«Chère miss Briggs (écrivait la fugitive), dans l'excellent coeur que

je vous connais, vous trouverez pitié, sympathie et excuse pour

votre pauvre amie. C'est en répandant mes larmes, mes prières, mes

bénédictions que je m'éloigne de cette maison, de cette maison où la

pauvre orpheline a toujours trouvé des trésors inépuisables de

bonté et d'affection. J'obéis à des droits supérieurs à ceux que ma

bienfaitrice peut avoir sur moi. Je me rends au devoir qui m'appelle

près de mon mari. Oui, je suis mariée, et mon mari m'ordonne de le

suivre sous l'humble toit qui doit désormais nous servir de demeure.

Très-chère miss Briggs, annoncez cette nouvelle, en vous inspirant

de votre excellent coeur, à ma chère, à ma bien-aimée amie et

protectrice. Dites-lui qu'avant de partir j'ai été verser des larmes

sur son oreiller, sur cet oreiller où j'ai si souvent calmé ses

souffrances, et sur lequel je désire veiller encore. Oh! avec quelle

joie je rentrerai à mon cher Park-Lane! Que je tremble en attendant

cette réponse qui va décider de mon sort! Quand sir Pitt a daigné

m'offrir sa main, honneur dont m'a trouvée digne ma bien-aimée miss

Crawley (et ce sera pour moi un sujet de la bénir éternellement,

puisqu'elle n'aurait pas dédaigné d'avoir la pauvre orpheline pour

soeur), j'ai dit alors à sir Pitt que j'étais déjà mariée et il m'a

pardonné; mais le courage m'a manqué sur le point de lui faire un

aveu complet, alors que j'allais lui dire que je ne pouvais devenir

sa femme, parce que j'étais déjà sa fille! J'ai épousé le meilleur, le

plus généreux des hommes: le Rawdon de miss Crawley est mon Rawdon! Il

ordonne, et j'incline la tête; il m'appelle dans notre humble demeure,

et je le suivrai par tout l'univers. Excellente et bonne amie,

intercédez auprès de la bien-aimée tante de mon Rawdon, pour lui et

pour la pauvre fille à laquelle sa noble race a montré une affection

sans égale. Suppliez miss Crawley de recevoir ses affectionnés

enfants; et, pour terminer, mille bénédictions sans fin sur la chère

maison que je quitte.

«Votre dévouée et reconnaissante,

«REBECCA CRAWLEY.

Minuit!

Au moment où Briggs terminait la lecture de cette pièce intéressante

et pathétique, grâce à laquelle elle se voyait réintégrée dans sa

position de première confidente auprès de miss Crawley, mistress

Firkin entra dans la chambre.

«Mistress Bute Crawley, lui dit-elle, vient d'arriver par la malle de

l'Hampshire et demande du thé; voulez-vous descendre pour lui préparer

à déjeuner, miss?»

À la grande surprise de Firkin, Briggs, sa robe de chambre ramenée

devant elle, sa petite corde de cheveux flottant toujours à l'aventure

derrière sa tête, ses papillotes suspendues en grappes autour de son

front, Briggs descendit précipitamment vers mistress Bute, tenant à la

main la lettre où elle avait lu ces prodigieuses nouvelles.

«Oh! mistress Firkin, s'écriait de son côté Betty, quelle affaire!

miss Sharp s'est enfuie avec le capitaine; ils sont en route pour

Gretna-Green.»

Il y aurait un chapitre à écrire sur les émotions de mistress Firkin,

si la peinture des passions qui agitaient ses maîtresses n'était pas

une plus digne occupation pour notre aimable muse.

Quand mistress Bute Crawley, transie d'un voyage nocturne et se

réchauffant à l'âtre pétillant de la salle à manger, apprit de miss

Briggs la nouvelle de ce mariage clandestin, elle répéta que son

arrivée dans un pareil moment, où il faudrait aider cette pauvre

miss Crawley à supporter un si terrible coup, était tout à fait

providentielle. Rebecca n'était plus qu'une petite scélérate pétrie

d'artifice et de fourberie; elle s'en était toujours défiée, et,

quant à Rawdon Crawley, elle cherchait en vain à s'expliquer la folle

tendresse de sa tante à son endroit. Depuis longtemps, elle ne voyait

en lui qu'un débauché, un dissipateur, un être abandonné de Dieu.

«Cette détestable équipée, ajoutait mistress Bute, aura du moins

pour utile résultat d'ouvrir les yeux à miss Crawley sur le véritable

caractère de ce misérable.»

Mistress Bute prit alors son thé avec renfort de grillades beurrées.

Comme désormais il se trouvait une chambre vacante dans la maison,

rien ne la forçant plus à rester à l'hôtel Gloster, où l'avait

descendue la malle de Portsmouth, elle dépêcha M. Bowls avec

commission d'en rapporter ses bagages.

Miss Crawley ne sortait jamais de sa chambre avant midi. Elle prenait

le matin son chocolat dans son lit, tandis que Becky Sharp lui lisait

le _Morning-Post_, faisait mille allées et venues ou la distrayait

d'autre manière. Les coryphées de l'étage inférieur convinrent qu'on

ménagerait la sensibilité de la chère dame jusqu'à son apparition dans

le salon; on lui avait cependant annoncé que la malle de l'Hampshire

avait déposé mistress Bute Crawley à l'hôtel Gloster, qu'elle envoyait

ses politesses à miss Crawley et lui demandait l'autorisation de

déjeuner avec miss Briggs. L'arrivée de mistress Bute, qui en tout

autre temps ne lui aurait fait aucun plaisir, lui causa alors une

certaine satisfaction. Miss Crawley n'était pas fâchée de parler

avec sa belle-soeur de feu lady Crawley, des préparatifs pour les

funérailles et des brusques propositions de sir Pitt à Rebecca.

On laissa d'abord la vieille demoiselle s'installer à son aise dans

son grand fauteuil favori, échanger les embrassements et les questions

d'usage avec la nouvelle arrivée; alors enfin les conjurés jugèrent

le moment favorable pour lui faire subir l'opération. Qui n'a pas eu

occasion d'admirer les artifices et les ménagements délicats employés

par les femmes pour préparer leurs amis aux mauvaises nouvelles?

Les deux acolytes de miss Crawley s'entourèrent d'un tel appareil de

mystère que, sans lui avoir dit encore le premier mot de la fatale

nouvelle, elles avaient pourtant éveillé chez elle, dans une

proportion convenable, le doute et l'inquiétude.

«Elle a refusé sir Pitt, ma chère miss Crawley, disait mistress

Bute.... voyons, du courage.... parce que.... parce qu'elle ne pouvait

pas faire autrement.

--Il faut toujours un parce que, répondait miss Crawley, et c'est

parce qu'elle en aime un autre. Je l'ai dit hier à Briggs.

--Oui, elle en aime un autre! reprenait Briggs à son tour; hélas! ma

chère et respectable amie, elle est déjà mariée!

--Oui, déjà mariée,» reprenait mistress Bute, en appuyant sur la

chanterelle.

Et toutes deux, les mains croisées, se regardaient l'une l'autre, puis

reportaient les yeux sur leur patiente.

«Qu'elle vienne me trouver dès son retour, cette petite astucieuse! ne

me rien dire! s'écriait miss Crawley.

--Ah! elle ne reviendra pas de sitôt; montrez ici tout votre courage,

ma chère amie; elle est partie, mais pour longtemps; elle.... elle est

partie pour tout à fait.

--Dieux du ciel! et qui me fera mon chocolat! Vite, qu'on aille la

chercher et qu'elle revienne. Je veux qu'elle revienne! hurlait la

vieille fille.

--Pour l'amour du ciel, qu'elle prenne son courage à deux mains, et ne

la torturez pas ainsi, miss Briggs.

--Elle est mariée à qui? s'écria la vieille fille dans une

exaspération nerveuse.

--À.... à un parent de....

--Allons, parlez; c'est de quoi me rendre folle, s'écria miss Crawley

à bout de patience.

--Oh! ma chère dame..., miss Briggs soutenez-la, elle a épousé Rawdon

Crawley.

--Rawdon marié.... à Rebecca.... une gouvernante.... non, non....

Sortez de ma maison, vieille folle, vieille idiote! Que vous êtes

stupide, Briggs.... et vous osez?... vous êtes du complot.... c'est de

votre faute s'il s'est marié.... vous avez cru que je le dépouillerais

alors pour vous.... je vois bien ce que c'est, Martha!»

Et la fureur de la vieille s'exhalait en phrases entrecoupées.

«Ah! quelle affliction, madame! une personne de votre rang épouser la

fille d'un maître de dessin!

--Sa mère était une Montmorency, s'écria la vieille dame arrachant

presque la sonnette.

--Sa mère était une fille d'Opéra, une _plancheuse_, peut-être pis

encore,» repartit mistress Bute.

Miss Crawley poussa un dernier cri et tomba sans connaissance. On la

remonta dans sa chambre, d'où elle venait de descendre. Les crises

nerveuses se succédaient sans interruption. On fit venir le docteur,

et l'apothicaire ne tarda pas à suivre ses pas. Mistress Bute

s'installa à son chevet comme garde-malade.

«C'est le devoir de ses parents de veiller sur elle,» disait la

charitable Bute.

À peine avait-on remonté miss Crawley dans sa chambre, que survint un

nouveau personnage qu'il fallut mettre au courant des faits. C'était

le baronnet.

«Où est Becky? dit sir Pitt; où sont ses bagages? Je viens la chercher

pour partir avec moi pour Crawley-la-Reine.

--Ne connaissez-vous donc point l'étonnante nouvelle de son mariage

clandestin? demanda Briggs.

--Quéque ça me fait? fit sir Pitt. Eh bien! elle est mariée, et voilà

tout. Dites-lui de descendre sans plus de retard.

--Vous ne savez donc pas, monsieur, lui demanda miss Briggs, qu'elle

n'est plus dans la maison, au grand désespoir de miss Crawley? La

pauvre femme a bien manqué mourir lorsque nous lui avons appris

l'union de la gouvernante avec le capitaine Rawdon.»

Quand sir Pitt Crawley entendit annoncer que Rebecca était la femme

de son fils, il sortit de sa bouche une avalanche de jurons qui

sonneraient assez mal ici, et qui firent que la pauvre Briggs, toute

tremblante, s'élança de la chambre où il écumait. Nous pousserons avec

elle la porte sur cette figure décomposée par la colère, enflammée par

la haine et le désir.

Le lendemain de son arrivée à Crawley-la-Reine, sir Pitt se livra aux

excès du délire le plus effréné, et, dans la chambre qu'avait occupée

miss Sharp, il enfonça les caisses à coups de pied et mit en pièces

ses papiers, ses robes et tous ses chiffons. Miss Horrocks, la fille

du sommelier, prit une partie de ces débris; les enfants s'affublèrent

du reste pour jouer la comédie.

Il y avait à peine quelques jours que leur pauvre mère avait été

conduite à sa dernière demeure. Pas une larme, pas un regret n'avait

accompagné ses cendres déposées parmi tant d'autres, toutes étrangères

pour elles.

«Mais si la vieille ne s'apaise pas, disait Rawdon à sa petite femme

dans leur élégante maison de Brompton, où celle-ci avait passé

sa matinée à essayer un nouveau piano, ses nouveaux gants qui lui

allaient à merveille, ses nouveaux châles qui lui seyaient on ne peut

mieux, ses nouvelles bagues qui brillaient à ses petits doigts, et sa

nouvelle montre qui faisait tic tac à son côté. Eh bien! Becky, si la

vieille femme s'entête?

--Je me charge de votre fortune, reprit-elle; et Dalila caressait

Samson.

--Vous pouvez tout, dit-il en déposant un baiser sur sa main mignonne;

aussi, mordieu! je m'en rapporte à vous!»

CHAPITRE XVII.

Le capitaine Dobbin achète un piano.

S'il est au monde un endroit où la satire et le sentiment puissent se

donner rendez-vous, où le risible et le larmoyant se présentent avec

le plus bizarre contraste, où l'on ait le droit de se montrer

mordant et pathétique avec un parfait à propos, c'est dans une de ces

assemblées publiques dont l'annonce remplit chaque jour les dernières

colonnes du _Times_, et où chacun, pour son argent, est appelé à

prendre sa part de la bibliothèque, du mobilier, de la vaisselle, de

la garde-robe et des vins fins d'Épicure trépassé.

Les restes de mylord Plutus reposent maintenant dans le caveau de

la famille. Les statuaires taillent dans le marbre une inscription

commémorative et véridique, comme on le sait, de ses vertus et de la

douleur de son héritier, désormais en possession de ses biens. Quel

convive de la table de Plutus peut passer devant sa maison jadis si

hospitalière pour lui, sans laisser échapper un soupir, devant cette

maison qui s'illuminait de si joyeuses clartés vers les sept heures

du soir, dont les portes étaient toujours toutes grandes ouvertes,

et dont les domestiques, tandis qu'on montait l'escalier garni de

moelleux tapis, faisaient retentir le nom du visiteur de palier en

palier jusqu'à ce qu'il eût pénétré dans l'élégant sanctuaire où

le vieux Plutus recevait ses amis! Il en comptait beaucoup! Il les

traitait si bien! Combien de gens voyait-on chez lui, spirituels sous

ses vaste portiques, moroses dès qu'ils en franchissaient le seuil.

Combien de gens aimables et prévenants à l'envi, qui partout ailleurs

se détestaient et se seraient égorgés l'un l'autre! Il avait une

certaine arrogance, mais sa cuisine aurait fait avaler bien pis

encore. Il était lourd et épais, mais le feu de son vin pétillait dans

toutes les conversations.

«À tout prix nous aurons quelques bouteilles de son bourgogne, disent

à son cercle ses amis éplorés.

--J'ai acheté cette tabatière à la vente du vieux Plutus, reprend l'un

d'eux en la faisant circuler; c'est le portrait d'une des maîtresses

de Louis XV; joli bijou, n'est-ce pas? charmante miniature?»

Puis on se met à causer de la manière dont Plutus le jeune va dissiper

l'héritage.

Dans l'hôtel, quelle métamorphose! la façade a disparu sous une

enveloppe d'affiches; tous les articles y sont inventoriés en lettres

majuscules. Un tapis est pendu comme échantillon à l'un des étages

supérieurs. Une demi-douzaine de commissionnaires sont échelonnés sur

les marches boueuses. La cour est envahie d'hôtes basanés à la figure

plus ou moins grecque, qui vous distribuent des cartes imprimées et

se proposent pour enchérir à votre compte. De vieilles femmes et

des amateurs indécis encombrent les étages du haut, tâtant les

couvre-pieds, fourrant les doigts dans la plume, retournant

les matelas, ouvrant les tiroirs des chiffonniers. De jeunes et

entreprenantes maîtresses de maison viennent mesurer la dimension

des rideaux et les miroirs, pour s'assurer qu'ils conviendront à leur

nouveau ménage.

M. Martofrap, assis sur une grande table d'acajou dans la salle

à manger du bas, agite son marteau d'ivoire et emploie tous les

artifices de l'éloquence, de l'enthousiasme, de la prière, de la

raison, du désespoir pour allumer les acheteurs. Il décoche un trait

satirique à M. Juda sur son engourdissement, provoque du geste M.

Lévi. Il implore, commande et beugle jusqu'au moment où il laisse

tomber le fatal marteau et passe au lot suivant.

Ô Plutus, qui aurait jamais pensé, lorsque nous étions en cercle

autour de votre large table étincelante de vaisselle et de linge

damassé, qu'on y verrait un jour figurer, en guise de plat, cet

étourdissant brocanteur?

La vente tirait à sa fin. Déjà on avait vendu le magnifique

ameublement du salon, sorti des meilleurs ateliers; les vins rares,

qui avaient coûté des prix fabuleux et avaient été choisis avec

le goût que l'on connaissait à leur possesseur; les services

d'argenterie, d'une richesse et d'une ciselure remarquables.

Quelques-unes des meilleures bouteilles, renommées parmi tous les

amateurs du voisinage, avaient été achetées pour la cave de son maître

par le sommelier de notre ami Osborne, esquire de Russell-Square. Un

petit lot d'argenterie consistant en objets les plus indispensables,

avait été acquis pour le compte de jeunes agents de change de la Cité.

Il ne restait plus maintenant pour exciter la tentation du public

que des objets de moindre valeur. L'orateur, juché sur la table,

s'extasiait sur les mérites d'un tableau qu'il recommandait à

l'admiration des assistants. La foule des acheteurs était loin d'être

aussi choisie, aussi nombreuse qu'aux vacations précédentes.

«Numéro 369! hurlait M. Martofrap. Portrait d'un monsieur sur un

éléphant. Qui parle pour le monsieur sur l'éléphant? Faites voir

aux amateurs, monsieur Criarson, qu'ils puissent examiner le

chef-d'oeuvre.»

Un monsieur grand, pâle, à la tournure militaire, assis tranquillement

sur la table d'acajou, ne put s'empêcher de rire quand M. Criarson

promena ce précieux morceau sous les yeux du public.

«Montrez l'éléphant au capitaine, Criarson. Eh bien! monsieur, que

disons-nous pour l'éléphant?»

Le capitaine, au lieu de répondre, rougit, se troubla et détourna la

tête pendant que le vendeur renouvelait ses provocations.

«Vingt guinées pour cet objet d'art? quinze.... cinq.... qu'on dise un

mot; le monsieur sans l'éléphant vaut à lui seul cinq livres.

--Je m'étonne que l'éléphant ne plie pas sous un pareil fardeau, dit

un loustic de profession; son cavalier est assez gros pour cela.»

En effet le monsieur placé sur l'éléphant faisait l'effet d'un gros et

grand gaillard. Un rire universel accueillit cette plaisanterie.

«Ne dépréciez pas la valeur de mon lot, maître Lévi, dit Martofrap;

laissez la compagnie examiner cet objet d'art. La pose de cet

intelligent animal est tout à fait conforme à sa nature. Le monsieur

en veste de nankin, son fusil à l'épaule, s'en va à la chasse; dans

le lointain, on voit un bananier et une pagode; c'est probablement

quelque endroit célèbre dans nos fameuses possessions des Indes

orientales. Combien met-on sur ce lot? Allons, messieurs, ne restons

pas à coucher ici.»

Une personne offrit cinq schellings; le militaire regarda du côté d'où

partait cette offre brillante; il aperçut alors un autre officier

et une jeune dame lui donnant le bras, qui paraissaient se divertir

beaucoup de cette scène, et à qui, en définitive, le lot fut adjugé

pour une demi-guinée. L'autre amateur fut plus surpris et plus

décontenancé que jamais à la vue du couple qui lui faisait face; il

enfonça tout à fait sa tête dans son col d'uniforme et tourna le dos

pour ne plus rencontrer cette vision désagréable.

Nous n'avons nulle envie d'entretenir nos lecteurs des autres objets

que M. Martofrap eut en ce jour l'honneur d'offrir à l'avidité du

public, à l'exception d'un seul toutefois: c'était un petit piano

droit qu'on avait descendu des régions élevées de la maison; le grand

piano à queue était déjà vendu. La jeune dame dont nous avons parlé

le fit retentir sous ses doigts agiles et déliés, et l'officier, à

l'autre bout de la table, se mit à rougir et à tressaillir.

La jeune dame fit pousser par un tiers les enchères du piano. Mais

il y avait concurrence. Le juif de l'officier du bout de la table

poussait contre le juif des acquéreurs de l'éléphant. Le petit piano

fut chaudement disputé; M. Martofrap stimulait encore l'ardeur des

combattants. La lutte se prolongea ainsi quelque temps, mais le

capitaine et à la dame à l'éléphant finirent par quitter la lice. Le

marteau tomba et le crieur fit entendre ces mots:

«Pour M. Lévi, vingt-cinq quinées.»

Le client de M. Lévi se trouva ainsi propriétaire du petit piano

droit. Après cette victoire il reprit sa position normale, et, ses

compétiteurs évincés jetant un coup d'oeil de son côté, la dame dit à

son cavalier:

«Eh mais! Rawdon, c'est le capitaine Dobbin.»

Peut-être Becky était-elle mécontente du nouveau piano que son mari

avait loué pour elle; peut-être les propriétaires de l'instrument

l'avaient-ils fait reprendre, refusant un plus gros crédit; peut-être

enfin attachait-elle un prix tout particulier à celui dont elle avait

voulu faire l'emplette, se souvenant du temps où elle en avait joué

dans la petite chambre de notre chère Amélia Sedley.

La vente avait lieu dans la vieille maison de Russell-Square, où nous

avons passé quelques soirées au commencement de ce récit. Le bon vieux

John Sedley était ruiné, sa banqueroute affichée à la Bourse, et par

suite il avait fallu procéder à son exécution commerciale.

Le sommelier de M. Osborne était venu acheter le fameux vin de Porto,

pour le transporter de l'autre côté de la place. Quant à la boîte de

petites cuillers de dessert, à la douzaine de couverts artistement

travaillés et vendus au poids, trois jeunes agents de change, MM.

Dale, Spiggot et Dale de Treadneedle-Street, qui avaient été en

rapports d'affaires avec le vieillard et l'avaient trouvé bon et

affable comme tous ceux qui traitaient avec lui, envoyèrent à sa

demeure actuelle ce petit débris arraché du naufrage, avec leurs

compliments pour la bonne mistress Sedley. Pour le piano d'Amélia,

comme elle allait en avoir incessamment besoin et que le capitaine

Dobbin ne savait pas plus en jouer que danser sur la corde roide, il

est probable qu'il n'avait pas fait là une acquisition pour son usage

personnel.

Le soir même il fut porté dans une charmante maisonnette de l'une de

ces rues baptisées des noms les plus romantiques, où les habitations

ressemblent à de petites maisons de poupées, et où, lorsqu'on regarde

des fenêtres du premier étage, on a l'air, pour le passant, d'avoir

les pieds au rez-de-chaussée. Les arbres des petits jardins qui

s'étalent devant la façade de ces demeures sont couverts d'une

éternelle végétation de tabliers d'enfant, de petites chaussettes

rouges, de bonnets, etc. (_Polyandrie_, _polygynie_.) Malheur à

l'oreille qui s'aventure dans ces lieux écartés! elle sera écorchée

par les notes aiguës sortant de mauvaises épinettes et du gosier de

femmes qui font gémir les échos d'alentour. Tous les soirs on voit

les commis de la Cité aller dans ces réduits coquets se reposer des

fatigues du jour. C'était là que M. Clapp, le commis de M. Sedley,

avait son domicile, et c'était là que le bon vieillard avait trouvé un

asile pour lui, sa femme et sa fille, au moment de la catastrophe.

Joe Sedley, en apprenant le malheur qui frappait sa famille, avait agi

comme on devait s'y attendre de la part d'un homme de son tempérament.

Il ne vint pas à Londres, mais il écrivit à sa mère de prendre

chez ses banquiers tout ce dont elle aurait besoin. Ainsi il était

tranquille sur le sort de ses parents; ils n'avaient plus rien à

craindre du côté de la pauvreté! Ces dispositions prises, Joe Sedley

alla à son restaurant de Cheltenham aussi gai que de coutume, à sa

promenade en voiture, buvant son bordeaux, jouant son whist, disant

ses histoires indiennes; et sa veuve irlandaise l'amadouait et le

flattait comme si de rien n'était.

Ses offres d'argent, malgré le besoin qu'on en avait, firent peu

d'impression sur ses parents. Amélia racontait que, la première fois

qu'elle vit son père relever la tête depuis son malheur, fut le jour

où il reçut de la part du jeune agent de change le paquet de couverts,

accompagné de ses compliments. Alors il éclata en sanglots, alors il

se mit à pleurer comme un enfant, et parut plus touché que sa femme

elle-même, à qui le présent était destiné. Édouard Dale, le plus jeune

des associés qui avaient acheté ces couverts en commun, se montrait

toujours plein d'égards pour Amélia, et, en dépit du malheur de son

père, s'offrait encore pour l'épouser. En 1820, il se maria à miss

Louisa Cutts, fille de Cutts, un de nos plus grands facteurs en

grains, et sa femme lui apporta une belle fortune. Maintenant il

vit retiré dans l'opulence, au milieu d'une nombreuse famille, à son

élégante villa de Muswell-Hill. Mais la rencontre d'un excellent

coeur ne doit pas nous emporter trop loin du principal sujet de notre

histoire.

Nous supposons que le lecteur s'est formé une trop haute idée du bon

sens du capitaine et de mistress Rebecca, pour leur jamais attribuer

la pensée de faire une visite dans un quartier aussi éloigné que

Bloomsbury, s'ils eussent pu soupçonner qu'ils allaient y trouver des

personnes non-seulement passées de mode, mais encore ruinées, et dont

la connaissance devait être sans profit pour eux. Rebecca fut toute

surprise de voir cette opulente demeure où elle avait jadis rencontré

si bon accueil, mise au pillage par les acheteurs et les marchands,

de trouver à chaque pas de précieux souvenirs de famille livrés à la

rapacité et à l'indifférence du public. Un mois après sa fuite, elle

s'était souvenue d'Amélia, et Rawdon, accueillant sa proposition

avec un rire sournois, s'était montré tout disposé à visiter George

Osborne.

«Excellente connaissance, Beck! disait-il en se donnant un air

narquois; il faudra que je lui vende encore un cheval. Nous ferons

aussi quelques parties de billard. C'est ce que j'appelle une amitié

_utile_, madame Crawley, ah! ah!»

On aurait tort peut-être de se hâter de conclure d'après ces paroles

que Rawdon Crawley trichait de propos délibéré en jouant avec M.

Osborne; il voulait simplement conserver sur lui cette supériorité que

chacun est bien aise de faire sentir à son voisin.

La vieille tante n'avait pas l'air très-pressée de se radoucir. Un

mois s'était écoulé et M. Bowls continuait à refuser la porte à Rawdon

avec la même rigueur. Ses domestiques ne pouvaient pénétrer dans la

maison de Park-Lane, ses lettres lui étaient renvoyées sans qu'on eût

pris la peine de les ouvrir. Miss Crawley ne sortait point, elle se

sentait toujours indisposée. Mistress Bute veillait toujours sur elle

et ne la quittait pas d'un instant. Crawley et sa femme auguraient mal

de la présence assidue de mistress Bute.

«Eh bien! je commence à comprendre pourquoi vous vouliez que je fusse

toujours avec elle à Crawley-la-Reine, dit Rawdon.

--C'est une femme bien adroite et bien fourbe, fit Rebecca avec un

soupir.

--Bah, laissez là les regrets, et je serai tout consolé,» s'écria le

capitaine dans un transport amoureux pour sa femme.

Celle-ci pour récompense lui donna un baiser. Elle éprouvait un

certain plaisir de la généreuse confiance de son mari.

«Avec un peu de cervelle dans cette tête-là, pensa-t-elle, j'en aurais

fait quelque chose.»

La foire aux vanités, Tome I · 第 17 / 36 段