On retrouva aussi des lettres de l'enfance de Rebecca, où celle-ci

priait ces bonnes dames de venir en aide à son père, et les assurait

de sa propre reconnaissance. Prenez vos lettres qui remontent à dix

ans, vous ne trouverez peut-être rien qui prête plus à la satire:

voeux, amour, promesses, serments, reconnaissance, tout cela n'est

plus qu'un rêve bizarre au bout d'un certain temps! Il devrait y avoir

une loi prescrivant la destruction de toute pièce écrite, excepté

les notes acquittées des fournisseurs, et encore devraient-elles

être détruites après un bref délai déterminé. On devrait vouer à

l'extermination tous ces charlatans et ces misanthropes qui débitent

l'encre indélébile de la petite vertu, et faire des auto-da-fé de

leurs funestes marchandises. La meilleure encre serait celle qui

s'effacerait au bout d'un ou deux jours et laisserait le papier net

et blanc, de manière à ce qu'il pût encore servir à écrire comme la

première fois.

De chez miss Pinkerton, l'infatigable mistress Bute suivit la trace de

Sharp et de sa fille dans les mansardes de Greek-Street, occupées par

le peintre jusqu'au jour de sa mort. Les portraits de l'hôtesse en

robe de satin blanc et de son mari en veste à boutons de cuivre,

chefs-d'oeuvre de Sharp, donnés en payement de loyers, décoraient

encore les murs du salon. Mistress Stokes était une personne

communicative; elle raconta sans se faire prier tout ce qu'elle savait

de M. Sharp, de sa vie de débauche et de misère; de sa bonne humeur et

de son entrain, des chasses que lui donnaient baillis et créanciers;

et à la grande indignation de l'hôtesse scandalisée, de son mariage

avec sa femme, retardé jusqu'aux derniers moments de la malheureuse,

que l'hôtesse ne pouvait même pas voir en peinture; des manières vives

et délurées de sa fille; de l'hilarité qu'elle excitait par son talent

à tourner tout le monde en caricature; c'était elle qu'on envoyait

chercher le genièvre au cabaret, et on la connaissait dans tous les

ateliers du quartier. En somme, mistress Bute recueillit les détails

les plus complets sur la parenté, l'éducation et le caractère de sa

nouvelle nièce. Rebecca n'eût peut être pas été fort aise d'apprendre

le résultat de l'enquête dont elle était l'objet.

Ces recherches si habilement dirigées profitaient ensuite à

l'instruction de miss Crawley. On lui disait que mistress Rawdon

Crawley était la fille d'une danseuse d'Opéra; qu'elle-même avait

exercé cette profession; qu'elle avait servi de modèle chez les

peintres; qu'elle avait été élevée de manière à devenir la digne fille

de sa mère; qu'elle buvait le petit verre avec son père, etc., etc.;

qu'enfin c'était une femme perdue qui avait épousé un homme non moins

perdu. Et la moralité de la fable était, d'après mistress Bute,

qu'il n'y avait plus rien de bon à faire de ces deux êtres, et qu'une

personne respectable ne pouvait consentir à voir de tels fripons.

Telles étaient les pièces de campagne dont mistress Bute s'entourait à

Park-Lane, les provisions et les munitions de guerre qu'elle amassait

dans la place, en prévision du siége que Rawdon et sa femme ne

manqueraient pas de faire subir à miss Crawley.

S'il y avait un reproche à adresser à mistress Bute, c'était

d'apporter trop d'ardeur dans l'exécution de ses plans. Ses soins

étaient peut-être excessifs; elle faisait miss Crawley plus malade

qu'elle n'était en réalité. Bien que sa parente courbât la tête

sous le joug, elle ne demandait pas mieux que d'échapper le plus tôt

possible à une servitude si rigoureuse et si assommante. Ces femmes

à l'esprit dominateur, qui prétendent mieux savoir que les parties

intéressées ce qui convient à leurs voisins, ont le grand tort de

compter sans les éventualités d'une révolte domestique ou les fâcheux

résultats d'un abus d'autorité.

Nous donnons comme exemple mistress Bute, animée des meilleures

intentions, compromettant sa santé à force de veilles, négligeant

repos et promenades pour le plus grand bien de sa belle-soeur

souffrante, et si pénétrée de la gravité du malaise de la vieille dame

que, pour un peu, elle eût été commander son cercueil.

Un jour, en tête à tête avec M. Clump, le fidèle apothicaire, elle

entra dans quelques détails sur le dévouement dont elle faisait

preuve, sur les résultats qu'elle en espérait pour cette santé si

précieuse et si chère.

«Mon cher monsieur Clump, disait-elle, je puis me donner ce témoignage

de n'avoir négligé aucune tentative pour rendre la santé à notre

chère malade, que l'ingratitude de son neveu a conduite à ce lit de

souffrance. Aucune fatigue ne m'effrayera, aucun sacrifice ne me fera

reculer.

--Votre dévouement, il faut l'avouer, est admirable, dit M. Clump avec

un profond salut, mais....

--Je n'ai pas fermé l'oeil depuis mon arrivée. Sommeil, santé,

bien-être personnel, j'ai tout mis de côté en présence d'un seul

sentiment, celui du devoir. Quand mon pauvre James a eu la petite

vérole, je n'ai point confié à des mains mercenaires le soin de ce

cher enfant, oh non!

--Vous êtes une bien bonne mère, chère madame, la meilleure des mères,

mais....

--Comme mère de famille, comme femme d'un ministre de l'Église

anglaise, j'ai l'humble confiance de suivre la bonne voie, dit

mistress Bute avec un ton béat et pénétré. Tant que le moindre souffle

animera mon être, jamais, Monsieur Clump, jamais je n'abandonnerai le

poste du devoir. D'autres ont pu conduire à ce lit de souffrance cette

vénérable femme et chagriner ses cheveux blancs....»

En même temps par un mouvement oratoire, mistress Bute indiquait du

geste le devant de cheveux couleur café accroché à un clou du cabinet

de toilette.

«Mais moi on me trouvera toujours assise à ce chevet. Ah! monsieur

Clump, je ne le sais que trop, cette couche a autant besoin des

secours spirituels que de ceux du médecin.

--J'allais vous faire remarquer, ma chère madame, se décida à dire M.

Clump d'une voix doucereuse, j'allais vous faire observer, quand vous

avez donné un libre cours à des sentiments qui vous font honneur, que

précisément vous vous alarmez à tort pour cette excellente amie, et

que vous faites à cause d'elle trop bon marché de votre santé.

--C'est que, voyez-vous, je donnerais ma vie pour mon devoir, pour les

membres de la famille de mon mari, répliqua mistress Bute.

--Fort bien, madame, si cela était nécessaire; mais nous ne voulons

rien moins que le martyre de mistress Bute Crawley, reprit Clump avec

galanterie. Le docteur Squills et moi avons examiné l'état de miss

Crawley avec le plus grand soin, la plus vive sollicitude, comme vous

devez le penser. Nous l'avons trouvée dans un état de faiblesse et de

surexcitation nerveuse. Ces affaires de famille l'avaient mise tout en

émoi....

--Son neveu finira par la potence, fit mistress Bute d'un ton

prophétique.

--L'avaient mise tout en émoi; alors vous êtes arrivée comme un ange

gardien; oui, ma chère madame, vous êtes venue, je le répète, comme

son ange gardien, pour la soulager dans l'accablement du malheur. Mais

le docteur Squills et moi nous pensons que l'état de notre aimable

cliente n'exige pas qu'elle garde le lit d'une façon aussi rigoureuse.

L'hypocondrie de son humeur ne peut qu'augmenter dans cet isolement,

il lui faut du changement; le grand air, de la gaieté. Ce sont

les meilleurs remèdes de ma pharmacie, dit M. Clump en riant et

en laissant voir une rangée de dents parfaitement conservées.

Conseillez-lui de se lever, chère madame; faites-la sortir de son

lit, secouez sa torpeur par des promenades en voiture, et bientôt vous

verrez aussi renaître les roses de vos joues, si je puis parler ainsi

sans manquer au respect que je dois à mistress Bute Crawley.

--C'est qu'au parc, elle pourrait voir son abominable neveu, où l'on

m'a dit que l'infâme allait souvent se promener avec l'impudente

complice de ses crimes, répliqua mistress Bute laissant percer son

égoïste cupidité; il y en aurait assez pour lui donner une rechute

qui l'obligerait à reprendre le lit. Il ne faut pas qu'elle sorte,

monsieur Clump; elle ne sortira pas tant que je serai là pour veiller

sur elle. Et quant à ma santé, peu m'importe! j'en fais le sacrifice

avec joie, monsieur. C'est mon offrande sur l'autel du devoir.

--Eh bien! sur ma parole, madame, reprit brusquement M. Clump, je ne

réponds point de sa vie si elle reste plus longtemps enfermée dans

l'air épais de sa chambre. Une attaque de nerfs pourra venir nous

l'enlever quelque jour, et, si vous voulez voir hériter le capitaine

Crawley, je vous le dis en toute sincérité, madame, vous en prenez

tout à fait le chemin.

--Dieu du ciel! est-elle donc en danger de mort? s'écria mistress

Bute; pourquoi ne m'en avoir pas informée plus tôt?»

La veille au soir, M. Clump et le docteur Squills avaient eu une

consultation sur miss Crawley et sa maladie, tout en vidant une

bouteille de vin chez sir Lapin Warren, dont la femme, pour la

treizième fois, allait lui décerner le titre de père.

«Clump, disait le docteur Squills, c'est une véritable harpie sous

forme de femme, vomie par Hampshire pour agripper la vieille Tilly

Crawley. Excellent madère, ma foi!

--Quelle folie aussi, répliqua Clump, à ce Rawdon Crawley, d'aller

épouser une gouvernante! Il est vrai qu'il y a du sang dans cette

fille.

--Des yeux bleus, une jolie peau, une figure chiffonnée, un front

hardiment dessiné, continua Squills, c'est bien quelque chose, sans

compter que Crawley est un fou, Clump.

--Oh! oui, et un fameux, repartit l'apothicaire.

--Cette vieille fille va l'oublier, ajouta le médecin; puis après une

pause il ajouta: C'est un bon revenu pour vous, Clump, et vous lui

faites avaler des drogues pour de l'argent.

--Un fameux, et que je ne céderais pas pour deux cents livres sterling

par an.

--Prenez garde alors; car cette naturelle de l'Hampshire l'expédiera

en deux mois, Clump, mon garçon, si vous la laissez faire, dit le

docteur Squills. La vieillesse, les indigestions, les palpitations

de coeur, une congestion cérébrale, une attaque d'apoplexie, elle n'a

qu'à choisir, et son affaire est bonne. Remettez-la sur pied, Clump,

faites-la sortir, ou sans cela vous pourrez bien voir arrêter votre

revenu annuel.»

Sous l'empire de cette pensée, le digne apothicaire s'était adressé à

mistress Bute Crawley, avec toute la candeur de son âme.

Celle-ci faisant peser sa main de fer sur la vieille dame, la

consignait au lit, et, ne laissant approcher d'elle personne,

redoublait d'efforts pour lui faire changer son testament. Mais les

terreurs de miss Crawley à l'idée de la mort la reprenaient toutes les

fois qu'on venait à lui faire de ces funèbres propositions. Mistress

Bute avait donc à remettre sa patiente en belle humeur et en bonne

santé avant de poursuivre le but sérieux qu'elle se proposait. Mais

en quel lieu la conduire? Le seul endroit où il n'y eût pas chance de

rencontrer l'odieux couple des Rawdons était l'église, et la vieille

dame n'y aurait trouvé aucun plaisir; mistress Bute le savait.

«Nous irons visiter les magnifiques faubourgs de Londres, pensait-elle

alors; rien n'est plus pittoresque, à ce qu'on dit.»

Elle s'allumait ainsi d'une soudaine et belle passion pour Hampstead

et Hornsey: Dulwich ne lui avait jamais paru si féerique. Elle

chargeait sa victime sur la voiture, et lui faisait visiter ces

sites champêtres; elle avait soin d'assaisonner ces petits voyages de

conversations irritantes sur Rawdon et sa femme; elle n'épargnait à

la vieille dame aucune des histoires qui pouvaient provoquer son

indignation contre ce couple de réprouvés.

Mais mistress Bute, pour vouloir trop bien faire, finissait par tendre

la corde trop roide. Tandis qu'elle s'efforçait d'inspirer à miss

Crawley l'aversion de son neveu rebelle, la malade sentait naître en

elle au contraire une haine profonde, une terreur secrète pour son

bourreau, et n'aspirait plus qu'à sortir de ses mains. Au bout de

quelque temps, elle leva l'étendard de l'insurrection contre Highgate

et Hornsey. Elle voulait aller au Parc. Mistress Bute craignait d'y

rencontrer l'abominable Rawdon, et ne se trompait pas. Un jour on vit

poindre à l'horizon le phaéton de Rawdon, où Rebecca était assise à

côté de lui. Dans le carrosse de l'ennemi, miss Crawley occupait sa

place ordinaire, mistress Bute était à sa gauche. Sur la banquette de

devant se trouvait miss Briggs avec le toutou.

Le moment critique était donc enfin arrivé. Le coeur de Rebecca

battait avec violence quand elle reconnut la voiture; les deux

équipages s'avançaient l'un vers l'autre, et Rebecca, la tête penchée,

jeta sur la vieille demoiselle un regard où se peignaient la tendresse

et le dévouement. Rawdon lui-même tremblait, et sa figure rougit

sous ses épaisses moustaches. Le chapeau de miss Crawley était

imperturbablement tourné du côté de la petite rivière. Mistress Bute

redoublait de prévenances à l'égard du toutou, qu'elle appelait

son petit _doggy_, son petit bichon, son petit amour d'argent. Les

voitures roulaient toujours chacune dans son sens.

«C'est une affaire toisée, dit Rawdon à sa femme.

--Essayez encore une fois, Rawdon, répondit Rebecca, accrochez leur

voiture s'il le faut, cher ami.»

Le coeur manqua à Rawdon pour exécuter cette dernière manoeuvre. Quand

les voitures se rencontrèrent de nouveau, il se leva debout dans son

phaéton, porta la main à son chapeau, tout prêt à saluer et regardant

de tous ses yeux. Cette fois la figure de miss Crawley n'était pas

tournée de l'autre côté; elle et mistress Bute jetèrent sur leur neveu

un coup d'oeil inexorable. Le malheureux retomba sur son siége, en

proférant un énorme juron, enfila une allée de côté et rentra chez lui

le désespoir dans l'âme.

Ce fut pour mistress Bute un brillant et décisif triomphe; mais

elle comprit le danger qu'il y aurait à s'exposer à de nouvelles

rencontres, en voyant la surexcitation nerveuse où se trouvait miss

Crawley. Elle parvint à convaincre sa chère amie que, pour le bien

de sa santé, elle devait quitter la ville pour quelque temps, et elle

appuya fortement auprès d'elle en faveur de Brighton.

CHAPITRE XX.

Le capitaine Dobbin négociateur de mariage.

Le capitaine Dobbin se trouva, sans savoir comment, ministre

plénipotentiaire pour la conclusion du mariage entre George Osborne et

Amélia. Sans lui cette union n'eût jamais eu lieu; il ne pouvait

trop se l'avouer à lui-même, et il lui venait sur les lèvres un

amer sourire, à la pensée que, parmi tant d'autres, le sort l'avait

précisément chargé du soin de faire réussir ce mariage. La conduite de

cette affaire était peut-être la plus pénible tâche qui pût lui être

imposée; mais, toutes les fois que le capitaine Dobbin se trouvait en

face d'un devoir, il marchait droit au but, sans beaucoup de paroles

ni d'hésitation. Ayant donc mis dans sa tête que, si miss Sedley

n'épousait pas George Osborne, elle en mourrait de douleur, il résolut

de mettre tout en oeuvre pour la conserver à la vie.

Nous n'entrerons point dans des détails trop minutieux sur l'entretien

de George Osborne et d'Amélia, lorsque le jeune capitaine fut ramené

aux pieds, ou pour mieux dire dans les bras de sa jeune maîtresse,

grâce à l'amicale intervention de l'honnête William. Un coeur même

plus dur que celui de George n'aurait pu résister à la vue de

cette douce figure si douloureusement ravagée par le chagrin et le

désespoir, à ces simples et tendres accents avec lesquels elle lui

retraçait l'histoire de ses peines. Les forces ne lui avaient point

manqué lorsque sa mère avait conduit Osborne auprès d'elle; elle avait

seulement soulagé l'excès de sa tristesse en reposant sa tête sur

l'épaule de son amant et en y versant des larmes tendres, abondantes

et douces. Aussi la vieille mistress Sedley, toute joyeuse de cette

scène, voulut assurer à ces jeunes amants les joies et le mystère d'un

entretien secret. Elle laissa Emmy, qui couvrait les mains de George

de larmes et de baisers, comme celles de son maître et seigneur, et

semblait réclamer son indulgence et son pardon, comme si elle se fût

rendue par ses crimes indigne de ses bontés.

Cette tendre et humble soumission pénétrait George Osborne d'une douce

et flatteuse émotion. Il trouvait une esclave prosternée et

obéissante dans cette simple et fidèle créature, et le sentiment de

sa toute-puissance faisait tressaillir agréablement son âme. Monarque

souverain, il se sentait enclin à la générosité, et daignait relever

cette Esther agenouillée pour lui faire prendre place à ses côtés sur

le trône. En outre, cette suave et mélancolique beauté avait pour lui

autant de charme que ces marques de soumission. En conséquence, il

rassura, encouragea la pauvre petite, et lui pardonna pour ainsi dire.

Quant à elle, ses espérances, ses pensées, qui s'étaient flétries à

l'ombre en l'absence de leur soleil, retrouvèrent leur fraîcheur et

leur sève, grâce au retour de l'astre tout-puissant. Dans cette

petite figure rayonnante qui s'épanouissait désormais sur l'oreiller

d'Amélia, vous n'auriez pas reconnu celle qui était si pale, si

défaite, si indifférente à tout ce qui l'environnait. L'honnête

Irlandaise se réjouissait du changement, et demandait à déposer un

baiser sur cette figure qui avait subitement retrouvé toutes ses

roses. Amélia entourait de ses bras le cou de la jeune fille et

l'embrassait de tout coeur, comme aurait fait un enfant. Elle goûta

ce soir-là un sommeil calme et rafraîchissant. Une joie ineffable

resplendissait dans ses traits quand elle s'éveilla aux rayons de

l'aurore.

«Je le verrai encore aujourd'hui, se disait tout bas Amélia; c'est le

plus noble et le meilleur des hommes.»

Le fait est que George se tenait pour l'être le plus généreux de la

terre, et pensait faire un grand sacrifice en épousant cette jeune

fille.

Tandis qu'elle avait avec Osborne un délicieux tête-à-tête dans la

salle du haut, la vieille mistress Sedley et le capitaine Dobbin

s'entretenaient en bas sur la situation des jeunes amants et avisaient

aux arrangements à prendre. Mistress Sedley, en épouse qui connaît

son mari, prévoyait déjà qu'aucun pouvoir humain ne pourrait faire

consentir M. Sedley au mariage de sa fille avec le fils de l'homme qui

l'avait traité d'une manière si outrageante et si inexorable. Elle

fit à Dobbin l'histoire détaillée du passé, alors qu'Osborne le père

menait une vie plus que modeste dans New-Road, et que sa femme se

montrait enchantée des petits jouets d'enfants dont Joe ne voulait

plus, et que mistress Sedley donnait aux enfants Osborne le jour de

leur naissance. L'ingratitude diabolique de cet homme avait, suivant

elle, fait une profonde blessure au coeur de M. Sedley, et, quant au

mariage, il n'y consentirait jamais, jamais, au grand jamais.

«Il se fera alors par enlèvement, madame, dit Dobbin en riant, à

l'instar de celui du capitaine Rawdon avec la petite gouvernante,

l'amie de miss Emmy.»

Mistress Sedley ne pouvait en croire ses oreilles; elle n'en revenait

pas. Enfin, tout absorbée de cette nouvelle, elle appela Blenkinsop

pour lui en faire part.

Blenkinsop s'était toujours défiée de cette miss Sharp; Joe l'avait

échappé belle! et elle retraça tout au long les scènes sentimentales

qui s'étaient passées entre Rebecca et le receveur de Boggley-Wollah.

Quant à Dobbin, ce n'étaient pas les fureurs de M. Sedley qui

l'effrayaient le plus. Il avouait que ses doutes et ses inquiétudes

les plus vives lui venaient au sujet des dispositions d'une espèce

d'autocrate russe aux épais sourcils, séant à Russell-Square, et qui

avait mis un veto absolu au mariage médité par Dobbin. Il connaissait

l'entêtement et la brutalité du père Osborne, il savait combien il

était tenace dans ses résolutions une fois prises.

«Le seul moyen pour George de sortir d'embarras, disait son ami, c'est

de se distinguer dans la campagne qui va s'ouvrir. S'il est tué, la

mort ne tardera pas à réunir ces deux âmes; s'il se distingue, eh

bien! alors, comme il lui revient quelque argent de sa mère, à ce que

j'ai entendu dire, il pourra acheter un grade de major ou se défaire

de celui de capitaine, et aller s'occuper de défrichement au Canada,

ou encore se livrer à l'agriculture dans une petite habitation à la

campagne.»

Avec une telle compagne, Dobbin trouvait que l'on aurait pu défier les

glaces de la Sibérie. Ce naïf et imprévoyant jeune homme ne fut pas

même arrêté un moment par la pensée que le manque d'espèces pour

acheter un bel équipage avec des chevaux, et l'absence d'un revenu

suffisant pour en mettre les propriétaires à même de faire bonne chère

à leurs amis, pussent devenir un obstacle à l'union de George et de

miss Sedley.

Toutefois, sous l'influence de ces graves considérations, il pensa

qu'il fallait presser autant que possible ce mariage. Était-il donc

lui-même bien désireux d'en voir la conclusion? à peu près à la

façon de gens qui, après un décès, hâtent les cérémonies funèbres

ou avancent l'heure fixée pour une séparation inévitable. M. Dobbin

s'étant chargé de cette affaire avait grand désir de la terminer. Il

faisait sentir à George la nécessité d'une exécution immédiate; il lui

montrait les chances de réconciliation avec son père, si son nom était

porté à l'ordre du jour dans la Gazette. Dobbin consentait même, s'il

en était besoin, à affronter le courroux des deux pères. En tout cas,

il priait George d'en finir avant l'ordre de départ attendu de jour

en jour, et qui devait forcer le régiment à quitter l'Angleterre pour

aller guerroyer sur le continent.

Tout dévoué à ces projets matrimoniaux, M. Dobbin, suivi de

l'approbation et des voeux de mistress Sedley, qui n'avait nulle envie

de traiter directement cette affaire avec son mari, se rendit auprès

de John Sedley, dans la maison où il descendait dans la Cité, au café

du Tapioca. C'était là que, depuis la fermeture de ses bureaux et les

rigueurs de sa destinée, le pauvre vieillard ruiné allait chaque

jour écrire et recevoir sa correspondance, réunissant ses lettres en

liasses mystérieuses qu'il fourrait dans les poches de ses habits.

Rien de plus triste que ce mystère, ces soucis, ces démarches où en

est réduit tout homme ruiné, ces lettres qu'il étale sous vos regards,

et où se lit la signature de quelque richard connu; ces papiers gras

et déchirés renfermant des promesses de secours et des compliments de

condoléances; fragile espoir sur lequel on se fonde pour un retour à

la fortune.

Dobbin trouva au milieu de ces illusions de la misère celui qui avait

été jadis l'épanoui, le joyeux, l'opulent John Sedley. Ses habits,

autrefois coquets, étaient blancs sur les coutures. Le cuivre des

boutons commençait à percer. L'infortuné avait les traits pâles et

défaits. Sa cravate et son jabot chiffonnés tombaient en désordre

sur son gilet devenu trop large. Dans ses beaux jours, quand il avait

traité George et Dobbin au restaurant, personne n'y parlait et n'y

riait plus haut; tous les garçons se heurtaient autour de lui. On

éprouvait un sentiment de peine à voir maintenant l'humble et triste

figure de John au café du Tapioca. Un vieux garçon aux yeux éraillés,

aux bas crasseux, aux souliers pesants, avait pour office d'apporter

aux habitués de ce triste repaire des pains à cacheter dans des

verres, de l'encre dans des godets de plomb, et des morceaux de papier

qui semblaient être dans ce lieu l'unique objet de consommation.

En apercevant William Dobbin qui lui avait servi de plastron en mille

occasions, le vieux Sedley lui tendit la main d'un air humble et

indécis; il l'appela _monsieur_. Un sentiment de tristesse et de peine

s'empara de William Dobbin, et il fut affecté de l'accueil et des

paroles de l'infortuné vieillard, comme si lui-même avait été coupable

du malheur qui le réduisait à cette piteuse situation.

«Je suis aise de vous voir, capitaine Dobbin.... monsieur...,» dit-il

en jetant un oeil attristé sur son visiteur.

La figure allongée et la tournure militaire du capitaine firent

briller de curiosité les yeux éraillés du garçon et tirèrent de son

assoupissement la vieille dame qui ronflait au comptoir au milieu de

ses tasses ébréchées.

«Comment vont le digne alderman et milady votre excellente mère,

monsieur?»

Il jetait un coup d'oeil au garçon en prononçant ce mot de milady,

comme s'il avait voulu dire: «Vous voyez, j'ai encore des amis, et

parmi les personnes de rang et de distinction.»

«Venez-vous me demander quelque service, monsieur? Mes jeunes

amis Dale et Spiggot conduisent maintenant mes affaires jusqu'à

l'installation de mes nouveaux bureaux; car je ne suis ici que

très-provisoirement, vous savez, capitaine. Voyons, qu'y a-t-il pour

votre service? Voulez-vous accepter quelque chose?»

La foire aux vanités, Tome I · 第 20 / 36 段