Mais elle ne lui laissait jamais entrevoir sa manière de penser

sur son compte; elle écoutait avec une complaisance infatigable ses

histoires d'écurie et de régiment; elle riait de tous ses bons mots;

elle prenait le plus vif intérêt à Jack Spatterdash, dont le cheval

s'était abattu; à Bob Martingale, surpris dans une maison de jeu;

à Tom Cinq-Bars, qui devait courir dans un steeple-chase. Rawdon

rentrait-il à la maison, il trouvait Rebecca toujours vive et joyeuse;

voulait-il sortir, elle ne le retenait jamais; restait-il au logis,

elle jouait du piano, chantait pour lui plaire, faisait des sirops

qu'il aimait fort, veillait à son dîner, chauffait ses pantoufles

et inondait son âme de mille sons empressés. Une femme, suivant ma

grand'mère, ne peut être bonne si elle n'est hypocrite. Nous ne savons

jamais tout ce que l'autre sexe nous dissimule; quelle adresse

et quels artifices se cachent sous ce masque de franchise et de

confiance; combien de manoeuvres sont mises en jeu pour nous plaire,

nous tromper, nous désarmer à l'aide de ces sourires en apparence

si ouverts. Je ne parle point ici des grandes coquettes, mais de ces

modèles domestiques, de ces prodiges de vertu féminine. On voit tous

les jours des femmes couvrir avec habileté les sottises d'un mari

imbécile, ou apaiser les transports d'un furibond. Une bonne ménagère

commencera toujours par être une excellente diplomate.

Ces prévenances avaient métamorphosé Rawdon Crawley; de vétéran de la

débauche il était devenu mari très-soumis et très-heureux. Il était

complétement brouillé avec ses anciennes habitudes. À son club, on

avait demandé une ou deux fois ce qu'il devenait, puis on avait fini

par ne plus s'apercevoir de son absence. Pour lui, ses soirées au coin

du feu, avec une femme joyeuse et souriante, une table bien servie,

avaient tout le mérite de la nouveauté et du mystère. Il avait eu soin

de faire son mariage sans l'annoncer dans le _Morning-Post_; autrement

il eût été assailli des réclamations étourdissantes de ses créanciers,

s'ils avaient su qu'il avait épousé une femme sans fortune.

«Je ne crains point les reproches de mes parents,» disait Becky en

riant du bout des lèvres.

Elle était résolue à ne point faire connaître au monde le nouveau rang

qu'elle y prenait, tant qu'il n'y aurait pas eu réconciliation avec la

vieille tante. Elle vivait ainsi à Brompton sans voir personne, si ce

n'est les amis de son mari, admis à l'intimité du petit couvert. Elle

les enchantait tous dans ces dîners en petit comité: une conversation

pleine d'entrain, puis les jouissances de la musique, charmaient

les privilégiés qui avaient part à ces plaisirs. Le major Martingale

n'aurait jamais demandé à voir leur acte de mariage. Le capitaine

Cinq-Bars ne tarissait pas sur le talent que la maîtresse du

logis déployait dans la confection du punch; le jeune lieutenant

Spatterdash, joueur enragé de piquet et fort souvent invité par

Crawley, était complétement sous le charme de mistress Crawley: mais

la modestie et la prudence n'abandonnaient jamais la nouvelle épouse,

et la réputation de Crawley comme brave à trois poils et comme jaloux

achevait de protéger complétement sa chère petite femme.

Il existe dans cette ville des hommes de très-bonne race et fort à la

mode, qui jamais ne hasardent le pied dans un salon de femmes. Cela

explique comment le mariage de Crawley pouvait faire grand bruit dans

son comté, où mistress Bute se chargeait d'en répandre la nouvelle,

sans être le moins du monde l'objet des préoccupations et des

entretiens de la capitale. Quant à Rawdon, il vivait très-largement,

mais toujours à crédit. Il avait un actif de dettes fort respectable

qui, habilement exploité, pouvait mener un homme pendant encore assez

longtemps; avec des dettes, certains industriels des grandes villes

savent couler une vie cent fois plus agréable que beaucoup d'autres

avec de l'argent comptant.

Un jour en lisant la gazette, Rawdon trouva l'indication suivante: «Le

lieutenant G. Osborne vient d'acheter le brevet de capitaine à

Smith, démissionnaire;» aussitôt il exprima sur l'amant d'Amélia

des sentiments d'estime dont la conséquence fut une visite à

Russell-Square.

Rawdon et sa femme auraient bien voulu à la vente se rapprocher du

capitaine Dobbin et apprendre quelques détails sur la catastrophe

qui avait frappé les anciens amis de Rebecca; mais le capitaine avait

disparu dans la foule, et ils ne purent obtenir de renseignements que

de l'un des crieurs publics.

«Voyez tous ces museaux crochus, disait Becky, son tableau sous le

bras et rentrant dans le buggy d'un pas assez allègre; ne dirait-on

pas des vautours après la bataille?

--Je ne saurais vous dire, je n'ai jamais assisté à aucune bataille;

demandez à Martingale, qui était en Espagne aide de camp du général

Blazes.

--C'était un honnête vieillard que ce M. Sedley, reprit Rebecca. Je

suis bien fâché du malheur qui lui arrive.

--Peuh! agents de change.... banqueroutiers... C'est tout un, vous

savez, reprit Rawdon en chassant avec son fouet une mouche posée sur

l'oreille de son cheval.

--J'aurais aimé à racheter, pour le leur offrir, quelque peu

d'argenterie, Rawdon, continua sa femme d'une voix sentimentale; mais

vingt-cinq guinées pour ce petit piano, c'est monstrueusement cher;

nous l'avions choisi avec Amélia au sortir de la pension, chez

Broadwood, il en a coûté alors trente-cinq.

--Et votre.... comment l'appelez-vous?... Osborne, je crois.... Il

va tirer, je suppose, sa révérence à cette fille, maintenant que la

famille est ruinée. Ça va chagriner votre petite amie, miss Becky?

--Bah! on se console,» dit Becky avec un sourire.

Puis, pendant le reste de la promenade, ils parlèrent de tout autre

chose.

CHAPITRE XVIII.

Qui joua sur le piano acheté par le capitaine Dobbin.

Notre récit, pour un temps, se trouve mêlé à des événements et à des

noms fameux, et marche presque sur les brisées de l'histoire. Lorsque

les aigles de Napoléon Bonaparte prirent leur vol de la Provence, où

elles s'étaient abattues après un court séjour dans l'île d'Elbe, et,

de clochers en clochers, atteignirent les tours de Notre-Dame, les

aigles impériales firent sans doute peu d'attention à un petit coin de

la paroisse de Bloomsbury, à Londres, où l'on était aussi préoccupé de

bien autre chose que du battement de ces ailes puissantes!

«Napoléon est débarqué à Cannes!» Une pareille nouvelle pouvait

répandre la panique à Vienne, renverser les plans de la Russie,

menacer l'intégrité de la Prusse, faire secouer la tête à Metternich

et à Talleyrand, et enfin abasourdir le prince Hardemberg et le

marquis de Londonderry; mais qui aurait jamais cru que la fatale

secousse de la grande lutte impériale dût faire ressentir son

contre-coup jusque sur les destinées d'une malheureuse enfant de

dix-huit ans, dont l'âme tout entière s'épanouissait en des pensées

d'amour? Pauvre et aimable fleur du toit domestique!... le souffle

impétueux de la guerre va aussi vous emporter dans ses tourbillons

impitoyables. Oui, Napoléon tente un coup suprême, et le dé fatal qui

roule porte avec lui le bonheur de la petite Amélia Sedley.

La fortune de son père fut balayée sans espoir au souffle de ces

fatales nouvelles. Tout avait mal tourné pour le pauvre vieillard;

ses dernières opérations avaient échoué; ses banquiers avaient fait

faillite. Les fonds avaient monté quand il pensait les voir baisser.

Si le succès est rare et vient lentement, tout le monde sait que les

désastres sont rapides et toujours menaçants.

Toutefois, le vieux Sedley avait renfermé sa tristesse en lui-même, et

tout semblait marcher comme d'habitude dans cette opulente et paisible

demeure. L'excellente mistress Sedley continuait chaque jour à se

livrer sans le moindre soupçon à son active oisiveté et à ses futiles

occupations. Sa fille s'absorbait de plus en plus dans une tendre

et égoïste pensée, en s'isolant du monde qui l'entourait, lorsque la

fatale secousse vint ébranler cette digne famille.

Un soir, mistress Sedley préparait des lettres d'invitation pour une

fête qu'elle devait donner: les Osborne avait eu la leur; elle ne

pouvait rester en arrière. John Sedley, rentrant très-tard, s'assit

sans dire mot au coin du feu, pendant que sa femme bavardait à ses

côtés. Quant à Emmy, elle était remontée dans sa chambre, toute triste

et tout abattue.

«Notre enfant n'est pas heureuse, hasarda la mère; Osborne la néglige.

Je ne puis souffrir les grands airs de cette famille. Les filles n'ont

pas mis le pied ici depuis trois semaines, et George est venu deux

fois à la ville sans nous rendre visite. Édouard Dale l'a vu à

l'Opéra. Édouard épouserait bien cette chère enfant, j'en suis sûre.

Il y a encore le capitaine Dobbin qui ne demanderait pas mieux; mais

j'ai horreur de tous ces militaires. Voyez comme George fait le beau

fils et le matamore! Il faudra apprendre à tous ces gens-là que nous

les valons bien. Encouragez le moins du monde Édouard Dale, et vous

verrez. Nous aurons une soirée, monsieur Sedley. Mais pourquoi ne

répondez-vous pas? Mon Dieu, qu'est-il arrivé?»

John Sedley quitta sa chaise pour aller au-devant de sa femme qui

accourait vers lui. La serrant alors dans ses bras, il lui dit d'une

voix entrecoupée:

«Nous sommes ruinés, Marie; il faut recommencer notre vie, ma chère!

J'aime mieux vous dire tout, tout sans restriction.»

En parlant ainsi il frissonnait de tous ses membres et se sentait

défaillir; c'est qu'il craignait que sa femme ne pût supporter ces

nouvelles, sa femme à qui auparavant il n'avait jamais dit un mot

capable de la chagriner. Mais il était plus accablé qu'elle, malgré la

soudaineté du coup qui frappait sa chère compagne. Après cet effort

il retomba sur son siége, et ce fut sa femme qui s'empressa de

le consoler. Elle prit la main de cet honnête et excellent homme,

l'embrassa, la passa autour de son cou; puis, l'appelant son John,

son cher John, son vieux mari, son bon vieux, elle lui adressa mille

paroles inspirées par la tendresse et l'amour. Cette voix fidèle et

dévouée, ces simples caresses tenaient suspendu le coeur du pauvre

homme entre un bonheur et une tristesse inexprimables, et pénétraient

dans cette âme souffrante comme un rayon de joie et de consolation.

Une fois seulement dans le cours de cette longue soirée, où, assis à

côté de sa femme, le vieux Sedley épancha dans son sein les douleurs

concentrées au fond de son âme et lui dit l'histoire de ses pertes

et de ses embarras, les trahisons de ses plus vieux amis, la noble

délicatesse de quelques personnes dont il ne croyait avoir rien à

attendre; une fois seulement, au milieu de ce retour douloureux sur le

passé, sa fidèle épouse donna un libre cours à son émotion.

«Mon Dieu! s'écria-t-elle, cela va briser le coeur d'Emmy!»

Le père n'avait plus pensé à la pauvre enfant. Elle était là-haut en

proie à l'insomnie et à la douleur, seule au milieu de ses amis, seule

dans la maison paternelle, auprès de bons et excellents parents. Y

a-t-il donc tant de personnes à qui l'on puisse tout avouer? Pourquoi

s'ouvrir à des âmes froides, insensibles, ou à des gens qui ne peuvent

comprendre? Notre chère petite Amélia se trouvait ainsi reléguée dans

sa solitude. Elle n'avait plus, pour ainsi dire, de confidente, depuis

le moment où elle avait des secrets à confier. Comment dire à sa chère

maman ses doutes et ses inquiétudes? Ses futures soeurs semblaient

chaque jour la mettre de plus en plus à l'écart. Et même ses doutes et

ses craintes, elle n'osait se les avouer à elle-même, bien qu'elle en

fît toujours l'objet de ses secrètes méditations.

Son coeur faisait effort pour se rattacher à la conviction que George

Osborne était fidèle et digne de son amour, en dépit de toutes les

preuves contraires. Que de paroles d'amour lui avait-elle dites

cependant sans faire tressaillir ses fibres sensibles! combien de

soupçons trop justifiés d'égoïsme et d'indifférence n'avait-elle pas

eu à chasser de son coeur? À qui cette pauvre victime pouvait-elle

raconter ces luttes et ces tortures de chaque jour? Son héros même

ne comprenait pas son dévouement. Ah! le courage lui manquait pour

s'avouer combien l'homme qu'elle aimait lui était inférieur, combien

elle s'était trop pressée de donner son coeur. Mais il était donné,

et la pure et chaste jeune fille était trop modeste, trop tendre, trop

fidèle, trop faible, trop femme enfin pour le reprendre.

Ce pauvre petit coeur était bien froissé, bien meurtri, lorsque, au

mois de mars de l'an du Seigneur 1815, Napoléon débarqua à Cannes et

Louis XVIII prit la fuite. Une panique générale s'empara de l'Europe;

les fonds baissèrent, et le vieux Sedley fut ruiné.

Nous ne suivrons pas le digne agent de change à travers les

souffrances et l'agonie de son désastre, qui aboutit à sa mort

commerciale. On afficha son nom à la Bourse, il abandonna ses bureaux,

ses billets furent protestés; la banqueroute était flagrante. La

maison et l'ameublement de Russell-Square furent saisis et vendus à

la criée, et la famille mise à la porte, ainsi que nous l'avons vu, se

vit obligée de chercher un gîte dans le premier endroit venu.

John Sedley, obligé par son indigence de se séparer de ses

domestiques, ne se sentit pas le courage de leur adresser ses derniers

adieux. Ces honnêtes gens se montrèrent surtout chagrins de perdre de

si bonnes places, et en somme ils se consolèrent assez vite du départ

de leurs maîtres bien-aimés. La femme de chambre d'Amélia se livra

à de longues doléances, mais elle s'en alla enfin toute résignée, en

pensant qu'il pourrait s'offrir à elle une place bien plus avantageuse

dans un des quartiers aristocratiques de la ville. Le noir Sambo,

avec son caractère avantageux et sûr de lui, résolut d'entrer dans un

hôtel. Quant à l'honnête et vieille mistress Blenkinsop, qui avait vu

naître Joe et Amélia, dont les services dataient même du mariage de

John Sedley et de sa femme, elle resta auprès d'eux gratuitement,

car elle avait amassé une somme assez ronde depuis son entrée dans

la maison. Elle suivit ses maîtres ruinés dans leur nouvel et modeste

asile, où elle leur prodigua toujours ses soins, et ses grognements de

temps à autre.

Parmi les poursuites qui firent à l'âme de ce bon et excellent Sedley

la blessure la plus douloureuse et la plus profonde, et qui en six

semaines blanchirent plus ses cheveux que les soucis des quinze

années précédentes, celles de John Osborne se distinguèrent par leur

acharnement et leur âpreté. John Osborne avait été son ami et son

voisin; John Osborne avait, à ses débuts, trouvé appui et assistance

et lui avait mille obligations; John Osborne devait marier son fils

à la fille de Sedley. N'en était-ce pas assez pour expliquer ses

rigueurs et son animosité?

Un homme a de très-grandes obligations à un autre: survient

une brouille entre eux. L'obligé doit alors, par égard pour les

convenances, se montrer bien plus exigeant que le premier venu; car

cet excès d'ingratitude ne devient légitime qu'en prouvant le crime

du bienfaiteur. Égoïste, brutal intéressé! vous ne l'êtes pas, vous

ne l'avez jamais été, mais vous êtes victime de la trahison la plus

honteuse, accompagnée de circonstances aggravantes.

Règle générale dont s'accommodent fort les créanciers durs et

revêches: les hommes gênés dans leurs affaires sont tous des coquins.

Ils ont dissimulé leur situation, ils ont exagéré leurs chances de

gain, ils ont voulu en imposer, faire croire que tout allait bien

quand tout était perdu; ils promenaient partout une face souriante,

sourire bien douloureux alors qu'on se trouve sous le coup d'une

banqueroute! Ils étaient toujours prêts à saisir toutes les occasions

de remise, afin de retarder quelques jours de plus une ruine

inévitable.

«C'est leur déloyauté qui est cause de tout, dit le créancier

triomphant, et il insulte à son ennemi dans la détresse.

--C'est folie de s'accrocher à une paille,» dit la froide raison à

l'homme qui se noie.

--Vous êtes un infâme, puisqu'on voit votre nom couché sur les

colonnes de la gazette,» dit toujours la prospérité au pauvre diable

qui se débat dans le gouffre de la misère.

Qui n'a remarqué la promptitude des amis les plus intimes et des

hommes les plus honorables à se soupçonner, à s'accuser l'un l'autre

de mauvaise foi, pour peu qu'il s'agisse d'une question d'argent et

qu'elle tourne mal? Chacun en est là, chacun se trouve honnête, à

charge que tous les autres soient des gueux. Afin d'être justifié, le

bourreau a besoin de montrer un scélérat dans l'homme qu'il attache au

pilori; autrement, il ne serait lui-même qu'un misérable.

Quant à Osborne, il se sentait blessé, aigri par le souvenir des

bienfaits qu'il avait reçus: c'est toujours là le grand motif de haine

et d'hostilité. Enfin il avait rompu le mariage projeté entre la

fille de Sedley et son fils. Comme on avait été fort loin, et comme

le bonheur et peut-être l'honneur de la pauvre fille se trouvaient

compromis, il fallait, pour arriver à une rupture, mettre en jeu les

raisons les plus fortes; John Osborne avait besoin de faire savoir à

tous que la réputation de John Sedley était des plus pitoyables.

À toutes les réunions de créanciers, il affectait, à l'endroit de

Sedley, une brutalité et un mépris qui achevaient de briser le coeur

de ce malheureux, accablé déjà par sa ruine. Il s'opposa absolument à

toute entrevue entre George et Amélia, menaçant le jeune homme de sa

malédiction s'il contrevenait à ses ordres, et traitant cette pauvre

et innocente jeune fille comme la plus infâme et la plus artificieuse

des créatures. La colère et la haine jettent toujours le venin de

leurs calomnies sur l'objet détesté: c'est, comme on dit, une manière

d'être conséquent.

La nouvelle du désastre de son père, le départ de Russell-Square,

furent pour Amélia comme la déclaration que tout était désormais

fini entre elle et George, entre elle et son amour, entre elle et son

bonheur, entre elle et sa foi en ce monde. Une lettre grossière et

insultante de John Osborne l'informa que la conduite de son père

renversait tous les engagements pris entre les deux familles.

Amélia reçut cette nouvelle avec beaucoup plus de calme et de

résignation que sa mère ne l'avait espéré. Elle n'y voyait que la

confirmation des tristes pressentiments qui l'agitaient depuis si

longtemps. C'était la sentence portée contre le crime dont elle était

coupable depuis plusieurs années, d'aimer trop aveuglément, trop

passionnément, sans consulter la froide raison. Comme par le passé,

elle renferma en elle-même ses pensées intimes. Elle n'était guère

plus malheureuse maintenant, avec la certitude de ses espérances

déçues, qu'au temps où, sans vouloir la regarder, elle avait devant

les yeux la triste réalité. Elle passait ainsi d'un vaste hôtel à

un petit réduit sans se plaindre, sans être émue. Elle se renfermait

moins longtemps dans sa petite chambre, mais elle languissait en

silence, et chaque jour on pouvait signaler les progrès de son

affaiblissement.

L'animosité que M. Osborne avait témoignée à l'occasion du projet

de mariage entre George et Amélia ne pouvait être comparée qu'au

ressentiment que manifestait le vieux Sedley toutes les fois qu'il

était question devant lui du même sujet. Il maudissait Osborne et

sa famille comme des êtres sans coeur, sans foi, sans gratitude; il

protestait qu'aucune force humaine ne l'amènerait à donner sa fille au

fils d'un tel misérable; il ordonnait à Emmy de bannir George de son

esprit et de lui renvoyer toutes les lettres et tous les présents

qu'elle avait reçus de lui.

Elle promit d'obéir et se disposa à le faire. Elle enveloppa les

quelques bagatelles qui lui venaient de George, tira ses lettres de

l'endroit où elle les serrait et les relut d'un bout à l'autre, comme

si elle ne les savait pas encore par coeur. Mais elle n'avait pas le

courage de s'en séparer; cet effort était au-dessus de ses forces:

elle cacha ce paquet de lettres dans son sein, comme on voit une

mère éplorée y cacher son enfant mort. Il semblait à Amélia qu'elle

mourrait ou qu'elle deviendrait folle si on lui enlevait cette suprême

consolation. Quel rayonnement de joie s'épanouissait autrefois sur

sa figure, à l'arrivée de ces lettres! comme elle s'éloignait avec un

battement de coeur pour pouvoir les lire sans être vue! Si le style en

était glacial et froid, comme elle savait y trouver au contraire

toute la chaleur de la passion! Étaient-elles courtes et égoïstes, les

excuses ne lui manquaient pas en faveur de l'auteur.

En relisant ces lettres, si peu dignes de tant d'amour, elle

s'abandonnait au cours de ses rêveries; elle revivait dans le passé.

Chaque lettre marquait pour elle un souvenir. Tout le passé se

pressait dans son esprit. Elle se rappelait son regard, sa voix, sa

tournure, ce qu'il avait dit et comme il l'avait dit. Hélas! de

toute cette affection éteinte il ne lui restait plus au monde que

ces tristes débris, et sa vie devait se passer désormais à enfouir sa

tristesse dans le silence.

Soyez prudentes, jeunes demoiselles. Regardez-y à deux fois en

engageant votre coeur. Prenez garde de vous abandonner à un amour bien

sincère. Ne dites jamais tout ce que vous éprouvez, et mieux encore

n'éprouvez jamais grand'chose. Voyez où conduit une passion trop

loyale et trop confiante; ne vous fiez à personne. Mariez-vous comme

en France, où M. le maire sert de confident, où les registres de

l'état civil remplacent les billets amoureux. Enfin, n'ayez jamais de

ces sentiments qui puissent devenir pour vous une source de chagrin.

Ne faites jamais de ces promesses que vous ne puissiez pas retirer, en

cas de besoin, sans qu'il vous en coûte. Suivez cette méthode, si vous

voulez faire votre chemin et passer pour vertueuse dans la Foire aux

Vanités.

Si Amélia avait entendu les commentaires dont elle était l'objet dans

la société dont la ruine de son père la retirait brusquement, elle

aurait appris la nature de ses crimes et en quoi elle avait compromis

sa réputation. Suivant mistress Smith, on n'avait pas l'exemple d'une

légèreté aussi criminelle; mistress Brown avait toujours condamné ces

scandaleuses familiarités, et c'était une leçon qui devait profiter à

ses filles.

«Le capitaine Osborne ne peut pas épouser la fille d'un banqueroutier,

disait miss Dobbin; c'est bien assez déjà d'être victime des

escroqueries du père. Quant à cette petite Amélia, sa folie dépassait

tout....

--Tout quoi? demandait le capitaine Dobbin avec humeur. Ne sont-ils

pas promis l'un à l'autre depuis leur enfance? Cette promesse

n'est-elle pas aussi valable que le mariage? Qui ose proférer le

moindre mot contre la plus pure, la plus tendre, la plus angélique des

jeunes filles?

--Tout beau, William! répondait miss Jane; il ne faut pas monter ainsi

avec nous sur votre cheval de bataille. Nous ne pouvons vous rendre

raison et nous battre avec vous. Nous ne disons rien contre miss

Sedley, si ce n'est que sa conduite a été des plus imprudentes, et

c'est le moins qu'on puisse en dire. Ce malheur, du reste, vient bien

à ses parents.

--Allons, William, reprit miss Anne d'un ton moqueur, miss Sedley est

libre maintenant; c'est affaire à vous de vous mettre sur les rangs;

c'est un bien bon parti, ma foi: qu'en dites-vous?

--Que je l'épouse! dit Dobbin tout rouge et précipitant ses paroles;

si vous aimez le changement, mesdemoiselles, croyez-vous qu'elle vous

ressemble? Moquez-vous de cette angélique jeune fille; elle ne peut se

défendre. Son malheur et sa peine doivent suffire, en effet, pour la

livrer à vos railleries. Courage, Anne! vous êtes le bel esprit de la

famille, et vos sottises y font florès.

--Je vous ai déjà dit que nous n'étions pas au régiment! reprit miss

Anne.

--Au régiment! morbleu, je voudrais bien entendre quelqu'un parler

comme vous au régiment, s'écria le digne Dobbin avec un enthousiasme

chevaleresque. Oui, je voudrais, morbleu! qu'un homme s'avisât de dire

quelque chose contre elle. Mais les hommes ne bavardent pas de cette

façon, Anne; il n'y a que des femmes pour s'ameuter de la sorte, pour

confondre ainsi leurs hurlements et leurs clabaudages. Eh bien! vous

allez vous mettre à pleurer pour cela. Vous n'êtes que des oies.»

Et William Dobbin s'apercevant que les yeux rouges de miss Anne

commençaient comme à l'ordinaire à se gonfler de larmes, dit aussitôt:

«Eh bien! vous n'êtes pas des oies, vous êtes des cygnes ou tout ce

que vous voudrez, seulement laissez tranquille miss Sedley.

--Rien ne peut se comparer à l'ardeur chevaleresque de William au

sujet de cette petite effrontée coquette,» se disaient entre elles la

mère et les soeurs de Dobbin.

La foire aux vanités, Tome I · 第 18 / 36 段