--Pauvre enfant! pauvre enfant!» disait Briggs se reportant

à vingt-quatre ans en arrière et pensant au maître d'écriture

pulmonique, dont une mèche de cheveux jaunes et des lettres

remarquables par leur griffonnage restaient dans son pupitre comme

un aliment éternel pour son amour et ses regrets, «Pauvre enfant!»

répétait Briggs; elle se voyait encore avec ses joues fraîches et

ses dix-huit ans, allant le soir à l'église et chantant avec son

pulmonique sur le livre des psaumes.

«Après une telle conduite de la part de Rebecca, dit miss Crawley

avec enthousiasme, notre famille doit faire quelque chose pour elle.

Cherchez à découvrir quel est l'individu, Briggs. Je l'établirai en

boutique, je lui ferai faire mon portrait, ou je parlerai de lui à mon

cousin l'évêque; je donnerai une dot à Becky, nous aurons une

noce, Briggs; vous ferez le déjeuner, et vous serez la demoiselle

d'honneur.»

Briggs déclara que ce serait charmant et s'extasia sur l'inépuisable

bonté de sa chère miss Crawley. Elle monta dans la chambre de Rebecca

pour la consoler, pour causer de l'offre, du refus, de ses motifs

d'agir ainsi, pour lui faire part des généreuses intentions de miss

Crawley et pour tâcher de découvrir qui était le maître et seigneur du

coeur de miss Sharp.

Rebecca, en proie à une vive émotion, répondit aux offres

bienveillantes que lui apportait miss Briggs avec toute la chaleur de

la reconnaissance. Elle lui avoua qu'il y avait là-dessous un secret

attachement entouré du plus délicieux mystère. Quel dommage que miss

Briggs ne fût pas restée une minute de plus au trou de la serrure!

Rebecca allait peut-être lui en dire plus long; mais à peine miss

Briggs se trouvait-elle auprès de Rebecca depuis cinq minutes, que

miss Crawley s'y présenta en personne, honneur jusqu'alors inouï.

Son impatience ne lui ayant pas permis d'attendre le retour de son

ambassadrice, elle était venue elle-même. Elle dit à Briggs de

quitter la chambre, exprima hautement à Rebecca son approbation sur sa

conduite, et lui demanda des détails sur le colloque qui avait amené

l'offre surprenante de sir Pitt.

Rebecca lui dit que, depuis longtemps, elle s'apercevait des

prévenances dont sir Pitt voulait bien l'honorer, car c'était son

habitude de faire connaître ses sentiments d'une manière assez

franche et assez peu déguisée. Elle eut soin de taire ses raisons

particulières de refus, dont elle ne voulait point, pour le moment,

occuper l'esprit de miss Crawley. L'âge, le rang, les habitudes de

sir Pitt lui avaient fait trouver ce mariage complétement impossible.

D'ailleurs, une femme qui possède le moindre sentiment de dignité

personnelle, de convenance, peut-elle écouter de pareilles

propositions à un tel moment, lorsque les funérailles de la dernière

épouse ne sont pas encore terminées?

«À d'autres, ma chère, vous n'auriez pas refusé, s'il n'y avait pas

anguille sous roche, dit miss Crawley, arrivant brusquement à ses

fins. Dites-moi vos motifs; quels sont vos motifs personnels? Il y a

un amoureux là-dessous; il y a quelqu'un qui a touché votre coeur.»

Rebecca, baissant les yeux, avoua qu'il y en avait un.

«Vous avez deviné tout juste, ma chère dame, dit-elle d'une voix douce

et timide; vous vous étonnez qu'une pauvre fille sans amis ait trouvé

à placer son coeur? Mais je n'ai jamais entendu dire que la pauvreté

fût un obstacle à la loi commune. Ah! que n'a-t-il pu en être ainsi!

--Pauvre chère âme, s'écria miss Crawley toujours prête à faire du

sentiment, votre amour n'est donc point partagé? nous pleurons donc

dans le secret et l'abandon? Contez-moi tout, que je puisse vous

consoler.

--Que cela n'est-il en votre pouvoir, chère madame? dit Rebecca de la

même voix larmoyante. Ah! j'en aurais bien besoin!»

Et elle appuyait sa tête sur l'épaule de miss Crawley, et pleurait

avec tant de naturel que la vieille dame, maîtrisée pas un mouvement

de sympathie, l'embrassa avec une tendresse presque maternelle, et

l'assura avec vivacité de son estime et de son affection, déclarant

qu'elle l'aimait comme une fille et qu'elle ferait tout au monde pour

lui être utile.

«Et maintenant, ma chère, son nom? Est-ce le frère de cette charmante

miss Sedley? Vous m'avez touché un mot d'une affaire avec lui. Je

l'inviterai ici et il sera à vous. Vous pouvez compter dessus, ma

chère.

--Ne m'interrogez point, dit Rebecca; plus tard, bientôt vous saurez

tout, oui, tout, chère et excellente miss Crawley! bien chère amie....

Mais puis-je vous donner ce nom?

--Je le veux, ma chère enfant, répliqua la vieille dame en

l'embrassant.

--Il m'est impossible de vous rien dire maintenant, sanglota Rebecca;

je suis bien malheureuse!... mais aimez-moi toujours.... promettez-moi

de m'aimer toujours.»

Toutes deux maintenant versaient des larmes, car l'émotion de la jeune

femme avait été contagieuse pour sa vieille protectrice. Miss Crawley

fit solennellement cette promesse et quitta ensuite sa petite

amie, pleine d'admiration pour cette simple, tendre, affectueuse et

incompréhensible créature.

Seule et livrée à elle-même pour réfléchir sur les événements imprévus

et merveilleux de cette journée, sur ce qu'elle était, sur ce qu'elle

aurait pu être, quels furent, à votre avis, les sentiments intimes de

miss, non, j'en demande pardon, de mistress Rebecca? Un peu plus haut

votre serviteur a réclamé le privilége de jeter un regard furtif dans

la chambre de miss Amélia Sedley et a dévoilé avec l'omniscience du

nouvelliste tous les petits soucis, toutes les petites passions qui

voltigeaient à l'entour de cet innocent chevet; et pourquoi ici ne pas

nous déclarer le confident de Rebecca, le maître de ses secrets et le

geôlier de sa conscience?

Rebecca se laissa d'abord aller aux regrets les plus vifs et les plus

sincères d'avoir été réduite à renoncer à la bonne fortune prodigieuse

qu'elle avait eue si près de sa main; c'était là assurément un

contre-temps qui lui attirera toute la sympathie des personnes

positives.

«Eh quoi! se disait Rebecca, j'aurais pu être milady! J'aurais mené

ce vieux bonhomme par le nez. J'aurais dispensé mistress Bute de sa

protection et M. Pitt de ses airs de supériorité. J'aurais eu maison

de ville meublée à neuf et fraîchement décorée, je me serais promenée

dans le plus bel équipage de Londres, j'aurais eu ma loge à l'Opéra,

et, l'année prochaine, j'aurais été présentée à la cour. Voilà quelle

aurait pu être la réalité, tandis que l'avenir maintenant n'est plus

que doute et mystère.»

Mais Rebecca était une jeune dame d'une résolution et d'un courage

trop énergiques pour se permettre longtemps ces lamentations

superflues sur un passé irrévocable. Après avoir fait à ces

préoccupations une part de regrets convenable, elle tourna toute son

attention vers l'avenir qui, par son importance, fixait bien davantage

ses méditations. Elle calcula donc quels étaient, dans sa situation,

ses espérances, ses doutes et ses chances de succès.

D'abord elle était _mariée_, c'était là le point capital. Sir Pitt

le savait. Cet aveu de sa part était moins l'effet d'une surprise

que d'une décision prise sur-le-champ. Il aurait fallu tôt ou tard en

venir à cette déclaration. Pourquoi remettre ce qu'on peut faire tout

de suite? Lui qui aurait voulu l'épouser, garderait certainement le

silence sur son mariage. Mais comment miss Crawley recevrait-elle

cette nouvelle? C'était là la grande question. Rebecca flottait

dans le doute; et cependant elle ne pouvait oublier les opinions

manifestées par miss Crawley, son mépris déclaré pour la naissance,

ses opinions d'un libéralisme avancé, ses dispositions romanesques,

son vif attachement pour son neveu, enfin ses protestations, sans

cesse répétées, de tendresse pour Rebecca.

«Elle est si éprise de moi, se dit Rebecca, qu'elle me pardonnera

tout. Elle est si habituée à moi, que je ne crois pas qu'elle puisse

se trouver bien en mon absence. Quand l'éclaircissement viendra, il

y aura encore une scène, des attaques de nerfs, des querelles, et une

réconciliation finale. En somme, pourquoi retarder encore? Le sort

l'avait voulu; aujourd'hui ou demain, tout cela revenait au même.»

Ainsi donc, décidée à annoncer à miss Crawley la grande nouvelle, la

jeune personne interrogea son esprit sur la meilleure manière de

la lui présenter. Devait-elle faire face à l'orage, ou bien fuir et

éviter les premières fureurs de son déchaînement? C'est en proie à ces

méditations qu'elle écrivit la lettre suivante:

Très-cher ami,

La grande crise dont nous avons si souvent parlé va enfin éclater. La

moitié de mon secret est connue et de mûres réflexions m'ont persuadée

que le temps était enfin arrivé de révéler tout ce mystère. Sir Pitt

est venu me voir ce matin, et pourquoi? devinez.... Pour me faire une

déclaration en forme. Qu'en pensez-vous? Quel malheur! j'aurais pu

devenir lady Crawley. Qu'aurait dit mistress Bute, qu'aurait dit

cette bonne tante, surtout en me voyant prendre le pas sur elle? Je me

serais trouvée la maman de certaine personne au lieu d'être sa.... Oh!

je tremble, je tremble quand je pense que bientôt il faudra tout dire.

Sir Pitt sait que je suis mariée; mais à qui? il l'ignore, et, grâce

à cela, n'en est pas autrement fâché. Actuellement ma tante n'est pas

contente de mon refus aux propositions du baronnet, mais cependant

elle est toute bonté et toute tendresse. Elle veut bien reconnaître

que j'eusse été pour lui une excellente femme et déclare qu'elle

tiendra lieu de mère à votre petite Rebecca. Quel coup pour elle à

la première ouverture qui va lui être faite! Mais qu'avons-nous à

craindre, sinon une colère d'un moment? C'est mon avis, c'est ma

conviction; elle raffole trop de vous, mauvais sujet et grand vaurien,

pour ne pas tout vous pardonner; et, en vérité, je crois qu'après

vous, je tiens la première place dans son coeur, et qu'elle serait

très-malheureuse sans moi. Très-cher ami, une voix me dit que nous en

sortirons victorieux. Vous laisserez là cet affreux régiment, le jeu,

les courses, et vous deviendrez un honnête garçon; nous vivrons tous

ensemble à Park-Lane, et nous hériterons un jour de tout l'argent de

ma tante.

Je tâcherai d'aller me promener demain à la place ordinaire. Si miss

Briggs m'accompagne, venez dîner et apportez-moi la réponse que vous

mettrez dans le troisième volume des _Sermons de Porteus_. Mais, de

toute manière, venez voir celle qui est toute à vous.

R...

_À miss Élisa Styles, chez M. Barnet, sellier, Knightsbridge._

Nous sommes sûrs qu'il n'y a pas un lecteur de cette petite histoire

qui ne possède assez de pénétration pour avoir déjà découvert que

cette miss Styles, ancienne amie de pension, à ce que disait

Rebecca, avec laquelle elle avait dernièrement repris une active

correspondance, et qui allait chercher ses lettres chez le sellier,

portait des éperons en cuivre et de grandes moustaches retroussées, et

n'était autre que le capitaine Rawdon Crawley.

CHAPITRE XVI.

La lettre sur la pelote.

Comment se fit ce mariage? Voilà un problème qui ne saurait

embarrasser personne. Comment empêcher un capitaine arrivé à sa

majorité d'épouser une jeune personne également majeure, d'acheter

une licence et de s'unir à elle dans l'une des églises de la ville?

Personne n'en est encore à apprendre que, lorsqu'une femme a une

volonté, elle trouve toujours moyen de l'accomplir. Voici ma version.

Un jour où miss Sharp était allée passer l'après-midi chez sa chère

amie miss Amélia Sedley, de Russell-Square, on avait pu voir une dame

fort semblable à elle entrer dans une église de la Cité en compagnie

d'un monsieur aux moustaches bien cirées, ressortir un quart d'heure

après cette entrée avec le même monsieur, qui l'avait conduite à un

fiacre stationnant à la porte; et ainsi s'était célébrée la cérémonie

du mariage.

Personne au monde, après tant d'exemples quotidiens, n'ira, je

pense, mettre en doute qu'on puisse se marier avec la première

venue? N'a-t-on pas vu des gens sensés et instruits épouser leurs

cuisinières. Lord Elden lui-même, le plus sérieux des hommes, n'a-t-il

pas procédé à son mariage par enlèvement? Achille et Ajax n'ont-ils

pas fait l'amour avec leurs belles esclaves? Pouvait-on demander à un

robuste dragon, qui jamais dans sa vie n'avait cherché à régler ses

passions, d'aller subitement se métamorphoser en sage et résister aux

entraînements de ses caprices? Si l'on ne se mariait qu'avec poids et

mesure, le monde serait bien vite dépeuplé.

Il me semble, pour ma part, que le mariage de M. Rawdon est l'une des

plus honnêtes actions que nous ayons trouvées sur notre route, dans la

biographie du susdit personnage. Qui songerait à lui faire un crime

de s'être laissé captiver par une femme, et, après s'être laissé

captiver, de l'avoir épousée en noces légitimes? L'admiration, le

plaisir, l'amour, l'étonnement, la confiance illimitée, l'adoration

frénétique qu'avait éprouvés par degrés ce brave et gras guerrier à

l'égard de la petite Rebecca étaient des sentiments qui, aux yeux

des dames, ne sauraient tourner qu'à son avantage. Si elle chantait,

chaque roulade de son gosier électrisait cette âme épaisse et vibrait

à travers cette masse de matière. Si elle causait, il disposait de

toutes les forces de son intelligence pour l'écouter et l'admirer.

Disait-elle une plaisanterie, il ruminait ce bon mot dans son esprit,

et, une demi-heure après, dans la rue, finissait par éclater de rire,

à la grande surprise de son groom, quand il était en tilbury, ou de

son camarade qui montait à cheval à côté de lui à Rotten-Row. Pour

lui, les paroles de Rebecca étaient des oracles, ses moindres actions

portaient l'empreinte de la grâce et de la sagesse.

«Comme elle chante! comme elle peint! se disait-il à lui-même; comme

elle monte bien la jument qui me mène à Crawley-la-Reine!» Il allait

même jusqu'à lui dire dans ses moments d'épanchements: «Mon Dieu,

Becky, vous pourriez fort bien vous faire général en chef ou

archevêque de Cantorbéry.»

Ces sentiments sont-ils donc si rares, et combien ne voit-on pas

chaque jour d'honnêtes Hercules dans les jupons de leur Omphale, et de

Samsons aux épaisses moustaches prosternés aux genoux de leur Dalila!

Lors donc que Becky lui annonça l'approche de la grande crise et lui

dit que le temps de l'action était venu, Rawdon lui déclara qu'il

était prêt à agir sous ses ordres, et à faire charger ses troupes dès

le signal du colonel. Il ne fut pas nécessaire de mettre sa lettre

dans le troisième volume de Porteus. Rebecca trouva le moyen de se

débarrasser de Briggs, sa compagne, et rencontra le jour suivant

sa fidèle _amie_ au rendez-vous ordinaire. Elle avait mûri son

plan pendant la nuit et fit part à Rawdon du résultat de ses

déterminations. Celui-ci approuva tout, comme c'était son devoir.

Comment n'aurait-ce pas été pour le mieux, puisque c'était elle qui

avait tout réglé? Miss Crawley ne pouvait manquer de donner à la

fin son consentement ou tout au moins de s'apprivoiser, suivant

l'expression de Rawdon, au bout de quelque temps. Quant aux

résolutions de Rebecca, elles eussent été dans le sens opposé qu'il

les eût suivies aussi aveuglément.

«Vous avez de la cervelle pour deux, Becky, lui disait-il, vous nous

tirerez de ce précipice; je n'ai jamais vu personne qui vous vaille,

et cependant je me suis trouvé avec des gens bien habiles, moi aussi.»

Après cette profession de foi, le dragon au coeur brûlant s'en remit

à elle du soin de conduire l'exécution de son projet, conçu dans

l'intérêt commun, et il exécuta ponctuellement ses ordres sans même

en demander les raisons. Son rôle, dans l'affaire, se bornait tout

simplement à louer pour le capitaine et mistress Crawley un logement

retiré dans le voisinage de la caserne; car Rebecca s'était décidée,

et avec beaucoup de sagesse, selon nous, à se faire enlever. Rawdon

était ravi de cette résolution; depuis plusieurs semaines déjà il la

suppliait de prendre ce parti. Il se mettait en campagne pour retenir

les logements avec cette activité que l'amour seul peut donner: il

avait fait si peu de difficultés sur les deux guinées par semaine

demandées par la maîtresse d'hôtel, que celle-ci se reprocha de n'en

avoir pas exigé davantage. Il fit apporter un piano et assez de fleurs

pour remplir la moitié d'une serre. Tout était à l'avenant. Quant aux

châles, aux gants, aux bas de soie, aux montres en or, aux bracelets

et à la parfumerie, il en fit emplette avec toute la profusion d'un

amour aveugle et d'un crédit illimité. Après avoir soulagé son esprit

par ce débordement de générosité, ne sachant plus que faire de ses

nerfs, il alla au club attendre, en buvant, l'heure qui devait décider

de la félicité de sa vie.

Les événements du jour précédent, l'admirable conduite de Rebecca

refusant de si brillantes propositions, le malheur mystérieux qui

planait sur elle, et la résignation silencieuse avec laquelle elle

supportait son affliction, ajoutèrent encore à la tendresse ordinaire

de miss Crawley.

Dès qu'il s'agit de mariage, soit pour un refus, soit pour une

demande, c'en est assez pour mettre en branle des légions de femmes,

et donner du mouvement aux fibres nerveuses de chacune d'elles. Comme

observateur de la nature humaine, je fréquente régulièrement l'église

Saint-George pendant la saison des mariages dans le grand monde.

Jamais je n'ai vu les amis du fiancé fondre en larmes, jamais je n'ai

remarqué la moindre émotion dans le bedeau et le clergé qui officie.

Il n'est pas rare, au contraire, de voir des femmes qui n'ont plus

aucun intérêt à ce qui se passe, de vieilles ladies qui sont depuis

longtemps au delà de la limite où l'on se marie, d'honnêtes mères

de famille, entourées d'un cortége d'enfants, de voir, dis-je, ce

troupeau de femmes pleurer, sangloter, souffler, cacher leur figure

dans leur mouchoir de poche, s'abandonner aux transports de la plus

farouche émotion.

En un mot, miss Crawley et miss Briggs, après la démarche de sir Pitt,

se livraient à une dépense immodérée de sentiments; Rebecca était

devenue l'objet du plus tendre intérêt pour miss Crawley, et,

tandis que Rebecca était retirée dans sa chambre, sa vieille amie se

consolait par la lecture des histoires les plus romanesques. La petite

Sharp était l'héroïne du jour, grâce au mystère de ses pensées de

coeur.

Jamais Rebecca n'avait trouvé un chant si doux, une conversation si

séduisante que le soir qui suivit tous les préparatifs que nous venons

de raconter. Elle tenait dans sa main le coeur de miss Crawley. Elle

parlait d'un ton dédaigneux et moqueur de la proposition de sir Pitt,

en riait comme d'un caprice extravagant de vieillard. Ses yeux se

remplissaient de larmes, tandis que le coeur de Briggs débordait

de l'inexprimable douleur de se voir évincée par sa rivale, quand

celle-ci disait que son seul désir était de rester toujours auprès de

sa chère bienfaitrice.

«Chère petite amie! disait la vieille dame; vous ne me quitterez

pas de longtemps, voilà qui est convenu. Quant à retourner chez mon

abominable frère, après ce qui s'est passé, il ne faut plus en parler.

Vous resterez ici avec moi et avec Briggs. Briggs fait très-souvent

visite à ses parents. Il ne tiendra qu'à elle d'aller les voir tant

qu'elle voudra. Mais vous, ma chère, vous serez là pour avoir soin de

la pauvre vieille.»

Que Rawdon Crawley se fût trouvé là, au lieu d'être à boire à son

club pour endormir ses nerfs, le jeune couple, tombant aux pieds de la

vieille demoiselle, aurait, par un aveu complet obtenu son pardon en

un clin d'oeil. Mais ce coup de fortune fut refusé à nos jeunes

gens, sans doute pour le plus grand bonheur de cette histoire. Nombre

d'aventures merveilleuses auxquelles ils vont se trouver mêlés, les

auraient laissés bien tranquilles au coin de leur feu, sous un toit

confortable, avec l'intervention dès le début du pardon consolant,

mais peu dramatique de miss Crawley.

Dans la maison de Park-Lane se trouvait, sous les ordres de mistress

Firkin, une jeune servante de l'Hampshire, qui, entre autres

fonctions, avait celle de frapper tous les matins à la porte de miss

Sharp avec la cruche d'eau chaude que Firkin ne lui aurait pas portée

elle-même, eût-il dû lui en coûter la tête. Cette fille avait été

élevée autrefois aux frais de la famille; elle avait un frère dans la

compagnie du capitaine Crawley, et, sans blesser la vérité, on pouvait

affirmer qu'elle était instruite de certains arrangements qui entrent

pour beaucoup dans les combinaisons de cette histoire. Toujours on ne

pourra nous contester qu'elle avait acheté un châle jaune, une paire

de bottines vertes, un chapeau bleu clair ombragé d'une plume rouge,

avec trois guinées provenant de Rebecca. Comme avec miss Sharp

l'argent était toujours placé à intérêt, c'était sans doute les

services de Betty Martin qui lui avaient valu cette largesse toute

royale.

Le surlendemain des propositions de sir Pitt Crawley à miss Sharp, le

soleil se leva comme à son ordinaire, et à son ordinaire aussi Betty

Martin, chargée du service de l'étage supérieur, frappa à la porte de

la chambre à coucher de la gouvernante.

Point de réponse. Nouveau coup à la porte: même silence. Sa cruche

d'eau chaude à la main, elle ouvrit et entra dans la chambre.

La petite couchette, bien blanche, était aussi en ordre et aussi peu

froissée que la veille, après que Betty avait aidé Rebecca à faire

le lit. Dans un coin de la chambre se trouvaient deux petites malles

ficelées, et sur la table, devant la fenêtre, piquée à la pelote,

bien grosse et bien grasse, quoique doublée de satin rose, une lettre

attirait les regards; il est probable qu'elle avait passé là toute la

nuit.

Betty se dirigea de ce côté sur la pointe du pied comme si elle eût

craint de la faire envoler, jeta autour d'elle un coup d'oeil de

surprise et de satisfaction, prit la lettre du bout des doigts, puis

se mit à rire de bon coeur en la retournant dans tous les sens, et

enfin la descendit à l'étage inférieur, chez miss Briggs.

Comment Betty reconnut-elle que la lettre était à l'adresse de miss

Briggs? j'aimerais à l'apprendre! Elle avait eu beau suivre l'école du

dimanche faite par mistress Bute Crawley, elle ne savait pas plus lire

l'écriture que l'hébreu.

«Holà! miss Briggs, s'écria cette grosse fille; ohé! miss, quelle

drôle de chose vient d'arriver! Il n'y a personne dans la chambre de

miss Sharp; le lit n'a pas été défait, et elle est partie en laissant

cette lettre pour vous, miss.

--Qu'est-ce que cela? s'écria Briggs laissant tomber son peigne

et flotter sur ses épaules une petite corde de cheveux fanés; un

enlèvement! miss Sharp en fuite! Qu'est-ce à dire que cela?»

En même temps elle rompait brusquement le cachet et, comme on dit,

dévorait le contenu de la lettre à elle adressée.

La foire aux vanités, Tome I · 第 16 / 36 段