestables que possédait miss Swartz avaient
assurément de quoi inspirer une violente passion, et l'âme du vieil
Osborne se berçait déjà de mille rêves ambitieux qu'il espérait
bientôt, grâce à cette héritière, voir passer à l'état de réalités.
Il était ravi des avances et des cajoleries que ses filles faisaient à
leur nouvelle amie, et il déclarait que sa plus grande joie comme père
était de voir ses enfants placer si bien leurs affections.
«Il ne faut point chercher, disait-il à miss Rhoda, dans notre humble
retraite de Russell-Square, la splendeur et le luxe que vous offrent
les salons aristocratiques. Chère demoiselle, mes filles sont toutes
simples, tout ouvertes. Ce qu'on peut dire pour elles, c'est qu'elles
ont le coeur bien placé et ressentent pour vous une tendresse qui
prouve en leur faveur. Quant à moi, je ne suis qu'un négociant tout
uni et tout rond dans les affaires, et sans prétention, comme pourront
vous le dire Hulker et Bullock, les correspondants de feu votre père,
de si respectable mémoire. Vous trouverez chez nous cette cordialité
et cette franchise qui font le bonheur, et, pour tout dire en un
mot, une famille respectée, une table simple, des moeurs honnêtes,
un accueil affectueux. Ah! chère miss Rhoda, chère Rhoda, laissez-moi
vous appeler ainsi, car mon coeur, je vous le jure, s'épanouit de joie
à votre approche. Je vous le dis du fond du coeur, je ne sais quel
instinct me pousse vers vous. Vite, un verre de Champagne! Hicks, du
Champagne pour miss Swartz.»
Pourquoi douter de la véracité du vieil Osborne, de la sincérité de
ses filles dans leurs protestations de tendresse pour miss Swartz?
Combien de gens y a-t-il ici-bas dont les affections savent aller
ainsi au-devant des écus et les saluent de loin! Leurs plus tendres
sympathies sont toujours prêtes pour ceux qui ont le bon esprit
d'avoir beaucoup d'argent et qui justifient l'amitié qu'on leur
accorde par leur rang dans le monde. Pendant quinze ans, les Osborne
n'avaient manifesté qu'une très-mince tendresse à la pauvre Amélia,
tandis qu'une seule soirée suffit pour les enflammer d'une belle
passion en faveur de miss Swartz, de manière à persuader les plus
incrédules sur la sympathie mystérieuse des coeurs.
«Quel magnifique parti ce serait là pour George, disaient ses soeurs
avec miss Wirt, et qui lui vaudrait bien mieux que cette petite niaise
d'Amélia!»
Un joli garçon comme lui, avec sa tournure, son grade, ses qualités,
était le mari qu'il fallait à la riche héritière.
Les demoiselles Osborne avaient soin de parsemer l'horizon de bals
à Portland-Place, de présentations à la cour, d'invitations chez les
plus hauts personnages. Il n'était plus question que de George et de
ses brillantes connaissances auprès de leur nouvelle et bien chère
amie.
Le vieil Osborne, de son côté, voyait là pour son fils une excellente
occasion. George laisserait l'armée pour le parlement, et prendrait sa
place dans les salons et la politique. Le sang du vieillard bouillait
dans ses veines quand il pensait que le nom des Osborne pourrait être
anobli dans la personne de son fils, et pour lui il se voyait déjà
le tronc d'une glorieuse lignée de baronnets. Dans la Cité et à la
Bourse, il se mit en quête des renseignements les plus complets sur la
fortune de l'héritière, sur la nature de ses biens, sur la situation
de ses immeubles. Le jeune Fred Bullock, qui lui avait fourni les
indications les plus détaillées aurait bien pris l'affaire pour son
propre compte (ce sont les expressions même du jeune banquier), si
déjà il n'avait pas été fiancé à Maria Osborne. Ne pouvant donc faire
sa femme de miss Swartz, ce désintéressé jeune homme aurait bien voulu
en faire tout au moins sa belle-soeur.
«Que George marche à l'assaut franchement, continua-t-il sur le ton de
la plaisanterie, et l'enlève à la pointe de l'épée; il faut frapper le
fer pendant qu'il est rouge, comme on dit, et la prendre au débotté.
Dans une semaine ou deux, quelque petit freluquet de nos quartiers
aristocratiques viendra lui offrir son titre avec une fortune à
refaire, et nous autres gens de la Cité, nous en serons pour nos
frais, comme c'est arrivé l'année dernière pour lord Fitzrufus, et
miss Grogram, jusqu'alors fiancée à Podder de la maison Podder
et Brown. Le plus tôt, c'est le mieux, M. Osborne, tel est mon
sentiment.»
Quand M. Osborne fut parti, M. Bullock se souvint alors d'Amélia, de
la grâce aimable de cette jeune fille si attachée à George Osborne, et
il préleva bien sur son temps dix précieuses secondes pour déplorer le
malheur qui avait frappé cette innocente enfant.
Ainsi, pendant que l'inconstant George Osborne revenait aux pieds
d'Amélia, sous l'inspiration de son bon génie personnifié dans
l'excellent Dobbin, son père et ses soeurs préparaient pour lui un
brillant mariage, sans croire à aucun obstacle possible de sa part.
Lorsque le vieil Osborne faisait ce qu'il appelait une _ouverture_,
il ne laissait point de place au doute par rapport à ses intentions.
Lorsque d'un coup de pied il précipitait un de ses valets du haut de
son escalier, c'était une ouverture pour engager celui-ci à quitter
son service. Avec sa rondeur, son tact ordinaires, il promit à
mistress Haggistoun de lui souscrire un billet à vue de dix mille
livres, le jour où son fils épouserait sa pupille: il appelait cela
une ouverture, et pensait avoir agi en diplomate consommé touchant
la susdite héritière. Il fit aussi une _ouverture_ à George; il lui
ordonna de l'épouser sur-le-champ, tout comme il aurait dit à son
sommelier de déboucher une bouteille, ou à son secrétaire d'écrire une
lettre.
Cette ouverture du genre impératif fut accueillie par George avec une
vive contrariété. Il était alors dans le premier enthousiasme, dans le
premier feu de sa réconciliation avec Amélia, et jamais ses chaînes
ne lui avaient paru si douces. La comparaison de ses manières, de
sa tournure avec celles de miss Swartz, lui montrait une union avec
celle-ci sous des traits doublement burlesques et odieux.
«Des voitures et des loges à l'Opéra, se disait-il, où l'on me verra à
côté de mon enchanteresse couleur acajou! J'en ai assez!»
Il faut dire que le jeune Osborne était bien aussi entêté que le
vieux. Quand il voulait quelque chose, rien ne pouvait l'ébranler dans
sa résolution, et, si les fureurs du père étaient terribles, celles du
fils ne valaient guère mieux.
La première fois que son père lui signifia d'un ton impératif qu'il
aurait à déposer ses hommages aux pieds de miss Swartz, Georges songea
à opposer la temporisation à l'ouverture du vieillard.
«Vous auriez dû y penser plus tôt, mon père, lui dit-il; cela est
impossible maintenant: d'un moment à l'autre nous allons recevoir
nos ordres de départ. Ce sera pour mon retour, si tant est que j'en
revienne; et il s'efforçait pour lui faire sentir que c'était fort mal
prendre son temps pour conclure un mariage que de choisir précisément
celui où le régiment était menacé à chaque instant de quitter
l'Angleterre. Le peu de jours qui restaient devaient être consacrés
aux préparatifs de campagne, et non à des serments d'amour. Il
songerait tout à son aise à se marier quand il aurait son brevet
de major. Car, je vous le jure, continuait-il d'un air joyeux et
déterminé, vous verrez un de ces jours le nom de George Osborne tout
au long sur la Gazette.»
Suivait la réplique du père, qui mettait en avant les renseignements
qu'il avait pris dans la cité: Mais le père avait à coeur d'empêcher
que quelque freluquet aristocratique ne fît main basse sur
l'héritière, dans le cas d'un plus long retard, et on pouvait au moins
par précaution procéder aux fiançailles, pour célébrer ensuite le
mariage au retour de George en Angleterre. D'ailleurs, c'était une
folie d'aller exposer sa vie sur le continent, lorsqu'on avait sous la
main une fortune de dix mille livres sterling de rente.
«Vous voulez donc, monsieur, que je passe pour un lâche, répliqua
George, et que notre nom soit déshonoré, par tendresse pour les écus
de miss Swartz?»
Cette objection jeta quelque incertitude dans l'esprit du vieillard;
mais, dominé par son entêtement naturel, il répondit:
«Demain, vous dînerez ici, monsieur, et, toutes les fois que miss
Swartz y viendra, j'entends que vous soyez là pour lui faire votre
cour. Si vous avez besoin d'argent, vous pouvez passer chez M.
Chopper.»
Un nouvel obstacle s'élevait donc à la traverse des projets de George
au sujet d'Amélia. Plus d'une conférence intime eut lieu à cette
occasion entre lui et Dobbin. L'opinion de ce dernier nous est déjà
connue; et quant à George, une fois qu'il s'était mis une chose en
tête, il ne s'arrêtait pas devant une difficulté de plus ou de moins.
La négrillonne restait tout à fait étrangère à cette conspiration
tramée entre les principaux membres de la famille Osborne, et dont
elle était l'objet. Bien plus, sa tutrice et amie ne lui avait
rien laissé pénétrer, et l'héritière de Saint-Kitts prenait pour
très-sincères les flatteries de ses jeunes compagnes. Sa nature
impétueuse et ardente, comme nous avons eu occasion de le voir
précédemment, répondait à ces démonstrations multipliées avec une
chaleur toute tropicale. Et puis, il faut en convenir, elle trouvait
une jouissance personnelle dans ses visites à Russell-Square; elle
y rencontrait un charmant garçon, George Osborne, en un mot. Les
moustaches du jeune lieutenant avaient fait sur elle une vive
impression le soir où elle les avait vues au bal de MM. Hulker, et
comme nous le savons, elle n'était pas la première victime de leur
puissance séductrice.